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C'est l'évidence qu'on assassine

De
287 pages
Un assassin remerciant sa victime depuis sa cellule ce n’est déjà pas banal, mais de là à vouloir rencontrer sa famille pour s’excuser de son geste de folie, c’est pousser le bouchon un peu loin. Quoique retrouver ses traces c’est aussi le but du jeune inspecteur d’Interpol chargé de l’enquête depuis la découverte de cas similaires aux quatre coins de la planète. Une vraie épidémie de sympathiques jeunes gens décimés dans la force de l’âge. Mais ne lui dites surtout pas que dans le cadre de sa mission Manu va croiser les horreurs de la guerre, toucher du doigt le terrorisme, se frotter au fanatisme religieux… Non pas un mot de tout cela, il vous rirait au nez. Et pourtant… Un roman courageux et engagé d’une actualité brûlante. Une libération qui résonne bien après la lecture du mot FIN.
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2 C’est l’évidence
qu’on assassine

3

Louis Marie
C’est l’évidence
qu’on assassine

Roman
Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8866-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748188660 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8867-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748188677 (livre numérique)

6





. .
8 C’est l’évidence qu’on assassine






Ce récit est un puzzle dont certaines pièces
proviennent de la lecture :
– Du quotidien Ouest France
– Du livre Utopie de Thomas More (1478-
1535)
– Des livres Les chemins de la sagesse de Arnaud
DESJARDINS
– Du livre Lettres de Sarajevo de Anna
CATALDI
– Du livre Dossier noir Birmanie de Alain
CLEMENTS
– Du Coran Journal du Dimanche
– Du Nouvel Observateur
– Du magazine de la FNAC : EPOK
D’autres pièces de ce puzzle sont des propos
ou des mots recueillis au fil de lectures et
d’écoutes. Les autres éléments de ce puzzle
enfin sont le fruit de mon imagination.
La trame de ce récit, écrit avant novembre
2001, est constituée de faits réels qui dépassent
en atrocité et en absurdité pour certains les
témoignages racontés. Que ce constat
pessimiste ne masque pas les indispensables
tentatives, réussites, efforts, entreprises
9 C’est l’évidence qu’on assassine
d’hommes et de femmes de bonnes volontés
qui agissent dans l’ombre pour inverser la
tendance.
10 C’est l’évidence qu’on assassine






Semez de l’utopie, vous récolterez du réel.
11 Debout devant la fenêtre

1.
DEBOUT DEVANT LA FENÊTRE
Debout devant la fenêtre il avait pris la
position du songeur guère différente de celle du
glandeur. Un bras soutien le coude de l’autre
bras, le menton repose sur la paume blanche de
la main dont le petit doigt joue avec le dessus
de la lèvre qu’il a épaisse, juste sous le nez. Seul
le marron de l’iris est mobile sur la surface de
l’impassible visage cuivré, héritage de son père
antillais et de sa mère bretonne.
À travers la vitre teintée ses yeux se perdent
dans l’eau du canal Saint-Félix, mais ses pensées
et ses préoccupations sont ailleurs.
Sur son bureau sont dépliées les larges pages
des quotidiens « Ouest-France » et « le Courrier
de l’Ouest ». Tous deux relatent un crime
commis dans une petite commune vendéenne.
– Drame de l’alcoolisme titre l’un.
– Drame de la jalousie ? s’interroge l’autre.

13 C’est l’évidence qu’on assassine
Qu’a-t-il donc à voir lui, Manu, policier
d’Interpol avec cette affaire minable et déjà
résolue puisque l’assassin, un vendéen du cru, a
été aussitôt arrêté et a reconnu être l’auteur du
crime ?
Son regard comme absent suit deux anciens
un peu voûtés, les mains derrière le dos, qui
remontent le quai Ferdinand Fabre puis
s’arrêtent faire une halte sur un banc, en face de
la maison des compagnons du devoir qui pointe
vers le ciel sa tourelle d’ardoises en forme de
vrille, avant de reprendre silencieux leur
promenade. Il les regarde mais ne les voit pas.
Sa pensée est absorbée, obsédée par cette ligne,
identique dans les deux journaux, qu’il a
surlignée au fluo orange : « Il paraissait comme
illuminé par une grande lumière » disaient de la
victime ceux qui l’avaient côtoyée.
Cette description, identique dans les deux
articles, ne lui était pas étrangère et il se creusait
la tête, essayait de se souvenir où et dans quelles
circonstances il l’avait déjà soit lu soit entendu.
– Sûrement un drogué, lui avait suggéré blasé
un de ses collègues de travail alors qu’ils
faisaient la queue au self de la cité
administrative.
« Comme illuminé par une grande lumière.
Comme illuminé par une grande lumière ».
Cette phrase, il se la répétait à l’infini. Il se
concentrait à se faire mal, certain qu’un déclic
14 Debout devant la fenêtre

allait se produire et que comme ce policier dans
cette série en noir et blanc qu’il aimait regarder
enfant il se taperait le poing de la main droite
dans la paume de la main gauche en disant :
mais si bon sang bien sûr.

Il ouvrit légèrement la fenêtre à bascule et
aussitôt les bruits de la ville s’engouffrèrent
dans la pièce. Bruits lointains des manèges de la
fête foraine cours Saint-Pierre, bruits lancinants
et incessants des voitures ponctués parfois par
un coup de klaxon rageur, cris des enfants dans
les cours de récré, clapotement léger des
vaguelettes contre la coque des bateaux,
cliquetis des drisses contre les mâts, bruits des
grues des chantiers, sonos des haut-parleurs de
la gare toute proche, trains arrivant ou quittant
la gare.
Excédé, il referma l’ouverture brusquement.
Stop ! Il n’était pas d’humeur à supporter ces
sons pourtant familiers. Les seuls qui lui
seraient agréables en ce moment et qu’il
imaginait alors qu’ils étaient éteints depuis
longtemps étaient les clameurs du public ravi du
stade Marcel-Saupin qui, vieux fort déserté,
continuait de monter la garde là où l’Erdre vient
terminer sa tranquille promenade verdoyante
dans la Loire en franchissant l’écluse Saint-
Félix. Maintenant les matchs se jouaient au
moderne stade de la Beaujoire et il n’en ratait
15 C’est l’évidence qu’on assassine
pas beaucoup. Il aimait cette équipe et le
discours plein de modestie de son entraîneur
qui à chaque interview déclarait que la vedette
n’était pas tel ou tel joueur mais le jeu fait de
mouvements, d’appels de balles dans le dos des
adversaires, de courses qui paraissaient inutiles
mais étaient autant de fausses pistes, de
disponibilités, de soutien à un partenaire,
d’abnégation de tous dans le travail défensif. Le
résultat : une facilité apparente et un régal de
jeu à une touche de balle qui faisait la
réputation du jeu à la « Nantaise » et surtout la
tête du championnat à deux journées de la fin
loin devant des équipes comme Paris et
Marseille qui avaient dépensé des fortunes pour
des joueurs vedettes et luttaient cependant pour
le maintien en première division.
Lors d’une enquête sur les faux passeports
qui agitait le monde du football cette année-là,
où un joueur brésilien devenait portugais
comme par enchantement où un russe se
découvrait des ancêtres belges, il avait eu la
chance, au camp d’entraînement de la Jonelière,
de côtoyer cet entraîneur au profil d’instituteur
modeste qui était d’autant plus humble depuis
qu’il avait appris qu’à l’issue de la saison
précédente tandis que son équipe se battait
pour le maintien les dirigeants du club lui
cherchaient un remplaçant alors que cette année
comme les résultats étaient au rendez-vous, il
16 Debout devant la fenêtre

était désigné meilleur entraîneur de France. À
l’évocation de ce revirement de situation son
front se plissait d’étonnement, les rides
devenant plus profondes encore tandis que,
machinalement, son index remontait ses
lunettes.
Une équipe c’est un peu comme un orchestre
lui avait-il dit de sa voix posée lors de son
enquête sur le merveilleux site de la Jonelière
qui domine les méandres de l’Erdre. À
l’entraînement nous travaillons les gammes,
nous répétons encore et encore différentes
symphonies puis les matchs c’est la repré-
sentation, le concert. Du banc de touche je
dirige les différents enchaînements et en
fonction de la tactique de l’adversaire ou du
déroulement de la partie je fais jouer tel ou tel
morceau. Quelle jouissance, quelle communion
entre les joueurs, l’entraîneur, l’encadrement et
le public quand un enchaînement, une phase de
jeu collectif travaillée à l’entraînement, j’allais
dire aux répétitions, se termine par un but dans
un tonnerre d’applaudissements. À l’inverse et il
faut l’accepter, comme les bravos, qu’elle
frustration quand la partition n’est pas du goût
du public et que celui-ci siffle sa déception.

Il retourna s’asseoir devant son bureau, relut
les articles pour l’énième fois, les découpa
soigneusement au ciseau, les déposa dans une
17 C’est l’évidence qu’on assassine
chemise cartonnée qu’il baptisa « Lumière »,
hésita puis ajouta un ‘s’ à lumière. Il étendit ses
longues jambes sur le bureau, la tête en appui
sur les mains attachées par les doigts croisés,
ferma les yeux, se détendit. Un intrus le
surprenant dans cette position penserait à une
sieste mais non ! Il était tout à son idée
quoique… était-ce l’effet des frites du repas du
midi ? Un léger déséquilibre dû à la somnolence
le fit sursauter. Mû par une soudaine résolution,
il se leva, classa la chemise cartonnée dans les
dossiers suspendus de l’armoire métallique dont
il laissa la porte entrouverte et avec énergie
pour chasser son apathie se campa devant son
ordinateur.
D’abord consulter mes mails pensa-t-il puis il
se ravisa, se connecta au fichier central
d’Interpol, rentra son identifiant suivi par un
premier mot de passe ainsi qu’un code connu
des seuls initiés puis à nouveau un code
confidentiel. Les informations étaient bien
gardées ! Connecté enfin à la banque de
données il se laissa guider par les menus
s’affichant à l’écran, écartant d’une pression du
doigt sur une touche ceux qui ne lui
convenaient pas. Il se promenait ainsi d’instinct
dans le dédale des choix proposés, sa main
droite légèrement teintée aux ongles
impeccables jouait en expert avec la souris
glissant sans bruit sur le tapis : clic gauche, clic
18 Debout devant la fenêtre

droit, ascenseur, tandis que la main gauche
pianotait sur le clavier de l’ordinateur.
Une mine d’or inépuisable la banque centrale
à condition de savoir où et quoi chercher et à
quelle date. Il n’avait rien, aucune certitude
seulement une intuition que cette affaire surve-
nue en Vendée avait des liens, des ramifications
ailleurs.
Il continuait au hasard, comme un jeu, sans
jamais se décourager mais sans trop espérer du
résultat non plus. Sur l’écran était écrit : mot
clé. Il répondit « Lumière », confirma sa
réponse et attendit :
Il y a 18 253 dossiers existants. Voulez-vous
les consulter ? Il corrigea sa demande : « grande
lumière » confirma par la touche entrée :
618 fichiers existants. Voulez-vous les con-
sulter ? Un léger tremblement des doigts
trahissait sa nervosité. Il corrigea sa demande à
nouveau : ‘ illuminé par une grande lumière ’ ;
1 dossier existant. Voulez-vous le consulter ? Et
comment qu’il voulait le consulter. Il valida de
son index rageur.
Il n’expliquait ni le pourquoi ni le comment
mais ce qu’il lisait lui paraissait incroyable et
semblait n’avoir aucun lien avec son affaire. Il
avait l’impression d’être à la pêche à la ligne
avec un fil trop fin qui pouvait casser à
n’importe quel moment alors que peut-être au
bout se débattait une sardine, un bar, un sandre,
19 C’est l’évidence qu’on assassine
un requin, une baleine. Il était euphorique, les
rêves les plus extravagants lui passaient par la
tête.
– Voulez-vous étendre la recherche aux
autres pays ? Allez soyons fous !
WOUHAA ! ! Enfer et damnation. Devant
ses yeux grands ouverts : 3 dossiers existants.
Voulez-vous les consulter ? : Espagne, Italie,
Afghanistan.
Trafic de drogue international ? Et s’il avait
raison le collègue à la cantine.

– La gendarmerie de la Roche ? Ici Lucas du
bureau Interpol de Nantes. Pouvez-vous me
passer le chef Ratureau s’il vous plaît ?
– Ratureau ? Salut c’est Lucas. Alors toujours
mal à la jambe ? Le prochain match n’oublie pas
tes protège-tibias surtout quand on joue contre
les pompiers.
Ratureau était le solide défenseur central de
l’équipe de foot corpo dans laquelle Manu au
gré de ses disponibilités jouait indifféremment
arrière, milieu de terrain ou ailier ou même
gardien de but pour dépanner. Qu’importe le
poste pourvu qu’il joue, seul le plaisir comptait.
– Salut Lucas que me vaut l’honneur de ton
coup de fil ?
– Oh ! Pas grand-chose, juste deux ou trois
détails concernant l’assassinat en Vendée.
– Vas-y je t’écoute.
20 Debout devant la fenêtre

– Les yeux de l’assassin est-ce qu’ils n’étaient
pas un peu troubles des fois ? Et sur les bras de
la victime et du tueur, aucune trace de piqûres ?
Et l’assassin est-il connu de vos services ? Est-il
déjà fiché ? A-t-il fait de fréquents voyages à
l’étranger ?
– Bon Lucas arrête de tourner autour du pot.
Tu penses à quoi au juste ?
– C’est-à-dire que je verrais bien un trafic de
drogue international là-dessous moi. Qu’est-ce
que t’en penses ?
À l’autre bout du fil le ton avait viré
moqueur.
– Et le Pierrot Pigeon, l’assassin, un parrain
de la mafia peut-être ? Ah ! Ah ! Ah ! Tu
regardes trop la télé Lucas. Ses yeux au Pierrot
ils étaient bien un peu troubles, beaucoup
même si tu veux le savoir mais c’est la faute au
muscadet sûrement pas à cause de la drogue et
si tu veux mon avis ça m’étonnerait que ce
pigeon-là ait quitté une seule fois son nid en
Vendée. Il s’esclaffait à l’autre bout du
téléphone. Mais si tu veux te faire une idée plus
précise sur le personnage tu peux toujours lui
rendre visite à la prison de Nantes. Ici à la
Roche on ne garde que les petits délinquants.
Le gros gibier c’est pour la grande ville. Mais je
te souhaite bon courage, il va t’en falloir et tu
auras du mérite si tu lui tires un seul mot,
j’aurais pu dire les vers du bec du pigeon, vu
21 C’est l’évidence qu’on assassine
que depuis son arrestation il est comme qui
dirait hébété, prostré, enfin muet comme une
carpe quoi. Mais avec les psychologues qualifiés
que vous avez à Nantes ça devrait s’arranger,
peut-être même qu’à l’arrivée il avouera être
l’auteur de l’assassinat de Kennedy ou bien se
dénoncera comme étant le cerveau de l’attaque
du train postal de Londres et que sais-je encore
tellement il paraît que vos spécialistes sont
fortiches pour extirper des aveux.
C’était envoyé avec un brin de perfidie dans
la voix teintée d’une certaine jalousie qu’il
tentait de dissimuler derrière de grands éclats de
rire. Manu n’avait pas eu le temps de demander
à Ratureau si en plus le meurtrier avait un signe
distinctif : un tatouage, un collier, un bracelet,
une boucle d’oreille… l’autre avait déjà
raccroché en se marrant.

« Comme illuminée par une grande lumière,
c’est la description par son compagnon d’une
jeune fille étrangère tuée par un sniper à
Saranica. Une encoche de plus sur la crosse de
ces tueurs qui jouent de la vie des autres comme
on tire aux pigeons. Une larme de plus dans
l’océan des douleurs qui inonde ce pays. »
Suivaient les coordonnées du journal italien
ainsi que le nom du journaliste qui avait rédigé
ces quelques lignes, cet entrefilet. On ne
pouvait parler d’article.
22 Debout devant la fenêtre

Manu se grattait la tête, demeurait perplexe
devant son écran. La Vendée et l’Italie, sans
doute un concours de circonstances mais a
priori rien à voir entre les deux affaires. La
Vendée et l’Italie, Ah ! L’Italie, il se surprit à
rêver. Il se voyait soudain se promener dans les
petites rues étroites qui permettent de garder la
fraîcheur l’été et la chaleur l’hiver. Ah ! S’attar-
der sur une petite place à la terrasse d’un café à
regarder les jambes bronzées des filles. Écouter
et regarder les Italiens parler, véritables
chansons de gestes. S’inonder du soleil, du bleu
du ciel et de la mer. Rome, Florence, Venise
main dans la main avec Leïla.
Il retrouva la terre ferme.
Est-ce que c’est vrai qu’en Italie, dans le
Calcio, le championnat de football profes-
sionnel italien, les entraîneurs reprochent à leurs
joueurs de ne pas être intelligents s’ils n’ont pas
le réflexe de tomber dans la surface de
réparation pour obtenir un penalty ? Sa ques-
tion demeurerait sans réponse elle ne justifierait
pas son voyage. Il le savait que jamais il n’aurait
les crédits pour aller à Rome rencontrer Giani
Mandini, le journaliste dont le nom était accolé
aux quatre lignes parues, alors il se décida à
envoyer un mail à la Gazetto romaine dans
lequel il demandait des précisions éventuelles
concernant cette affaire de Saranica puis un peu
désabusé déconnecta son ordinateur.
23 C’est l’évidence qu’on assassine
Restait le prisonnier de Nantes bien réel
celui-là. La chanson joyeuse et entraînante des
Tri Yann lui trotta bientôt dans la tête jusqu’à
devenir obsession.
« Personne ne le vint voir que la fille du
geôlier, que la fille du geôlier… »
Il se moquait de savoir si le geôlier avait une
fille mais il savait avec certitude que le
prisonnier aurait bientôt une visite ; la sienne.
Le plus tôt serait le mieux, le temps d’obtenir
les autorisations.
« Dans les prisons de Nantes y avait un
prisonnier, y avait un prisonnier. La la la la la ».
L’air ne le quittait plus.
24 A chaque fois

2.
À CHAQUE FOIS
À chaque fois qu’il lui fallait entrer dans une
prison le même sentiment de malaise le prenait,
une sorte de nausée comme si le privilège d’être
un homme libre curieusement le culpabilisait. Il
éprouvait le même ressentiment en visitant un
malade à l’hôpital. Le fait d’être bien portant au
milieu des malades le rendait patraque.
Le même effet le gagnait aujourd’hui qu’il
parvenait difficilement à contrôler rien qu’en
franchissant la petite porte à gauche du grand
portail, minuscule brèche dans l’immense
enceinte de béton avec aux quatre coins comme
les donjons d’un château fort, des miradors en
verre fumé derrière lesquels se devinaient des
formes humaines. Il avait la curieuse impression
que c’était les mêmes odeurs particulières, les
mêmes familles qu’il retrouvait au parloir, les
mêmes mines compassées pour rendre visite à
un malade ou à un détenu, les mêmes dialogues
25 C’est l’évidence qu’on assassine
gênés et inutiles qu’il croyait entendre. Surtout
bien faire attention aux paroles prononcées,
détourner l’attention, éviter de parler de la
maladie ou de la cause de la détention, baisser la
voix, avoir la mine triste, compassée ou alors
faussement joyeuse.
À la vue de sa carte professionnelle et après
vérification des identités par un gardien
cérémonieux presque obséquieux qui après
l’avoir jaugé comme un maquignon évalue un
animal, reconnaissant à un coup d’œil sur une
carte de visite le degré de convenance à
appliquer en fonction de l’échelle des valeurs du
visiteur, il fut conduit directement dans une
petite pièce grise sans fenêtre où un homme
était déjà assis sur une chaise métallique. Un
jeune maton se tenait debout, discret même
effacé, derrière lui mais néanmoins ne le quittait
pas des yeux.
Manu le salua mais n’obtint aucune réponse.
L’homme restait assis la tête penchée vers le
sol. Les yeux perdus dans le vague semblaient
regarder les chaussures sans lacet. Les mains
entravées par les menottes jouaient nerveu-
sement avec la casquette.
Pour se mettre à sa hauteur il s’assit aussi à
l’autre extrémité de la table tachée de brûlures
de cigarettes. Il tentait de lui arracher ne serait-
ce qu’un mot, un signe, une approbation. Rien
n’y faisait. Sur la défensive, l’homme restait
26 À chaque fois

muet comme une tombe. Comme mal assis il se
tortillait maladroitement sur sa chaise. Le bord
rougi de ses yeux témoignait les traces de
combats des pleurs refoulés puis lâchés vrai-
semblablement quand il se retrouvait seul et
essuyés alors d’une main rageuse. Les tueurs
ressemblent à tout le monde pensa Manu très
vite.
– Mangez-vous bien au moins ? Vous êtes
combien dans votre cellule ? Les gardiens, pas
de problèmes avec les gardiens ? Sinon
n’hésitez pas à me le dire, s’il y a le moindre
problème j’irai voir le directeur. Voulez-vous
boire ou manger quelque chose ? Non ! Une
cigarette peut-être ?
Il avait toujours un paquet de cigarettes ainsi
qu’une petite boîte d’allumettes sur lui alors
qu’il ne fumait pas. Pour le contact ça peut
aider avait-il appris en faisant ses classes, son
apprentissage d’inspecteur.
Rien même pas un geste de refus, toujours le
même mutisme. L’état d’apathie et de
désespérance dans lequel se trouvait le détenu
lui ôtait toute volonté. Il tentait de déglutir mais
n’avait plus de salive.
– Je vois que vous avez décidé de ne pas me
parler. Je respecte votre silence. On n’est pas
obligé de parler de l’affaire vous savez. Vous
pouvez me dire ce que vous voulez, ce qui vous
passe par la tête. Non ? Tenez, voici une feuille
27 C’est l’évidence qu’on assassine
de papier et un crayon si vous ne voulez pas
parler peut-être voulez-vous écrire ? Faites-moi
une liste de ce dont vous avez besoin, je vous le
ferai parvenir lors de ma prochaine visite.
Promis.
La tête rougeaude dessus le corps épais et
pataud continuait de l’ignorer.
– Je ne suis pas chargé de votre enquête vous
savez, je cherche seulement des informations
sur le jeune homme que vous avez assas… euh !
Je veux dire que vous avez… enfin qui est mort
quoi. Ce qui m’intéresse c’est de savoir d’où il
venait, le but qu’il recherchait, comment vous
l’avez connu, à quoi il ressemblait, ce qu’il
venait faire dans la région etc.
Sa voix se voulait chaude et amicale.
L’homme lâcha un gros soupir, déglutit
péniblement comme s’il avait des choses désa-
gréables à dire mais s’obstina dans son silence.
Les abonnés absents. Manu sentit qu’il était
inutile d’insister.

Sitôt la porte de la prison franchie le soleil
l’attendait ainsi qu’une petite brise qui vint lui
rafraîchir le visage. Il lui fallut mettre les mains
en visière sur son front pour s’habituer à la
lumière crue et aveuglante du soleil. Il jeta un
coup d’œil machinal à sa montre : dix heures
quinze. Un petit café dégusté à une terrasse en
regardant les gens passer sur le trottoir serait
28