Célébration prophétique. Portraits et légendes

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Entre Dieu et son peuple, entre la colère ou l'indulgence de l'un et les errements puis les repentirs de l'autre, le prophète se sait isolé, solitaire, souvent voué à un destin tragique. Choisi pour être le messager des ordres, des remontrances et des encouragements divins, il lui faut annoncer à Israël le châtiment de ses péchés. Mais au cœur de la tourmente, au plus profond de l'exil, il est capable d'une compassion dans laquelle, d'ailleurs, Dieu le précède parfois.


Le prophète détient un pouvoir politique qui l'accable et un pouvoir poétique sans lequel sa mission serait inhumaine. Sa force réside autant dans sa soumission à une volonté qui le dépasse que dans la puissance de ses paroles : menaçantes ou consolatrices, leur tonalité fait vibrer fait frémir.


Utilisant les sources bibliques et midrashiques, ces portraits et ces légendes nous invitent à découvrir et à comprendre l'expérience prophétique de Noé, Moïse, Samson, Ruth, Daniel, Jérémie, Ézéchiel, Esther, ces hommes et ces femmes qui, avec tant d'autres, ont façonné l'histoire du peuple juif. Aller à leur rencontre, c'est participer à leurs angoisses, leurs rêves, leurs élans, afin de conjurer nos propres peurs, de laisser libre cours à nos propres rêves – à notre espérance.


Publié le : mercredi 25 février 2015
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EAN13 : 9782021186987
Nombre de pages : 320
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CÉLÉBRATION PROPHÉTIQUE
ÉLIE WIESEL
CÉLÉBRATION PROPHÉTIQUE
PORTRAITS ET LÉGENDES
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
Pour Hilda, ma sœur
© Elirion Associates, Inc., 1998
ISBN 9782021199673
© Mars 1998, Éditions du Seuil pour l’édition française
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Introduction
Athènes et ses philosophes, Delphes et ses oracles, Rome et ses sénateurs, Jérusalem et ses prophètes… Qu’estce qu’un prophète ? Un prêcheur ? Un visionnaire qui prévoit l’avenir ? Qui porte la parole de Dieu à ses créatures ? Qui intercède auprès de lui en faveur de ses enfants ? Comment Dieu lui parletil ? En songe ? Par symboles ? Le prophète estil sans cesse possédé par l’esprit de Dieu ou bien ne connaîtil une sorte d’état second que de façon intermittente, restant « normal » le reste du temps ? Personnage fascinant à plus d’un niveau, le prophète ou la pro phétesse (la prophétie n’est pas réservée aux mâles) est un être profondément humain, conscient de sa faiblesse sinon de son incompétence devant la tâche à accomplir. Rares sont les pro phètes qui aspirent à assumer leur mission. Être l’émissaire du Sei gneur n’est chose ni enviable ni agréable. Éternellement accablé, pris entre deux forces, il ne connaît pas un moment de répit. Se mêlant des affaires de l’État et de la société, ne craignant rien ni personne, il est poursuivi tantôt par le ciel, tantôt par le peuple. Il n’est jamais heureux, ni récompensé, ni même apaisé. Il risque la prison, l’humiliation et la mort. Mais il n’y peut rien. En le choi sissant, Dieu a choisi pour lui. « Un prophète qui refuse sa voca tion prophétique, dit le Talmud, c’est comme s’il se rendait théo riquement coupable d’un méfait méritant que le ciel le punisse de mort.»
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CÉLÉBRATION PROPHÉTIQUE On le sait donc isolé et souvent solitaire. Et tragique. Pourtant, il y eut des « écoles de prophètes » où l’on apprenait, par le chant et la danse, à entrer dans une extase qui ressemblait à la folie. Le prophète estil différent des hommes parmi lesquels il vit et œuvre ? Le message vient de Dieu, mais c’est le prophète qui le leur communique. Les mots qu’il emploie, les images qu’il invoque, ils les utilisent eux aussi. Pourtant ces mots résonnent différemment lorsque c’est un prophète qui s’en sert. Sur ses lèvres, les mots quotidiens acquièrent une tonalité qui fait vibrer, une intensité qui fait frémir. Certes, il vit au milieu de ses sem blables, ceuxlà mêmes qu’il doit châtier et sauver. Mais il arrive, lui, à transformer l’anecdote en légende et la péripétie en événe ment. Grâce à lui, le temps devient intemporel, brûlant, autre ment dit : privilégié. On pourra dire de tous ces émissaires de Dieu qu’ils avaient une véritable conscience politique. Mais ce qui reste aujourd’hui de leurs propos, c’est leur force poétique. Moïse et Jérémie, Samuel et Ézéchiel, Isaïe, Élie et Miryam se distinguent par leur langage, par leur personnalité, par leur style de vie. « Aucun prophète ne parle comme les autres », affirme le Talmud. On pourrait ajouter qu’aucun n’est semblable aux autres. Certaines biographies de prophètes fourmillent de détails, d’autres en sont avares. Pourquoi tel d’entre eux figuretil dans l’Écriture ellemême alors que tel autre (Noé, Jacob, Sarah) ne porte la couronne prophétique que dans le Midrash ? Pourquoi certains sontils charismatiques (Élie, Isaïe) alors que d’autres semblent plutôt falots et médiocres ? Jérémie était célibataire, contrairement à la plupart de ses pairs. Cependant, pardelà leurs différences de caractère et de condition sociale, ils ont en com mun un destin qui les distingue de leurs semblables, un destin souvent tragique. Estce parce qu’ils sont condamnés à se mon trer trop rigoureux, trop sévères envers leur peuple ? Moïse n’est pas entré en Terre sainte parce qu’il avait été trop dur avec Israël. Isaïe et Jérémie parlaient trop bien des défauts de leurs contem porains : ils en furent punis. Certes, ils ne faisaient qu’accomplir la volonté divine. N’empêche : il leur fallut en payer le prix. On ne peut être l’élu de Dieu sans devenir ou bien sa victime ou
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INTRODUCTION bien celle de ses contemporains. Donc, autant être la victime de Dieu. Les Juges, d’ailleurs, sont parfois acculés au même choix. Chefs politiques et militaires, ils connaissent eux aussi des moments d’élection privilégiés, des moments prophétiques : Samson et Jephté sont invincibles seulement lorsque l’esprit de Dieu pénètre le leur. Ensuite, ils retrouvent leur humaine condition. Les prophètes ont tant de points communs qu’il semble par fois possible de faire le portrait du prophète type. C’est pour mieux les connaître, ou du moins les écouter, que ce livre a été écrit. Comme les précédentesCélébrations,il est le fruit de lec tures publiques et de conférences universitaires prononcées aux ÉtatsUnis et en France. Leur but ? Étudier des textes anciens et les interroger avec l’aide des commentaires midrashiques et à la lumière d’expériences vécues. Dans chaque chapitre, nous poserons des questions. Questions troublantes, stimulantes – ne le sontelles pas toutes, toujours ? – que nous nous proposons d’explorer, comme nous le faisons depuis que nous tentons par l’étude de perfectionner l’art du questionnement. Qu’estce que l’étude des textes, sinon un effort de notre part pour en dégager des structures et des significations peu accessibles car cachées, voire interdites ? La Torah s’ouvre sur la lettrebetpour qu’on lui demande : pourquoi ne pas commen cer par la première, l’aleph? Dans leLivre des Livres, la toute pre mière question est posée non pas par l’homme mais par son Créa teur :« Ayekha ? »demande Dieu à Adam. Où estu ? quelle est ta place dans le monde ? qu’astu fait, que vastu faire de ta vie ? Voyez : un simple mot – et il contient tant de questions… Posées par Dieu, elles sont pertinentes et salutaires. Mais quand c’est l’homme qui les pose, elles risquent d’être dangereuses. Autrefois, lesSifré Khakirah,les ouvrages philosophiques, étaient jugés nocifs car ils permettaient de questionner Dieu sur la façon dont il dirige les affaires de l’univers. Ainsi duGuide des égarésde Maï monide : il ne fallait pas l’ouvrir avant un certain âge. En théologie, toutes les questions sont valables, mais, en matière de foi, il vaut parfois mieux qu’elles soient précédées de
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CÉLÉBRATION PROPHÉTIQUE leurs réponses. Quand la question me rapproche de Dieu, Dieu est la réponse. Quand la question m’éloigne de Dieu, Dieu même devient la question. Mais Dieu n’estil pas simultanément dans l’une et l’autre ? Dieu est toujours « dans », jamais audehors. Cette aventure prodigieuse qu’offre l’étude, où la curiosité lit téraire se combine avec l’examen scrupuleux des textes, est pour nous refuge autant que souvenir. Rien n’est plus stimulant pour l’esprit, ni plus réconfortant pour la mémoire. Entrer dans un texte, se laisser pénétrer par sa flamme ancienne, analyser sa struc ture, interroger sa langue, ses signes, ses silences, errer à travers ses galeries souterraines pour y découvrir une trace laissée là par un commentateur médiéval ou un obscur étudiant du temps midrashique : existetil joie plus appréciée ? Nous entrons dans l’étude comme on entre dans la prière : avec un sentiment de gratitude et aussi d’exaltation. C’est que là, à l’intérieur des pages jaunies par les siècles, notre quête nous met en présence d’amis connus ou inconnus qui, eux aussi, cherchent à comprendre, à connaître, à transcender le temps ou, du moins, la perception du temps. N’estce pas le but de cesCélébrations? Faire connaissance avec des personnages – hommes et femmes – qui jalonnent l’histoire du peuple juif. Provoquer des rencontres que le besoin de com prendre justifie et appelle. Approfondir le chant qui habite la mémoire, aller de l’avant tout en regardant en arrière. Lorsqu’il s’agit de l’étude, le savoir vaut plus que l’inspiration. Apprendre, c’est s’approprier le savoir de quelqu’un. Ainsi, dans le domaine de la Halakha (la Loi), le Sage atil priorité sur le pro phète. D’ailleurs, la prophétie a cessé d’exister depuis la destruc tion du premier Temple de Jérusalem. Estce parce que la She khina, dans sa détresse, ne se confia plus à ses serviteurs ? Il se peut simplement que l’homme ait alors, et jusqu’à aujour d’hui, oublié l’art d’écouter.
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