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Buenos Aires Noir

De
204 pages

Après Marseille Noir et Bruxelles Noir en 2015, la collection " Asphalte Noir " se penche sur le cas de Buenos Aires. Ernesto Mallo et treize auteurs portègnes nous montrent le côté obscur et méconnu de la capitale argentine, des cités dortoirs aux quartiers chics, des repaires de la jeunesse aux villas miserias (bidonvilles). Comme toujours, loin des clichés touristiques et des idées reçues sur l'Amérique latine. On découvrira ainsi Palermo, le quartier bobo de Buenos Aires ; la Villa 31, un des bidonvilles situés en plein centre ; Once, ancien quartier juif de la capitale tombé en décrépitude ; Mataderos, le quartier traditionnel gaucho à l'ambiance western ; et bien d'autres lieux étonnants et chargés d'histoire(s)... Avec des textes d'Ernesto Mallo, Claudia Piñeiro, Elsa Osorio, Pablo De Santis, Leandro Ávalos Blacha, Inés Garland, María Inés Krimer, Inés Fernández Moreno, Gabriela Cabezón Cámara, Ariel Magnus, Enzo Maqueira, Alejandro Parisi, Alejandro Soifer et Verónica Abdala.


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ERNESTO MALLO PRÉSENTE

Buenos Aires Noir

Nouvelles noires

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton et Hélène Serrano

ASPHALTE

Introduction

BUENOS AIRES est un endroit tellement invraisemblable qu’il fallut la construire deux fois. La première, c’est Pedro de Mendoza qui s’en chargea. L’Adelantado{1} y avait investi tout l’argent pillé durant le sac de Rome pour monter une fabuleuse expédition ; on pensait alors qu’il existait aux Indes une plante capable de soigner la syphilis, dont il était atteint. Ce fut un désastre : trahi par Alonso de Cabrera, qui avait vendu leurs provisions au plus offrant, Pedro de Mendoza et ses hommes se retrouvèrent acculés par les Indiens Querandies et la faim. Les habitants de ce petit hameau précaire qu’était alors Buenos Aires n’eurent d’autre choix que d’inclure dans leur menu leurs bottes, leurs ceintures, mais aussi certains de leurs compagnons. Les deux mille hommes de l’expédition connurent des destins divers ; parmi ceux qui avaient choisi de rester dans la ville, seuls deux cents purent être sauvés et récupérés, dans un état lamentable.

Plus tard, lorsque le Río de la Plata servit à transporter les richesses extraites des mines d’argent du Potosí, Buenos Aires fut reconstruite. On y installa un fort pour éviter les attaques des pirates et une douane pour contrôler l’exercice du commerce. Les habitants de cette nouvelle Buenos Aires voyaient passer sur les eaux troubles du fleuve les bateaux négriers chargés d’esclaves capturés en Afrique occidentale, qu’on envoyait travailler dans les mines. Et ceux qui revenaient du Potosí avec leurs coffres bourrés d’argent et de métaux précieux. Cette situation attira très vite les contrebandiers. En quelques années, Buenos Aires devint une ville prospère grâce aux trafics illégaux en tout genre, et l’incroyable arborescence de délits et crimes qui la structurait faisait parfois obstacle à la contrebande elle-même. La ville devint plus importante qu’Asunción et Lima au niveau économique et stratégique.

Cette double naissance, douloureuse et sinistre, marquera à jamais le caractère et le tempérament de la ville. Ses habitants, les Portègnes, font preuve de la roublardise caractéristique de ceux qui vivent en marge de la loi, de réflexes aiguisés et d’une surprenante capacité à s’adapter au moindre changement de situation.

Sa musique, c’est le tango, héritier du candomblé des esclaves noirs. Né dans les bordels et les lupanars, il a fini par s’imposer comme la danse sensuelle par excellence. Tous ces corps qui s’enlacent, devenus chanson.

Cette ville, comme toutes les grandes métropoles, connaît une immigration débordante et désordonnée ; des gens y viennent de partout en quête d’une vie meilleure et, en s’acoquinant avec les locaux, ils recréent toute une hiérarchie délictuelle, du plus petit voleur jusqu’au braqueur, du trafiquant de drogue à l’arnaqueur en gants blancs. C’est là que cohabitent les « señorones » – la classe dominante – et les prolos, les grandes dynasties et les bidonvilles. La ville est, à en croire le tango d’Enrique Santos Discépolo, comme la boutique d’un brocanteur, où s’entassent dans un bric-à-brac incroyable tout un tas de vieux objets devenus obsolètes.

Mezclao con Stravinsky

va Don Bosco y La Mignon,

Don Chico y Napoleón,

Carnera y San Martín.

 

Igual que en la vidriera irrespetuosa

de los cambalaches

se ha mezclado la vida

y herida por un sable sin remache

ves llorar la Biblia junto a un calefón{2}.

Ville de contrastes et de contradictions, constamment au bord du chaos, Buenos Aires vous fait chavirer le cœur par son désordre et sa violence, sa circulation anarchique, sans règles ni ordre, où règnent l’insulte facile et le bruit assourdissant des pots d’échappement, des klaxons et des esclandres. Les habitants entretiennent une relation d’amour et de haine avec leur ville. L’ironie est monnaie courante dans la langue du Portègne. Les super millionnaires de Puerto Madero tout comme les ouvriers des villas miseria – le nom que l’on donne ici aux quartiers les plus pauvres – maîtrisent parfaitement ce langage. C’est certainement dû à leur proximité : il n’est pas rare que les villas et les cabanes soient séparées seulement par une simple route ou voie de chemin de fer, si proches, visibles, contradictoires.

Les nouvelles qui composent ce recueil sont un échantillon de la diversité de Buenos Aires, de ses différents points de vue et de la puissance narrative d’une ville qui a souvent eu à se réinventer. Mais aussi des relations qui existent entre les différentes classes sociales, de ses tensions, de sa cruauté, de tout l’amour dont elle est capable. Et, fondamentalement, de cette relation ambiguë que les habitants cultivent avec leur ville. Jorge Luis Borges, le plus grand écrivain argentin, écrivait :

Y la ciudad, ahora, es como un plano

De mil humillaciones et fracasos […]

Aquí mi sombra en la no menos vana

Sombra final se perderá, ligera.

No nos une el amor sino el espanto ;

Será por eso que la quiero tanto{3}.

André Malraux a aussi écrit que Buenos Aires était la capitale d’un empire qui n’avait jamais existé. Qui n’a pas existé au sens conquérant du terme ou en tant que puissance militaire ou économique, peut-être, mais Buenos Aires n’en reste pas moins sa capitale, si l’on considère le pouvoir de ses mots, nés d’une créativité engendrée par la nécessité, un équilibre politique et économique précaire ainsi qu’un don irrévérencieux pour la survie.

 

Ernesto Mallo

Buenos Aires, novembre 2015

(Traduction d’Olivier Hamilton)

 


Partie I
Amour

(Traduction d’Olivier Hamilton)

 

San Telmo

La Mort et le Canoë

Claudia Piñeiro

DEPUIS moins d’une semaine, la librairie espagnole Papiros venait d’ouvrir une succursale à Buenos Aires, à San Telmo, en face de la place Dorrego, misant sur les touristes toujours nombreux dans ce quartier situé au sud du centre-ville. Et pour donner de l’ampleur à l’événement, rien de mieux que d’inviter l’écrivain phare du moment, Martín Jenner, pour une rencontre suivie d’une séance de dédicace.

Jenner, qui mettait toujours un point d’honneur à être ponctuel, était parti de chez lui largement en avance. Il avait décidé de se rendre à pied à la librairie, même si la balade lui prendrait une bonne demi-heure depuis son appartement de Puerto Madero, loué tout spécialement pour lui par sa maison d’édition suite à son divorce – une sorte d’avantage en nature stipulé dans son faramineux contrat d’édition. Aucun autre écrivain argentin n’avait jamais pu négocier un tel arrangement, mais pas un n’arrivait à vendre, comme lui, plus d’un demi-million d’exemplaires de n’importe quel ouvrage qu’il publiait, quel que soit le genre, tout simplement parce que son nom était imprimé sur la couverture.

En chemin, Jenner fut surpris par la saleté qui régnait dans cette partie de la ville ; il constata également que de nombreuses dalles de la chaussée étaient brisées, et surtout que des groupes de jeunes étaient assis au beau milieu du trottoir, occupés à boire de la bière en écoutant une musique assourdissante. Autre chose : contrairement à ce qui lui arrivait dans beaucoup d’autres quartiers, personne ici ne le reconnaissait. On ne le regardait même pas. Au-delà de l’étonnement, il était offusqué d’être ainsi ignoré. Ces gens-là ne lisent pas, se dit-il tandis qu’il passait devant la statue de Mafalda sur la promenade de la bande dessinée{4}. Une femme lui demanda s’il pouvait la prendre en photo assise sur le banc, à côté du personnage créé par Quino, et il lui répondit qu’il était pressé avant de poursuivre son chemin.

Malgré cette marche, il arriva devant la librairie dans un état impeccable. Là, au beau milieu de tous ces gens venus spécialement pour lui, il se sentirait plus à l’aise. Il chercha son portrait sur la porte d’entrée vitrée, puis il arrangea ses cheveux et réajusta sa veste. L’endroit était déjà bondé, ce qui le libéra aussitôt de l’inquiétude qu’il avait pu ressentir après avoir été ignoré tout le long du trajet. La librairie Papiros était plutôt vaste mais l’affluence avait dépassé les prévisions des organisateurs, qui avaient dû ajouter autant de chaises que possible dans les travées et les rayons. À peine entré, Jenner fut reçu par le gérant de la librairie, son éditrice – dont le travail consistait également à satisfaire ses moindres caprices – et le directeur commercial de la maison d’édition, qui ne se déplaçait que pour les auteurs les plus importants. La rencontre serait animée par la rédactrice en chef de l’une des revues culturelles les plus lues.

Mais à la troisième question, la modératrice, peu sûre d’elle, voulut briller en extrapolant des liens entre différentes œuvres de Jenner :

« Il est évident que dans ces romans, on retrouve une connexion forte qui est celle de la langue, vous n’êtes pas d’accord ?

– Non, je ne trouve pas », répondit l’écrivain. Puis il poursuivit en parlant de ce qui l’intéressait vraiment, sans lui rendre le micro.

Il ne s’arrêta de parler qu’une heure exactement après le début de l’événement, mettant fin à la rencontre sans avoir vraiment donné au public l’occasion de lui poser des questions. Il remercia tout le monde, fut chaudement applaudi, déclara la séance de dédicaces ouverte et, seulement à ce moment-là, rendit le micro à la journaliste pour qu’elle le repose sur son support. Avec son sourire habituel, ses ongles parfaitement manucurés et un stylo Lamy – plus fréquemment employé par les architectes que les écrivains –, Jenner signa des exemplaires de La Mort et le Canoë durant plus d’une heure.

Contrairement à ce que l’on pouvait constater chez de nombreux auteurs, il n’y avait pas que des femmes d’âge mûr parmi les lecteurs attendant leur dédicace, mais des fans de vingt à soixante ans, des deux sexes. Leur seul point commun, c’était de tous donner l’impression d’être légèrement amoureux de l’auteur. Jenner savait depuis longtemps quel effet il faisait à ses lecteurs, et il l’entretenait de multiples façons. Il en alla de même ce soir-là, dans cette librairie de San Telmo : il accorda un peu de temps à chacun, prêta à tous une attention particulière et reçut avec fausse modestie leurs nombreuses louanges. Martín Jenner était sans aucun doute l’auteur le plus lu du pays, le plus traduit aussi. Et il savait très bien à qui il devait ce statut : à ces gens-là, bien plus qu’aux critiques ou à ses collègues écrivains, toujours fuyants lorsqu’il s’agissait de complimenter ses livres, qu’ils qualifiaient « d’intéressants » sans oser en dire réellement du mal. Jenner n’avait jamais été nommé pour des prix littéraires, qu’ils soient nationaux ou régionaux ; jamais une de ses œuvres n’avait été élue « roman de l’année », mise en avant par un festival ou sélectionnée dans ces listes de fin d’année que publient les suppléments culturels. Jenner se disait – et il le disait également aux rares personnes qui lui en faisaient la réflexion – qu’il s’en fichait, que son capital était là, devant lui, dans cette file de lecteurs qui attendaient leur dédicace. Voilà pourquoi Jenner ne se contentait pas de plaquer une simple signature sur ses livres : il demandait à chacun ses nom et prénom, il les faisait épeler si nécessaire, il discutait un petit moment et se laissait prendre en photo par des centaines de téléphones portables – il acceptait même les selfies de bonne grâce. C’était là l’explication, il en était convaincu, de la fidélité de son lectorat. Ces gens qui patientaient pour le voir n’étaient pas tant fidèles à son travail qu’à lui-même. Jenner leur laissait croire qu’il les connaissait bien, qu’ils faisaient partie de la famille, qu’il existait un véritable lien entre eux et lui. Pour Jenner, c’était là le véritable moteur du contrat entre l’écrivain et son lecteur. Et même si cette intimité ne lui plaisait pas plus que ça – il en éprouvait même parfois de la répulsion –, il continuait, car il ne doutait pas une seconde que tout cela influençait directement, et peut-être de façon exponentielle, les ventes de ses livres. Martín Jenner le savait depuis ses débuts dans le petit monde littéraire : aujourd’hui, un écrivain n’arrivait à rien s’il se contentait d’écrire. Et lui, il était arrivé loin. Très loin.

La dernière photo prise, il se leva de son siège et son regard se perdit derrière la vitrine de la librairie. Dans la rue, un groupe de jeunes passait en braillant et en shootant dans une canette. On aurait dit qu’ils se disputaient, mais non. C’est fou, cette façon de parler qu’ils ont, si rude, si bruyante, se dit Jenner. Ils doivent finir sourds très jeunes, ici. Il les suivit du regard tandis qu’ils se dirigeaient vers Alem en évitant les voitures qui arrivaient en sens inverse, puis rangea son stylo dans sa poche et descendit enfin de l’estrade. Son éditrice, le directeur commercial et le gérant de la librairie l’attendaient depuis un bon moment pour aller dîner. Ils l’auraient attendu tout le temps nécessaire : après tout, c’était ses best-sellers qui leur permettaient de publier également une littérature plus exigeante.

Ils étaient sur le point de quitter ensemble la librairie lorsque la porte s’ouvrit violemment et qu’un jeune homme mince, d’une petite trentaine d’années – difficile de dire précisément son âge, caché qu’il était derrière cette barbe de hipster – se présenta devant eux, un peu débraillé. Il sortit de son sac à dos un exemplaire de La Mort et le Canoë. Le gérant de la librairie lui barra le passage.

« Désolé, mais la séance de dédicace est terminée. Si vous le souhaitez, vous pouvez laisser votre exemplaire et vous reviendrez le chercher dans quelques jours. »

Le jeune homme ne bougea pas et se contenta de dévisager Jenner sans rien dire. L’écrivain finit par s’inquiéter de cette tension et décida de désamorcer la situation avant qu’elle devienne réellement violente.

« Allons, allons, dit-il. Je peux le signer tout de suite, ça ne prendra pas longtemps. »

Il glissa la main dans sa poche et ressortit son stylo. Le lecteur lui tendit le livre. Jenner, comme à son habitude, l’ouvrit à la première page, prêt à dédicacer. Mais quelque chose le perturba : à l’endroit où il aurait dû apposer sa signature, ses yeux tombèrent sur une page de carnet fixée à l’aide d’un scotch. Il interrogea alors l’homme du regard, comme pour demander la permission de l’enlever.

« Lisez », lui dit l’autre.

Jenner obéit, mais pas à haute voix : « C’est moi qui ai écrit ce livre, monsieur Jenner, vous le savez très bien. Vous êtes une crapule, un imposteur. »

Il pâlit et ses jambes se mirent à trembler. Il songea à ce qu’il devait faire : lui répondre, ou demander au vigile de la librairie d’expulser cet homme. Mais une fois qu’il eut réussi à contrôler ses tremblements, il se dit que le mieux était de faire comme si de rien n’était. Alors, sans même regarder le hipster, il signa l’exemplaire en soulevant légèrement la note, puis le lui rendit. Le jeune homme, sans cesser de le dévisager, rangea son exemplaire dans son sac et s’en alla sans même dire au revoir.

« Quel drôle de type, non ? Il y a de ces personnages, dans cette ville », dit l’éditrice qui n’avait rien remarqué d’autre chez ce lecteur que son attitude quelque peu arrogante.

Jenner se contenta d’acquiescer, trouvant préférable de ne rien dire de cette note et de ces insultes. Pour le moment, en tout cas.

Ses accompagnateurs conduisirent l’écrivain dans un restaurant classique mais branché situé à quelques rues de là. Il faillit trébucher à deux reprises sur les dalles humides et irrégulières de San Telmo, peut-être à cause de ses chaussures neuves ou des reflets de l’éclairage public sur le trottoir. À moins qu’il s’agisse de la contrariété qu’il ressentait depuis cette dernière rencontre, car il ne se souvenait pas avoir eu la moindre difficulté, quelques heures plus tôt, lorsqu’il avait dû marcher depuis chez lui sur ces mêmes trottoirs, avec cette même humidité et ces mêmes chaussures. Il faisait plus sombre à présent, certes. Et il y avait davantage d’ordures à esquiver. La nuit, San Telmo était envahi de déchets.

Une hôtesse les accueillit à l’entrée du restaurant et vérifia leur réservation. Le directeur commercial lui expliqua que ça n’avait pas été facile d’y décrocher une table, car il s’agissait d’un établissement très coté, mais comme le personnel savait que c’était sa cantine préférée, ils avaient remué ciel et terre pour trouver une solution. Le dîner se déroula tranquillement, mais ce devait être le proverbial calme avant la tempête car, lorsqu’ils quittèrent les lieux pour se diriger vers la place Dorrego, où ils devaient récupérer la voiture mise à leur disposition par la maison d’édition, ils tombèrent à nouveau sur le hipster. Martín Jenner le reconnut immédiatement ; cherchant à l’éviter, il pressa le pas. C’est en le voyant agir ainsi que les autres comprirent ce qui se passait. Tous s’engouffrèrent rapidement dans la voiture, sans même ouvrir la portière à l’éditrice, oubliant les règles de la galanterie. Le barbu s’approcha du véhicule, s’arrêta tout près du pare-brise et glissa sous le balai de l’essuie-glace une page du même carnet que la note glissée dans son livre. Jenner savait très bien ce qui était écrit dessus. L’homme resta planté là encore un peu, dévisageant Jenner, puis il leva le majeur de sa main droite.

« Fuck you », dit-il avant de s’éloigner.

Dans la voiture, tous demeurèrent silencieux et immobiles, jusqu’à ce que le barbu, ayant traversé la place en diagonale, se perde dans Carlos Calvo, vers l’avenue 9 de Julio. Lorsqu’il eut définitivement disparu de leur vue, le directeur commercial sortit de la voiture pour récupérer le mot et le lut à haute voix : « La Mort et le Canoë, c’est moi qui l’ai écrit, vous êtes un imposteur, monsieur Jenner, une crapule et un arnaqueur.

– Bon sang ! dit l’éditrice.

– Incroyable », commenta le libraire.

Un nouveau silence pesant envahit l’habitacle, brisé par le directeur commercial :

« Qui peut bien être ce cinglé ? Vous l’avez déjà vu quelque part ? »

Jenner agita ses mains comme pour chercher des mots qu’il ne trouvait pas, puis finit par répondre qu’il n’en avait pas la moindre idée, qu’il ne l’avait jamais vu avant ce jour ; il leur raconta alors l’épisode précédent.

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