Chant de la Tamassee (Le)

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La Tamassee, protégée par le Wild and Scenic Rivers Act, dessine une frontière entre la Caroline du Sud et la Géorgie. Ruth Kowalsky, 12 ans, venue pique-niquer en famille sur sa rive, fait le pari de poser un pied dans chaque État et se noie. Les plongeurs du cru ne parviennent pas à dégager son corps, coincé sous un rocher à proximité d’une chute. Inconscient des dangers encourus, son père décide de faire installer un barrage amovible qui permettra de détourner le cours de l’eau. Les environnementalistes locaux s’y opposent : l’opération perturbera l’état naturel de leur rivière, qui bénéficie du label « sauvage ». Les deux camps s'affrontent violemment tandis que le cirque médiatique se déchaîne de répugnante manière et que des enjeux plus importants que la digne sépulture d'une enfant apparaissent…
Le Chant de la Tamassee, deuxième roman de Ron Rash – publié aux États-Unis avant Le Monde à l’endroit –, est le plus représentatif de l’engagement de l’auteur pour la protection de l’environnement. Tout en décrivant un drame humain déchirant, il y rend hommage à ses références avouées, Peter Matthiessen et Edward Abbey.
Né en Caroline du Sud en 1953, Ron Rash est un poète, auteur de cinq recueils de nouvelles et de six romans, tous lauréats de prestigieux prix dont le O. Henry Prize et le Frank O’Connor Award (pour Incandescences). Le Chant de la Tamassee a reçu le Weatherford Award et le SEBA Award du meilleur roman. Ron Rash est titulaire de la chaire John Parris d’Appalachian Studies à la Western Carolina University.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez
Publié le : jeudi 14 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021112320
Nombre de pages : 240
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Ce livre est édité par Marie-Caroline Aubert
Titre original :Saints at the River
Éditeur original : Picador (Henry Holt and Company)
© 2004, Ron Rash
ISBN 978-2-02-111232-0
© Éditions du Seuil, février 2016, pour la traduction française
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Pour Ann
Elle n’a pas à blâmer le dévot ; mais peut être en mesure de n’en faire l’éloge que sous condition, comme un être qui agit loyalement selon ses droits.
William James, « The Value of Saintliness »
Première partie
Elle descend le chemin qui longe la rivière, laissant derrière elle ses parents et son petit frère toujours autour du pique-nique. Elle a douze ans et ce sont les vacances de Pâques. Son père a pris un congé, ils ont suivi vers le sud la chaîne des Appalaches, premier arrêt à Gatlinburg, puis les Great Smoky Mountains et enfin cette rivière. Elle trouve un coin au-dessus d’une chute où l’eau semble calme et peu profonde. La Tamassee forme une frontière entre la Caroline du Sud et la Géorgie et la fillette veut patauger jusqu’au milieu et mettre un pied en Caroline et l’autre en Géorgie pour pouvoir, de retour dans le Minnesota, raconter à ses amies qu’elle s’est trouvée dans deux États à la fois.
Elle envoie valser ses sandales et s’avance, l’eau beaucoup plus froide qu’elle ne l’avait imaginé, et rapidement plus profonde, atteignant ses rotules, jaillissant sous la surface lisse. Elle frissonne. À cinquante mètres en aval, une haute falaise de granite se dresse vers le ciel pour plonger dans l’ombre cette partie du cours d’eau. La fillette jette un coup d’œil derrière elle, à ses parents et à son frère assis sur la couverture. Il fait plus chaud là-bas, ils sont en plein soleil. Elle songe à y retourner mais elle est maintenant à mi-chemin. Elle fait un pas et l’eau monte plus haut sur ses genoux. Quatre pas de plus, se dit-elle. Seulement quatre pas et je repars dans l’autre sens. Elle fait encore un pas et le fond sur lequel elle tente de poser le pied n’est plus là, elle est poussée vers l’aval, elle ne panique pas, car elle est bonne nageuse et a réussi tous ses entraînements de la Croix-Rouge. La rivière devient moins profonde, le visage de la fillette fend la surface et elle halète. Elle tâche de se retourner pour ne pas se taper la tête contre un rocher et au moment où elle y pense elle a peur pour la première fois et brusquement elle est de nouveau sous l’eau et l’entend jaillir contre ses oreilles. Elle cherche à retenir son souffle mais son genou se fracasse contre une grosse pierre, elle suffoque de douleur et de l’eau entre à flots dans sa bouche. Puis pendant quelques instants la rivière forme un bassin et ralentit. La fillette se redresse en toussant et en crachant, pantelante, ses pieds raclent le fond comme une ancre qui cherche à s’accrocher à du bois gorgé d’eau ou à une saillie de rocher, le courant accélère de nouveau, elle voit sa famille courir sur la rive et elle sait qu’ils crient son nom bien qu’elle ne les entende pas, le courant la retourne comme une crêpe, elle entend les chutes et sait que rien ne l’en préservera, le courant accélère, accélère encore, un autre rocher s’écrase contre son genou mais elle le sent à peine alors qu’elle avale à la hâte une goulée d’air avant que la rivière ne la tire sous la surface, elle la sent qui tombe et elle tombe avec elle, l’eau blanchit autour d’elle, elle tombe tout au fond dans l’obscurité, lorsqu’elle remonte sa tête frôle un plafond rocheux et tout est noir et silencieux, elle se dit Ne respire pas, mais le besoin grandit en elle à partir du haut de son ventre et puis il monte et passe par la poitrine et la gorge et alors que ce besoin augmente sa bouche et son nez s’ouvrent en même temps, ses poumons explosent de douleur et puis la douleur a disparu avec l’obscurité, des couleurs vives volent en éclats autour d’elle comme des morceaux de verre et elle se souvient de son cours de sciences naturelles de sixième, du glougloutement de l’aquarium au fond de la classe le matin où le professeur a tenu un prisme hors de la fenêtre pour qu’il s’emplisse de couleur, elle a une dernière et belle pensée – qu’elle est maintenant à l’intérieur de ce prisme et sait quelque chose que le professeur lui-même ne savait pas, que les couleurs du prisme sont des voix, des voix qui tournoient autour de sa tête comme une couronne, et à cet instant ses bras et ses jambes, dont elle ne se doutait même pas qu’ils s’agitaient, s’arrêtent, et la voilà qui fait partie de la rivière.
DN
des fantômes. Voilà à quoi je pensais un matin, ébut mai, les yeux fixés sur l’écran vie e l’orinateur. J’imaginais cette salle e réaction quarante ou cinquante ans plus tôt. Il y aurait certainement eu avantage e bruit : claquement régulier es télétypes et es machines à écrire, chaleur, sueur, tintamarre e voix ans toute la pièce. « Animée » aurait été le mot pour la écrire, telle une ruche géante, une ruche enfumée, car e la fumée e cigarette et e cigare aurait bleui l’air au plafon comme un nuage bloqué là. Partout il y aurait eu es hommes, es Blancs, en costume et cravate froissés, avec es bretelles. Ni eau en bouteille ni barres e céréales sur les bureaux e ces gars-là. Si leurs fantômes étaient revenus errer par ici, ils auraient probablement pensé que les lieux avaient été rénovés et transformés en aile ’hôpital, parce que ans la euxième année ’un nouveau millénaire les ampoules fluorescentes jetaient un éclat antiseptique. Les visages étaient enfermés ans es box, l’air sans fumée et à vingt-eux egrés toute l’année. Le plus surprenant pour eux, peut-être, aurait été e voir que la même proportion e femmes, et aux couleurs e peau ifférentes, occupait les bureaux. Quelques étails n’avaient pas changé. Grâce à la rainerie e Thomas Huson, le propriétaire uMessenger, les salaires étaient restés bas, les horaires infernaux, et, comme toujours, les ates butoirs imminentes généraient es états chroniques e stress. Mon réacteur en chef, Lee Gervais, a interrompu mes réflexions :
« C’est e moi qu’elle est en train e rêver, miss Maggie Glenn, je suppose ! »
Il s’est penché par-essus mon épaule, ses yeux chassieux et veinés e rouge ont consiéré mon écran vie. Il avait trente-huit ans, ix e plus que moi, mais il faisait plus vieux, la chair e son visage était blafare et bouffie, le peu e cheveux qui lui restait reculant vers les côtés et l’arrière e son crâne. Lee portait une chemisette blanche. Sous les bras, sa peau était aussi flasque que celle ’une vieille femme. Il était ’une famille riche et evait cette mollesse au fait qu’il n’avait jamais employé ses muscles à soulever quoi que ce soit e plus lour qu’une raquette e tennis ou un club e golf. Pour le reste, c’était ’avoir picolé trop e gins-tonic. « Oui », ai-je failli réponre, car je savais que Lee aurait préféré la salle e réaction ’il y avait cinquante ans, où, entre eux bouffées e cigarette et eux gorgées e whiskey bues à une bouteille glissée ans le tiroir supérieur e son bureau, il aurait pu ébiter es blagues cochonnes. « Non, Lee. J’essaie seulement e me motiver, un jeui matin, alors que j’aimerais autant être ans mon lit. – Je crois que je peux faire quelque chose pour toi. Que irais-tu ’un boulot rêvé pour une photographe ? – George Clooney vient chez nous ? – Mieux que ça : une occasion e travailler avec Allen Hemphill sur un sujet qui à coup sûr fera la une. – Elle est où, l’embrouille ? »
Lee a secoué la tête. « Comment une fille qui a grani ans une ferme u comté ’Oconee a-t-elle pu evenir à ce point cynique ? » Lee avait l’accent u su e la Caroline u Su, un accent qu’il cultivait, je le savais,
comme un autre peaufinerait une poignée e main franc-maçonnique alambiquée. Et, ’une certaine façon, c’était bien ce qu’était son accent : un signe ’appartenance. Il fleurait bon les vieilles fortunes et les emeures anciennes, Porter-Gau Acaemy et les bals e ébutantes à Charleston. « En travaillant un an pour toi, ai-je réponu. – Alors, ça t’intéresse, oui ou non ?
– Ça m’intéresse. Mais pourquoi pas Phil ou Julian ?
– C’est ans le comté ’Oconee. Toi qui connais les autochtones, tu vas pouvoir trauire à Hemphill le parler es montagnes en anglais courant. »
Il y a onc bien une embrouille, ai-je songé. « Contrairement à ce que tu as peut-être entenu ire, Lee, le comté ’Oconee n’est pas le cœur es ténèbres. C’est à quatre heures ’ici, pas quatre siècles. » J’ai tenté e sourire, mais j’avais trop souvent entenu ce genre e commentaires epuis que j’étais venue vivre à Columbia. « Ça me paraît assez juste, a réponu Lee. On appelait autrefois cette partie e l’État le “dark Corner”. Il oit bien y avoir une raison. – Je peux te la onner, la raison : tes ancêtres, plus au su, à Charleston, étaient furax que les montagnars n’aient pas voulu les aier à se battre pour conserver leurs esclaves. » Lee a hoché la tête. « Les montagnars. C’est le terme qui convient maintenant ? Je suppose que les ayatollahs u politiquement correct me onneraient vingt coups e fouet si je isais “cul-terreux”. – Ils auraient raison, ai-je répliqué ’un ton qui n’avait plus rien e bain. C’est un terme blessant. » Le numéro e Lee perait vite e son charme, mais il me onnait e bons boulots epuis ouze mois que je travaillais avec lui. Et puis, à Noël, il avait convaincu Thomas Huson e m’accorer une augmentation. Lee n’était pas un mauvais bougre, simplement le genre qui confonait manque ’égars et virilité. Il avait appartenu à la fraternité ’étuiants Kappa Alpha, à l’Dniversité e Géorgie, et au mur errière son bureau il avait accroché une photo e promo prise sur la galerie e leur maison à un étage, bâtie avant la guerre e Sécession. Ils étaient en uniforme e solats conféérés. Pas e simples fantassins, bien entenu, mais es officiers portant épée et chapeau à plumes. Lee resterait toujours un mec e fraternité universitaire.
« Hé, je plaisante… » a-t-il it.
Je lui ai souri, tout comme j’aurais souri à un môme e huit ans.
« Et qu’est-ce qu’on fera, Hemphill et moi, ans le comté ’Oconee ?
– Dn papier sur la gamine qui s’est noyée là-bas il y a trois semaines.
– Ils l’ont enfin repêchée ? – Non, et c’est ça le sujet. Son père commence à gueuler comme un putois, il trouve que les gens u coin ne se émènent pas assez. Il cherche à mettre sur le coup une entreprise e barrages amovibles mais les écolos veulent l’en empêcher. Ils jurent sur leurs Cd u chant es baleines à bosse que c’est contraire à je ne sais quelle loi féérale. – Le Wil an Scenic Rivers Act. Il interit à quiconque e perturber l’état naturel e la rivière. – Tu es onc éjà au courant e toute cette affaire ?
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