Calvaire à Plougastel

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Geneviève file bon train en direction de la Pointe d’Armorique. Sa jupe a bien du mal à résister aux facéties du vent espiègle.

C’est dimanche. Il fait beau. C’est l’été.

Ce n’est pas un jour pour mourir. Et pourtant le drame est en marche…

Ensuite le temps passe. Les années sèchent les larmes. Sans guérir les plaies.

Il suffit d’un empêcheur de tourner en rond pour relancer l’affaire. Bientôt les coupables entrent, un à un, dans la nasse. Le châtiment les attend au bout de la route. Personne ne passera au travers. Mais qui en sait assez sur tout le monde pour tirer les ficelles des marionnettes condamnées à une fin tragique ?


Partie de cache-cache mortelle, jeu cruel du chat et de la souris. Tels sont les ressorts de cette histoire où la haine et l’amour ont bien du mal à faire bon ménage !

Berceau de la fraise si belle et si bonne, Plougastel-Daoulas, devient, le temps d’un roman, le décor idéal pour ce suspense hors normes où les acteurs principaux sont des amants… diaboliques !
Publié le : mercredi 12 août 2015
Lecture(s) : 7
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782374530093
Nombre de pages : 127
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Calvaire
à Plougastel

Serge Le Gall

38, rue du Polar

Note de l’auteur

Geneviève était une petite fille de douze ans.

En d’autres temps et d’autres lieux, elle a réellement connu le destin dramatique que raconte cette histoire.

Elle a été témoin de quelque chose qu’elle n’aurait pas dû voir et son avenir a inexorablement basculé du clair vers l’obscur.

Elle s’est sentie coupable alors qu’elle n’était qu’une victime. Son existence s’est muée en fardeau. Sa vie même est devenue un problème. Sa mort s’est imposée comme solution.

Son silence définitif a soulagé les esprits. Il n’a pas apaisé les consciences.

À défaut de l’avoir rencontrée, je lui rends hommage en racontant cette histoire qui ressemble étrangement à la sienne.

PROLOGUE

Geneviève a pleuré. Beaucoup. Longtemps.

Elle n’a pas été avare de larmes comme si celles-ci pouvaient la laver, la purifier même de ces drôles de choses qui font de l’abandon de l’enfance un passage difficile.

Disons que l’exercice un peu forcé de la tristesse et de la mélancolie lui a pris une bonne partie de la matinée. Non pas qu’elle soit du genre à se morfondre, mais tout simplement parce que son corps ne lui a pas laissé le choix.

Elle s’est cachée pour s’abandonner à des sanglots douloureux, de ceux qui soulèvent la poitrine en saccades et qui coupent le souffle comme pour mieux alimenter le chagrin.

Les sentiments qui envahissaient son esprit par vagues, calés sur les mouvements mal maîtrisés de son diaphragme, faisaient se succéder l’amour et la haine, la honte et le courage, l’esprit de vengeance et le besoin de justice, l’envie de vivre comme celle de mourir.

Maintenant, elle file bon train sur son vélo neuf en direction de la pointe d’Armorique. Sa jupe a bien du mal à résister aux facéties du vent espiègle. De temps en temps, elle tire sur le tissu, le rajuste de la main, puis elle le plaque fermement contre sa cuisse gauche animée par le mouvement régulier du pédalage.

Pour un quidam qui la voit passer à ce moment précis devant lui, elle donne l’image idyllique d’une jeune fille, fraîche et jolie, qui se promène à bicyclette dans la campagne par cette belle journée d’été.

Qui pourrait penser, imaginer, soupçonner même qu’elle cache une déchirure intérieure, une plaie ouverte et cette incroyable difficulté à quitter le monde de l’enfance sans être humiliée et bafouée par un adulte au-dessus de tout soupçon. Il n’y a rien de visible pour que l’on s’inquiète. Les apparences savent être trompeuses avant de devenir meurtrières.

C’est dimanche. Elle a passé son chemisier blanc au col ajouré et brodé de jolies arabesques. Avant de quitter sa chambre, elle a enlevé sa fine chaîne en or dont elle ne se séparait jamais et qu’elle aurait dû porter pour le repas de famille. Sans hésitation, elle l’a déposée sur le napperon brodé de sa table de nuit. Ensuite, elle a défait le bouton du col pour dégager sa gorge et ne pas paraître engoncée comme le jour de sa communion solennelle. En cette journée radieuse, elle est avare de bons sentiments. Depuis quelques jours, Geneviève s’est découvert une âme de frondeuse puisque l’immobilisme des uns l’oblige à prendre elle-même son destin en main.

C’est son jour de gloire.

Ce geste l’a amusée. Sa mère allait s’apercevoir de l’absence du bijou et de cette gorge offerte aux regards. Elle lancerait des coups d’œil courroucés sans rien dire pour ne pas briser le charme désuet des repas de famille. Geneviève n’en avait cure. C’était son jour et elle avait bien décidé de faire à sa guise. Jusqu’au bout.

Elle s’est plantée devant la grande glace de l’armoire et elle a écarté les deux parties du fin tissu pour bien faire apparaître la base du cou, à l’endroit le plus doux, le plus délicat. D’un index dressé et un peu tremblant, elle a reconnu le grain de la peau comme si ce contact ravivait un souvenir. Comme un regret, un goût d’inachevé. Elle a ensuite remonté le doigt vers sa bouche. Elle en a caressé la pulpe de ses lèvres à peine entrouvertes puis elle a baissé la tête lentement comme pour entrer en méditation. Elle a laissé s’écouler une sorte de minute de silence avant de se reprendre.

Elle s’est regardée pendant un bon moment en veillant à rectifier sa tenue comme si elle se rendait à une cérémonie. Puis comme un coup de pied à la lune, elle a grimacé, ri, pouffé, avant de sortir de la chambre en veillant à refermer la porte sans faire de bruit.

Elle sent l’air s’enrouler autour de son cou libéré. Ses cheveux qu’elle a soigneusement peignés font preuve d’indiscipline. Comme elle. Elle ne s’en plaindra pas. En ce moment, autre chose de plus important occupe totalement son esprit. Elle ira jusqu’au bout. Elle ne peut plus reculer.

Sur sa droite, elle aperçoit les toits de Kernié. La mer n’est plus bien loin maintenant. Elle s’en approche à un rythme qu’elle espérait plus soutenu. Elle appuie sur les pédales pour rattraper le temps perdu. Elle a un horaire à respecter.

Geneviève a pleuré. Mais personne n’en a rien su.

Elle s’est cloîtrée un bon moment dans la chambre de ses parents sachant parfaitement que personne ne viendrait la chercher là. Il est interdit aux enfants d’y mettre les pieds sauf les nuits d’orage quand le ciel leur tombe sur la tête et que seule la poitrine d’une mère peut apaiser leur frayeur.

Ces larmes de peur n’avaient pas autant le goût salé des perles d’amertume qu’elle venait d’essuyer sur son visage. Probablement parce que ces dernières avaient été provoquées par quelque chose de plus grave. Une sorte de pronostic vital engagé. Du fait de l’autre. De celui qui est l’objet de son tourment.

Le temps de retrouver une mine fraîche et détendue, elle a attendu l’arrivée de ses cousins. Quand la cour s’est remplie d’agitation et d’éclats de voix, elle s’est glissée hors de la chambre. Elle a fait un bref passage dans la salle de bains pour s’arranger un peu. Elle a fait couler un filet d’eau sur le gant de toilette et elle s’en est frappé les pommettes pour faire disparaître cet air blafard et retrouver des couleurs de jeune fille. Puis elle s’est ruée dans l’escalier au risque de faire hurler son père comme d’habitude. Pour donner le change.

Elle s’est assise à table pour le déjeuner sans rien laisser paraître de ces séquences opposées de chaleur et de froid qui malmenaient son corps de jeune fille. Elle a remarqué le regard de sa mère posé sur sa gorge et elle s’est dépêchée de la distraire. Elle a souri, enjouée et délicate, aux facéties de ses deux frères et de ses cousins. Elle a ri aux éclats quand leur père a poussé la chansonnette avec une voix de fausset raillant un chanteur en vogue. Surtout que l’oncle s’y est mis aussi. Avec un peu moins de réussite.

Les garçons n’ont pas apprécié ce crime de lèse-majesté. À eux quatre, ils se sont sentis de taille à tenir tête aux aînés. Le ton a monté. Pas longtemps. Leurs pères respectifs avaient rarement joué le rôle de copain.

Les mamans ont délicatement œuvré pour l’apaisement. Comme souvent dans ce genre de situation. L’impulsivité des coqs de combat transforme parfois en désastre des repas de famille qui ne demandaient qu’à se dérouler sans fausse note jusqu’au dessert. Les antagonismes ont fondu quand la mère de Geneviève a posé au centre de la table la grande boîte mythique du gâteau du dimanche. Le geste théâtral et le sourire ont tué la joute naissante et les regards se sont rivés sur le carton blême comme si ce qu’il cachait n’avait rien à voir avec quelque chose de connu.

Point d’ananas ni de framboise sur la crème pâtissière ou la chantilly. À Plougastel, la génoise ne supporte pas les fruits d’ailleurs. On est dans le fief de la gariguette et la perle rouge orne généreusement la pâtisserie appétissante. Choisissez autre chose, et vous prenez le risque de surprendre ou de décevoir.

Geneviève a dégusté sa part de gâteau. Elle en a mangé des petits bouts en prenant son temps tandis que les garçons s’empiffraient joyeusement. Ils l’ont parfois regardée de travers, riant de plus belle en la voyant hausser les épaules. Les garçons sont si bêtes.

Elle a tout fait pour donner le change, pour ne pas attirer l’attention sur elle. C’eût été trop dur de devoir temporiser. Elle n’avait pas organisé tout ça pour remettre à plus tard. Quand c’est l’heure, c’est l’heure.

Elle a refréné des spasmes l’invitant à se mettre à pleurer comme une madeleine. Elle a fait front parce qu’il n’était pas temps de se découvrir et d’abdiquer. Elle avait en tête un projet, un plan, une stratégie. Pas question de flancher comme une gamine capricieuse. Ils allaient constater qu’elle avait dépassé ce stade. Et comprendre. Peut-être.

Un peu plus tard, les hommes et les garçons sont sortis dans le jardin pour faire une partie de foot. Les mamans se sont retirées dans la cuisine pour se raconter des choses le torchon à la main, de ces choses qui n’intéressent pas les maris et que l’on cache aux enfants. Ces petits moments d’émotion qu’on partage à deux ou trois parce qu’ils sont énoncés sous le sceau du secret. Ces petits riens qui auraient pu être tout et qui passent comme la vie qui continue. Sauf les regrets. Sans mot dire.

Sa sœur aînée a traîné un moment de pièce en pièce pour bien montrer qu’elle était là puis elle s’est éclipsée sans faire de bruit, l’index appuyé sur la bouche pour demander à sa cadette d’être discrète. Quelle délectation d’être complice.

Geneviève les avait vus, sa sœur et son amoureux, filer vers le bosquet. Et si elle avait assisté discrètement à leurs ébats intimes à plusieurs reprises, c’était parce qu’ils ne se cachaient pas. Comme si cela ne prêtait pas à conséquence. Aussi parce que l’amour et le plaisir, tous deux si éphémères, qui les envahissaient, jetaient aux orties les codes de la vie en société. L’année dix-neuf cent soixante-huit était passée par là.

Elles les avaient trouvés très beaux, presque nus et un peu gauches encore empêtrés dans leurs vêtements défaits. Les rires surtout lui avaient assuré qu’elle n’assistait ni à une souffrance ni à une soumission. Ce bonheur-là si simple l’avait touchée et émue au point qu’elle avait rêvé pour elle d’être aussi épanouie dans les bras d’un garçon. Sa sœur au retour arborait toujours une mine si réjouie que la cadette était certaine d’y voir le visage de l’amour.

Geneviève est restée seule dans la salle à manger. Un moment, elle a pensé abandonner. Effacer cette zone d’ombre qui taraudait son cerveau et passer outre. Seulement elle n’était pas seule à décider du cours des choses. Elle a regardé les anciens de la famille figés dans les cadres en costume sombre. Puis ce souvenir émouvant d’un parent tombé au Chemin des Dames et dont la dépouille n’a jamais été retrouvée. Le buffet des familles sert si souvent de mausolée. C’est peu dire que la tristesse l’a submergée.

Puis elle a flâné dans la pièce comme dans une sorte d’ennui mélancolique. Il restait une part de gâteau aux fraises au milieu du plat Henriot. Elle a mouillé son doigt de crème pour le lécher en silence comme pour se préparer à ouvrir la porte étroite qui mène au fruit interdit. Quelques gouttes couleur rubis échappées du verre brisé avaient taché la nappe. À la fin du repas, un geste maladroit avait fait basculer le contenant vidant celui-ci de son contenu. Ne trouvant plus guère de goût sur son doigt, elle a saisi la bouteille abandonnée et elle s’est versé une bonne dose de Bordeaux qu’elle a bu d’un trait. Puis elle s’est essuyé les lèvres avec son mouchoir blanc qu’elle a laissé tomber près du pied de la table. La tache était bien visible. Comme pour témoigner de sa liberté.

On entendait des rires et des cris. Des jeunes jouaient dehors. Des adultes aussi. Il faisait beau. L’insouciance était au rendez-vous. Comme le soleil.

Elle a écarté de quelques centimètres le voile écru masquant la fenêtre avant de le laisser retomber aussitôt. Il ne servait à rien d’attendre encore et de mettre son projet en péril. Il était temps de faire ce qu’elle avait décidé.

Cette fois, elle laisse Larmor sur sa droite. Elle a dépassé le premier accès au village puis le second. Encore un effort et elle va atteindre le chemin de Ti Floc'h et plonger vers la mer.

Finalement c’est un peu loin. Il lui tarde de régler tout ça, d’en finir pour ne plus avoir ce poids qui lui compresse la poitrine. Elle a fait ce qu’il faut, du moins elle l’espère. Comme un enfant qui titille un reptile au nid avec un long bâton. L’homme ne va plus tarder. Ils vont se parler, s’expliquer et les choses vont s’accomplir. Enfin.

La salle à manger désertée, elle s’est éclipsée, à la manière de sa sœur, en passant par le garage. Le reste de la famille s’amusant côté jardin, elle s’est éloignée de la maison sans se faire remarquer. Une fois arrivée dans le premier virage, elle a arrimé sur son porte-bagages un panier de roseaux tressé récupéré dans l’appentis de sa grand-mère. Elle y avait placé un kilo de fraises qu’elle avait cachées dans un coin du cellier.

Pour réaliser son plan, il fallait que les fraises soient si mûres et si molles qu’un simple toucher suffise à les transformer en purée sanguinolente. Crime de lèse-majesté contre la gariguette !

Elle a rejoint rapidement la route de Kerziou qu’elle a suivie un moment avant de s’engager sur la droite dans un chemin de terre se perdant dans la végétation.

Elle a continué sur une centaine de mètres avant d’apercevoir la masure. Il s’agissait d’une fermette abandonnée jadis habitée par une famille décimée par une maladie contagieuse. Du moins si elle croyait sa grand-mère toujours prompte à resservir ses histoires de légendes bretonnes dès qu’elle en trouvait l’occasion. Il ne restait que le clos et le couvert, des murs solides et une toiture rapiécée de tôles ondulées.

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