Cavale Hongroise

De
Publié par

Une intrigante comtesse d’origine hongroise installée dans un imposant château du Languedoc tire de son vignoble un vin d’exception. À un point tel que certaines rumeurs commencent à circuler. Qu’ajoute-t-elle à son breuvage pour le rendre si gouleyant ?

À quelques kilomètres de la propriété passe la nationale. De nombreuses filles y monnaient leurs charmes. L’une d’elles est assassinée, sans doute par un réseau de prostitution d’Europe de l’Est. La police locale, aidée par un corbeau, découvre rapidement que Mathias, flic un peu curieux mais efficace, était très... trop proche de la victime. Aussitôt catalogué coupable idéal, l’enquêteur désormais en cavale, se lance dans une enquête parallèle qui le conduira à affronter, outre ses propres démons, les hommes de main du boucher de l’Est, proxénète retors, les redoutables amazones de la comtesse, les miliciens d’extrême droite rôdant dans un Budapest crépusculaire. Tous sont liées par une histoire qui les dépasse, les oppose, les tue.

Avec Cavale hongroise nous partons pour un voyage mouvementé, violent et historique. Le Languedoc, la Hongrie et Budapest, sa capitale tourmentée, en sont les principaux décors. Y gravitent une ribambelle de personnages spectateurs ou acteurs d’une guerre fratricide dont les origines remontent aux dernières années du communisme, sous la dictature de Kadar. Trépidant et instructif.


Publié le : vendredi 18 mars 2016
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370470249
Nombre de pages : 280
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
WALDECK MOREAU
CAVALE HONGROISE
1
Paris 2012 – Concours agricole – Samedi 10 mars. L’œnologue tendit la main et saisit l’échantillon numéroté 12 - 45 - H. Un assemblage de grenache, syrah et carignan. Sans le secouer, il présenta le vin sur un plan sombre afin d’évaluer sa robe et sa brillance puis délicatement le bascula vers un fond blanc pour sonder la limpidité et les éventuels troubles qui trahiraient un élevage médiocre. La robe cerise, la texture semblaient lui convenir, mais rien sur son visage ne venait altérer sa concentration. Il reposa le godet et griffonna quelques signes sur un bristol. L’examen visuel étant fini, il plaça le nectar devant ses narines. Il inspira à deux ou trois reprises et éloigna le verre en le faisant virevolter, avant de le humer une dernière fois. L’étude olfactive était terminée. Il saisit son crayon pour renseigner une nouvelle fois sa fiche. Restait le test ultime. Il effleura le flacon avec ses lèvres et absorba une infime quantité de liquide, leva légèrement la tête pour que le breuvage s’écoule au fond de sa gorge puis aspira bruyamment, ses babines en cul de poule, pour imprégner ses papilles. Enfin, il cracha, biffa encore quelques cases et donna la note globale avant de passer la fiole à son voisin. De temps à autre, un verre se brisait, signe d’une certaine fatigue des œnologues qui depuis des heures, inlassablement scrutaient, inhalaient et goûtaient. Le bruit des crachats percutant les récipients de plexiglas était assourdissant et les vapeurs d’alcool commençaient à faire tourner quelques têtes. Elizabeth attendait le verdict. Elle trouvait le temps long, mais pour rien au monde n’aurait manqué le palmarès d’œnologie 2012. Elle concourait parmi les plus grands domaines. La salle était comble. Quelques producteurs s’étaient déplacés jusqu’à Paris, mais la plupart avaient délégué l’un de leurs collaborateurs, souvent l’éleveur maison lorsqu’il y en avait, ou simplement l’assembleur. La comtesse Elizabeth de Montferrand faisait le voyage depuis 2009, année où elle s’était inscrite pour la première fois au concours et avait raflé la médaille d’or. Un triomphe pour une première participation qui avait fait couler beaucoup d’encre dans la presse spécialisée. Elle ne doutait pas que cette année encore, elle ferait une razzia. Elle était certaine de son œuvre. Entourée d’un aréopage de superbes jeunes femmes elle savourait les dernières minutes qui la séparaient de la gloire. Les journalistes ne s’y trompaient guère et s’agglutinaient autour d’elle dans l’espoir de glaner ses premières impressions dès le verdict prononcé. Cela ne devait plus tarder. C’était l’instant qu’elle préférait. Les échantillons avaient été remisés, les tables nettoyées, les spécialistes expulsés. Dans le hall, le brouhaha cachait mal l’angoisse des producteurs. Impassible, elle goûtait ces rares minutes, ce moment d’excitation et de jouissance que l’on devinait tout juste sur son visage. Et celui-ci était scruté par toute une foule présente ici, admirative, soupçonneuse ou jalouse. Les déplacements de la comtesse étaient rares, on disait qu’elle ne franchissait les frontières de son domaine que deux ou trois fois l’an au rythme de la maturité du raisin et des concours. Elle y raflait systématiquement les prix les plus prestigieux et cela ne faisait qu’augmenter le mystère autour de son vin. C’était une très belle femme dont l’âge restait une énigme. Certains lui donnaient une trentaine d’années quand d’autres la gratifiaient d’une cinquantaine bien tassée. Mais chacun s’accordait pour apprécier ses traits et son corps gracile. Elle parlait un français admirable, utilisant des termes que seuls les étrangers, qui fréquentaient les
écoles françaises, utilisaient encore, un français aristocratique, littéraire, presque académique. Seul, un léger roulement des R trahissait ses origines slaves. Sa voix était claire et musicale. Elle était de taille moyenne, mais sa chevelure noire qui s’étirait jusqu’au bas des reins et ses talons hauts judicieusement camouflés par une robe sans pli lui donnaient des allures de mannequin filiforme. Le seul défaut que l’on aurait pu concéder au créateur aurait été son nez, peut-être trop prononcé. Mais ses yeux, d’un noir de jais, et surtout les traits de sa bouche soulignés par un petit menton frémissant, faisaient d’elle une femme dont la puissance et la beauté auraient sans doute séduit les grands maîtres de la Renaissance italienne. On la disait hongroise ou slovaque. Elle était arrivée en France en 1999, ses coffres emplis de fortunes diverses, sous haute protection, pour s’échouer à Saint-Jean-de-Cuculles, au pied du Pic Saint-Loup. Là, elle avait revendiqué le château de Montferrand, laissé à l’abandon depuis des décennies. Un domaine familial dont sa lignée aurait été spoliée au XVIIe siècle. La justice avait abondé en son sens contre la commune de Saint-Mathieu-de-Tréviers. Elle avait entamé des travaux titanesques pour remettre en état la propriété. Si de Saint-Jean-de-Cuculles à Montpellier, en passant par les sentiers de Saint-Mathieu, on la surnommait la fada de Montferrand, elle avait la tête bien ancrée sur les épaules pour tisser sa toile et imposer le respect. Ceci, grâce à ses généreuses donations aux associations caritatives de toutes obédiences. Son domaine viticole courait sur les versants sud du Pic Saint-Loup qui venaient caresser les contreforts de l’Hortus. Quelque vingt hectares que l’on pouvait observer du haut de cette montagne isolée. Personne dans le pays n’aurait imaginé que la fada en question puisse un jour remonter les murs d’une bâtisse déconstruite sous Louis XIV et dont il ne restait que quelques pierrailles accrochées au sommet du pic. Même les habitants de Saint-Jean, de Saint-Mathieu ou des Matelles n’avaient pas fait l’effort de prélever ces pierres de taille tant l’accès était éprouvant. Finalement, il avait suffi d’une noble étrangère pour que l’ancienne demeure du comte de Melgueil rende sa grandeur au pays du Pic, entre Cévennes et Méditerranée. Elle devinait les regards sur elle et sa cour. Une cour composée de femmes gracieuses, élégamment vêtues. Aucune d’elles n’atteignait sa classe et sa magnificence. Elle était fière de son rang et ces moments le lui rendaient. Elle sentait les murmures et les soupirs de la foule. Personne ne doutait du verdict et pourtant elle savourait les moindres instants. Rien ne pouvait égaler la jouissance qu’elle avait éprouvée au concours des vins de Pékin alors qu’elle arrivait première devant les plus cotés. Cultivée, la comtesse Elizabeth de Montferrand en avait profité pour prononcer quelques mots en mandarin, ce qui lui avait valu les honneurs de la presse chinoise et sa photo en Une duTimes, qui la propulsa femme de l’année. Elle n’aimait pas le Parc des expositions de Paris qu’elle trouvait froid et sans âme. Elle était arrivée tôt le matin avant l’ouverture au public. Une ribambelle de Srilankais s’affairait à nettoyer les sols, vider les corbeilles, astiquer les cloisons et autres vitrines. Elle les avait observés pour l’embauche à la volée, ils étaient des dizaines, agglutinés autour de la station de métro. Dans l’attente de quelques heures ou d’une journée de travail pour ramasser les milliers de détritus que les visiteurs déversaient chaque jour dans les allées et les tonnes de fumiers des animaux qui incommodaient l’atmosphère de leurs déjections. Elle s’était ensuite dirigée vers le hall 4 qui accueillait le concours, où quelque huit cents jurés s’apprêtaient à passer en revue près de deux mille échantillons de vins de toutes régions, présélectionnés pour leur qualité. Les tables étaient dressées de nappes blanches et les employés répartissaient les flacons en vérifiant leur numérotation. Des crachoirs en plexiglas attendaient les rejets des experts. Des cloisons modulaires habillées de mélaminé aspect bois délimitaient
l’espace. On était bien loin des terroirs dont chaque breuvage était imprégné. L’heure approchait. On sentait une tension chez les producteurs qui espéraient tous une médaille. Toutes ces distinctions étaient accueillies avec bonheur, tant l’apposition de l’étiquette du concours sur les bouteilles promettait l’envolée des chiffres d’affaires. Et en ces temps de crise et de concurrence internationale, les cœurs palpitaient. – Madame la comtesse, madame la comtesse ? Les journalistes spécialisés commençaient à s’exciter. Chacun tentait de se placer au plus près pour recueillir ses impressions à la promulgation des résultats qui ne laissaient aucun doute. Elle avait horreur d’être hélée ainsi comme une femme de mauvaise vie. Elle ne donnait d’ailleurs que de rares interviews. Mais de toute façon, jamais à la volée. Elle vomissait ces plumitifs qui ne tenaient pas compte de son rang. Certains osaient même l’interpeller par son nom. Elle interdisait également à ses dames d’atours toute parole en public. La comtesse de Montferrand était auréolée de mystère et comptait bien le rester. Tant mieux si les rumeurs couraient de domaines en rédactions. De toute façon elle ignorait les articles qui lui étaient consacrés, faisant fi des papiers diffamatoires comme des chroniques dithyrambiques. On clamait que son attitude n’était qu’une posture marketing visant à occuper la presse et faire parler d’elle et de son vin. Babouch? Elle tourna la tête. – Oui, ma petite Zsofia. – On peut rentrer, j’ai faim. – C’est presque fini, on sera bientôt à la maison. Un peu de patience. Zsofia avait 13 ans. Elle accompagnait la comtesse dans tous ses déplacements. Habillée comme unematriochka, ses cheveux étaient couverts d’un voile multicolore. Sa robe, unsarafan, était parsemée de fleurs d’or ciselées sur un fond cramoisi. On ne voyait pas ses pieds. Son visage était maquillé et ses joues fardées de rouge. Ses yeux étaient d’un bleu profond, mais aucune expression ne transpirait de sa face de poupée. La petite se referma et patienta, les bras ballants le long de sa robe, le regard fixe. Le brouhaha s’estompa pour laisser place à un murmure. Les jurés faisaient leur entrée. Le verdict tombait. Les régions passaient les unes après les autres et au fil de l’annonce des lauréats, des têtes s’illuminaient ou se renfrognaient. Elizabeth était confiante. Elle écoutait distraitement s’égrainer les noms des châteaux, des coteaux. Toutes les appellations défilaient. Lorsque ce fut la catégorie Domaine des domaines, la comtesse bomba le torse. Elle sentit l’ensemble des regards pointer sur elle. Et le résultat fut sans surprise. Elle remportait la mise. Aussitôt ses femmes se déplacèrent pour creuser un sillon dans la foule et l’escorter vers le podium. C’était le moment le moins palpitant, patienter avant qu’un représentant de la profession l’approche pour lui remettre une breloque dont elle n’avait que faire. Seul le prestige l’intéressait et bien sûr, les vignettes à apposer sur les bouteilles. C’était un passage obligé et elle faisait mine d’y prendre plaisir. La cérémonie terminée, elle se dirigea vers la porte de sortie pendant que crépitaient les flashs. La petite Zsofia, sagement, emboîtait le pas sous les questions des journalistes qui demeuraient, comme à l’accoutumée, sans réponse. Elizabeth savourait sa puissance. Elle savait que la presse allait se diviser. Les uns l’accusant de trafiquer son vin pour atteindre des sommets, les autres glorifiant son savoir-faire et son domaine. Elle s’attendait également à être reçue par le président de la Région et celui de la chambre de commerce de Montpellier pour services rendus. Car, parler de la comtesse Elizabeth de Montferrand, c’était mettre en relief le Languedoc-Roussillon dans la compétition économique que se livraient entre elles les
régions viticoles. Elle sortit par une voie dérobée où stationnait un monospace dans lequel tout le clan – Tatiana, Véronika, Sarah, Aniouchka et bien sûr la comtesse et la petite Zsofia – prit place. C’était une belle journée et Paris montrait son meilleur visage. Elle demanda à passer avenue Montaigne afin de faire quelques emplettes comme tout touriste argenté qui se respecte. Enfin, elle exigea du taxi un détour par la tour Eiffel. Elles s’arrêtèrent le long du quai, firent quelques pas sans aller toutefois jusqu’à escalader la dame de fer. Il était hors de question de se mélanger aux badauds. Cette halte touristique expédiée, le groupe regagna le véhicule. Direction le périphérique et ses inévitables bouchons. Les filles pouvaient enfin jacasser et échanger leurs impressions. La petite pianotait sur une console vidéo. Elizabeth paraissait ailleurs. Elle avait obtenu ce qu’elle souhaitait. Une chose en chassant une autre, elle passait au registre suivant. Elle était prise dans ses pensées de femmes d’affaires et observait la ville, du moins, ce qu’elle pouvait en appréhender depuis ce boulevard surchargé et empuanti. Elle fut frappée par les bas-côtés. Paris, capitale la plus visitée et la plus enviée du monde était à l’évidence également la capitale du bidon-ville. Le moindre espace était occupé par des cabanes de bric et de broc. Les embouteillages lui permettaient d’entrevoir de temps en temps des visages figés par la misère. “Probablement des familles roms”, se dit-elle en détournant le regard. Porte d’Orléans, la circulation se fluidifia. Le véhicule filait maintenant sur l’A6 en direction de l’aéroport d’Orly.
2
PicSaint-Loup – ChâteaudeMontferrand – Dimanche 11mars. Le vol s’était déroulé sans incident. Elizabeth avait eu un instant d’appréhension lorsqu’une bourrasque avait obligé le pilote à corriger son approche. Ses yeux s’étaient posés sur le visage du steward qui ne trahissait aucune angoisse particulière. Rassurée, elle s’était tournée vers le hublot et avait observé la garrigue qui défilait sous leurs pieds tentant de repérer son château, sans trop y croire. Elizabeth ne se lassait pas du paysage. Elle adorait cette montagne déchirée, qui grimpait lentement de la plaine et s’étirait pour brutalement s’interrompre. Le Pic Saint-Loup paraissait tendre la main au mont Hortus pour l’éternité sans jamais pouvoir le toucher. Elle se souvenait de la fable que lui avait contée un paysan de Saint-Jean-de-Cuculles : la légende des chevaliers Saint-Guiral, Saint-Alban et le dernier Saint-Loup, qui légua son nom au Pic. Les trois hommes convoitaient le cœur d’une femme de bonne lignée, Irène, du château de Vivioures bâti sur l’Hortus. La belle ne sachant faire son choix, ils partirent croiser le fer en Terre sainte, mettant leur bravoure à l’épreuve de l’amour. Par malheur, lorsqu’ils rentrèrent au pays, la belle Irène avait succombé de chagrin. Désespérés, ils vouèrent leur vie à Dieu en abandonnant tous leurs biens. Elizabeth s’était amusée de cette légende semblable à tant d’autres et n’avait pu s’empêcher de rire de la bêtise de ces hommes. Véronika freina brutalement, un sanglier, un solitaire d’au moins trois cents kilos qui saccageait régulièrement les abords du domaine, leur faisait face. Une belle bête, traquée à maintes reprises, mais rusée comme un renard, insaisissable. Il ne craignait pas les hommes et venait les défier de temps à autre n’hésitant pas à ravager jardins et cultures. Le cochon sauvage racla le sol de son groin et s’éloigna en balançant de droite à gauche sa petite queue ridicule. La conductrice pesta et redémarra. La troupe retrouva la chaleur de la demeure. Zsofia s’était endormie sous la bienveillance de Tatiana qui la veillerait jusqu’au matin. Elizabeth avait ouvert son courrier, expédié quelques affaires courantes et faisait maintenant les cent pas sur le chemin de ronde du mur d’enceinte. Elle contemplait sa propriété qui s’étendait par-delà Saint-Jean-de-Cuculles, où les ceps tortueux s’accrochaient à cette terre calcaire. Leurs ombres déchiraient le sol et semblaient s’unir dans un ballet macabre. Le vent s’était remis à souffler. Ce vent qui enveloppait ce roc et hurlait dans les ténèbres. L’astre était plein et faisait frémir la sève, qu’elle seule était capable d’entendre monter, prête à crever l’écorce pour jaillir en une multitude de petites feuilles vierges, de fruits et de grappes. Le terroir du Pic allait de nouveau faire merveille. Elle le sentait, elle vivait sa terre dans sa chair. Le vin qu’elle extrayait de ces lianes n’était pas qu’une boisson, c’était ce qui la faisait vivre, comme le sang qui coulait dans ses veines. Le château de Montferrand était un imposant édifice fortifié, dressé au sommet de ce piton rocheux. On y parvenait par une voie sinueuse suivie d’un chemin forestier, fermé par un portail en fer forgé. Passé celui-ci, les chais s’imposaient. Il fallait les laisser pour cheminer trois cents mètres entre garrigue et chênes verts avant d’arriver à la première enceinte. Une porte monumentale donnait accès à la demeure. Une bâtisse qui abritait les appartements de la comtesse et de son personnel. Une tour avait été remontée, mais n’était pas habitée. Une porte verrouillée en interdisait l’accès. Un mur de quatre mètres de hauteur entourait la bastide sauf au nord, là où la roche s’était dressée brutalement en pleine garrigue, comme pour atteindre les cieux.
Les premiers bâtisseurs n’avaient même pas songé à protéger cet axe tant le relief était abrupt. Elle jeta un dernier regard vers la Méditerranée puis chemina jusqu’à la tour. Elle s’approcha de l’entrée et patienta alors qu’Aniouchka la rejoignait. Elle lui tendit la clé. Aniouchka tritura la serrure, fit vaciller le penne et actionna le levier en poussant de toute sa vigueur sur le panneau de chêne qui s’ouvrit sans bruit. Elle recula pour laisser passer Elizabeth. Aniouchka referma et ensemble, elles gravirent les deux cent cinquante-huit marches qui les séparaient du sommet. Elles entrèrent dans la salle haute éclairée par un lustre à mille facettes. En face d’elle, une porte donnait sur l’extérieur, sur la droite s’en trouvait une autre, plus petite, étroite et basse. Les murs étaient couverts de tapisseries. Toutes montraient les mêmes scènes sous divers angles. Des jeunes femmes s’offrant au divin dans une nature vierge et luxuriante. Une seule était différente. Elle présentait une pucelle, le bras pendant, la veine tranchée. Le sang s’écoulait vers un récipient où s’abreuvait une licorne. Son visage ne reflétait aucune expression, tourné vers le ciel d’un bleu presque noir. Aniouchka traversa la pièce ronde, souleva la tapisserie à la licorne et ouvrit un passage. Elles descendirent quelques marches avant d’arriver dans une petite pièce aveugle au centre de laquelle trônait un lit circulaire. La salle était fraîche, le sol recouvert de tapis. Les murs de pierre absorbaient la lumière d’une ampoule suspendue au plafond. Elizabeth évita le lit et se dirigea vers une coiffeuse devant laquelle elle prit place. Le meuble était peint par endroits de motifs floraux. Elle se mira dans la glace et resta figée quelques instants sans dire un mot. Aniouchka la rejoignit et se positionna sur sa gauche. Elle semblait attendre une consigne. Quelques minutes passèrent avant qu’Elizabeth fasse un geste. La jeune femme commença à la déshabiller. D’abord son chemisier, fermé par une multitude de boutons, qu’elle dégrafa lentement, un à un. Elle le fit glisser sur ses épaules, laissant paraître une poitrine généreuse. Elle déposa ensuite ses mains sur sa tête pour défaire les aiguilles qui maintenaient sa chevelure en ordre, avant de passer vers l’arrière de son cou tout en la massant délicatement. Puis, s’insinuant le long de ses épaules, elle attrapa ses avant-bras et les rabattit sur sa poitrine. Les mains d’Elizabeth guidées par celles d’Aniouchka palpèrent ses seins puis les relevèrent alors que tout son corps suivait le mouvement. La comtesse tourna tranquillement la tête vers le point central de la pièce en se dressant pendant que son amante s’accroupissait. On aurait dit que ce ballet avait été répété des dizaines de fois tant leurs gestes étaient précis. Elle empoigna la fermeture éclair de la robe et la fit glisser. Puis lentement, descendit le tissu. Elle lui saisit les chevilles et, les frottant délicatement, remonta vers ses mollets, ses cuisses, avant d’attraper le dernier morceau de lycra qui masquait son intimité. Elle l’ôta d’une main pendant que l’autre caressait son sexe. Elle accéléra le mouvement au rythme de leurs respirations qui ne trahissaient aucun désaccord. Les premiers spasmes de la jouissance faisaient frémir les corps. Elle sentait le clitoris prendre du volume. Tout en continuant à le stimuler, elle pénétra sa maîtresse d’un doigt puis de deux et imprima un mouvement de balancier, stimulant les chairs intérieures. Elizabeth se cambra en poussant un son guttural, serrant ses cuisses violemment pour mettre fin aux attouchements de sa servante et lentement s’assoupit. Le dame de compagnie se leva, éteignit la lumière et s’éclipsa. Elle descendit les marches de la tour et ferma la porte à double tour. L’air était frais, il devait être près d’une heure du matin. Les étoiles scintillaient dans un ciel perturbé par les lueurs de la lune. Aniouchka percevait le chant des oiseaux de nuit qui avaient trouvé refuge dans les pierrailles du château. Elle ressentait de l’amour pour sa maîtresse, quelques craintes aussi et beaucoup de reconnaissance. Elle était issue d’une bonne famille hongroise déchue par l’arrivée des Soviétiques et réduite à travailler dans une usine sidérurgique de la vallée de Sajó. Elizabeth lui avait épargné
ce labeur dégradant en la prenant à son service. En quelque sorte elle lui avait rendu son rang. Si les mœurs de sa patronne lui avaient d’abord paru un peu curieuses, elle s’y était faite et coulait des jours heureux obéissant sans hésitation à tous les ordres de celle qui l’avait protégée.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant