Burn out

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Un chômeur envoie un mail au quotidien local de sa région: " Je suis allé à Pôle emploi avec 5 litres d'essence pour me brûler, mais c'est fermé le 12 février 2013, alors ça sera demain le 13 ou le 14, car ce serait vraiment préférable au sein de Pôle emploi merci. " Le lendemain, l'homme tient parole.



Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah ont voulu comprendre ce geste. Alors il leur a fallu tout imaginer.



En 2007, alors qu'ils sont encore lycéens, Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah écrivent leurs premiers reportages à quatre mains pour le Bondy Blog. Ensuite, ils créent des balades radiophoniques à deux voix, stylées et engagées, pour France inter. Plus tard, ils réalisent Quand il a fallu partir, un film documentaire pour Arte.



Ils ont 23 ans. Burn out est leur premier roman.


Publié le : jeudi 17 septembre 2015
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EAN13 : 9782021241457
Nombre de pages : non-communiqué
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couverture

À Djamal.
À Nicole.
À tous les cœurs inflammables.

Immoler, verbe transitif

(latin immolare, sacrifier)

 

– Faire périr quelqu’un, un groupe, concourir à la mort, au massacre d’un grand nombre de personnes.

 

– Sacrifier quelqu’un, quelque chose ou les abandonner dans un esprit de sacrifice, pour satisfaire une passion, une ambition, une exigence morale.

1.

Il fallait bien trouver un point de chute.

Quand les choses ne vont pas comme elles devraient, il faut partir. Quand il y a le feu. Quand l’eau commence à monter, presque pour te noyer, il faut s’enfuir. Il ne faut pas rester. Quand la nature ou le destin te demande, gentiment, de tracer ton chemin. C’est écrit, c’est comme ça. C’est le moment.

Il fallait bien trouver un point de chute.

 

Je me suis levé avant que le réveil sonne. De toute manière, je n’avais pas dormi. Comme la nuit dernière, comme la nuit d’avant. J’ai le sommeil agité, quasi inexistant. Je me torture à l’appeler en silence. Je le cherche, en fermant les yeux. Je l’attends, jusqu’à ce que le ciel s’allume. J’écoute les volets qui se frottent l’un à l’autre. Et ma femme qui respire, à bout de souffle. Je me suis levé, je savais que j’étais condamné à rester réveillé, toutes les nuits, quand toutes les rues sont pourtant éteintes. Désormais, je ne pouvais ni rêver ni être hanté par un cauchemar. La nuit était mon fardeau, il fallait faire avec. Et l’obscurité m’angoissait.

Finalement, le réveil se met à sonner. Il est peut-être sept heures. France Info. Une journaliste. Toujours la même. Elle reprend sa respiration et désarticule : François Hollande sera, à partir d’aujourd’hui, et ce pour quarante-huit heures, en visite officielle en Inde. Elle balaie l’info, sans intérêt. Le groupe automobile PSA a détaillé à nos confrères du Parisien-Aujourd’hui en France, par la voix de son directeur, qu’il… Elle passe au sport, comme si elle ne passait à rien. Sa voix creuse un peu plus la misère du monde, à chaque respiration. Elle dit qu’un joueur, dont je connais le nom, est cité dans une affaire de prostitution. Une petite nana, les mœurs légères, blondinette, qu’on aurait plutôt envie d’aimer, qui se fait un peu d’oseille en montrant son cul. La journaliste ne s’arrête pas là. Son débit s’emporte. Les informations n’ont aucune consistance, ou peut-être qu’elle ne leur donne aucun relief. Elle sert les plats, comme on dit. Elle poursuit. La voix oscille entre un attentat-suicide et la maternité de Penelope Cruz. Elle ne raconte pas des histoires, elle raconte des faits. Avec la froideur que nécessitent les faits. Totalement désincarnés. Elle n’est pas même elle-même.

Demain, elle prendra la même voix. Comme si elle avait honte que son cœur batte encore. Et demain, ce sera un homme en feu. Ce sera mon histoire. Elle dira, un homme s’est immolé ce matin, devant une agence Pôle emploi de Nantes. Et puis, elle enchaînera avec un micro-trottoir sur l’austérité, la mort d’un patron du CAC 40, un cimetière musulman profané.

Je ne vaux pas grand-chose, finalement.

 

Ma femme finit par se réveiller. Doucement. Les yeux encore dans les vapes. Le corps encore enlacé dans les draps. Le cœur ailleurs. Elle dit qu’il est tôt, que je pourrais faire un effort pour me rendormir un peu. Je ne lui ai pas dit que le sommeil ne veut plus de moi, que mes nuits sont des douleurs. J’essaie de fuir son regard. Il ne faut surtout pas que je le croise aujourd’hui, son regard. Ses yeux sont un danger. Il suffirait d’une fraction de seconde pour qu’ils me fassent changer d’avis. Je me réfugie dans la salle de bains. Je fais couler l’eau jusqu’à ce qu’elle soit chaude, brûlante. Dehors, le brouillard encombre la ville. On ne voit pas grand-chose. Les immeubles ont la tête dans les nuages et les passants slaloment pour ne pas se cogner les uns aux autres. Il y a quelques voitures sur la route du travail ou sur la route de quelque part. Je me demande bien où ils vont, tous. Les rues n’ont pas l’air d’avoir de but.

Je me regarde dans le miroir embué. Les vapeurs d’eau m’effacent. Je ne me reconnais pas. Je ne suis plus le même. Je ne suis plus celui qui a traversé les airs et les mers. J’insiste, mes yeux dans mes yeux. Je ne suis plus celui qui n’a jamais cru en la mort comme dernière issue. Je me regarde encore un peu. Je suis mon étranger.

À la radio, la journaliste termine son bilan des catastrophes qui, demain, seront remplacées par d’autres. C’est le cycle normal des choses.

 

Ma femme me dit qu’elle a besoin de la salle de bains. Qu’elle a un rendez-vous important ce matin, que ce n’est pas comme les autres matins. Je fuis son regard, encore une fois. Je ne veux toujours pas la voir, je ne veux rien lui dire. Je m’empresse de couper l’eau qui coulait pour rien. J’ouvre la fenêtre pour voir les vapeurs se mêler au froid sidérant. Les gens, dans la rue, de loin, sont tous emballés dans des écharpes, des trucs chauds. Elle ouvre la porte, en me bousculant. Elle est agacée, elle dit que j’ai mis des plombes à prendre ma douche. Qu’elle a un rendez-vous important ce matin, que ce n’est pas comme les autres matins. Je la regarde tourbillonner dans tous les sens. Je regarde sa petite furie.

J’aimerais lui dire que ce n’est pas grave, les rendez-vous importants. J’aimerais lui dire que ce n’est pas grave.

 

J’enfile un tee-shirt blanc, puis un pull pour me couvrir correctement. J’enfile mon manteau par-dessus. Ce qui est pratique avec ce manteau-là, c’est qu’il a deux grandes poches intérieures et qu’on peut y mettre beaucoup de choses. Le vendeur m’avait dit ça quand je l’ai acheté, l’hiver dernier. Il a dit, vous savez monsieur, ce qui est pratique avec ce manteau-là, c’est qu’il a deux grandes poches intérieures et que vous pouvez y mettre beaucoup de choses.

2.

BFMTV < Société < Faits divers

Immolation devant Pôle emploi :
un homme bien dans sa peau mais discret

Publié le 14/02/2013 à 16 h 32
Mis à jour le 14/02/2013 à 16 h 32

L’homme qui s’est donné la mort à Nantes après un différend avec Pôle emploi a pris de court son entourage. On en sait un peu plus sur sa personnalité.

Son épouse n’a rien vu venir. Pourtant, Jamel a commis l’irréparable en s’immolant par le feu, ce mercredi, devant le centre Pôle emploi à Nantes. Il venait d’apprendre que ses allocations allaient être coupées.

Que sait-on de cet homme ? Jamel est un Algérien en situation régulière dans la quarantaine. Il était intérimaire depuis cinq ans. Travailleur, il acceptait toutes les missions, de jour comme de nuit. Quant à ses voisins, ils le décrivent comme un homme bien dans sa peau, mais discret.

Cinq litres d’essence pour me brûler

Lundi, Jamel se voit signifier que faute d’avoir déclaré à Pôle emploi du travail effectué fin 2012, il doit rembourser les allocations perçues et perd son droit à l’indemnisation. L’homme endetté vit mal cette décision.

Mardi, il envoie deux mails au quotidien local Presse Océan, pour prévenir qu’il va s’immoler. « Je suis allé à Pôle emploi avec cinq litres d’essence pour me brûler, mais c’est fermé le 12 février 2013, alors ça sera demain le 13 ou le 14, car ce serait vraiment préférable au sein de Pôle emploi merci. » Le lendemain, l’homme a tenu parole.

Écrit par Armelle Semont et
Ani Basar et Édouard Bonnamour

3.

Je n’ai pas su dire au revoir à mon fils, parce qu’il n’est jamais parti. Il ne quittait pas le bas de mes robes, lorsqu’il était petit, ni mes bras, plus tard. Il a toujours été là. Et puis, un jour, il m’a dit qu’il était temps, c’était maintenant. Qu’il partait. Il m’a dit, tu sais, maman, il est temps que ton petit gars s’en aille faire le grand ailleurs. Et j’ai pleuré. Mon fils. Qui me quittait. Pour une inconnue. De l’autre côté de la mer, là où il deviendrait un autre au milieu des autres. Sans repère, sans rien.

Il fait particulièrement chaud. L’air est particulièrement humide. Les pleureuses du village se frappent la tête, jusqu’au sang, contre les murs qui s’effritent. Elles s’arrachent les cheveux par petites touffes, et les jettent par terre. Les hommes, à l’écart, restent plus discrets.

S’il y a une chose que l’on sait faire, en Algérie, c’est honorer les morts et les fuyards.

 

La porte de la chambre s’ouvre. Il en sort, enfin, dans son costume beige impeccable. Il a la mine blafarde, la peur visible dans les creux de ses joues. Il sourit, en entrouvrant à peine les lèvres, comme il peut. On dirait un personnage de cire, sans émotion, lisse. Son visage se crispe, parce qu’il n’a rien d’autre à faire. Les cris des pleureuses redoublent d’intensité. Elles se bousculent dans mon salon vétuste. Elles se cognent dans les murs et les meubles. Des verres de thé tombent de la table, se brisent au sol. Un tableau se décroche du mur. Le cadre se fend. La photo éventrée. Elles s’agrippent à sa veste pour le retenir. Elles crient que son heure n’est pas venue. On a l’impression d’une veillée funéraire. Et lui, c’est comme s’il assistait à sa propre mort.

Il dit qu’il est l’heure d’y aller, que l’avion ne l’attendra pas. Que son cousin est à la porte, pour l’emmener à l’aéroport. Le moteur de la voiture chauffe déjà. Je ne m’approche pas de lui. Je ne veux pas le toucher une dernière fois. Je ne veux pas sentir son odeur une dernière fois. Je préfère garder les souvenirs que je n’ai plus. C’est mieux comme ça. Je le vois qui cherche mon regard, mon salut. Je préfère partir avant lui. Je quitte le spectacle, avant qu’il ne monte dans la voiture. Je marche en vacillant dans les rues sablonneuses du village. J’entends, de loin, les pleureuses qui se noient de larmes.

J’entends, de loin, la voiture qui démarre.

4.

C’est à ce moment-là que j’ai vécu la mort de mon enfance. Cela m’avait marqué au fer. Avant, je ne me pensais pas fait pour les douleurs. Et c’est à peu près comme ça que je suis devenu clown.

C’était comme un spectacle de guerre. Une tragédie en famille, à l’abri de la vie des autres. Une entrée forcée dans le monde des adultes. Ma grand-mère s’occupait de nous, pendant que ma mère se morfondait dans sa chambre à guichet fermé. Mon père était parti. Il a foutu le camp sans se faire remarquer. Sans mots, sans plus. À force d’entendre ma mère s’accuser de sa fuite, je m’en voulais. Je m’en voulais de ne pas être capable de la réconforter. De ne pas me sentir prêt à essuyer ses larmes amères, ce flot continu.

L’abandon de mon père ne me faisait pas si mal comparé à la peine de ma mère. Mon père n’allait pas me manquer, il n’était déjà pas là lorsqu’il était là. Ce qui me faisait souffrir, c’était de voir ma mère si tourmentée. À jamais handicapée du cœur. Plus trop disponible pour mes caprices, mes bêtises, mes câlins. Elle avait d’autres soucis. On savait déjà ce qui se disait chez les voisins, par la bouche de leurs enfants, comme une traînée de poudre, vous savez comment c’est. Ils disaient que ma mère avait fait de mon père son joueur de réserve. Que l’histoire avec son ancien amant était connue de tout le monde. D’autres chantaient sur les toits que notre maison était la nouvelle adresse de la honte.

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