Chasseurs d'esprit

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Marcos Fontanillas, commissaire au Centre Général de la Police Scientifique, à Madrid, vient de créer une brigade qui expérimente des méthodes nouvelles s’appuyant sur les progrès des neurosciences. Il a recruté à cette fin Mila Ferrer, une jeune criminologue spécialisée en neuropsychologie. Alors quand Tomas Esteban, chercheur d’or, de retour du Venezuela, se fait enlever au beau milieu du mariage de sa sœur, c’est l’occasion rêvée pour l’équipe de tester ses pratiques nouvellement acquises. Très vite, un homme d’origine étrangère est arrêté. Problème : il ne semble pas comprendre le castillan. L’IRM peut-elle aider les enquêteurs à déterminer son origine ethnique, son implication réelle dans l’enlèvement d’Esteban, son mobile ? L’enquête mènera Fontanillas et ses co-équipiers à Caracas, puis en Amazonie, sur les terres des Yanomami, peuple qui fut décrit comme étant le plus agressif du monde.

Recherches scientifiques, traque au fin fond de la forêt amazonienne, rencontre houleuse avec les indiens, découverte du monde interlope des orpailleurs... rien ne manque à ce polar scientifique mais pas que... En lisant Chasseurs d’esprit, on réalise les progrès insensés de la science et comment la police espère en tirer profit. On découvre les Yanomami, une peuplade rude, sauvage. On participe à une noce dans la chaleur espagnole. On constate les ravages écologiques causés par l’exploitation de certaines ressources. On suit un commando de l’armée traquant les garimperos, (chercheurs d’or). Bref on tremble, on voyage, on apprend, on sourit, on frémit... on se régale.


Publié le : vendredi 19 février 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370470232
Nombre de pages : 488
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couverture

ISABELLE BOURDIAL

CHASSEURS D’ESPRIT

 

À Charlie Piazza.

 

LOI n°2011-814 du 7 juillet 2011 relative à la bioéthique-art. 45 : Les techniques d’imagerie cérébrale ne peuvent être employées qu’à des fins médicales ou de recherche scientifique, ou dans le cadre d’expertises judiciaires. Le consentement exprès de la personne doit être recueilli par écrit préalablement à la réalisation de l’examen, après qu’elle a été dûment informée de sa nature et de sa finalité. Le consentement mentionne la finalité de l’examen. Il est révocable sans forme et à tout moment.

PROLOGUE

Non, ce n’est pas Liza Minnelli. Il trouve qu’elle lui ressemble pourtant, avec ses cils gainés d’une épaisse couche de mascara, ses globes oculaires saillants, ses lèvres charnues. La même laideur fascinante, la même manière de chanter, appuyée, entêtante…

Start spreading the news

I’m leaving today

Cette voix mordante qui ne lui laisse d’autre choix que d’écouter, de s’emplir des célèbres notes jusqu’à saturation. Il voudrait crier grâce mais aucun mot ne franchit ses lèvres.

Dans l’atmosphère opaque et dense, les sons se frayent un chemin jusqu’à ses tympans. Il en perçoit les vibrations, suit leur progression, les sent vriller son cortex, exploser en gerbes au fond de sa boîte crânienne.

I want to be a part of it

New York, New York

La chanson se déroule comme un dévidoir qui s’emballe.

These vagabond shoes

Are longing to stray

Right through the very heart of it

New York, New York

Pourquoi reste-t-il là à l’écouter ? Il tente de se lever mais ne cerne plus les limites de son corps. Crier, l’interrompre, la faire taire enfin ! Impossible de se dérober à cette chanson obsédante. Il se sent flotter, s’absorbe dans une rêverie sans objet ; reprend conscience, pour remarquer que la chanteuse a même copié sur l’actrice américaine cette façon de happer l’air, juste avant d’aborder le refrain. En refusant d’inspirer en catimini, d’user pour respirer d’une discrétion professionnelle requérant tout son art, elle reprend son souffle goulûment, sans pudeur.

I want to wake up in a city

That doesn’t sleep

And find I’m king of the hill

Top of the heap

Il sombre à nouveau. S’abîme entre deux eaux, se laisse dériver dans le néant… Mais la mélodie se lance dans son sillage, harponne son esprit, le ramène au rivage. Vaincu il se laisse tanguer au rythme de la musique. La chanteuse sollicite la note sur laquelle sa voix libère toute son énergie.

It’s up to you

New York, New York

Et la litanie reprend. Le même visage trop fardé s’impose. Prisonnier d’un cauchemar qui tourne en boucle, il a la nausée. Quand soudain, un bruit incongru écorche la partition rabâchée, voile les vocalises de la pseudo Liza. Un timbre perçant qui sonne vrai, et qui pourtant ne cadre pas avec cette scène : le cri d’une mouette. L’appel de l’oiseau sème un peu plus la confusion dans son esprit. Pour la première fois, il se demande où il est…

PARTIE 1

IRM à Madrid.

1

Quelques jours plus tôt à Salavila, Espagne.

 

– S’il vous plaît, n’entrez pas ! Attendez quelques minutes. C’est bientôt votre tour.

Et la señora Costa leur claque la porte au nez. Mettre à rafraîchir les bouquets de fleurs dans la baignoire, rassembler les cadeaux dans la chambre du fond, surveiller l’équipe de tournage… Maria Amparo Costa ne sait plus où donner de la tête. Sa vivacité, inhabituelle depuis son opération du cœur, réjouit ses proches. Mais n’est-ce pas aujourd’hui le grand jour ? Tout irait pour le mieux si elle n’était sans arrêt interrompue. Ce matin elle a pourtant pris la peine de fixer sur la porte un mot exhortant les invités à patienter dans la rue en attendant qu’on vienne les chercher un par un.

Heureusement Soledad reste calme. La fille cadette de Maria Amparo garde le sourire et porte avec aisance sa robe de mariée lestée de dentelles et de volants. Elle reste stoïque malgré la chaleur dégagée par les projecteurs installés dans la petite salle à manger. La voilà qui salue Javier, veillant à ce que le simulacre d’embrassade ne ruine pas son maquillage. Figée dans un ravissement de circonstance, elle échange avec son cousin quelques mots devant la caméra avant de passer à l’oncle Angel. Lequel fulmine en attendant son tour, pressé d’en finir pour remplir son verre.

Le cameraman recule et manque de renverser le buste en faïence de Néfertiti, de la salle à manger. Maria Amparo évite de justesse la destitution de la souveraine égyptienne, éloigne de l’inconscient l’auguste rescapée, et en profite pour lui demander de filmer le portrait de ce cher Joselio. Le cadreur s’exécute, pointe sa camera sur la photo du mari de la dame. Le cadre est barré d’un bandeau noir. Le défunt figurera en bonne place sur la vidéo du mariage.

Un coup de sonnette, encore un invité qui n’a pas pris la peine de lire le mot…

 

Une BMW classe C grise roule un peu trop vite sur la nationale 332 reliant Valence à Alicante. Tomás Esteban fixe son attention sur la tête d’indien qui grossit à l’horizon. Le trafic est fluide, normal pour un samedi matin. La région a beau s’appeler le Levant, ici on est plutôt du soir ! Le matin, on récupère avant de mettre le nez dehors. Tomás allume la radio, navigue entre les stations avant d’identifier un air connu. Le nom du groupe lui revient en mémoire : El Ultimo de la Fila… Le chant aux influences arabes le plonge dans le passé. Il n’avait pas écouté de rock andalou depuis son départ d’Espagne voilà huit ans. Retrouvant avec plaisir ses marques il réalise qu’il n’est, au fond, pas pressé d’arriver à destination. Et lève le pied.

Il ne se savait pas nostalgique, mais il faut avouer que là, sur le ruban d’asphalte coincé entre les reliefs de la chaîne Bétique et la Méditerranée qui miroite au-delà des orangeraies, il se sent chez lui. Il aime cette chaleur sèche qui emplit chaque aspérité de son souffle brûlant. Et pourtant la chaleur, c’est ce qu’il a le moins apprécié en Amérique du Sud. Une touffeur moite qui vous plaque la chemise sur la peau. L’air chaud saturé d’humidité empêche la sueur de s’évaporer. On baigne dans son jus. À cette évocation, il frissonne juste au moment où il passe à hauteur du profil d’indien au nez busqué que forme la crête rocheuse de la montagne à la sortie d’El Verger. Il jette un œil sur la pendulette du tableau de bord, ralentit.

Il est 10 h15 quand il aborde Ondara. À l’entrée de la bourgade, la circulation s’anime un peu. Les maisons, toutes accolées, forment un mur lisse et morne de chaque côté de la rue. Quelques vieilles marchent d’un pas décidé vers le marché couvert. Trois gamins jouent sur la plaza de la Primavera, au pied du grand catalpa. La silhouette de l’arbre à gousses lui est familière, avec ses feuilles géantes et son tronc tourmenté. Les garçons sont accroupis autour d’un mystérieux objet qu’ils manipulent à tour de rôle, une toupie lumineuse, croit voir Esteban. Le plus grand lève la tête au passage de la BMW et la suit des yeux. Le conducteur capte son visage fasciné dans le rétroviseur. Trente ans plus tôt, c’est lui qui scrutait les grosses cylindrées s’aventurant dans ce trou perdu.

La voiture anthracite passe devant la mairie, un bâtiment massif ravalé de frais arborant les deux drapeaux réglementaires, celui de l’Espagne et celui de la province, immuables comme les affiches de corrida fixées aux platanes du paseo qui rappellent à ceux qui l’ignoreraient qu’Ondara possède sa propre arène. Esteban s’attendrait presque à voir le gros Miguel guetter le chaland devant sa boutique d’électroménager. En fait de Miguel, c’est Super Mario qui n’en finit pas de faire le planton sur le trottoir : les ventilateurs et les machines à laver ont laissé place aux consoles et aux manettes de jeux vidéo.

Le véhicule bifurque. Encore sept kilomètres. La route se fait plus étroite et se dirige vers la montagne dont elle épouse bientôt les contreforts.

Quelques minutes plus tard, la voiture pénètre dans Salavila. Elle passe devant la Iglesia de la Magdalena, une église de style néo-mudéjar disproportionnée au regard des dimensions modestes de la ville. Un peu plus loin, dans la rue principale, un attroupement attire l’attention du conducteur, qui se gare près d’un entrepôt d’oranges. Sur la droite, il distingue maintenant la façade claire de la maison.

Il fait mine de défroisser le revers de son costume impeccable, réajuste des lunettes de soleil griffées, choisies avec soin pour son retour au pays – et s’approche de la porte en bois verni. Sur le trottoir, une vingtaine de personnes endimanchées font le pied de grue. Esteban reconnaît sa cousine Lola, drapée dans une grande robe de soie argentée, un châle de dentelle gris perle sur les épaules. Et Maria-Vicenta, la voisine, qui réprimande deux garçons bagarreurs âgés d’une dizaine d’années.

– Laisse-les donc. C’est de la viande qui bouge ! intervient la tía Cuaquina. Elle disait déjà la même chose trente ans plus tôt lorsque Esteban chahutait avec ses cousins dans le minuscule jardin de Maria Amparo.

Est-ce les lunettes noires ? Huit années de hâle pleine peau imprimé couche par couche par le soleil sud-américain ? Ou le costume Cerruti qu’il s’est offert dix jours plus tôt à Madrid, dont la coupe souligne un corps sec et nerveux ? Personne ne semble le reconnaître car pas une voix ne s’élève lorsqu’il se dirige vers la porte, se faufilant parmi les invités. Au fond, ça l’arrange. Il aura bien le temps de renouer plus tard avec le reste de la famille.

NE FRAPPEZ PAS, PRIÈRE D’ATTENDRE VOTRE TOUR ET DE PASSER UN PAR UN.

Le mot punaisé ne le fait même pas hésiter. Il est ici chez lui. Il entre. Une violente lumière le fait cligner des yeux.

Tomás ! Le cri a jailli. La señora Costa se précipite, bousculant au passage les mariés en plein simulacre de discussion avec cette crapule d’Ignacio Vargas, qui sourit de toutes ses dents en regardant l’objectif…

– Aï, Tomás ! Aï, guapo ! Mireu qui ha vingut, Soledad…1 Depuis quand es-tu en Espagne ?

– Je viens à peine d’arriver, mamá. J’ai voulu te faire la surprise. Mais qu’est-ce qui se passe, ici ? C’est la fille de Juan Carlos que l’on marie ? Re Déu, y a même des journalistes !

Le cameraman braque illico presto sa caméra vers le nouvel arrivant. Il ne comprend pas un traître mot de la conversation qui se déroule à moitié en valencien, cette langue proche du catalan, incompréhensible pour qui est né loin de Barcelone ou de Valence. Mais il ne va pas bouder un peu d’imprévu alors que le mariage traîne déjà en longueur…

À son tour, Soledad s’approche en tendant les bras vers le nouvel arrivant, rose de joie.

 

 

– Tomás, que bueno. Has pugut vindre, es formidable. Estic tan contenta de tornar-te a voret.2

– Hola, guapisima ! Per res del mon, m’hauria perdut aquest dia. Estas realment preciosa,3 dit-il en s’écartant de quelques pas pour contempler la mariée.

– Viens que je te présente José.

Le marié tend une main hésitante au héros, à celui dont il entend parler chaque jour ou presque depuis cinq ans qu’il fréquente Soledad. Tomás, le presque frère. Le fils de Rosa, élevé par sa tante Maria Amparo après l’accident de ses parents. Superbe, bronzé, de belle prestance. Tomás qui ignore les affres d’une calvitie naissante et qui le dépasse d’une tête. Agaçant, non ? Mais José se rappelle qu’il est censé vivre le plus beau jour de sa vie et son sourire s’élargit bravement d’un bon centimètre.

– Bon dia4 José, s’exclame Esteban, ignorant la main tendue pour le serrer contre lui. Alors comme ça tu es l’élu ? Es chula, la meua Soledad, veritat5 ?

La mariée a les yeux qui brillent. Elle s’esclaffe joyeusement, et son rire n’a plus rien à voir avec le gloussement affecté qu’elle a adopté depuis ce matin ; José apprécie qu’Esteban se soit spontanément adressé à lui en valencien, et répond dans la même langue.

– J’ai beaucoup de chance ! Bon dia, Tomás. Content de te connaître.

 

 

Il n’aura pas le temps d’en dire plus. Maria Amparo s’est approchée d’eux. N’y tenant plus, elle glisse son bras sous celui d’Esteban et l’entraîne à l’écart sous un flot de paroles. Tous deux disparaissent du champ de vision de José. Entre-temps, elle a fait entrer de nouveaux invités, qui se mettent à jouer très consciencieusement leur propre rôle devant la camera en venant saluer les mariés.

Vont ainsi défiler pendant plus d’une heure Carlos et les cousins de Pego, Eleonor, Cuaquina, Dolores et aussi Fernando, sans oublier Maria-Vicenta et sa progéniture carnée hyperactive suivis d’une bonne trentaine d’autres personnes, chacune s’appliquant plus ou moins à réciter son compliment et à interpréter sa participation à la noce de José et de Soledad.

En somme, se dit Esteban en observant la scène, on ne filme pas l’événement matrimonial, mais sa parodie. On en entrave même le déroulement pour le réinventer. Une simulation de la réalité qui aurait de quoi faire phosphorer un esprit versé dans la logique mais ne semble troubler aucun des protagonistes.

Bientôt arrive l’heure de la cérémonie religieuse. Dûment chapitré par Maria Amparo, le cortège s’ébranle vers la Iglesiade la Magdalena. Beaucoup d’habitants de Salavila sont sortis dans la rue et acclament la mariée qui salue de sa main gantée. C’est son jour et elle a bien l’intention d’en récolter le moindre plaisir.

Il est midi. La chaleur dilate l’air à son maximum. La procession n’est pas mécontente de pénétrer dans l’édifice religieux dont les murs épais promettent un répit tempéré. La messe commence tandis que le bruissement des éventails transforme l’église en volière.

Esteban laisse son esprit vagabonder en compagnie de ces brassées de papillons imaginaires. La fraîcheur du lieu, le jeu des ombres et des rais de lumière, les piliers de pierre étirés tels de longs fûts d’arbres le font songer à la forêt tropicale. C’est alors que la peur le prend d’un coup sans crier gare. Au bord du malaise il ferme les yeux et se sent vaciller. Mais la litanie monotone du prêtre qui affleure à ses oreilles étouffe dans l’œuf la poussée d’angoisse. Son rythme cardiaque décélère. Il inspire profondément et jette un regard autour de lui. Personne ne s’est aperçu de rien. Il abandonne les lépidoptères virtuels à leurs errances et se concentre sur la cérémonie. Un océan le sépare de l’Amérique du Sud. Ici il ne risque rien…

À la sortie de l’église, il se tient derrière les jeunes mariés lorsqu’une salve de pistolet mitrailleur disperse la foule dans un nuage de fumée. Esteban plonge au sol et se réfugie derrière une voiture. Des cris fusent, mêlés aux pleurs d’un bébé affolé. Mais bientôt ce sont les rires qui s’élèvent. Le cœur battant, il réalise qu’il ne s’agit que de pétards. Il a oublié qu’en Espagne la réussite d’une fête se mesure en décibels. Dans ce domaine, les amis des mariés se surpassent. Honteux, il se relève et brosse son costume. Il regarde autour de lui. Dans le brouhaha, sa panique est passée inaperçue. Les invités commencent à se regrouper sous les exhortations de la sœur de la mariée qui joue les chiens de berger. Rendez-vous est donné à la casa del As de Oro, une auberge située à l’autre bout du hameau, un peu à l’écart des habitations. Cette fois c’est en ordre dispersé que la noce traverse le village. Dopé par le manque d’alcool, l’oncle Angel, casaque et toque noires, caracole en tête de cortège pour franchir le seuil de la casa à bout de souffle. Mauvaise ligne d’arrivée… Alertée par ses halètements, la patronne sort de la cuisine. Elle se précipite à sa rencontre et l’intercepte pour éviter que le gros de la troupe ne commette la même erreur.

– C’est pour la noce de Soledad ? La salle de banquet se trouve dans le bâtiment situé derrière le restaurant. Sortez et faites le tour.

Tio Angel s’exécute de mauvaise grâce, entraînant à sa suite les premiers de ses poursuivants. Il se repère à la grappe de ballons blancs et roses attachée à la porte d’entrée d’une longue bâtisse presque neuve.

Une douzaine de tables décorées de fleurs attendent les convives. Une estrade a été aménagée dans le fond à droite du bâtiment. Esteban est happé par Lola Maria, la sœur de Soledad, qui l’entraîne vers sa table, heureuse de pouvoir le bombarder de questions.

C’est Antòn et son groupe qui animent la fin du repas. Esteban réalise que celui qui fut l’ami de son père et ses musiciens du dimanche ont à peine vieilli, un peu blanchi peut-être. À les écouter ainsi jouer les mêmes rengaines et se tenir hors de portée du temps, il pourrait croire avoir rêvé cette parenthèse sud-américaine. Ce serait compter sans Sabina, la fille d’Antòn, une gamine de dix ans, à son départ. Aujourd’hui une jeune femme bien en chair vêtue en Lolita, preuve incontestable de l’écoulement du temps. Ses jambes plantureuses rivées au sol, elle assure les chœurs tandis que son père s’égosille. À la fin d’une chanson, Sabina échange avec lui un regard de connivence. Elle va interpréter son tube. Elle se cramponne au micro et se lance en donnant de la voix à pleine puissance :

Start spreading the news

I’m leaving today…

Esteban connaît. Il a le titre au bout de la langue…

I want to be a part of it

New York, New York

New York, New York, bien sûr ! Et à la façon de Liza Minnelli. Le mimétisme s’opérant devant ses yeux le subjugue…

2

Le coup de klaxon le fait sursauter. À peine sorti de la boutique, le nez plongé dans un des bouquins qu’il vient d’acheter, il est descendu du trottoir, marchant au beau milieu de la chaussée en dépit du manque d’indulgence des chauffeurs madrilènes pour les lecteurs ambulants. Marcos Fontanillas n’a pourtant rien d’un rêveur. Mais lorsqu’il est pris par un livre, il perd toute notion de son environnement, au sens propre comme au sens figuré. La métropole bruyante dans laquelle il évolue à l’instant même au péril de sa vie s’évanouit. Son univers professionnel sombre aussi dans les coulisses de sa conscience. Pourtant, à première vue, ses lectures l’y ancrent ! Cet amateur de romans policiers travaille… dans la police. Ces polars qu’il avale au kilomètre pourraient lui donner l’impression de faire des heures sup’. D’être la victime consentante de son métier en replongeant in petto dans les crimes et délits, de se menotter lui-même à l’ordre et à la justice. La vérité est beaucoup plus simple. Le commissaire Fontanillas ne fait jamais le lien entre les affaires qu’il suit et celles dont il se repaît. Aucun des meurtres singuliers, aucune des intrigues complexes façonnées par une imagination exercée ne lui rappelle son quotidien. Le sordide poussé jusqu’au raffinement ou le tragique le plus banal, rien n’éveille en lui un quelconque écho. Sa réalité de policier est autre, voilà tout. À vrai dire, elle diffère même beaucoup de celle de ses collègues. Depuis à peine six mois Fontanillas dirige une unité très spéciale qu’il a contribué à créer.

Il range l’ouvrage à regret, accélère le pas jusqu’à sa voiture, garée à proximité. Il roule en direction du vieux Madrid, évite les abords de la plaza Mayor, déjà noire de monde, emprunte la calle de Atocha pour rejoindre la plaza Provincia, prenant le temps d’admirer au passage, comme tous les matins, la façade du Palacio de Santa Cruz, l’édifice baroque où siège le ministère des Affaires étrangères. Puis sa voiture franchit un des nombreux portiques du quartier médiéval pour s’engager dans la cour du Centre général de la police scientifique, un immeuble bourgeois du XIXe siècle. Il contourne le bâtiment avant de laisser son véhicule au parking. Il fait partie des officiers autorisés à se garer dans le centre, un privilège envié. Le policier gravit l’escalier jusqu’au deuxième étage, traverse tout le couloir avant de pousser la porte vitrée de son service. Neuf heures viennent de sonner au clocher de la Colegiata de San Isidro. Marcos pénètre dans l’open space où travaillent ses collaborateurs et lance un bonjour sonore à la cantonade avant d’entrer dans son bureau.

Pugnace, il s’était battu pendant des années, écrivant lettre sur lettre, harcelant sa hiérarchie, contactant la moindre relation susceptible d’intercéder en sa faveur au ministère de l’Intérieur, pour se voir enfin autorisé à mettre sur pied sa brigade. Si on peut appeler ainsi la minuscule équipe placée sous ses ordres. Trois inspecteurs, pas un de plus, et une jeune neuropsychologue presque diplômée, qui travaille sous contrat pour la police judiciaire. Une doctorante qui ne ménage pas sa peine pour achever la rédaction de sa thèse. Pas de quoi pavaner, donc… L’originalité de ce service de poche réside dans l’expérimentation de méthodes nouvelles s’appuyant sur de récentes avancées dans le domaine des neurosciences. Fontanillas a intégré Mila Ferrer dans son équipe parce qu’il connaît et apprécie son patron de thèse, le professeur Adán Meyer, qui dirige le laboratoire de neuropsychologie du tout nouveau Centre du Cerveau et de la Pensée rattaché à l’institut Cajal de Madrid. Il l’a surtout choisie parce qu’elle aspire à devenir neuropsychocriminologue, une profession dont les représentants se comptent, dans toute l’Europe, sur les doigts d’une main. Pour la plupart des gens, Mila est une profileuse. Dans leur esprit, le concept très en vogue désigne une sorte d’expert capable d’établir le profil psychologique des tueurs en série, à la manière de ces héros de série TV atteints de flashs chroniques leur dévoilant l’identité du psychopathe de service. Un mélange d’intuition, de magie et de science molle… Grosse erreur ! La jeune universitaire ne traque pas le serial killer pour lui tirer le psychoportrait. Elle met à profit ses connaissances en neurosciences et l’équipement du labo pour faciliter les enquêtes, optimiser le recueil d’une déposition, conduire l’interrogatoire d’un suspect… La routine de tout inspecteur de police, revue sous un angle tenant à la fois de la high tech et des sciences humaines. Elle travaille sur les processus mentaux impliqués dans la perception de voies de fait par des témoins, dans le but d’améliorer leur description des actes auxquels ils ont assisté. En clair, elle s’efforce d’augmenter la mémoire des témoins. Ce curieux mélange des genres n’a que quelques mois d’existence mais commence à porter ses fruits.

 

Fontanillas allume son ordinateur, jette un coup d’œil par la fenêtre. Les rayons du soleil de juillet s’émiettent dans le feuillage de l’unique platane. Retour sur l’écran de son PC pour saisir au vol le nom d’un correspondant. Gabriel Baena, de la Jefatura superior de Valence 6, un flic efficace et de surcroît un bon copain, qui suit avec intérêt les premiers pas de l’unité spéciale.

Un clic pour ouvrir le message :

BONJOUR MARCOS, TOUJOURS À LA RECHERCHE DE

TÉMOIGNAGES VISUELS POUR TES PETITES EXPÉRIENCES ?

J’ENQUÊTE ACTUELLEMENT SUR UNE AFFAIRE

QUI POURRAIT T’INTÉRESSER. APPELLE-MOI.

« Je te revaudrai ça, Gabriel », murmura Fontanillas en saisissant le combiné de son téléphone.

3

La fourmi a entrepris l’ascension du premier monticule d’une longue série. C’est une Azteca, une éclaireuse. Elle appartient à une espèce arboricole plutôt menue qui n’en est pas moins conquérante et agressive. Soldate aguerrie, elle a maintes fois combattu, piquant de son aiguillon et arrosant d’acide formique les plaies de ses ennemis. Elle s’est aventurée dans cet endroit sombre qu’elle explore avec méthode quand ses antennes ont capté la présence de glucose. Les sens affolés par l’injonction chimique puissante qui émane d’un des sommets de cette étrange chaîne de reliefs, l’insecte effectue un repérage rapide du massif avant d’en entamer l’escalade par la face nord, dont le revêtement touffu offre de nombreuses prises. Elle remonte un faisceau de longues fibres noires pendant une minute à peine avant de déboucher sur un support clair, souple et tiède, parsemé de flaques bombées. Ses antennes en saisissent les effluves ammoniaquées, synonymes de danger. Mais il y a le sucre, dont l’odeur se fait irrésistible. La fourmi se remet en marche, prenant garde de contourner les dômes acides, apercevant à l’horizon les terrils blancs convoités. Un véritable gisement que la farouche guerrière n’atteindra jamais, emportée par une coulée de sueur qui dévale le front brûlant de l’homme.

Pour lui, c’est une caresse humide, presque imperceptible. Elle le fait néanmoins sortir du néant, et prendre peu à peu conscience de sa soif. D’autres sensations suivent, désagréables… Il a mal à la tête, ses membres et son dos sont ankylosés. Sa salive est amère. Il fait très chaud. Une odeur de terre humide flotte. Il inspire profondément, et le parfum âcre de l’humus emplit ses fosses nasales. Le pépiement intempestif des oiseaux le réveille tout à fait. Un cadre sonore familier à ses oreilles, une atmosphère qu’il ne connaît que trop bien. Il repose sur un sol en terre battue dans ce qui lui paraît être, lorsque ses yeux s’habituent à l’obscurité, une petite hutte. Une lumière crue passe entre les planches mal jointes. Il tente de se redresser mais s’aperçoit qu’il est ligoté aux poignets et aux chevilles, les bras ramenés devant lui. Sa transpiration s’intensifie. Il se sent engoncé dans ses vêtements. Sa chemise, surtout, le serre et lui tient chaud. Un sachet de sucre éventré sort de la pochette plaquée par la sueur sur sa poitrine, et répand son contenu sur le tissu. Il baisse la tête, lèche la poudre d’un coup de langue et se sent mieux. Les liens résistent à ses efforts. Il change de position, s’allonge sur le dos en plaquant bien ses lombaires contre le sol pour soulager sa colonne vertébrale. Lorsqu’il tente de rassembler ses idées, une vague de souvenirs déferle dans son esprit. Il veut en endiguer le flot, en intercepter quelques-uns pour les analyser et les relier entre eux afin d’en dégager un sens mais y renonce. Sa conscience s’engourdit à nouveau et il glisse dans un sommeil lourd. Les rêves succèdent bientôt aux souvenirs…

4

Mila Ferrer lit une revue scientifique. Elle se prénomme Milagro mais a imposé ce diminutif, expérimentant dès son jeune âge les désagréments que l’on peut éprouver à s’appeler Miracle. Mila, donc, se délecte de la lecture d’un article de Cerveau et Psycho. Les auteurs, des cogniticiens de l’université de Californie, rapportent une série d’expériences menées avec des joueurs de basket. La photo illustrant l’article lui arrache un gloussement.

– Qu’est-ce qu’il y a de drôle là-dedans ? lui lance son coéquipier, sceptique.

– Oh, tu sais, même les scientifiques peuvent avoir de l’humour. Mais là, ils ont fait très fort, répond-elle en levant les yeux de la revue. Écoute ça, Félix, pour tester la capacité de notre cerveau à traiter des infos hors contexte, des chercheurs ont fait entrer un homme déguisé en gorille sur un terrain de basket, en plein match. Le faux singe courait parmi les basketteurs en se frappant la poitrine. Tu imagines la scène ?

– Que s’est-il passé ? Ils se sont enfuis en hurlant ?

– Pas du tout. Les entraîneurs étaient chargés d’évaluer les performances de leurs joueurs : combien de fois ils touchaient la balle, s’ils réussissaient leurs lancers, le genre de choses qui demande de la concentration. Mais ce qu’on testait, en fait, c’était leurs dons d’observation. Les chercheurs ont réalisé cette manip’ des tas de fois et en moyenne, un coach sur deux n’a pas remarqué l’intrus. Quant aux joueurs, ils n’ont pas bronché. La photo vaut le détour ! King Kong jouant au basket dans l’indifférence générale…

– On les avait prévenus à l’avance qu’ils auraient une surprise durant le match ? intervient Guillermo, le troisième membre de l’équipe.

La jeune femme lui répond par la négative, tout l’intérêt de l’expérience étant de comprendre pourquoi le cerveau ignore des informations visuelles que les yeux, eux, perçoivent forcément. Elle explique que chaque entraîneur s’était vu assigner un objectif et avait bâti son scénario en conséquence, où s’intégraient les données recueillies pendant le match. Tout ce qui ne nourrissait pas cette construction mentale fut donc effacé de la perception.

– C’est l’effet gorille, conclut-elle. Si on les avait prévenus, ils se seraient raconté une autre histoire mentale où le primate aurait joué un rôle. Et donc ils l’auraient tous vu. Ce qui montre bien que notre système visuel tourne à vide si les données qu’il enregistre ne servent pas les objectifs du cerveau. Pas de traitement mental, pas d’interprétation, donc finalement pas de vision ! L’esprit ne voit que ce qu’il veut voir. On appelle ça l’aveuglement inconscient.

– L’ennui, c’est quand le cerveau n’a aucun objectif. Car chez certains, il n’y a pas que le système visuel qui tourne à vide… Tu veux nous en parler, Félix ? lance Guillermo hilare.

– Voilà le cabrales7 qui reproche au llenguat8 d’empester, maintenant. Fais voir la photo, dit Félix en tendant le bras vers Mila.

Elle n’en a pas le temps. La porte du bureau voisin s’ouvre et Marcos fait irruption dans la pièce.

– Ça devra attendre. On vient d’hériter d’une enquête. Une enquête avec témoin !

– S’il y a du sport à la clé, autant voir avec Mila. Elle est immunisée contre l’effet gorille. Elle va vite repérer l’intrus, patron, lance Had, le dernier membre de la brigade. Amusée Mila hausse les épaules avant de se tourner vers le chef.

– Raconte !

– C’est un enlèvement. Et pas du petit gibier. Tomás Esteban, membre d’ETA à la fin des années 90. Il a été kidnappé hier après-midi, en plein mariage, à 70 km de Valence.

– Vous nous avez déniché toute une noce de témoins ? C’est trop beau, j’y crois pas !

– Note bien, Félix, ça n’aurait pas forcément été un avantage ! On se serait retrouvé avec une centaine de témoignages plus ou moins contradictoires sur les bras. Sans compter que tout ce petit monde devait être passablement éméché. Non, il n’y a que la tante qui a vu la scène, explique Fontanillas.

– C’était Esteban, le marié ?

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