Cargo Noir

De

L’intrigue se déroule en Allemagne de l’Est, peu avant la réunification de l’Allemagne.

Contre son gré, un marin français se trouve impliqué dans un réseau de corruption lié à un trafic de métaux précieux au bénéfice d’oligarques russes. Surveillé par les services secrets est-allemands, il doit faire sortir clandestinement un cargo des eaux territoriales de la République Démocratique Allemande...



Une histoire courte, enlevée, prenante...


L’auteur met ses pas dans les traces de Simenon, John Le Carré et Graham Greene, pour nous emmener dans le climat tendu de la chute du mur de Berlin.


Thibaut Delort Laval vit, travaille, écrit à Vienne, la capitale autrichienne qui a inspiré tant de grands romans d'espionnage...


Publié le : dimanche 29 mai 2016
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782841413232
Nombre de pages : 170
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Couverture

Contenu

  1. Chapitre 1
  2. Chapitre 2
  3. Chapitre 3
  4. Chapitre 4
  5. Chapitre 5
  6. Chapitre 6
  7. Chapitre 7








THIBAUT DELORT LAVAL








Cargo Noir













www.ancre-de-marine.com





Chapitre1








Côte de Poméranie, mars 1990

Deuxième à gauche comme on me l’avait dit, mais ça ne donne rien. La route s’est transformée en chemin, le chemin en champ et la falaise est proche si j’en crois le vent. Prudente marche arrière, je retourne au croisement trouver la première voie en pente et la descendre jusqu’à la mer. Le jour d’hiver a ces teintes tristes des dernières heures, une lumière jaune qui heurte les herbes des bas-côtés; mais lorsqu’enfin la route plonge vers les ombres de cette vallée que j’attendais, je regrette le soleil rasant du plateau et ses couleurs comptées. Trois tournants dans l’obscurité des bois, puis la clarté revient et je respire: à ma droite une rivière sans vigueur, avec cet abandon des cours d’eau qui se sentent mourir; c’est la Mähren et donc, si la Mähren est là, Kampen n’est plus loin
À nouveau la chaussée n’est qu’un chemin de sable qui suit les déhanchements de la berge, des sinuosités molles qui s’élargissent vers la mer. Curieuse cette habitude de la RDA de ne rien pouvoir achever, fût-ce une simple route. Les sommets des roseaux ploient en vagues dans la brise accrochant des vestiges de la lumière du soir, et soudain je les vois sur l’autre rive: mes trois cargos, amarrés à couple, leurs silhouettes bien tranchées sur un fond de crépuscule. C’est le mouillage de Kampen, un mouillage modeste en eau presque douce sur la rive orientale de l’estuaire. Au ressac porté par la brise on devine la mer, derrière la dune qui barre l’horizon et que la rivière a entaillée en courbe. En venant du large, l’accès de l’estuaire est sûrement malsain avec ce courant trop faible pour drainer l’apport de sable des marées; à se demander comment les trois cargos sont arrivés là
Ma priorité c’est une soupe, un téléphone, un lit, et dans cet ordre si possible. Le vent a forci, il n’y a pas d’étoiles; peu de lumières dans Kampen, des toits de chaume coiffent des murs blancs, quelques lueurs sur la jetée mais une seule enseigne: une allure de taverne. Ce genre d’antre chaud qui palpite dans la nuit de tous les ports du monde, et qui hante la pensée du marin en mer aux approches de la côte par les mauvais soirs d’hiver. L’entrée est une porte à battants, façon saloon. Je me veux discret, mais on a dû apercevoir ma casquette et mon arrivée se fait presque en silence. La poignée de clients sous la lampe a cessé de parler et il n’y a plus qu’un fond d’accordéon pour accompagner mes pas. Je suis dans un bar de pêcheurs poméraniens craignant encore le Parti mais vaguement hostiles, par tradition, à ce qui rappelle l’autorité. Peu importe, je ne suis pas là pour forcer la sympathie; je connais par cœur ces réactions des gens de mer, immuables dès qu’on a identifié mon uniforme pour ce qu’il est: marine militaire. C’est comme ça. Le tavernier risque un demi-sourire, et j’y réponds au même dosage
– Pas trop tard pour dîner?
Il n’est pas 19 heures mais je me plie aux formes, car ce type est fonctionnaire pour quelques mois encore et je ne l’imagine pas poussant les feux sous sa marmite jusqu’au milieu de la nuit.
– J’ai de la soupe aux choux.
Le regard n’est pas sûr. Je sens l’homme inquiet de ma réaction, mais la soupe aux choux est le pilier de la gastronomie d’État et je le rassure:
– Avec une bière, ça ira.
J’ai du mal à qualifier cet accent, un allemand haché, éloigné de celui de la Frise qui m’est familier mais moins incompréhensible que je ne l’avais craint. Le mien, en tout cas, a l’air de passer et si j’arrive à commander une soupe par une nuit d’hiver, je survivrai.
J’installe mon assiette et mon bock en bonne place sous la lampe de la table déjà pleine. Les pêcheurs se serrent. J’en fais une question de principe: je suis l’étranger, en uniforme, alors autant dîner au milieu d’eux, ils pourront me dévisager ouvertement et ma présence interdira les commentaires.
Je m’attaque au chou qui surnage. Une aigreur classique, pas désagréable, dominante, le genre de chose qu’un cuisinier consciencieux chercherait à dompter, mais pas ici. La recette de cette soupe est codifiée et son odeur acide imprègne les murs des tavernes, des administrations, de tous les lieux où vivent les treize millions de Genossen de la RDA. C’est la marque la plus officielle du régime et elle a converti les pays frères, ou peut-être au contraire vient-elle du grand Est: on m’en a servi sur un croiseur soviétique à Sevieromorsk. L’odeur était la même et régnait dans les coursives du premier pont au dernier faux-pont. Elle avait supplanté jusqu’aux relents de gazole et de graisse chaude qui signalent toujours, quelque part dans les fonds, l’approche de la machine.
La bière est parfaite et j’offre six bouteilles à la tablée avant d’échanger la moindre phrase. Je complète par un pichet de rouge dont une moitié finit dans ma soupe et l’autre dans mon verre de bière. C’est une combinaison classique: chabrot pour la soupe, un mélange qui parle au Gascon, mazout pour la bière. Cette mise en scène barbare a brutalement tué le fond de conversation qui reprenait en bout de table. Sous le feu des regards je plonge lentement ma cuiller, je goûte, c’est toute mon enfance. Un coup de mazout, je repose mon verre, je regarde mes pêcheurs dans les yeux et je laisse tomber une formule banale pour dire le premier mot:
’n Abend!
Mon premier voisin, celui que j’ai délogé et qui se tasse dans l’angle pour éviter d’effleurer mes galons, prend les choses en main et risque:
Kriegsmarine?
Ce qui me plaît chez les gars de l’Est c’est ce côté décomplexé, pas infecté par le parler correct des démocraties occidentales: chez eux, « marine de guerre » se dit « Kriegsmarine »; il veut savoir si j’en suis, alors il pose simplement la question: « Kriegsmarine? ». Ce mot est interdit à l’ouest mais la marine de la RDA a gardé pour elle-même ce nom d’usage à côté de celui, plus officiel, de Volksmarine. Peu lui importe que ce nom de Kriegsmarine ait été aussi celui de la marine hitlérienne. Alors, laconique, respectant ce souhait des marins de Kampen de parler peu et densément, je leur assène en guise de réponse cette abréviation de mon grade qui sent le U-Boot et la barbe de huit jours:
Kaleun.
Je sais que j’ai touché juste car j’aurais pu dire « lieutenant de vaisseau », ou « marine française », mais là c’était sobre, efficace. Je le vois aux regards. Il ne me reste qu’à finir cette soupe sans parler davantage.
Surtout ne pas raconter ce que je fais à Kampen: quelque chose me dit que j’y suis pour un bout de temps et que je les reverrai tous les soirs. Je les rends à l’accordéoniste qui s’était mis en veille, et m’enquière du téléphone. Berlin n’est pas loin mais ça grésille:
– Astarède, passez-moi le Général.
– J’écoute.
Toujours cette voix nasillarde, terriblement chaleureuse.
– Astarède, mon Général. J’y suis, les cargos sont là. Je vois ça demain et je vous rappelle.
– Hmm… ’soir.
Ça raccroche. Pas d’humeur à parler, le Général, moi non plus d’ailleurs. Nos relations sont fraîches et dissymétriques, mais en dépit de la modestie de mon grade je relève d’un domaine qui lui échappe complètement: l’expertise maritime, et je ne suis que détaché à la Commission d’évaluation. Ça agace, bien sûr.
Quant au lit que j’attendais il est bien du genre de l’endroit, avec une couette parcimonieuse et un motif inimitable, orange et noir, de ceux qu’on n’ose plus produire à l’Ouest depuis la fin des années 70. Je m’endors heureux.

*

C’est le matin d’un jour neuf et glacial. Le vent a travaillé, le ciel est nettoyé, il y reste une vive lumière de Baltique. De ma chambre j’embrasse l’estuaire scintillant puis la dune, la coupure de la passe et la mer. Les couleurs sont claires par nature: sable et roseaux, ou blanchies par ce soleil de face qui fait luire l’horizon et dont on soutient mal l’éclat. J’ouvre ma fenêtre au souffle du Nord qui achève sans égards mon réveil, envoie voler la couette et mes paperasses. Le vent, la lumière, la franche odeur marine: le littoral se rappelle agressivement à mes habitudes anciennes que Berlin avait éloignées avec son excès d’eau douce, sa profusion de rivières au cours lent et ses entrelacs d’étangs sombres.
Mon aubergiste se laisse aller ce matin à un sourire plus entier que la veille; c’est le soleil sans doute. Aux abords de la cuisine, des effluves de café luttent pied à pied avec les relents de choux, mais je sais qui l’emportera car la partie est inégale. Il faudrait forcer le destin, ouvrir à la hache une brèche dans la façade et laisser le vent de mer à l’ouvrage sur l’hôtel éventré:
« À toi la main, ange d’Israël, frappe sans faiblesse et que pas une molécule de chou n’en réchappe! » Mais je crains que mille ans n’y suffisent pas. Rappelé à des pensées concrètes je règle un sort au café pour me risquer dans l’hiver. Le manteau de mer se montre à la hauteur, je l’ai fait doubler en vison noir dans le quartier ashkénaze de Riga ou ce qu’il en reste. Il complète des bottes en cuir chromé anthracite de la coopérative de Tromsø, modèle « pêcheur de phoque ». De quoi affronter la nuit polaire mais j’ai dû conserver ma casquette car je suis en mission officielle et je tiens à le montrer. Cent mètres plus loin, je sais déjà que ce respect des formes était une erreur: ce que je prenais pour un vent frais tient plutôt de la méchante bise et je progresse, stoïque, interrogeant mes souvenirs pour répondre à cette douloureuse question: les marins du grand Nord ont-ils un quelque chose de plus chaud qu’une casquette et de plus élégant qu’une chapka? Sous la lame froide ma déambulation perd son charme mais il faut atteindre cette estacade, à l’ouvert de l’estuaire, où sont amarrés les trois cargos.
Le groupe oscille en cadence au gré de la rafale atténuée par la dune. Soleil et vent dans le dos, j’observe cette scène paisible de bateaux soustraits à la vague, balançant leur mâture dans la solitude. Trois cargos serrés, solidaires comme pour affronter l’hiver, bercés sur l’eau molle tandis qu’au dehors la mer gronde, des cargos abrités de la bourrasque par une terre patiente.
Ce mouillage de Kampen, comme tant d’autres, reproduit l’équilibre du partage des éléments: un lieu de trêve où des navires bâtis pour la tempête viennent au repos. Éclairés par la jeune lumière du jour, mes nouveaux amis ont bonne allure. Des triplés, ou quasiment, même construction des années trente, chantier naval de Kiel. C’est ce que me souffle une vague expérience des silhouettes de la Baltique. Sous une peinture étrangement sans écailles, des ceintures de rivets me font réviser l’âge des trois bateaux à la hausse: sans doute plutôt le milieu des années vingt, peut-être même plus anciens encore. Je ne sais plus vraiment quand la soudure des tôles s’est imposée sur les chantiers du Nord. Cette eau de l’estuaire qui reflète un ciel lessivé est bleu vif, et sur l’arrière-plan de la dune pâle, les couleurs tranchées des cargos complètent une vue presque méditerranéenne. Une coque rouge, une noire, une blanche, n’était ce vent qui siffle une chanson froide on pourrait y voir un de ces mouillages d’attente du côté de Port-Saïd.
Passant du sable de la rive au bois fané de l’estacade, je risque un pied sur la coupée qui enjambe le premier franc-bord. Il ne doit pas venir grand monde sur les bateaux, le gardien mis à part. C’est lui que je viens voir. Je fais tinter une cloche que j’imagine destinée à réveiller notre homme et j’attends. Ma première bonne impression se confirme, le pont est soigné avec juste assez de coulures de rouille pour rappeler que sous cette peinture sommeille l’acier. Plus facile, bien sûr, de tenir un bateau propre ici qu’au cœur du Pacifique: l’eau balte est peu salée et les températures basses ménagent le métal.
Tag Herr Kaleun.
Je ne l’ai pas entendu venir. Je me retourne lentement pour soigner mon effet. La voix est plus jeune que l’homme lui-même, c’est sans doute un retraité de la Volksmarine car il a reconnu mon grade et se tient droit, dans cette espèce de garde-à-vous qu’impose l’habitude.
– On m’a prévenu, je vous attendais hier.
– Je suis arrivé tard, j’ai dormi à l’hôtel du port.
Je lui tends la main en me concentrant sur la forte pression que j’appliquerai dès la première milliseconde.
KapitänleutnantAstarède.
– Grenke, répondent cette voix fraîche et ce visage fatigué, et sa ferme poignée de main me dit qu’il l’aurait emporté si je ne m’étais préparé mentalement à lui broyer la sienne. Le type me plaît.
– Vous me faites voir les bateaux?
– Je suis là pour ça, je vis à bord.
Et nous voilà partis le long du passavant, sur ce cargo rouge premier de la liste.
– Celui-là, c’est le Karl Liebknecht, 1922.
Nous sommes donc au Panthéon de la RDA. Je sens que tous les héros du Parti vont défiler, Spartakistes en tête, et que si Karl Liebknecht y a eu droit, Rosa Luxemburg devrait suivre.
– À côté vous avez le Hugo Eberlein, 1920, et puis le Rosa Luxemburg, 1923.
Je respire, mais Hugo Eberlein ne me dit rien, sans doute un astre mineur dans la galaxie du Comité central. Il faudra que je creuse. En tout cas, toutes ces divinités communistes c’est du re-baptême des années cinquante, et c’est peut-être même le troisième nom des bateaux si avec un peu de chance les Nazis y ont mis leur patte en 1933. Des petits cargos bien classiques avec un château sur l’arrière, deux mâts de charge, gerbe de blé, compas et marteau sur la cheminée, les trois symboles du régime. Nous voilà sur la passerelle du Liebknecht. Il n’y a pas grand-chose: table à cartes, barre à roue, Chadburn pour les ordres à la machine, un compas magnétique et ses deux sphères de compensation, une curieuse absence de siège. Mais pour le reste, bois vernis et cuivres briqués, on se croirait chez un marchand d’antiquités marines ou dans un vieux bar de port. Rapide passage à la cale, assez malaisé, par un genre d’écoutille à surbau avec échelle verticale. Les parois sont tourmentées, sans aucun habillage: bordé, membrures, tôle rivetée, épontilles, tout à portée de main comme pour un cours d’architecture navale grandeur nature. Puis un tour par la proue et là, de ce point extrême, adossé à la rambarde, je jette un œil d’ensemble au cargo. C’est immanquablement esthétique. Le plus laid des bateaux et la coque la plus maladroite auront toujours, considérés sous cet angle, un parfum de force et d’élégance. J’attendais donc une vue flatteuse mais ce que je vois passe mes espérances: ce cargo est harmonieux jusqu’à la pomme du mât.
À nouveau l’intérieur, avec une disposition classique, petite cuisine et un poste équipage sur le pont principal. Dans les hauts derrière la passerelle, je trouve le logement des officiers, la cabine bureau du commandant et un carré modeste mais, étonnamment, en encorbellement sur l’arrière façon vaisseau d’ancien régime. Le gardien y a pris ses quartiers.
– Confortable?
– Ça va.
Il n’a pas envie de s’étendre, visiblement. Malgré mon intérêt pour les cargos je pense lui être antipathique car un fond de tension palpable s’est établi entre nous. C’est peut-être ma façon d’évaluer le bateau, qui lui fait craindre pour son poste. Il n’a pas d’idée précise sur mes intentions mais on a dû lui dire de faire bon accueil à un officier français et de lui montrer les cargos, sans lui préciser jusqu’à quel point. Je sens que cette question du motif de ma présence le travaille mais qu’il n’ose pas me la poser abruptement, et d’ailleurs il me serait difficile d’y répondre. Nous restons donc étrangers l’un à l’autre; il m’accompagne, discipliné. Il a cette lassitude vaguement hostile de l’antiquaire des beaux quartiers dont on vient troubler l’après-midi, tant qu’il n’est pas convaincu que vous avez les moyens de lui acheter quoi que ce soit. Pour ma part je n’ai pas encore vu sur ces bateaux le quart de ce qui m’intéresse, mais rien ne presse.
– Vous avez les documents?
Minimaliste dans ses réponses, il désigne du menton trois chemises en carton empilées sur la table du carré. Avant d’emporter ça, je tire de mon manteau de mer une bouteille cachetée que je lui tends:
– Merci pour la visite, il restera pas mal de choses à voir.
– Cognac?
– Armagnac. C’est meilleur.
Son sourire peut passer pour un remerciement. Mes papiers sous le bras, je repars dans le vent.

*
Au téléphone, je surprends le Général en flagrant délit de caporalisme.
– Sont comment les cargos?
– Bien tenus, pas tout vu mais j’ai bonne impression, il faudrait…
– Faudrait quoi?
Difficile de comprendre ce qui l’agace au point de me couper la parole dès la première phrase.
– Faudrait les voir tourner parce qu’on ne pourra pas émettre des réserves, comme ça, a priori, sur tous les points techniques.
– Les points techniques c’est votre affaire. Je veux un avis rapide. Le reste c’est pour moi.
– Mon avis dépendra de l’offre à faire. On a combien?
– Cinq cent mille.
– De l’Est?
– De l’Est. Rappelez-moi.
Et il raccroche. Cinq cent mille Deutsche Mark, même en monnaie RDA, c’est une somme. À moi d’évaluer si en achetant un cargo à ce prix-là on en aura pour notre argent. C’est ma mission. Pour l’heure, en Allemagne de l’Est, les temps sont si troublés qu’on peut tout acheter, même si tout n’est pas officiellement à vendre. Aucun tabou, c’est aux acheteurs de faire les offres et les propositions les plus folles sont examinées. Ensuite, la réponse du vendeur n’est fonction que du prix avancé. Au cours des dix derniers jours on a vu changer de main les aciéries de Trembliz (investisseur indien), la concession des quais de Rostock (des Suédois), les conserveries de la Neiße (choux et pommes de terre, fonds de pension irlandais) et les ferries de Stralsund, société d’État, privatisée et vendue en 24 heures. Lorsque les temps sont à la fois troublés et à l’euphorie, comme dans cette Allemagne de l’Est du printemps 1990, rien n’est impossible bien qu’une forte compétition des acheteurs se soit installée. Quant à cette Commission d’évaluation à laquelle moi-même, modeste Kapitänleutnant Astarède, j’ai été détaché, elle vient d’être instituée et n’aura qu’une vie éphémère.
Depuis la chute du Mur de Berlin, tout change. Côté Gouvernement Militaire Français on sent venir la fin et on commence à liquider discrètement. On renvoie en Lorraine un train de blindés, on allège les patrouilles, on sait que le meilleur de la Guerre froide est derrière nous. Surtout, on met de l’ordre dans les écritures parce qu’un jour ou l’autre une Inspection risquera son nez dans les comptes et il faudra que ce soit clair. La régularisation c’est compliqué, tout doit coller: entrée, sorties. Un trou dans la caisse, c’est douloureux mais on sait y faire, ce n’est pas là le pire. Non; ce qui est vraiment suspect, le cauchemar du Gouverneur, c’est l’excédent inexplicable, et si j’ai bien compris, c’est précisément ce qui arrive.
En quarante-cinq ans d’occupation du secteur français de Berlin, l’écart s’est creusé entre les écritures et la situation réelle, toujours dans le sens positif, par le biais du financement des Affaires réservées. Les coups tordus, en quelque sorte, bien sûr pas illégaux au sens commun du terme, plutôt au-delà des lois car la Guerre froide est une guerre avant tout. Il faut acheter des renseignements, entretenir un réseau, trouver du matériel, financer des incursions d’agents de l’autre côté du Mur. Ce budget parallèle a donc soutenu les opérations spéciales du Gouvernement militaire en monnaie de l’Est, et il en est toujours resté. Le reliquat a sédimenté couche après couche dans une caisse noire: des millions en bonnes liasses. Aujourd’hui c’est cette somme qui inquiète et plus encore dans une monnaie condamnée à court terme. Alors, fécond dans l’improvisation d’urgence, le Général a entrepris de convertir ce trésor de guerre en biens matériels pour le compte de la République Française. De quoi pouvoir envisager sereinement la fin du Mark RDA sans devoir faire un jour la queue à la Banque, la mine basse, pour y échanger une valise de billets contre du Mark RFA. D’où la Commission d’évaluation pour trouver des idées d’achats, et mon rôle pour explorer la solution maritime et chercher des navires. Je donne raison au Gouverneur: acheter un cargo, ce n’est pas le plus mauvais des placements d’attente.
Voilà ce que je ressasse les mains derrière la nuque, avec le regard dans le vague pour essayer de ne fixer aucun des motifs sur le papier des murs de ma chambre. Le jour tombe. Des lueurs lasses planent sur l’estuaire. Le cargo blanc, celui de l’extérieur, renvoie le scintillement des eaux de la rivière. Au bar, ensuite, à la nuit bien avancée, le cercle des amis d’hier soir s’est refermé autour de la lampe et j’y retrouve ma place sans plus de difficulté. Les regards m’interrogent. Allons! Une caisse de bière pour calmer l’attente de mes pêcheurs poméraniens. Je suis au confluent de deux mondes: l’univers pauvre et réglementé de l’Est, et celui de l’Ouest prêt à l’engloutir. Avec un uniforme et un tas de billets je représente ici aux yeux de mes buveurs, pour quelque temps encore, l’expression la plus aboutie de la puissance. Pas loin de ce que j’ai vu à Vladivostock le mois dernier: un port stratégique interdit mais ouvert aux marins étrangers le temps d’une escale, où pas un Occidental n’avait mis le pied depuis la Révolution d’octobre. Sans uniforme pas d’accès à la ville, sans argent pas de pouvoir sur les consciences, mais avec l’un et l’autre j’en ai imposé à la conservatrice du musée au point de repartir avec un tableau sous le bras… Un musée public où l’on fait légalement son marché en mettant de l’argent sur la table, ça ne se trouve que quelques fois par siècle et c’est le genre de choses qu’autorise ici en RDA, en mars 1990, la conjonction du respect des galons et d’un appétit tout neuf pour les billets de 500 Mark.
– Suis passé voir les cargos…
– On sait, Grenke nous a dit.
– N’ont pas navigué depuis quand?
– Dépend. Deux ou trois ans, mais on lance les moteurs tous les mois. Le Rosa a fait Mourmansk l’an dernier.
Le Rosa Luxemburg, c’est le cargo blanc, et mon interlocuteur, c’est le pêcheur d’hier qui s’inquiétait de mon grade. Mourmansk? Bizarre. Rien là-dessus dans les papiers que le gardien m’a remis et que j’ai pourtant bien épluchés dans l’après-midi. À nouveau songeur sur mon lit, j’attends minuit pour redescendre. Le bar est désert. Le réverbère du quai envoie un fond de clarté qui passe en oblique dans les voilages et finit sur le damier du sol. Bonnet jusqu’aux yeux, manteau et bottes, je file vers l’estacade. Le vent de mer tire dans le ciel des nuages d’équinoxe et, çà et là, libère le projecteur de la lune qui élève autour de moi des ombres fantomatiques. Je marque le pas aux abords des cargos pour m’imprégner de l’ambiance. Pas rassurant. Les aussières se tendent puis mollissent et les trois coques, régulièrement appuyées par la brise, poursuivent leur va-et-vient monotone et grinçant. Pas une lumière sur le Liebknecht, où l’armagnac a fait son œuvre: une bouteille en solo, ça endort son homme. Pourtant j’y vais doucement, avec la crainte de réveiller une présence obscure. J’enjambe le deuxième franc-bord et je suis sur l’Eberlein, coque noire. Tour du château arrière, me voilà à tribord, abrité des regards de la rive et du Liebknecht. La porte étanche n’est pas verrouillée et tourne sur des gonds bien huilés. Ces cargos allemands, c’est le paradis du visiteur nocturne.
Ma lampe à acétylène projette sa lumière sur les marches métalliques. Rien de tel pour chasser les esprits et malgré tout, à mesure que mon pas résonne vers les profondeurs du cargo, je sens s’ouvrir puis se refermer derrière moi une pénombre dense que je veux croire inhabitée mais sans y réussir vraiment. La machine est mon premier objectif. Une machine classiquement ordonnée: groupes électrogènes bâbord et tribord, gros diesel central, tuyauteries aux couleurs conventionnelles, pas d’eau dans les fonds, une odeur prévisible de gazole et de graisse froide. Je cherche la plaque de baptême sur ce bloc de propulsion quelque part vers l’arrière du bâti, là où s’amorce le réducteur. Un coup de chiffon sur le cambouis et je lis: Motoren-Werke-Mannheim 1938. On a donc là de la remotorisation d’avant-guerre, de bon augure. Je connais ce diesel MWM à 75 litres de cylindrée qui a bien équipé le quart des sous-marins allemands, et l’aigle aux ailes géométriques, les serres crispées sur sa croix gammée, que je libère à son tour de son linceul de crasse.
Émouvante et vaguement inquiétante, cette minute d’archéologie dans les entrailles du cargo. Sur la cloison avant de la machine une porte mène à la cale. Ce point m’avait échappé sur le Liebknecht. Je comprends le constructeur mais, par principe, je n’aime pas les ouvertures entre cale et machine et moins encore si bas dans les fonds: trop de choses désagréables peuvent passer par là de l’une à l’autre.
On peut éventuellement se remettre de perdre machine ou cargaison, mais si l’on perd machine et cargaison la fin n’est plus très loin.
La cale, comme toujours, étreint d’un sentiment vaguement religieux, et je progresse dans cette crypte de métal sans que ma lampe puisse faire autre chose que repousser provisoirement une ténèbre épaisse. Il y a ici quelque chose d’inhabituel que je n’arrive pas à cerner, qui m’alerte lentement et me fait ralentir le pas pour mieux l’analyser. Ce n’est pas ce que je vois: tout inquiétantes que soient les ombres et leur empressement à succéder à la lumière, il n’y a là qu’un jeu d’optique et de géométrie. Je m’arrête, j’effleure le sol du bout de ma botte. C’est ici: c’est le bruit. Le plancher vibre autrement. Il n’y a pas cette résonnance de gong propre à toutes les cales. Je soulève une des plaques d’acier mais alors que j’attendais la varangue et la vue rassurante des fonds, je ne trouve qu’une surface grise, étrangère au monde métallique de l’architecture navale: du béton. Du béton sur un bon demi-mètre d’épaisseur, deux cents tonnes au bas mot. Et là, soudain, une autre lampe s’allume dans ma mémoire: forceur de blocus!
C’est un classique des dispositions allemandes de la dernière guerre, un cargo blindé à la bétonneuse par précaution, pour franchir les champs de mines en tête des convois marchands. Ce Hugo Eberlein me fait soudain l’effet d’un bateau fatigué, rescapé d’une expérience.

*

Au matin, le halètement d’un diesel rapide m’arrache à un rêve impossible à rappeler sitôt le premier œil ouvert, et que je quitte à regret. Il y était question de Rosa Luxemburg dans sa fraîche jeunesse, vaguement déshabillée sur une scène de cabaret berlinois. Une corvette grise achève de s’accoster sous ma fenêtre. Grise comme ce jour, d’ailleurs, une nuance plus sombre tout de même, gris fer pour tout dire. Le gris de la Volksmarine. Une heure plus tard, échappant à une odeur de choux pour tomber dans une autre odeur de choux, je suis à bord. Chaussures lustrées façon Royal Navy pour en imposer à moindre prix. Ça fait du bien de saluer un pavillon et d’entendre le sifflet du gabier: l’impression d’un retour à la civilisation. Le commandant m’attendait. C’est pour moi que la corvette est ici, c’est leur manière de garder un œil sur la transaction à venir et de rappeler que les trois cargos de Kampen sont propriété nationale. On l’a donc dépêchée pour me donner un interlocuteur officiel.
Cette corvette, c’est le Parchim, construction est-allemande mais du type soviétique Usenger, 800 tonnes, de la quatrième flottille de Rostock. Chez ce commandant on ne trouve pas grand-chose de l’activisme agressif et inefficace de ses comparses russes; plutôt le calme des vieilles troupes. Je le pense plus âgé que moi tout en me méfiant de ce genre d’impression: on a tendance à se rajeunir et moi-même, à trente-trois ans, j’en parais sûrement davantage. À la réflexion, ce qui motive mon jugement tient davantage à ses galons défraîchis qu’à une objective usure physique. Pas grand-chose de fatigué chez lui et, tout bien considéré, je le classe dans la catégorie des jeunes capitaines de frégate. Bref échange de saluts.
– Astarède.
En présence d’étrangers, j’ai toujours du mal à articuler assez distinctement mon nom pour les convaincre qu’il s’agit bien de mon identité, et pas d’une formule française de politesse ou de bienvenue qu’ils auraient mal comprise. Pas d’inquiétude aujourd’hui car je connais leurs méthodes. Je me doute que le commandant du Parchim aura lu mon dossier avant d’arriver ici et bien appris mon nom. Pourtant c’est mon premier contact avec la Volksmarine et j’aimerais comprendre, à propos dudit dossier, quelle est leur source de renseignement: la marine allemande de l’Ouest, avec laquelle j’ai beaucoup travaillé et qui est peut-être moins étanche qu’elle l’imagine, ou les camarades soviétiques, qui me connaissent peu mais écrivent une foule de choses qu’ils croient savoir?
– Carsten Thorsten, bienvenue à bord.
Pour moi qui n’ai aucun dossier sur lui, je sais que je ne me mettrai jamais en tête lequel de ces deux prénoms est son nom, et que j’aurai toujours une seconde d’hésitation entre les deux solutions: Carsten Thorsten ou Thorsten Carsten, j’ai déjà oublié où est le prénom. Il attaque son sujet:
– Vous avez fait le tour des cargos, c’est...
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