Céret noir

De
Publié par

Gil Graff est l’auteur
d’une dizaine de romans.
Dans ce septième livre
publié, elle demeure
fidèle au roman noir et
s’attache à développer
la psychologie de personnages
ordinaires toujours à la limite
de la folie.


Quand on perd une dent, l’usage veut
qu’on la dépose dans un coffret ou
sous son oreiller afin que la petite
souris vienne en catimini l’échanger
contre une pièce. Peut-être aurait-il
mieux valu que Samuel, voyageur
sans bagages, s’abstienne de perpétuer
la tradition lorsqu’il dormait à
la belle étoile, à Céret, sous le pont
du Diable...

Dans ce nouveau roman, Gil Graff
se laisse aller au romantisme, certes
sombre, et explore le pouvoir de
l’écriture qui, les soirs de grisaille,
brouille les contours du réel pour
qu’advienne le surnaturel.

Publié le : mardi 1 mars 2011
Lecture(s) : 15
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782363912091
Nombre de pages : 146
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Chapitre 1
C’était comme un doigt crochu qui pesait sur sa colonne vertébrale. Au début, à peine perceptible sous le mince duvet, il se faisait maintenant insis tant au point d’occasionner une véritable gêne. Il se retourna sur le matelas composé de végétaux. Un re mugle de petits pois mijotés lui agaça les narines : le relent fermenté de sa propre sueur. Ses aisselles poisseuses adhéraient aux vêtements imprégnés de crasse. Il avait froid. Il contint un éter nuement mais lâcha un pet. Le gaz (tiède, c’était au moins ça) remonta du sac de couchage comme dans un conduit de cheminée pour se confondre avec l’âcre émanation corporelle : il n’était que puanteur. Il se dit que s’il allumait un briquet il exploserait peutêtre. C’était presque tentant. Finir dans une ex plosion, partir dans un ultime éclat, lui qui n’avait jamais brillé. L’humidité de la nuit lui plombait les cheveux, les trop longues mèches grasses pesaient tels des tenta cules sur son crâne. Il soupira, constata, navré, qu’il puait également du bec. Il était une sorte d’animal sauvage : un être hirsute et malodorant. Il avait trouvé refuge sous le vieux pont de Céret
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et ne savait même pas qu’il était nommépont du diable. Il s’y était échoué à la nuit tombante, à bout de forces ; il avait marché depuis Perpignan. Après le panneau annonçantCéret, une pas serelle de fer près d’un parking permettait de descendre le long des berges du Tech. Il l’avait empruntée, espérant y dégotter un coin tranquille. Dans la pénombre, sous l’arche du premier pont permis aux véhicules, il avait distingué des graffi tis et, çà et là, au sol, des canettes de bière en plus de quelques étrons racornis ponctués de PQ délités par le temps. L’endroit lui avait paru du coup trop fréquenté, sur le point de se raviser, il avait alors discerné un grillage destiné à maintenir le public aventureux loin de la rivière. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour dénicher une partie défaite le long d’un piquet. Il s’était coulé par la brèche et s’était frayé un passage dans les ronces jusqu’à se retrou ver sous l’ombre protectrice d’un pont moyenâgeux interdit aux automobilistes. Qu’il eût trouvé refuge sousle pont du diableou dans le pré de Jésus, il n’en avait rien à fiche, du mo ment qu’il y était en paix. Làbas, à Paris, le vagabond âgé et souffreteux qui lui servait de guide dans la jungle urbaine des sanslogis lui avait fait miroiter les délices de la vie méditerranéenne : – Bientôt avec ma petite pension qui s’amasse sur mon compte postal, on repartira de zéro. Toi et moi, on se fera beaux, on prendra le train et on ira dans le Sud, il y fait moins froid, c’est moins triste, c’est mieux le Sud pour un gars comme toi… Mais l’ancêtre, sous divers prétextes, avait re poussé le départ de mois en mois pendant plus d’une année et, pour finir, il avait cané. Samuel s’était re
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trouvé solitaire à grelotter sur les quais de la Seine, sans aucune ressource ; il n’avait que 23 ans et ne pouvait percevoir de minimum social. Il avait donc tracé seul vers la grande bleue, à petits bonds, le pouce en l’air au gré des caprices des routiers. À Narbonne, las d’attendre une hypo thétique bonne âme sur le bord de la route, il avait resquillé dans le train. Il était arrivé à Perpignan un matin de mars, accueilli par une tramontane glaciale. La gare était en travaux, il n’avait pas fait deux pas derrière les palissades masquant le chantier que déjà des gaillards en uniforme l’avaient sommé de pré senter ses papiers. Le Sud n’était pas si avenant et malgré le soleil, le vent transperçait… Il avait erré le reste de la journée puis toute la nuit le long des boulevards et s’était égaré dans le quartier Cassanyes où l’on avait regardé de travers ses yeux verts et ses trop longs cheveux blonds. Au matin, place du Castillet, à la terrasse du café de la Poste où il avait dépensé son dernier euro pour s’offrir un café, en écoutant un groupe de touristes bavards, il avait entendu parler de Céret et de son soidisant microclimat — il haïssait déjà cette tra montane qui le giflait et lui donnait le tournis — et du musée d’art moderne. Il était allé aussitôt ap profondir le sujet dans un bureauInformation jeu nesse. Tel un jeune étudiant de passage, il s’était fait remettre un prospectus sur Céret et les indications pour s’y rendre. Il s’était un peu vexé lorsque la jeune femme qui l’avait renseigné avait enfin précisé que la petite ville avait également, sous conditions d’un projet d’insertion, un lieuÉtape solidaritépour les sans domicile. Or, s’il repérait les bureauxInformation jeunessec’était justement pour ne pas être confondu avec un
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traînemisère. Bon, il avait été démasqué, il avait ré primé sa contrariété et retenu l’info, mais ce dernier point, même s’il en tenait compte, bien obligé dans sa situation, n’était pas une condition. Il redoutait ses pairs, fuyait les rebelles accompagnés de chiens. Ses mains qui n’aspiraient qu’à tenir un crayon, un pin ceau ou un fusain, étaient abîmées par les bagarres et les échauffourées. Samuel le solitaire attirait les emmerdeurs. Il était jeune, mal parti, avec pour toute compagnie la colère au fond du bide, ça n’apaisait même pas la faim. Pourquoi une telle rage comme tout moteur ? Il ne savait même plus, c’est comme s’il était né ainsi. Peutêtre cette rage rentrée se dif fusaitelle autour de lui et faisait qu’on lui cherchait des crosses ?
Il passa la langue sur ses lèvres gercées par le vent, il grignota une peau, mordilla, avala ce mor ceau de luimême. Il suçota la plaie sanguinolente. Lors de cette anodine succion, quelque chose s’ef fondra dans sa bouche. Une des dents du haut, de vant, s’était d’un coup mise de guingois telle une porte sortie de ses gonds. Il se redressa d’un bond, bouche bée, n’osant plus avaler la salive de crainte d’aggraver les dommages. Au bout d’une minute, prudemment, de la pointe de la langue, il tenta d’évaluer les dégâts : son incisive gauche bringue balait. Depuis une semaine qu’il vadrouillait sur les routes, loin des repaires alimentaires connus à Pa ris, il s’était peu nourri. Il avait les gencives gonflées et sensibles, les dents se déchaussaient. Certaines s’étaient mises à brandouiller et voilà donc qu’une menaçait de tomber. Ça le démoralisa complètement. Il était un galérien, certes, mais il en était certain,
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cela était un aléa, un passage, un cap sur la route ardue de la gloire. Il s’était toujours persuadé qu’il n’avait pas le karma, ni même l’allure d’un « perdu de la vie ». Les vêtements douteux, les chaussures éculées, la crasse, tout cela n’était que « l’aven ture », il était un aventurier, un artiste en devenir, pas un clochard… Pour justifier sa dégaine, il ne marchait pas avec nonchalance comme les loqueteux. Bien au contraire, les pouces passés dans les sangles du sac à dos, il allait d’un pas vif, les yeux fixés sur un but lointain. Si un regard se faisait trop insistant et s’at tardait à le jauger pour le hiérarchiser dans l’échelle de la société, il souriait franc sans ralentir l’allure. Il était un marcheur, un passager, point un mendigot. Son sourire éclatant était son unique richesse. Un pa reil trou dans la dentition allait lui saccager le patri moine. Il n’allait pas rester ainsi à béer jusqu’à la fin des temps, il referma la bouche et avala prudemment la salive qui menaçait de déborder aux commissures. Malgré ces précautions, quelque chose craqua sous sa lèvre supérieure. L’incisive chaude et lisse comme une dragée pesa sur sa langue. Tombée… La balle du malheur lui fit rebondir un sentiment de déchéance au creux du ventre. La dent ainsi désolidarisée de la gencive avait quelque chose de répugnant, les papilles devinèrent la longue arête de la racine, elle était rugueuse avec un horrible goût de sel. Il cracha l’incisive au creux de sa main. La lueur de la lune fit miroiter l’émail intact. Il venait de perdre une dent tout à fait saine, quel gâchis ! Assis dans le sac de couchage refermant les re mugles de sa triste existence, il se laissa aller à pleu rer.
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Sur sa langue, qui comme douée d’une propre vie s’entêtait à venir s’incruster dans l’endroit où était autrefois la dent, il éprouva une excroissance molle et sensible, c’était cette même sensation qu’il avait connue enfant lors de la perte de ses dents de lait. Il n’était pas d’une famille où l’on s’adonnait à la tra dition de la petite souris acheteuse de quenottes pour construire son palais. Pourtant, comme les copains de l’école primaire, il s’était entêté, dent après dent, à mettre la dernière tombée sous son oreiller. Au ma tin évidemment : que dalle ! Ses parents n’encourageaient pas les naïvetés en fantines, la magie n’était pas de mise dans son HLM de banlieue. Il se souvint de ce qu’une vieille voisine avait enfoncé le clou en clamant à qui voulait l’en tendre :les dents, les mèches de cheveux, les rognures d’ongles : dans le feu ! Il ne faut jamais au grand jamais monnayer ça aux esprits ni même aux lutins ! Lorsque Samuel avait fait remarquer que la petite souris n’était pas un lutin son père avait relevé le nez de sa bière. – Qu’estce t’en sais p’tit con ? Et voilà, exit la souris… le Père Noël n’avait ja mais existé, aussi loin que remontaient ses souvenirs, les soirs de vingtquatre décembre il s’était contenté d’un colis de la Croix rouge. Les cloches n’allaient pas à Rome, il n’y avait aucun lapin de Pâques. Un anniversaire n’était qu’une année de plus, et à dixhuit ans, si l’on voulait être « artiste » au lieu d’ouvrier, c’était un coup de pied au cul et la porte. Misère et brutalité : voilà comment on se retrouvait à vingttrois ans sous un pont avec une ratiche au creux de la main. Bon… Il s’était assez attendri sur luimême. Il sé cha ses larmes. Ravala sa colère. Renifla puis soupira.
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Il entendit un bruissement soyeux à peine percep tible et il eut conscience d’un mouvement à la péri phérie de son champ de vision, simultanément une branche craqua, en bas le long de la berge. Un chat, noir à se confondre avec les ténèbres, émergea d’entre les broussailles. Il fit trois pas en ondulant des épaules puis se tapi derrière les hautes herbes. Ses yeux brillaient comme des lumignons. Comme Samuel fixait les deux petits lampions, son attention fut détournée par une ombre qui vol tigea et se découpa un instant dans le clair de lune. Une pipistrelle évoluait dans les airs en vives cir convolutions. Il suivit le vol silencieux. Lorsqu’il la perdit de vue, il comprit qu’elle avait trouvé, comme lui, un refuge sous l’arche du pont. Il rangea la dent dans la poche de son jean puis s’extirpa du sac de couchage. Il alla en chaussettes jusqu’à la pile du pont plongé dans les ténèbres. L’air frais de la nuit lui taquina la gencive et, plus encore, à l’endroit à vif où il manquait la dent. Il fit un paravent d’une main et de l’autre alluma un briquet, même s’il ne fumait pas, détenir de quoi allumer un feu s’avérait utile lorsqu’on était sur les routes. Il inspecta en hauteur les moellons dont les joints s’effritaient. Il finit par découvrir un unique paquet noir qui pendait telle une poire blette. La chauvesouris était une solitaire. Il leva le bras et approcha la flamme près de l’animal enveloppé dans ses ailes. Il l’observa un moment, il avait la nette impression que malgré son immobilité, elle était affolée par la proximité du feu. Sa curiosité assouvie, il décida de ne pas l’importuner d’avan tage. En s’éloignant de l’animal, la lueur du briquet fit un halo sur les pierres. Il remarqua, non loin de la chauvesouris, un moellon disjoint du reste de la mu
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raille. Sans réfléchir, il agrippa la pierre descellée et tira, elle se désolidarisa aisément du mur exactement comme la dent un peu plus tôt. L’excavation dissi mulée par la pierre recelait une petite boîte. Samuel se surprit à rire de joie et de surprise. Il s’en saisit. Le briquet commençait à chauffer et à lui brûler le pouce, il le remisa en même temps qu’il refermait la main sur le coffret. – Une pépite d’or ? auguratil à voix haute. Afin de faire durer le suspense quant au contenu de la boîte, il décida, avant de l’ouvrir, de retourner s’asseoir dans la touffeur odorante du sac de cou chage. Comme il allait se glisser dans le duvet, son pied déchaussé détecta une surface chaude qui n’était pas le contact attendu du nylon matelassé. Il faillit en laisser choir le coffret. Le chat, jeune vu sa mince corpulence, s’était tout bonnement faufilé et installé à sa place. Samuel resta indécis, le greffier, loin de s’effa roucher du retour du propriétaire du nid, se contenta de ronronner. – Tu dois être plein de puces
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