Born Toulouse forever

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Mon nom est Java, Niki Java, j'aime les filles tatouées qui font du karaté et sentent le patchouli et les perroquets, sans trop de flotte ! Accessoirement, je suis rédac-chef dans un grand quotidien du soir de Toulouse. Quand on m'a piqué le manuscrit de cet ancien taulard recyclé dans le roman noir, je n'imaginais pas me retrouver face à un gang d'allumés, qui logeaient à la prison Saint-Michel pour y préparer le casse du siècle. Et comme je ne suis pas Mike Hammer, mais plutôt de l'école de Nick Belane, j'ai fait appel à mon copain, le commissaire Zamponi.


Mais l'on ne réveille pas impunément les fantômes de la ville rose...

Publié le : mardi 1 janvier 2008
Lecture(s) : 155
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782361330170
Nombre de pages : 190
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Chapitre 1
Toulouse, rue de Rome, rue piétonne, à la limite de la rue des Filatiers. Perché au dernier étage d'un immeuble bourgeois qui tournait vinaigre, j’ouvris la fenêtre du salon et portai une Winston à mes lèvres avant d’extirper de ma poche un lance-flammes à l'effigie de Tintin reporter, un collègue. Moi, mon blase c’était Niki Java. J’avais débuté ma carrière, il y a longtemps dans la presse sportive avant de sombrer corps et âme à la rubrique :«chiens écrasés» * dans le journalLe Conformiste, un baveux parisien un chouïa réac, pas assez bobo pour survivre au nouveau siècle. Et je venais d’être bombardé rédacteur en chef dans le grand quotidien du soir régional : LeMinuit Libéré, fumeux canard à la devise aussi trouble que son contenu :«Minuit Libéré, le journal aux idées aussi larges que les chiottes de Mustafa Kemal Atatürk, votre dernier espace de liberté où l’on expose sans voile ses idées». Je fumais deux paquets de vingt-cinq cigarettes par jour, soit cinquante fumigènes.
*La vie est une marie-salope,Fleuve Noir 1998
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La nuit, vu que je ne dormais que trois heures, je m’en grillais une dizaine de plus, ce qui poussait ma consomma-tion à soixante tiges. On pouvait donc raisonnablement me désigner comme un honnête fumeur. J’appuyai sur la molette du briquet et tirai ma première latte du matin, la meilleure, inhalant à plein poumon, me délectant de l’afflux de nicotine. Malheureux, que c’était bon. Un café noir là-dessus et c’était le nirvana. Valentine entra dans le salon. Valentine vivait avec moi depuis trois ans, et depuis j’essayais de composer avec elle mais la partition devenait de jour en jour illisible. – Java, tu fumes trop. – Valentine, tu fais chier. – Si je dis que tu fumes trop, c’est qu’il y a encore une semaine, on était à l’hôpital. Alors tu ne me réponds pas que je fais chier. Il peut m’arriver d’être chiante, je peux à l’extrême limite en convenir. Mais là, il s’agit de la santé de l’homme avec qui je partage ma vie. Et il me semble que s’il y a une personne qui peut émettre un avis à ce sujet, c’est bien moi. Le rédacteur en chef duMinuit Libéré, en l’occur-rence ma pomme, regarda le ciel, sachant pourtant qu’il n’avait absolument et résolument rien à attendre de ce côté-là : – Tout d’abord, il ne t’arrive pas d’être chiante, mais tu es chiante toute l’année. Ensuite, il y a une semaine, on n’était pas à l’hôpital, mais j’étais à l’hôpital. Et je te rappelle que cela n’avait rien à voir avec la cigarette. Valentine qui avait la tête aussi bien faite que son corps claqua dans ses doigts en s’exclamant : – Effectivement, suis-je bête ! Cela n’avait rien à voir avec la cigarette, tu y étais pour une pneumonie !
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Je fermai les yeux, essayant d’endiguer une colère froide qui montait sans que j’aie rien demandé. De nouveau argumenter, broder : – Valentine, je te demande d’arrêter. Comme je te l’ai déjà expliqué cent fois, la cigarette est pour moi une médecine, un antidépresseur, un anxiolytique et un régulateur. – Ah, oui. Tu es médecin, c’est nouveau ça. – Tout ce que je te dis est prouvé médicalement, mais pas divulgué. Pour cause... – De mortalité ? – Valentine, tu sais que ma première cigarette est sacrée. De ce moment peut découler une bonne ou une mauvaise journée. Tu ne devais pas faire quelques courses, là ? Acheter une nouvelle toilette, je ne sais pas moi, une connerie qui manquerait à ta garde-robe ? Un accessoire, un de ces bibis ridicules que tu affec-tionnes tant ? Ma compagne, plantée devant la glace de l’entrée, ajustait un chapeau cloche couleur cerise sur sa tête : – Ok, j’y vais. Je te laisse te détruire. Je prends mes clefs au cas où tu serais parti en fumée avant que je rentre. Au fait, simple question d’usage, tu connais le numéro des urgences ? Je regardai la femme avec qui je partageais ma vie, me demandant si elle était plus folle que d’habitude ou si c’était moi qui étais moins patient. Et surtout si ce n’était pas le moment de lui demander d’aller se faire voir chez les Grecs ou les Turcs. – Valentine, pour l’amour du ciel, laisse-moi f inir ma cigarette tranquille ou je ne sais pas comment cela va se terminer.
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– À l’hôpital, comme d’habitude. À ce soir, mon chéri. La porte blindée se referma avec un bruit métal-lique. Dépité, je regardai la cendre de ma cigarette rejoindre le f iltre. Je sortis nerveusement une autre sèche de mon paquet, me la collai au bec et l’allumai aussitôt avec mon mégot, inhalant longuement le tabac blond. Mais ce n’était pas la même chose. Le goût n’était plus le même. Pour aujourd’hui, le cycle plaisir était terminé, laissant la place à celui de la dépendance. Ma journée, à défaut d’être foutue, était mal barrée. Je me resservis un café, me brûlant et pestant, je n’aimais que le café froid, et tirai une taffe de sapeur songeant à la semaine d’enfer que je venais de vivre. Je m’étais encore offert une jolie frayeur. Le mandarin avait parlé de surmenage, mais je me doutais que ce n’était pas aussi simple. Et évidemment, interdiction de reprendre la cigarette et les perroquets. Mais je n’avais pas eu à reprendre quoique se soit, puisque je n’avais jamais rien arrêté. Puis, brusquement, je cherchais des yeux mon briquet, ayant l’intuition que Valentine m’avait fait un tour de cochon. Quelque chose me disait qu’elle s’était barrée avec monTintin reporter. Furieux, j’arpentai l’appartement à la recherche d’une flamme, fouillant chaque pièce et vidant chaque tiroir sans arriver à mettre la main sur le moindre silex. Il n’y avait même pas d’espoir du côté de la cuisine, on venait d’installer le tout électrique. Je f inis par m’asseoir derrière mon bureau, me prenant la tête entre les mains, énervé au possible. Je n’avais pas le choix, j’allais devoir descendre. Et soudain, j’eus un flash. J’avais la solu-
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tion sous les yeux. Je me levai et contournai les piles de bouquins policiers qui jonchaient le sol, ouvrant la vitrine qui se dressait face à mon bureau. Cette dernière contenait des souvenirs que je posais là sans souci de rangement, des objets hétéroclites rapportés de voyages ainsi que quelques documents. Je saisis délicatement une pochette d’allumettes et, pensif, l’observai pendant de longues secondes. Le bristol était rose avec le logo d’une firme américaine de cosmétique imprimé dessus, ainsi qu’une phrase en lettres dorées qui annonçait sans détour :«Si vous avez envie de moi, souriez.»Je souris, j’aimais ce genre de connerie, et j’ouvris la pochette. Deux rangées d’allumettes extra-plates à phosphore me tendaient les bras. Et curieusement, alors que j’avais là de quoi griller vingt cancerettes, mon visage se ferma. À l’intérieur de la pochette, quelques mots et une signature à l’encre violette étaient apposés. Mes mains se mirent à trembler. Je reculai vers mon bureau et m’écroulai sur le siège, soucieux, les yeux fixés sur la petite phrase manuscrite. Avais-je le droit ? Est-ce que je pouvais m’autoriser ce geste ? Etait-ce vraiment le dernier recours ? Après tout, je n’avais même pas demandé aux voisins. Mais je n’avais pas envie d’aller emmerder les voisins pour une histoire de feu, c’était ridicule. Et à bien y réfléchir, qui allait me tenir rigueur pour ce sacrilège ? Et quel sacrilège ? Sûrement pas Dubrieu. Et je retrouvai un semblant de bonne humeur en même temps que je me remémorai le jour où Alain m’avait offert cette pochette d’allumettes estampillée Céline, l’auteur deL’école des cadavres, entre autres. Je me marrais en repensant à cette époque. Ma première rencontre avec Dubrieu, pour une inter-
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view, suivie d’un repas et d’une cuite mémorable. Deux jours pour se remettre, grand moment de vie. Je relus le petit mot sur la pochette, signé de la main de l’auteur culte :«À mon ami Nick Belane, le privé qui m’a retrouvé, 1994, L. A, Céline.»Puis, j’arrachai une allu-mette, la frottai sur le grattoir et grillai un morceau de légende. Un incommensurable frisson de plaisir me monta du bas du dos : – Merci, Alain. Au même instant, je m’aperçus que le manuscrit avait disparu.
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