Clan des chiqueurs de paille (Le)

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Au creux des marais du canton nord-est de Gaomi, le clan des chiqueurs de paille a pour ancêtre mythique une pouliche et pour caractéristique son attachement à un chaume à mâcher, rouge, aux vertus singulières, mais qui le désigne comme le clan des « brouteurs », « mangeurs de paille »» en butte à l’incompréhension, voire à l’hostilité de ses voisins. Le pays subit aussi à intervalles réguliers l’invasion de nuages de sauterelles qui dévorent le chaume, détruisant – mais jusqu’où puisque le narrateur est encore là pour le dire ? – le clan mythique. Les rêves du narrateur et de ses comparses s’enchaînent, entrecroisant les histoires, les légendes et les souvenirs, les personnes et les dieux. Six rêves où se brouillent les pistes, où le lecteur s’égare, emporté jusqu’au dénouement étrange, carnavalesque et inattendu.
Mo Yan brise les codes de la saga classique et laisse libre cours à une imagination et à une expression multiforme de son art. Le réalisme devient le support du mythe, du rêve, de l’appréhension du monde hors de toute hiérarchie, révoquant toute autorité.
Une folle épopée rurale jubilatoire et débridée qui s’envole jusqu’aux mystères et aux fantasmagories du mythe.
Traduit du chinois par Chantal Chen-Andro
Mo Yan est né dans le Shandong en 1955. Une vingtaine de ses romans, nouvelles et essais sont traduits et publiés au Seuil, dont Beaux seins, belles fesses (2004), Le Maître a de plus en plus d’humour (2005), La Dure Loi du karma (2009), Grenouilles (2011) et Le Clan du sorgho rouge (2014).
Le prix Nobel de littérature lui a été décerné en 2012.
Chantal Chen-Andro a été maître de conférences en littérature chinoise à l’université Paris VII. Elle a traduit les poètes chinois et de nombreux romans de Mo Yan, notamment Le Supplice du santal (2006), La Dure Loi du karma (2009) et Grenouilles (Seuil, 2011).
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Publié le : jeudi 11 février 2016
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EAN13 : 9782021144055
Nombre de pages : 480
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DU MÊME AUTEUR
Le Radis de cristal roman, traduit du chinois par Pascale Wei-Guinot et Wei Xiaoping Philippe Picquier, 1993, et « Picquier poche », nº 148 Les Treize Pas roman, traduit du chinois par Sylvie Gentil Seuil, 1995, et « Points », nº P1178 Le Pays de l’alcool roman, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait prix Laure Bataillon Seuil, 2000, et « Points », nº P1179 Explosion nouvelle, traduite du chinois par Camille Loivier Caractères, 2004 La Carte au trésor nouvelle, traduite du chinois par Antoine Ferragne Philippe Picquier, 2004, et « Picquier poche », nº 277 Enfant de fer nouvelles, traduites du chinois par Chantal Chen-Andro Seuil, 2004, et « Points », nº P3001 Beaux seins, belles fesses roman, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait Seuil, 2004, et « Points », nº P1386 Le maître a de plus en plus d’humour nouvelle, traduite du chinois par Noël Dutrait Seuil, 2005, et « Points », nº P1455 La Mélopée de l’ail paradisiaque roman, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro Messidor, 1990, nouvelle traduction Seuil, 2005, et « Points », nº P2025 Le Supplice du santal
roman, traduit par Chantal Chen-Andro Seuil, 2006, et « Points », nº P2224 Le Chantier roman, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro Scandéditions, 1993, nouvelle traduction Seuil, 2007, et « Points », nº P2670 Quarante et Un Coups de canon roman, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait Seuil, 2008, et « Points signatures », nº P3122 La Dure Loi du Karma roman, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro Seuil, 2009, et « Points », nº P2460 Grenouilles roman, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro Seuil, 2011, et « Points », nº P2900 Le Veau,suivi deLe Coureur de fond nouvelles, traduites du chinois par François Sastourné Seuil, 2012, et « Points », nº P3121 Au pays des conteurs Discours de réception du prix Nobel de littérature 2012 traduit du chinois par Chantal Chen-Andro Seuil, 2013 Le Grand Chambard traduit du chinois par Chantal Chen-Andro Seuil, 2013, et « Points », nº P3225 Le Clan du sorgho rouge roman, traduit du chinois par Sylvie Gentil Seuil, 2014 Dépasser le pays natal, quatre essais sur un parcours littéraire Essais, traduits du chinois par Chantal Chen-Andro Seuil, 2015 Professeur singe,suivi deLe Bébé aux cheveux d’or nouvelles, traduites du chinois par François Sastourné et Chantal Chen-Andro Seuil, 2015
Ce livre est édité par Anne Sastourné
Titre original :Shi cao jiazu食草家族
Première publication : Huayi Chubanshe, 1989 © Mo Yan,莫言,1987 Tous droits réservés
ISBN 978-2-02-114405-5
© Éditions du Seuil, février 2016, pour la traduction française
www.seuil.com
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Propos de l’auteur
Ce livre a été mené à bien entre 1987 et 1989. Y est exprimée la forte aspiration qui est la mienne à une purification de l’âme par la pratique de la mastication de végétaux. Le livre montre aussi ma révérence, ma vénération pour la Nature, la crainte que j’éprouve à l’égard des membres aux doigts palmés, mon sentiment sur l’amour charnel et la violence, la façon dont j’interprète légendes et mythes. Bien sûr il exprime aussi ce que je ressens : amour ou haine et, bien évidemment, il met mon âme à nu, sa laideur et sa beauté, sa part d’ombre et de lumière, l’iceberg flottant sur l’eau et sa face cachée, le rêve et la réalité.
PREMiER RÊVE
LES SAUTERELLES ROUGES
I
Au pays, le lendemain au petit matin, dix à quinze minutes avant le lever du soleil. Je marche dans une friche. Je garde un vague souvenir de ces intersaisons : printemps finissant et début de l’été, hiver moribond et venue du printemps. Sur la friche prolifèrent des mauvaises herbes, d’un vert sombre, maigrelettes, mais vivaces. La brume diaphane se dissipe rapidement. L’air est resté pourtant anormalement sec. Alors que des pieds, chaussés les uns de sandales en vachette, les autres de sandales en agneau, foulent sans pitié ces herbes sauvages à la vitalité opiniâtre, je pense à cette femme qui m’a gratifié d’une paire de gifles. J’ai beau me creuser la tête, je n’arrive pas à expliquer la raison d’un tel geste. Nous étions des inconnus l’un pour l’autre. Cinquante minutes avant cet incident, je me trouvais au nord de la Buvette Pacific de la capitale, à l’ombre des arbres, admirant les unes après les autres les cages suspendues aux branches et les grives bruyantes qui se trouvaient à l’intérieur. Les cages étaient pratiquement toutes pareilles, il en allait de même pour les oiseaux. Pendant qu’ils développent leurs pépiements furieux, les oiseaux ne mangent pas, n’excrètent pas non plus et, bien sûr, il est encore moins question pour eux de copuler. Telle est la conclusion à laquelle je suis arrivé après une observation continue et obstinée depuis ce début de printemps. Pendant tous ces jours-là, dès que j’avais un moment, je passais à la hâte par la petite rue pavée de dalles octogonales en ciment et plantée de chaque côté d’amarantes rouge feu, juste devant la Buvette Pacific, puis, de là, je fonçais tout droit sur les grives bruyantes accrochées sous les arbres. Je savais que les clous sous les talons de mes chaussures martelaient le sol avec un son clair, je savais aussi que quelques décennies voire quelques siècles auparavant, au pays, les sabots des mulets faisaient sonner encore plus fort les dalles de pierre bleue taillée pavant la grande route officielle de Gaomi, chef-lieu du district. J’ai toujours été fasciné par la musique merveilleuse des sabots frappant les pavés. Par une nuit profonde, il y a quelques années, une charrette à cheval, de celles qui entraient de nuit dans la ville, était passée au galop devant l’immeuble où j’habitais. Au comble de l’excitation, je m’étais redressé dans mon lit, m’étais assis, avais prêté l’oreille aux claquements des sabots amplifiés par la nuit. Ils pénétraient mes tympans, s’infiltraient presque jusque dans mon âme. Alors qu’ils allaient disparaître, dans les quinze étages de l’immeuble au-dessus de moi, ce fut comme si, dans chaque pièce, résonnaient des rugissements de bêtes sauvages des forêts. La jeune fille à la jambe infirme a enregistré les cris de toutes sortes d’animaux du zoo pour en faire une bande qu’elle passe en boucle. Je la rencontre souvent au bout du couloir ; dans son regard, comme dans celui d’un hippopotame, on lit l’éclat mystérieux de la souvenance des fleuves et des marais tropicaux. Avec l’expansion accélérée de la ville, les sabots des chevaux et mulets ont
été repoussés de plus en plus loin tandis qu’êtres humains et voitures, pareils à des sauterelles rouges, ont envahi les moindres recoins. Chaque nuit, le tuyau en ciment derrière la Buvette Pacific grouille de bêtes étranges. J’ai le pressentiment qu’un jour je serai moi-même acculé à entrer dans ce conduit sombre. J’ai commencé à me rendre à l’ombre des arbres pour observer les grives le 7 mars dernier. Ce jour-là, dans le doux vent printanier, les jasmins d’hiver avaient éclos brusquement de l’autre côté du haut mur d’enceinte gris du Centre de recherche pour la prévention et le traitement des invasions de criquets migrateurs relevant de l’Institut d’agronomie qui jouxte notre école ; des myriades de fleurs jaunes, délicates, couvraient les branches à profusion, exhalant leur parfum subtil. De l’autre côté du mur gris, le spectacle était animé, de nombreux badauds, hommes et femmes, étaient venus là admirer les fleurs. Au départ, ayant entendu la nouvelle de cette floraison, je m’apprêtais à faire comme eux mais, comme je sortais de chez moi, je vis un professeur que je connaissais se promener dans le sombre bosquet de houx, tenant par la taille une étudiante que je connaissais également. Le professeur avait les cheveux tout blancs, la jeune fille semblait un bouton de rose prêt à éclore, personne ne prêtait attention à eux, ils pouvaient être un père et sa fille. Ils allaient eux aussi contempler les fleurs, je n’avais pas l’intention de les suivre, pas plus que celle de les devancer. Je pris donc la petite rue pavée de dalles octogonales en ciment qui passait par la Buvette Pacific. Le 7 mars est le jour de mon anniversaire, jour grandiose s’il en est. Non pas en raison de ma naissance, car putain, qu’est-ce que je suis, sinon, et je le sais fort bien, de la crotte qui remue dans le rectum de la société – et bien que je sois né le même 1 jour que le célébrissime général Liu Meng , immortel s’il en est, grand pourfendeur des acridiens, je ne peux changer ma nature : celle de la merde. Alors que j’avançais sur la petite allée cimentée, j’ai repensé soudain aux cheveux argentés du professeur, qui flottaient au vent tandis qu’il nous enseignait l’éthique du marxisme. Son crâne allongé dodelinait, dessinant un arc. Il avait dit qu’il aimait sincèrement sa femme, laquelle avait partagé heurs et malheurs avec lui, et qu’il considérait les jolies femmes comme des moins que rien ou presque. Nous étions encore bien jeunes à l’époque et nous étions pénétrés de respect pour cet enseignant si bien habillé. Je n’en jetai pas moins un regard dans la direction du professeur et de l’étudiante : ils avaient disparu. La foule venue admirer le printemps formait un mur noir qui cachait les jasmins. Toc, toc, les clous de mes talons martelaient la route avec bruit, le passé soudain déferla comme la marée, je savais que même si, pour l’instant, je n’avais pas encore quitté la ville, il me faudrait le faire un jour, tout comme la merde tôt ou tard est excrétée par l’anus, et c’était d’autant plus vrai que j’étais déjà pratiquement en passe d’en être expulsé. Après avoir placé l’homme sur le même plan que la merde, l’humeur qu’avaient fait naître en moi le professeur et l’étudiante s’atténua immédiatement pour devenir une légère fumée pareille à un pet. Je foulais avec énergie la route pavée de dalles octogonales en ciment, des bruits de sabots assourdissants, venus de loin, semblaient s’élever de sous la terre ; sur la prairie humide les végétaux proliféraient ; sur la route proche, des voitures de toutes les couleurs formaient un dragon à plusieurs sections, je ne pouvais entendre le bruit qu’elles faisaient. J’entendais les claquements des sabots galoper vers les cris des grives.
Au début, les vieillards qui promenaient leurs oiseaux n’étaient pas très rassurés à mon sujet, car je m’avançais les yeux rivés sur les volatiles, en oubliant même que j’avais des pieds. Ils craignaient que je ne mange leurs grives. Les oiseaux, en voyant mon visage, sautèrent en tous sens dans leur cage comme lorsque, loin de chez soi, on retrouve une vieille connaissance. Tous ne réagirent pas de la sorte. Ainsi l’oiseau suspendu au coin le plus extrême, tandis que ses congénères s’agitaient, restait sur la barre transversale de sa cage, le cou rentré, ses plumes rouge feu tout ébouriffées, regardant d’un air désapprobateur les barreaux et le monde extérieur qu’ils découpaient. Très vite, j’éprouvai un vif intérêt pour ce grand penseur. Planté devant lui, je le tins sous mon regard. Je devais finir par savoir de façon plus précise le nombre de poils dont étaient formées les deux touffes de fin duvet de chaque côté de la base de son nez. Il chanta de l’après-midi du 8 mars à celui du 9. Je tiens le fait du vieillard qui l’élève. Il me dit encore que l’oiseau n’avait plus ramagé ces trois derniers mois mais que, juste après m’avoir vu la veille, alors que j’étais déjà reparti, il s’était mis à chanter comme un fou et avait continué, même lorsque la cage avait été recouverte d’un tissu noir. « C’est qu’il existe une affinité secrète entre vous et l’oiseau, camarade, je vois bien que vous êtes un amoureux des oiseaux vous aussi, alors je vous le donne ! » me dit-il. Je regardai perplexe son visage tout balafré, j’avais le cœur serré, l’estomac contracté, un sentiment de terreur me parcourut l’échine, le bout de mes doigts se mit à trembler. Le vieillard m’adressa un doux sourire, un sourire pareil à un soleil radieux, ce qui accrut ma terreur. Dans cette ville, on est soit hérisson, soit tortue. Je ne suis ni l’un ni l’autre et redoute avant toute chose qu’on m’adresse un sourire. Je me demandais : Pourquoi veut-il me faire cadeau de cette grive, m’offrir non seulement l’oiseau, mais la cage avec, et le tissu, et la mangeoire en porcelaine céladon, la coupe à eau en porcelaine blanche ainsi que les deux boules en fer toutes luisantes ? Ces boules roulaient avec fracas dans les mains du vieillard, on aurait dit deux bêtes vivantes. Au nom de quoi ? Nous ne sommes liés par rien, il n’a aucune obligation envers moi, au nom de quoi devrait-il te gratifier comme ça de tous ces trésors qui lui appartiennent ? Au nom de quoi te sourit-il ? Je me posais toutes sortes de questions, je savais ce qui m’attendait : soit un complot, soit un piège. Je dis sur un ton résolu et catégorique que je ne voulais rien, rien du tout. « Allez le vendre au marché aux oiseaux. J’y ai flâné une fois, il y a beaucoup de choix, surtout des grives bruyantes bien sûr, mais aussi des perroquets et, en plus petit nombre, des hiboux. » « Les chouettes sont des oiseaux de bon augure, mais on leur a fait une mauvaise réputation », répondit le vieillard sur un ton lugubre. Sur la route le flot des voitures haut de gamme filait à vive allure ; c’était une grande rivière turbulente qui se ruait droit devant. Le flux qui avançait d’est en ouest se retrouva bloqué sur la célèbre route de l’Institut. Il me sembla deviner le cours secret des pensées qui affluaient dans l’esprit du vieillard ; à entendre les cris douloureux de l’oiseau dans la cage accrochée à la branche au-dessus de sa tête je me sentis mollir de façon anormale, je pris la parole : « Grand-père, que puis-je faire pour vous ? Dites-le-moi franchement, et si je peux… » Il secoua la tête en signe de dénégation et dit : « Je dois rentrer ! » Par la suite, le vieil homme continua de suspendre sous l’arbre sa grive aux nerfs détraqués tandis que les boules de fer luisantes continuaient de rouler avec fracas dans ses paumes. Quand il m’apercevait, son regard était toujours empli de tristesse,
je ne savais s’il était chagrin pour moi, pour lui-même ou bien pour l’oiseau dans sa cage. Or, en cet après-midi où cette femme moderne, déconcertante, m’avait gratifié de deux gifles, en ce jour de printemps assez long, au sortir du bureau, alors que le soleil était encore à hauteur d’une perche de bambou, que les amarantes bordaient, on aurait dit du sang, la petite rue étroite et propre et que je volais littéralement en direction du nord pour aller regarder la grive peu commune, une libellule rouge se posa sur une feuille d’amarante tombée à terre. Je crus d’abord que c’était un pétale de fleur mais, à mieux y regarder, je constatai qu’il s’agissait d’une libellule. Je m’accroupis lentement, tendis la main tout aussi lentement et, lentement toujours, déployai mon pouce contre mon index replié, pour former comme une pince. La libellule avait de grands yeux vitreux, les globes roulaient maladroitement, quant aux ailes, on aurait dit de la gaze avec des taches symétriques. Vite, je la saisis par l’abdomen, elle se courba et me mordilla le doigt ; je sentis sa bouche toute molle, la morsure me démangeait terriblement, ce n’était pas douloureux du tout, c’était même plutôt agréable. La grive à gorge rousse m’attendait depuis longtemps. Debout devant elle, à écouter son chant sonore, je savais tout d’elle : son passé, ses souffrances et ses espoirs présents. Par les barreaux de la cage, je lui offris la libellule à manger, elle me dit qu’elle n’en voulait pas, je dus alors reprendre la bestiole et laisser cette dernière continuer à me mordiller le doigt. Je finis par apprendre que le vieil homme était de mon pays, qu’il était venu travailler en ville avant la Libération et que, à présent retraité, il avait la nostalgie du pays et qu’il ne souhaitait pas être enterré à l’étroit sur la petite colline à l’ouest de cette ville mais bien dans la vaste plaine touchant l’horizon, au canton nord-est de Gaomi. Le vieil homme me dit que quelques dizaines d’années auparavant, après l’invasion des grands criquets migrateurs, le vert avait disparu de toute la campagne, les gens mangeaient les cadavres humains, il avait erré jusqu’à rejoindre la ville et n’était jamais retourné au pays. J’étais ému aux larmes de retrouver ce compatriote, nous avons bavardé un moment, mais déjà le soir tombait, les amarantes brûlaient comme des flammes, les yeux de la grive étaient deux étincelles brillantes. Sur le banc dans le bosquet le professeur, de ses doigts pâles, lissait les cheveux blonds lâchés sur les épaules de l’étudiante. Ils étaient calmes et heureux, ne gênaient pas plus la circulation qu’ils ne présentaient un danger pour la vie d’autrui, j’eus soudain le sentiment qu’il me fallait leur souhaiter tout le bonheur possible. Le soleil déclinant à l’ouest illuminait un grand pan de somptueux nuages du soir ; au-dessus de nos têtes, le ciel était chaotique, d’une couleur semblable à celle des scories devant une forge ; sur la route, bicyclettes et voitures par milliers brillaient sous les feux du couchant, les réverbères suspendus sous les toutes jeunes feuilles de peuplier attendaient d’être mis sous tension. Depuis l’instauration de l’heure d’été, j’ai toujours le sentiment d’avoir l’esprit à l’envers, donc que la grive chante toute la nuit n’était probablement pas quelque chose d’anormal. Les cheveux du professeur assis sur le banc étincelaient comme les ailes d’un insecte. La grive chantait, faisant frissonner les plumes de son cou, peut-être prononçait-elle des invectives, elle était toute rouge, brûlante dans les lumières du couchant, je ne saurai nier qu’elle était pareille à un morceau d’acier chauffé. Au bout du nez du vieillard s’attardait une touche de lumière rougeoyante. Il décrocha de l’arbre la cage, me dit : « Mon jeune compatriote, à demain ! » Il recouvrit la cage avec le tissu noir, la grive, nerveuse, se cognait aux barreaux avec bruit, dans l’obscurité elle sifflait sur un
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