Carnets noirs 2007-2008

De
Publié par

Les Carnets noirs de Gabriel Matzneff sont une œuvre unique, inclassable, qui n’a cessé de susciter admiration et débat, scandale et fascination. Matzneff, en choisissant de ne rien cacher de sa vie, de se montrer à nu, sans masque, a pris tous les risques. Le courage et la liberté se paient au prix fort quand l’ordre pharisaïque tente partout d’imposer sa loi.
Les tomes déjà publiés de ce journal intime couvraient des années anciennes. Aujourd’hui, au nez et à la barbe de ceux qui voudraient le faire taire, des renégates acharnées à effacer les traces de leurs amours, des censeurs dont sans cesse de nouveaux interdits réduisent nos libertés, Gabriel Matzneff, stimulé par un sentiment d’urgence, livre, tant que cela demeure possible, les années les plus récentes de sa vie – cette vie à bout portant que défigurent tant de légendes.
Le temps presse. Bientôt, l’œuvre sera achevée, mais l’élan qui la porte, et fait d’elle l’une des plus singulières de notre époque, est irrépressible : rien ne l’empêchera de s’accomplir.
Publié le : mardi 20 janvier 2015
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756105727
Nombre de pages : 517
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Gabriel Matzneff
Carnets noirs 2007-2008



Les Carnets noirs de Gabriel Matzneff sont une
œuvre unique, inclassable, qui n’a cessé de
susciter admiration et débat, scandale et
fascination. Matzneff, en choisissant de ne rien
cacher de sa vie, de se montrer à nu, sans
masque, a pris tous les risques. Le courage et la
liberté se paient au prix fort quand l’ordre
pharisaïque tente partout d’imposer sa loi.
Les tomes déjà publiés de ce journal intime
couvraient des années anciennes. Aujourd’hui,
au nez et à la barbe de ceux qui voudraient le
faire taire, des renégates acharnées à effacer les
traces de leurs amours, des censeurs dont sans cesse de nouveaux interdits réduisent nos
libertés, Gabriel Matzneff, stimulé par un
sentiment d’urgence, livre, tant que cela
demeure possible, les années les plus récentes
de sa vie – cette vie à bout portant que
défigurent tant de légendes.
Le temps presse. Bientôt, l’œuvre sera achevée,
mais l’élan qui la porte, et fait d’elle l’une des
plus singulières de notre époque, est
irrépressible : rien ne l’empêchera de
s’accomplir.



EAN numérique : 978-2-7561-0571-0978-2-7561-0572-7

EAN livre papier : 9782756101811




www.leoscheer.com
www.centrenationaldulivre.frCARNETS NOIRS
2007-2008DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur
Les Moins de seize ans, essai
Les Passions schismatiques, essai
(En 2005, ces deux livres ont été réunis en un seul volume,
augmentés d’une préface inédite.)
© Éditions Léo Scheer, 2009
www.leoscheer.com
www.matzneff.comGABRIEL MATZNEFF
CARNETS NOIRS
2007-2008
Éditions Léo Scheer« Faites imprimer tout, croyez-moi, en détail, année par année.
Gazez vos plaisirs, si vous voulez : mais ne les voilez pas. »
Prince Charles-Joseph de Ligne, Lettre à Giacomo Casanova, 21 mars 1794
« Ah ! ma foi, vive la vie d’artiste, notre devise est liberté ! »
George Sand, Lettre à Jules Boucoiran, 4 mars 1831
« Pourvu qu’il ait du talent, l’écrivain peut tout se permettre dans ses livres
(uniquement dans ses livres). Mais, dans la vie, l’écrivain ne peut pas trop se laisser
aller, afin qu’on ne devine pas qu’il dit la vérité sur lui-même dans ses livres. »
Léon Chestov, Apothéose du déracinement2007er1 trimestre 2007
Fin du carnet 123, carnet 124 et début du carnet 125
erLundi 1 janvier, je suis assis à la Fenice, au troisième rang de
l’orchestre, triste que Véronique ne soit pas avec moi, mais pour le
concert d’hier après-midi tout était archicomplet (du moins aux
bonnes places), et fou de joie d’être ici, dans cette chère Fenice
ressuscitée dont la destruction m’avait en 1996 fait pleurer des larmes de
1sang (j’en touche, se la memoria non m’inganna , un mot dans De la
rupture). La semaine dernière, nous avions avec nos amis napolitains
visité la Fenice, j’avais vu à la télévision le concert inaugural que le
président Ciampi honorait de sa présence, mais c’est une impression
singulièrement plus forte d’être assis en ce premier jour de l’année
dans cette salle magnifique et de s’apprêter à y entendre certaines des
musiques que j’adore. A joy for ever.
Ce matin, à 4 h 45 (!), j’ai accompagné à pied Véronique jusqu’à la
gare, je l’ai mise dans le train de Milan. Sur le chemin nous n’avons été
importunés par aucun ivrogne, aucun voyou, et pourtant des cradingues
nous en avons croisé un grand nombre, moins d’ailleurs en route
qu’arrivés à Santa Lucia où des tas de gens étaient vautrés soit sur les rares
sièges soit à même le sol, l’air hagard ou morose, ah ! c’est épatant, les
erréveillons du 1 de l’an ! Puis j’ai pris le 82 qui m’a déposé aux Zattere et
2je suis retourné me coucher. Lever à 9 heures, toilette et colazione . Je n’ai
quasi pas dormi, mais je me sens en pleine forme, et heureux de savoir
que Véronique est en sécurité, qu’elle arrivera à temps à Milan.
— Un po’ frescolino.
3— Si, un pochettino .
1. « Si j’ai bonne mémoire ».
2. « Petit déjeuner ».
3. « Il fait un peu frisquet. — Oui, un petit peu. »
11er1 janvier, 18 h 10. Après une longue promenade dans une Venise
brumeuse mais moins froide que les jours précédents, j’ai téléphoné à
Véronique, de retour à Marrakech où le thermomètre marque 20 degrés
et où les gens se baladent en bras de chemise. Elle me manque déjà.
J’aime son humour, son intelligence tutto pepe, son génie.
Je lis avec beaucoup d’intérêt Epistolari veneziani del Settecento de
Pompeo Molmenti, acheté l’autre jour dans une librairie du campo
S. Margherita. Ce Molmenti écrit des petitesses ridicules sur Casanova,
mais les textes qu’il cite sont piquants. J’en connaissais certains, j’en
découvre d’autres avec le plaisir le plus vif.
Le 22 décembre 1781, mon cher Giacomo donne aux Eccellenze Vostre
une liste des livres qui circulent sous le manteau à Venise : l’« horrible »
Ode à Priape de Piron, l’Émile de Rousseau « qui contient de nombreuses
impiétés », La Nouvelle Héloïse « où il est établi que l’homme ne dispose
pas de son libre arbitre », les œuvres « impies » de Baffo, le poème de
l’« impie » Lucrèce traduit par l’abbé Pastori, « ex-jésuite romagnol qui
habite dans notre ville », les « œuvres très impies, empissime, de l’athée
La Mettrie », etc.
Certes, ce n’est pas joli-joli, mais il est facile de condamner Casanova
avec le recul du temps, les pieds dans nos pantoufles. Il faudrait pouvoir
revivre à cette époque, faire nôtres les conditions de vie de Casanova.
Alors seulement nous aurions, le cas échéant, le droit de l’accabler.
Laissez-moi réfléchir : mi faccia pensare.
Mardi 2 janvier. Hier, j’ai dîné dans ma chambre de quelques verres
de prosecco, de cacahuètes et de marrons glacés. J’ai vu un désopilant
Family Adams (que je n’avais pas encore vu, et pourtant j’en ai vu
1beaucoup, des Family Adams !), et ensuite « Striscia la notizia ». Ce
soir, après deux jours de quasi-jeûne (j’ai tant fait bombance avec
Véronique et les Napolitains !), je vais me taper la cloche dans un
1. « Striscia la notizia », d’Antonio Ricci, la meilleure émission de la télévision
italienne ; l’émission favorite d’Alphonse Dulaurier dans Mamma, li Turchi ! et
Voici venir le Fiancé.
12restaurant que je ne connais pas, ouvert l’an dernier par un chef du
Val d’Aoste.
11 h 20, au Harry’s Bar où un monsieur, qui venait de lire
Boulevard Saint-Germain, est venu me saluer.
Depuis que je suis à Venise, incessants messages de Gilda qui
alterne déclarations d’amour fou et insultes, cris de désespoir. Bref,
1la solita minestra , mais comme j’ai depuis longtemps tracé le mot
« fin » au manuscrit de […] et n’ai aucune intention d’introduire le
personnage de […] dans un éventuel prochain roman, je ne prends
plus de notes sur mon irrémédiable petite amante, comédienne de sa
difficulté d’être, pathétique narcisse, désarmante Rastignac en jupons.
L’important est qu’au lit nous nous entendons bien. Cela, c’est le réel.
Le cirque qu’elle me fait, c’est secondaire, voilà longtemps qu’il ne
me gêne plus.
2Mardi après-midi. Je suis à la Querini Stampalia . Atmosphère
studieuse. J’ai dû traverser plusieurs salles de la bibliothèque avant de
trouver une place libre. Je suis entré sans que personne me demande
rien. J’ai une carte en règle, mais je ne l’aurais pas eue, c’eût été kif-kif
bourricot.
Ce week-end, j’ai envoyé des sms de Felice anno nuovo à mes actuelles
amantes, et aussi à quelques ex. Les seules à m’avoir répondu parmi
ces dernières sont Marie D. et Maud. Marie : réponse drôle et tendre ;
Maud, une réponse quasi amoureuse. Quel abîme entre cette
merveilleuse complicité par-delà la rupture, par-delà le temps qui passe,
et l’affectation de reniement d’une Vanessa, d’une Aouatife, voire
d’une Anne L. B.
Ce matin, au Harry’s Bar, devant un prosecco et des croquettes de
poulet qui ont été mon déjeuner, j’ai lu la presse italienne et j’ai été
1. « Toujours le même refrain ».
2. Une fondation vénitienne où j’aime à travailler ; où, dans Mamma, li Turchi !,
le hiéromoine Guérassime travaille à sa thèse sur l’incarnation du Logos chez
saint Maxime le Confesseur.
13frappé (à la fois amusé et attristé) par cette rage qu’ont les Italiens de
se déprécier, par leur manque de confiance en soi, par leur manie
d’admirer réglément ce qui se fait à l’étranger. Dans au moins deux
journaux (le Corriere della Sera et Il Giornale), j’ai lu des articles ridicules
erparlant avec enthousiasme du concert du 1 janvier donné à Vienne
et avec dédain, condescendance, de celui auquel j’ai eu le bonheur
d’assister hier à la Fenice. Cette haine de soi est navrante. Le hasard a
voulu que, de retour de la Fenice, j’aie, à la Pensione Accademia,
allumé le téléviseur et un peu regardé le concert viennois (transmis en
différé) : cela ne cassait pas des briques, c’était à tous égards moins
attachant, spumeggiante, que celui auquel je venais de prendre part.
Mais non, parce que c’est l’Autriche, ces journalistes se doivent de
s’émerveiller ; et parce que c’est Venise, ils se croient obligés de dénigrer,
de médire. Je me moque volontiers du sempiternel Cocorico français,
de notre vanité – le défaut national par excellence –, mais parfois un
peu de fierté cocardière serait en Italie la bienvenue.
Nous croyons, ou nous feignons de croire, que lorsque nous serons
morts la mauvaise foi de nos ennemis tarira, que triomphera la vérité,
que même ceux qui de notre vivant ne nous aimaient guère seront
disposés à nous rendre justice.
Cela est réconfortant, mais inexact. Je l’ai vérifié ces jours-ci avec
Casanova (et les lignes venimeuses que lui consacre l’historien
Molmenti), je le vérifie à l’instant, tombant à la Querini Stampalia (je
lis et écris bien sagement, entouré de deux jolies filles), dans une revue
intitulée Il Ponte, sur un article où un scribouillard de quinzième
ordre ose, cinq ans après sa mort, insulter Indro Montanelli («
bom1bardatore di etiopi, mondano golpista e ferreo qualunquista ») dans le
plus pur style stalinien, réduire sans vergogne cette plume brillante,
cette vaste intelligence à une caricature haineuse, mensongère.
1. « … bombardeur d’Éthiopiens, putschiste mondain et tenace qualunquista »
(ce dernier mot, difficilement traduisible, désigne un bourgeois égoïste, soucieux
seulement de ses propres intérêts, une sorte de poujadiste).
14Le zozo de Il Ponte écrit Dieu avec une minuscule, dieu, comme le
faisaient jusqu’en 1988 les éditeurs soviétiques. Et ce numéro de la
revue date de… novembre 2006 !
17 h 20. La nuit est tombée depuis longtemps. Dans la salle où je
suis, il y a huit jeunes filles, dont six sont ravissantes. La beauté des
jeunes Italiennes est pour moi une quotidienne occasion d’admirer et
de me réjouir. Les têtes sont penchées sur les cahiers et sur les livres,
les lampes éclairent la table, laissant le reste de la salle dans la pénombre.
Quelle atmosphère calme et studieuse ! Cela me rappelle le temps de
la Sorbonne, de l’Institut d’études latines…
Mercredi 3 janvier. Il fait à nouveau très beau, ciel bleu, soleil éclatant,
et c’est à la terrasse du Caffè Rosso, campo S. Margherita, que j’écris
ces mots.
J’ai décidé de garder ma chambre un jour de plus, je ne la quitterai
que ce soir pour monter dans le train. Cette habitude qu’ont les hôtels
de nous mettre à la porte à midi est compréhensible, mais détestable
quand on ne quitte la ville qu’en fin de journée. En été passe encore,
mais en hiver ! Cet après-midi je regarderai un Poirot à la télévision
(Rete 4), puis me baladerai, je retournerai tranquillement à la
Pensione Accademia, prendrai une douche, ferai mon bagage et à
19 heures j’irai à Santa Lucia, soit à pied comme dans la nuit du
er 11 janvier avec Mistigretta , soit en vaporetto si j’ai la flemme de
marcher ou si mon sac me semble plus lourd qu’à l’aller (j’ai acheté
des crèmes et un flacon d’eau de toilette à Santa Maria Novella, un
pyjama chez Intimissimi, trois livres – mais il est vrai que j’ai offert
deux des miens à la bibliothèque de la Querini Stampalia).
12 h 19. Après avoir bu un verre d’amarone et mangé quelques
cicchetti au Botegin (la cantine où, dans Voici venir le Fiancé,
Dulaurier achète son fragolino), je profite du temps splendide – soleil
éclatant, ciel uniment bleu, air doux – pour me promener sur les
1. Un des surnoms de Véronique.
15Zattere. Je croise des Français (sur cette terre la félicité absolue n’existe
sans doute pas), bref je croise des connards. D’ordinaire les paroles
que malgré moi j’entends dans de pareilles circonstances m’exaspèrent
tant elles sont imbéciles, mais cette fois-ci, parce qu’elles m’ont fait
1penser à Marie-Agnès et à nos amours, elles m’ont amusé, touché. La
bonne femme a dit à son jules :
— Au fond, Venise, ça ressemble à Palavas.
17 h 15. De 14 à 16 heures, allongé sur mon lit, j’ai vu une
adaptation du Meurtre de Roger Acroyd avec David Suchet, plus sombre
que d’habitude ; puis j’ai pris une douche et bouclé mon sac, bien plus
lourd qu’à l’aller, ainsi que je l’avais prévu ; enfin, je suis sorti poster
la lettre que j’ai écrite à Gilda. À présent je bois un thé, fort bon, au
salon, assis à côté d’une famille d’Américains à peu près bien élevés.
Je remonterai ensuite dans ma chambre.
Vivre est bien agréable ; mais le jour où il faudra cesser de vivre je
pense que je l’accepterai avec calme. J’aurai eu une vie si intense, si
passionnée, si féconde, ce sera, je le souhaite, paisiblement que je dirai
mon Nunc dimittis…
220 h 50, ho una fame della Madonna ! La jeune femme du
wagonrestaurant m’a reconnu, aimable et souriante. Je suis ravi que ce soient
désormais des Italiens qui s’occupent des wagons-lits et du restaurant.
Voilà quelques années, c’étaient les Français et une horreur : nourriture
dégueulasse, grèves perpétuelles.
C’est sans regret que je quitte Venise car je suis heureux de rentrer
à Paris. D’une manière générale, je suis toujours content de ce qui
m’arrive. Sequere deum, il n’y a que ça de vrai.
L’éditeur (si l’on peut appeler « éditeur » ce marchand de soupe)
chez qui travaille […] lui a déclaré : « La littérature n’a rien à voir avec
le style. »
1. Cf. Super flumina Babylonis.
2. « J’ai une faim du tonnerre de Dieu ! »
16Jeudi 4 janvier. Hier, retrouvailles amoureuses avec Gilda ; aujourd’hui,
avec Marie-Agnès. Sinon, dès mon retour, j’ai dû me plonger sans
aucun plaisir dans le manuscrit des Demoiselles du Taranne, car à
peine avais-je rebranché le téléphone, j’ai reçu l’appel d’un sympathique
M. Philippon chargé par Gallimard de le « préparer ».
Le manuscrit, ce pauvre M. Philippon n’a que deux jours pour le
« préparer », autant dire que sa préparation et rien c’est kif-kif bourricot.
« Je ne puis que le survoler », m’a-t-il avoué, penaud. Mes étourderies,
mes fautes d’orthographe et de frappe ne seront donc pas corrigées en
amont, elles partiront directo chez l’imprimeur et je les retrouverai en
aval lorsque je corrigerai les épreuves.
Voilà des mois que mon manuscrit traîne sur le bureau des avocats
d’Antoine Gallimard et le préparateur, lui, n’a droit qu’à deux jours !
1Preuve désolante que désormais, chez les éditeurs, le pezzo grosso , c’est
le nihil obstat des chicaneurs et que l’aspect artistique, esthétique, c’est
bien secondaire.
2 3Vendredi, 15 h 25, j’écris cet émile à Hélène P. :
« Mon cher Riquet, me voici de retour d’Italie. Je serais très heureux
de te revoir, j’aimerais que nous puissions parler de vive voix, mais ne
le faisons que si cette envie est réciproque, que si me revoir te fait plaisir
à toi aussi. Tu es devenue quelqu’un d’officiel, d’important, et
peutêtre l’époque où ta vie de jeune étudiante était intimement liée à celle
d’un écrivain réputé “scandaleux” et “sulfureux” est-elle à présent très
loin de toi, qu’elle constitue un passé poudreux que tu as oublié et
dont tu ne souhaites pas te souvenir. Sache cependant que je n’aimerais
pas mourir avant d’avoir revu ton visage, ton sourire, tes yeux. L’hiver
n’est pas notre saison, nous préférons toi et moi les peaux bronzées,
1. Ici, sous ma plume, pezzo grosso signifie « ce qui compte, ce qui est important ».
2. Dans Voici venir le Fiancé, Alphonse Dulaurier, que le « courriel » des
souverainistes n’enthousiasme pas mais qui n’aime pas davantage « e-mail », invente
« émile », à la fois bien de chez nous, amusant et proche euphoniquement de
l’expression américaine.
3. Hélène P. m’a inspiré le personnage d’Élisabeth dans Les Lèvres menteuses.
17les étoffes légères, et si tu préfères attendre la belle saison pour me
revoir, je le comprendrai. Mais même emmitouflée dans des lainages
tu restes mon génial Riquet. Quant à moi, ton vieil Alligator, je suis
1sans doute de plus en plus Dulaurier et de moins en moins Hippolyte ,
mais pour l’instant j’ose encore me montrer. Cela ne durera sans
doute pas et bientôt je mettrai un masque de velours pour cacher les
injures du temps. »
Samedi 6 janvier. Je guette le coup de sonnette de Gilda qui doit
arriver d’un moment à l’autre. Elle m’a fait mourir de plaisir
avanthier et j’attends beaucoup de bonheur de notre après-midi, mais cette
fille est si anxieuse, si perpétuellement angoissée qu’avec elle, si je puis
espérer le meilleur, je dois aussi me préparer au pire.
Hier, malgré l’humidité qui règne dans mon placard, j’avais composé
2una cena coi fiocchi pour Marie-Agnès. Nous avons d’abord fait
l’amour, c’était divin, notre entente est parfaite, de mieux en mieux
(si c’est possible), puis, assis sur le bord du lit, dînette : poulet de grain
rôti, un camembert et un fromage de chèvre à ressusciter un mort
achetés chez le fromager de la place Maubert, pain complet au levain
naturel cuit au feu de bois, beurre à la motte, marrons glacés, le tout
arrosé d’un clavelin de château-chalon 1992 de chez Gaspard Feuillet.
Nous dînions, un remue-ménage dans la rue nous a fait mettre le
nez à la fenêtre. En bas, des policiers fouillaient (puis ont embarqué)
deux jeunes gens. Marie-Agnès, après avoir jeté un coup d’œil et vu
les flics, m’a lancé d’un ton narquois :
— Pour une fois, c’est pas pour vous !
Se brouiller, s’attirer l’inimitié de : inimicarsi.
« Guglielmo II s’era inimicato prima San Pietroburgo e poi Londra. »
(Maurizio Serra, L’Inquilino del Quai d’Orsay, page 57.)
3Page 51 : ho sobbalzato nel leggere .
1. Hippolyte, l’amant d’Élisabeth dans Les Lèvres menteuses.
2. « Un dîner aux petits oignons, un festin ».
3. « J’ai sursauté en lisant »…
18CARNETS NOIRS
Cette camisole de flammes (1953-1962), La Table Ronde et Folio
L’Archange aux pieds fourchus (1963-1964), La Table Ronde
Vénus et Junon (1965-1969), La Table Ronde
Élie et Phaéton (1970-1973), La Table Ronde
La Passion Francesca (1974-1976), Gallimard
Un galop d’enfer (1977-1978), La Table Ronde
Les Soleils révolus (1979-1982), Gallimard
Mes amours décomposés (1983-1984), Gallimard et Folio
Calamity Gab (janvier 1985-avril 1986), Gallimard
La Prunelle de mes yeux (mai 1986-décembre 1987), Gallimard et Folio
Les Demoiselles du Taranne (1988), Gallimard
À paraître
Carnets noirs 1989-2006

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Propofol

de editions-leo-scheer

Place Colette

de editions-leo-scheer

Fors intérieurs

de editions-leo-scheer

suivant