Code George

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Maintenant que tu as le message en tête, que ton esprit a épousé la doctrine et ton cerveau assimilé la philosophie du Code, je te sens fin prêt, Disciple. Va donc Poupon, va donc, tu es mon Apôtre, et en mon nom tu prêcheras ! Mais encore une chose, nom du Code ?
– Code George, survivre toujours et partout, anéantir les obstacles.
– Vis alors, tue, vis et laisse mourir.

Il était temps de boire, un whisky bien sûr, pensa Poupon.
– Un petit verre ?
Et ce fut le premier...

Et c’est dans cette atmosphère noire mate que Merry commença son voyage dans l’incertitude, le doute et la peur, sur les traces du tueur de son amie.

Publié le : mercredi 5 août 2015
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EAN13 : 9782332951977
Nombre de pages : 320
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ISBN numérique : 978-2-332-95195-3

 

© Edilivre, 2015

Du même auteur :

– I, comme Gisèle, éditions Edilivre

– Erratum, éditions Edilivre

– Pas triste la veuve, éditions Edilivre

 

Dédicace

 

A ma famille…

Prologue

Maintenant que tu as le message en tête, que ton esprit a épousé la doctrine et ton cerveau assimilé la philosophie du Code, je te sens fin prêt, Disciple. Va donc Poupon, va donc, tu es mon Apôtre, et en mon nom tu prêcheras ! Mais encore une chose, nom du Code ?

– Code George, survivre toujours et partout, anéantir les obstacles.

– Vis alors, tue, vis et laisse mourir.

Il était temps de boire, un whisky bien sûr, pensa Poupon.

– Un petit verre ?

Et ce fut le premier…

Chapitre 1

– Du calme, du calme, se dit-il en se rendant compte de sa vitesse. Ce serait dommage de tout rater pour un simple coup d’accélérateur de trop.

Il rétrograda et adopta une allure raisonnable jusqu’au poste de péage, à la sortie nord de Saint-Gratien, où il quitta l’autoroute.

Préoccupé, il poursuivit son chemin sur une nationale pendant une dizaine de minutes respectant scrupuleusement, mais à contrecœur, la limitation de vitesse avant de bifurquer sur une départementale qui s’enfonçait dans une immense forêt de pins.

L’ampleur de l’acte qu’il allait accomplir le rendait nerveux et anxieux, commettre un crime n’était pas un geste banal, pour lui du moins. Il n’était criminel par nature, et encore moins par habitude, mais la vie a ses exigences et, hélas, on ne peut que s’y soumettre, et ce jour-là, sa vie lui exigeait celle d’un autre, elle demandait une mort, et particulièrement un mort.

Irrésistiblement, son anxiété se transformait en peur franche, balayant ses tentatives répétées de se rassurer en disséquant pour la centième fois le plan méticuleusement élaboré jusqu’aux moindres détails.

Oui, il réussirait sans aucun doute. Un peu de courage, c’était ce qu’il fallait pour l’instant, tuer n’était qu’un geste à faire après tout, ça avait du poids moral d’accord, mais frotter un briquet avec le pouce ou appuyer sur la détente avec l’index était pareil, le même effort en fait !

– Allons, du nerf, se dit-il pour ressusciter ce courage agonisant, tu peux toujours reculer si tu as les jetons, mais pense à ce qui t’attend !

Et à l’idée de ce qui l’attendait, il appuya nerveusement sur l’accélérateur. Le vieux véhicule cabossé ronfla impuissant certes, mais assez bruyamment pour déranger les quelques moineaux qui s’abritaient du soleil de plomb, en cette fin de matinée d’août. Il quitta la route pour suivre une piste à sa droite et une centaine de mètres plus loin, il se retrouva dans une clairière, assez familière pour lui. Elle était isolée, à l’abri des regards et relativement protégée de la canicule étouffante, il éprouva alors une agréable sensation de sécurité et de fraîcheur.

Il stoppa la voiture en bas d’une butte et descendit hésitant, en regardant la petite colline au sommet de laquelle culminait un vieux chalet de deux étages, qui devait être bien luxueux à son époque, construit dans un style évoquant vaguement le genre de la région. Malgré la solitude des lieux, des cris stridents de corbeaux et un timide chant monotone de quelques cigales et oiseaux, donnaient de la vie à l’entourage.

Il prit une petite serviette posée sur le siège arrière, sortit du véhicule et claqua la portière. Instantanément, le concert de la forêt cessa et les lieux plongèrent dans un lourd silence, donnant une grave solennité à l’atmosphère.

Les tempes battantes et le pouls à la dérive, il se dirigea à petits pas vers l’escalier menant à la maisonnette en respirant profondément et de façon régulière afin d’apaiser sa peur, ça sera simple, très simple ne cessait-il de se répéter. Et quoi qu’il en soit, il n’était pas question de laisser tomber, trop tard déjà. Le premier pas était toujours le plus difficile à franchir mais une fois fait, le reste viendrait tout seul. Et puis il n’était ni le premier ni le dernier à commettre un meurtre, il avait toutes les raisons du monde de le faire, voyons ! Il y avait sa vie, il y avait l’argent, il y avait la femme, et rien que pour elle…

Tout allait bien en somme jusqu’à présent, oui tout allait bien car au fond, sa future “victime” n’était-elle pas déjà morte ? Et ça, c’était le roi des atouts.

Il devait avoisiner la trentaine à première vue, de taille moyenne, blond, les yeux hésitant entre le bleu clair et le gris et le nez très fin. Sa tension se traduisait par un mordillement fébrile de la lèvre supérieure lui donnant un air de bec-de-lièvre, qu’accentuait la petite bouche fine.

Arrivé devant la porte d’entrée il l’ouvrit d’une main tremblante à l’aide d’une clé qu’il avait dans la poche et entra en transpirant à profusion. Ce décor familier le rasséréna et atténua une grande partie de ses craintes. Il se dirigea vers l’escalier en colimaçon situé au fond du hall d’entrée et, à pas feutrés, descendit la dizaine de marches débouchant sur un couloir sombre et étroit. Sans hésiter ni même accorder le moindre regard aux portes de droite, il ouvrit celle de gauche avec une clé et la franchit doucement.

L’endroit baignait dans une épaisse pénombre et la minuscule lampe de chevet allumée éclairait à peine autour d’elle. Il n’y avait aucune fenêtre, ni même un interstice sous la porte permettant le passage d’un semblant de lumière. Les murs, généreusement capitonnés, garantissaient un isolement total du reste du monde. Il lui fallut quelques secondes pour s’habituer à l’obscurité avant de voir sa victime, l’homme allongé sur le lit à droite de la porte, paisiblement endormi et comme toujours, fidèle au rendez-vous !

Ce ne fut point la fraîcheur de la pièce qui lui provoqua ce désagréable frisson dans le dos car au bout de quelques secondes la vue de sa victime endormie sans défense dissipa miraculeusement sa peur. Tout allait bien, oui, tout allait ainsi.

– Alors ? dit-il à voix haute en se dirigeant vers l’autre encore dans le cirage et totalement indifférent.

N’obtenant pas de réponse, il n’en attendait aucune d’ailleurs, il le secoua doucement pour éviter de l’effrayer, avant de prendre la bouteille d’eau minérale sur la table de chevet et de lui arroser le visage. L’autre ouvrit difficilement les yeux, comme s’il ne l’avait pas fait depuis des décennies, et se frotta machinalement le visage du revers de la main.

– Allez réveille-toi mon vieux, on va au restaurant, allez debout enfin, dit-il d’un ton pressant en déversant le reste de la bouteille sur la tête de l’endormi.

Il ressortit, non sans fermer la porte à double tour et revint avec sa mallette à la main, l’ouvrit et en sortit un costume qu’il déplia en disant :

– Tiens c’est pour toi, je te l’ai acheté ce matin, il est chic non ? Allez, mets-le !

Autant chercher une réaction sur le mur. Il l’assit un petit moment au bord du lit puis l’aida à se mettre debout, ils avaient sensiblement la même taille. Il le tira par la main et l’emmena vers un petit lavabo triangulaire dans un coin de la pièce où il entreprit de le raser, sans se soucier de son air profondément perdu.

Une heure plus tard, les deux hommes sortirent et repartirent vers Saint-Gratien, la métropole régionale, située dans une vaste cuvette au pied de majestueux massifs montagneux.

– Tu dois avoir faim alors ne te prive pas, on y va de suite d’ailleurs. Mais surtout tu vas voir la belle promenade que nous ferons après le déjeuner, aujourd’hui c’est ton jour !

L’autre, l’esprit drapé dans des nuages impossibles à dissiper, n’entendait rien et ne disait rien.

Arrivé dans un quartier résidentiel de la ville, le chauffeur mit son chapeau melon et s’arrêta devant un immeuble luxueux de cinq étages, ressemblant à un cube de miroirs orange.

– Nous y voilà, dit-il.

Il sortit, fit le tour de la voiture et ouvrit la portière de son invité qu’il aida à descendre. Il le prit par le bras et le conduisit vers l’entrée du bâtiment en scrutant les alentours malgré sa certitude qu’à cette heure-ci de la journée, très peu de gens passaient dans la rue, mais prudence était mère de sûreté.

Devant l’ascenseur, il appuya sur le bouton d’appel et dit, soudain :

– Attends-moi ici, j’ai oublié mon portefeuille dans la voiture, je reviens tout de suite ne bouge surtout pas.

D’un pas vif il regagna son automobile et s’installa derrière le volant sans quitter des yeux son compagnon. Pensif, il baissa la vitre du côté passager.

– C’est le moment, décida-t-il.

L’autre gardait la même position, offrant en belle cible la base de son crâne et sa nuque, il tourna légèrement la tête découvrant ainsi son profil, et son teint très clair, presque albinos, fit ressortir violemment le rouge carmin de la porte de l’ascenseur. De la poche de sa veste, le chauffeur sortit un revolver muni d’un silencieux et visa la tête… derrière laquelle soudain, la porte coulissante de l’ascenseur s’ouvrit, laissant apparaître un homme d’une soixantaine d’années.

– Bonjour, Monsieur Mallory, salua aimablement l’homme en se dirigeant vers la sortie.

Dans la voiture, le chauffeur sursauta de surprise mais se reprit aussitôt. Il cacha immédiatement son arme et se laissa glisser sur son siège en tournant la tête du côté opposé !

C’était le seul point fragile du plan : être vu en compagnie de Mallory entraînerait un échec irrémédiable à toute l’opération. Il garda sa position, tête baissée et tournée en attendant le départ de cet intrus. Mais à mi-chemin, et prenant son temps, l’intrus se retourna et regarda son voisin d’un air étonné en se demandant pourquoi Tony Mallory, habituellement d’une politesse irréprochable, n’avait pas répondu à son salut.

Alors que Mallory ne se souciait guère des états d’âme de quiconque, la tension montait chez le chauffeur qui s’affolait littéralement dans sa voiture.

– S’il prononce le moindre mot, s’il tombe, tout sera fichu. Va-t-il enfin sortir ce bon sang de vieux de…

Le vieux reprit son chemin et sortit enfin, après une éternité.

Entre temps, comme une statue, Mallory était resté immobile, avec ce même profil bien visible depuis la voiture d’où jaillit une première balle. Elle lui écrabouilla la tempe alors que la deuxième le toucha en plein cœur pendant sa chute, déjà mortelle.

Sans précipitation ni crissement de pneus, la voiture démarra lentement, sortit du quartier et s’évanouit dans le flot de la circulation. Ruisselant de sueur, le tueur revit au ralenti la chute de Mallory. Il en verrait d’autres, il le savait, ce pas n’était qu’un module du grand ensemble minutieusement préparé, le premier pas de sa balade meurtrière.

Il en était, en dépit de tout, secoué, perdu après ce saut dans le crime. Un étrange sentiment naquit en lui, sa vie ne serait plus la même. Il n’avait jamais douté de l’effet que pourrait produire un crime. Il s’y était pourtant préparé et avait fini par accepter l’idée de tuer, mais il en était ébranlé, physiquement et mentalement. Des impressions bizarres l’envahirent sans résistance, une sorte d’ivresse de puissance, une drôle de nostalgie, mais surtout un regret paradoxal de perdre sa victime.

Quelque chose venait de se briser en lui d’une façon irrémédiable, quelque chose d’indéfinissable.

La voiture ressortit au sud de la ville et s’enfonça sur la nationale sur une trentaine de kilomètres pour s’arrêter dans un endroit désert, derrière un pan de mur d’une usine délabrée, à proximité d’un pic rocheux, le Pic de l’aigle, qu’on voyait de loin haut et fin. Un autre véhicule garé à quelques mètres de là et qui l’attendait visiblement, lui fit deux appels de phares. Il quitta sa voiture et se dirigea vers l’autre, ouvrit la portière et sans prononcer un mot, s’installa à côté de la femme assise derrière le volant.

– Fini ? questionna-t-elle.

– Oui, aucun problème. Et toi ?

Même sa voix lui semblait plus grave que d’habitude, était-ce dû au whisky dont il avait abusé la veille, ou bien à l’effet du crime ?

– Moi aussi, j’ai tout ici, répondit-elle.

Il enleva ses gants et les lui tendit.

– Garde ton déguisement, ne prenons pas de risques inutiles, conseilla la femme.

– Oui, convint-il avec une moue sur les lèvres. On doit d’abord se débarrasser de l’autre voiture avant de quitter les lieux.

Il sortit et prit dans le coffre arrière un bidon d’essence avec lequel il arrosa la vieille épave qu’il venait de quitter, tandis que la femme commençait à démarrer et rouler lentement. Son travail achevé, il reprit sa place à côté d’elle et alluma toute une boîte d’allumettes intactes qu’il lança en direction de l’autre voiture pendant que sa complice appuyait à fond sur l’accélérateur faisant bondir son véhicule, l’incendie prit violemment derrière eux.

– Tony Mallory est mort, dit-il d’une voix grave.

Elle hocha la tête satisfaite et dit :

– Et à nous la vie ! Il était grand temps, Chéri. Après quelques secondes de silence elle ajouta : je t’appellerai régulièrement pour te tenir au courant.

– D’une cabine, et chaque fois d’une différente, la coupa-t-il.

– Evidemment, dit-elle vexée ! Cette affaire va durer plusieurs mois, il va nous falloir beaucoup de patience.

Il resta muet fixant le vide devant lui, mais soudain il sursauta violemment en regardant le siège arrière, les yeux exorbités, cherchant s’i y avait quelqu’un !

– Est-ce que tu as entendu quelqu’un parler ? demanda-t-il survolté, en regardant toujours vers l’arrière.

– Non, répondit-elle étonnée, il n’y a que nous deux dans la voiture.

Pourtant…

Il était sûr qu’une voix lui avait dit : Bravo, tu as réussi un joli coup, conformément à l’article un du code, tuer pour survivre, il regarda une deuxième fois, pour plus de certitude.

 

Chapitre 2

La découverte du cadavre de Tony Mallory eut lieu moins d’une demi-heure après son assassinat. Le voisin qui avait rencontré Mallory en sortant, avait trouvé le corps ensanglanté étendu devant l’ascenseur, à son retour.

En dehors de la mise à jour des difficultés financières de Mallory, ce qui provoqua une grande surprise dans les milieux financiers, l’enquête officielle ne mena à rien dans les semaines, ni les mois, ni les années qui suivirent et l’assassinat de Tony Mallory resta un mystère entier pour la police, et une source de préoccupations et de frustrations pour le commissaire Guy Lozère.

Dès le début, Guy Lozère s’était doublement intéressé à l’affaire car, à part sa fonction de commissaire principal, il était conseiller dans une grande firme d’assurance-vie et avait découvert que quelques mois plus tôt, la victime avait souscrit une assurance-vie dans un pays étranger pour un montant de cinq millions de dollars ! Une somme qui sentait la triche, selon le conseiller, et un crime qui cachait un comploteur, selon le commissaire.

Le bénéficiaire étant toujours le suspect idéal, le premier réflexe de Lozère fut de le mettre sous surveillance et de se pencher sur les liens existant entre les deux hommes et, stupéfaction totale, Tony Mallory, riche homme d’affaires et Albert Snow, ingénieur dans une société d’informatique et surtout l’heureux bénéficiaire, ne se connaissaient pas, ne s’étaient jamais rencontrés, et on ne les avait jamais vus ensemble, ni même aperçus. Aucune relation, pas une ombre de fréquentation n’avait pu être établie, ils évoluaient chacun dans leur propre microcosme depuis leur plus tendre enfance. Mallory qui venait de Colignon où il vivait avec ses parents et son frère, tous trois décédés, et Snow, fils unique qui avait toujours vécu à Saint-Gratien, à cinq cents kilomètres de distance, n’avaient rien en commun, rien dans la vie ne rapprochait ces deux étrangers liés dorénavant par la mort, par quelques millions de dollars et par les pensées de Lozère.

Pour ce dernier quelque chose ne collait pas. Il avait fait tout ce qu’il pouvait pour essayer de prouver que Snow connaissait l’existence de cette assurance-vie et avait, par conséquent, un mobile d’importance capitale pour commettre ce crime. Hélas, tous les rapports convergeaient dans le sens contraire, Snow ignorait tout : de l’existence de l’assuré lui-même jusqu’à l’assurance qui lui était tombée du ciel, avec cette somme dont il n’osait pas même rêver, en tout cas jusqu’à ce que la compagnie prenne contact avec lui pour l’en informer, lors d’un entretien avec le directeur. D’ailleurs, en vrai Saint Thomas, Lozère avait tenu à assister à cet entretien afin d’observer la première réaction d’Albert Snow à l’annonce de son héritage. “Il n’est sûrement pas dans le coup”, s’était-il dit à la vue de l’expression de profonde stupeur, des sourcils haussés, de la bouche béante et surtout du regard incrédule qui cherchait à dépister une plaisanterie de mauvais goût faite par le directeur. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, Albert Snow.

C’était, malgré tout, insuffisant pour décourager Lozère et il était convaincu que si Snow cachait quelque chose, il finirait immanquablement tôt ou tard, par faire une erreur. Il étudia à la loupe son emploi du temps le jour du crime, heure par heure, seconde par seconde. Pas de chance, Lozère n’avait jamais eu affaire à un plus solide alibi : à l’heure du crime, Snow était sur son lieu de travail depuis au moins trois heures et y était resté jusqu’à vingt-et-une heures en présence de… quarante-quatre autres personnes dont le patron et les deux avocats de la société ! C’était l’Assemblée Générale annuelle du personnel qui se faisait toujours fin août à la rentrée. Snow n’avait à aucun moment quitté le siège de la société selon tous les témoignages, car il était question de le nommer directeur-adjoint.

En dernier recours, Lozère avait fait prélever les empreintes digitales sur les affaires de Snow, au bureau et à son domicile. La comparaison avec celles prélevées dans l’appartement de Mallory, dans son bureau, dans sa voiture et sur l’ascenseur, n’avait abouti à rien. Et vice-versa : aucune empreinte de Mallory chez Snow.

Lozère mit alors Snow et sa femme sous surveillance permanente faisant installer une table d’écoute, des caméras discrètes, une camionnette banalisée en bas de chez eux et toute une toile d’araignée policière… mais rien à faire, rien qui pût le faire soupçonner… c’était moudre de l’eau, c’était l’impasse totale : Snow était blanc comme neige.

Au terme de quatre mois de tracasseries et de dérangements répétés, Snow et sa famille finirent par se lasser de ce branle-bas, de cette suffocante oppression policière et de l’étouffement dont ils étaient victimes.

La famille Snow avait alors décidé de quitter Saint-Gratien pour s’installer et vivre en paix à Dumberg, à quelques centaines de kilomètres, avec leur fille de deux ans, Nelly, à qui ils voulaient assurer une vie paisible, une vie normale d’enfant.

 

Chapitre 3

Seize ans plus tard, début des années quatre-vingt-dix…

Des rafales de balles traçantes jaillirent de la rue et des toits des immeubles autour, creusant dans le ciel crépusculaire des bouquets de longs sillons rouges, bleus et verts, et convergeant tous vers une fenêtre d’où un franc-tireur démon venait d’ouvrir le feu sur une foule dense, abattant plusieurs passants. Touché par ce déluge de feu, son corps bascula instantanément par-dessus le rebord de la fenêtre et débuta sa chute déclenchant du coup un grand brouhaha et des applaudissements nourris chez les badauds attroupés. Soudain, le corps du tireur s’immobilisa à un mètre du sol, accroché entre ciel et terre, le mot “FIN” apparut sur le grand écran et une multitude de soupirs s’éleva dans la salle de cinéma.

Frustrées de voir finir le film, Merry et Nelly se levèrent pour sortir avant la cohue des spectateurs. Elles avaient eu du mal à le suivre au début car leurs pensées étaient ailleurs, préoccupées par l’affaire du matin : une voiture avait essayé d’écraser Nelly Snow dans la matinée.

Poussée par l’angoisse et cherchant sans doute à se rassurer, Nelly n’avait cessé depuis de se poser des questions sur l’authenticité de cette tentative : la voiture avait-elle réellement foncé sur elle ou bien, surprise et effrayée par sa vitesse, Nelly s’était crue visée ? Pourtant elle avait bel et bien couru sur quelques mètres pour échapper à ce danger et éviter d’être fauchée. D’autre part, en admettant que cela s’était déroulé ainsi, était-ce vraiment un geste prémédité ou un simple incident de la vie ? Et surtout, dans le premier cas qui pouvait en être l’auteur et pourquoi ? Elle ne se connaissait pas d’ennemis qui pouvaient lui en vouloir jusqu’à ce point, pas même Tom. A dix-huit ans on n’a pas encore eu le temps de créer des rivalités mortelles autour de soi. Mais alors, était-ce lié à ses cauchemars de plus en plus fréquents depuis quelques mois, et qu’elle tentait d’élucider ? Non, d’abord parce qu’elle-même ignorait totalement ce qu’elle cherchait à comprendre au juste et ce qu’elle attendait de ses recherches, et ensuite parce qu’entre cauchemars chimériques et assassinat réel l’écart demeurait vaste. Elle en discuterait avec le psychanalyste de qui elle espérait des résultats tangibles pour finir avec ses effrayants songes. Elle avait son premier rendez-vous, pris depuis quelques jours, le lendemain matin.

– C’est idiot, j’exagère un peu quand même, avait-elle fini par conclure avant de s’intéresser au film.

Merry, en revanche, informée de cette histoire depuis le matin se demandait si, au bout du compte, Nelly n’avait pas été effectivement victime d’une tentative d’assassinat, car il existe une grande différence entre le chauffard qui écrase un piéton accidentellement et s’enfuit, et le chauffeur qui fonce sur le piéton et le poursuit pour l’écraser. Imagination ou vraie poursuite ? Une chose était certaine : depuis qu’elle l’avait connue, cinq ans plus tôt, Nelly ne s’était jamais comportée ainsi, et Dieu sait combien de fois elles avaient failli être écrasées sans qu’elle n’en eût fait une tragédie ! Et enfin, même un fou, bien que les gens conduisent comme tels, ne s’aventurerait pas à rouler aussi vite que Nelly le prétendait dans une rue si étroite et si fréquentée du centre-ville. Quoi qu’il en fût, cette histoire restait étrange, elle avait peut-être vu juste, après tout.

Des flocons clairsemés annonçant la première neige de l’année, traversaient furtivement l’espace éclairé par les réverbères à la lumière jaune et coulante, avant de venir mourir sur le macadam et dans le grand bassin entourant la statue-fontaine sur la place devant le cinéma. L’ensemble donnait une belle impression de douceur, malgré le froid glacial de cette nuit de décembre à Dumberg.

Une fois sorties, les deux amies se dirigèrent vers la première avenue à leur gauche. Elles ne virent pas la berline noire, garée dans une impasse, démarrer tous feux éteints.

– Ce n’est que vers la fin du film que j’ai cessé de penser à cette journée, dit Nelly en soupirant.

– Pour l’amour du ciel n’y pense plus, du moins pour le moment, Nelly, répondit Merry. Viens dormir à la maison, on en reparlera tranquillement.

– Tu as raison, dit l’autre d’un air absent.

– Mais tu prends le divan comme toujours, je ne vais pas changer mes habitudes pour si peu !

Elles s’engagèrent dans l’avenue et avancèrent droit devant elles.

– Cela fait au moins quinze jours que nous ne nous sommes pas vues, dit Nelly. Tiens, maintenant que j’y pense, demain en partant il faudrait que je reprenne mon sac à dos que j’ai laissé chez toi l’autre jour.

Quelques secondes plus tard, et d’une voix incertaine, elle ajouta :

– Merry, je crois que je sais, je crois que je viens de tout deviner, oui ! J’ai beaucoup réfléchi depuis ce matin, puis au cinéma et…

– Tu sais quoi ? l’interrompit Merry à la fois irritée et inquiète. Que sais-tu maintenant de plus que tout à l’heure ?

– Je sais je te dis… oui je sais, on a tué mon père…

– Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu as parlé à tes parents il y a à peine trois heures, tu perds la tête ma parole ! Toi ce matin et ton père ce soir ! Mais tu deviens folle ou quoi ? Tu as besoin de te reposer un peu.

– Mets-toi à ma place, protesta Nelly, toute cette histoire me perturbe. Puis elle soupira et ajouta : oui, tu as raison, j’ai vraiment trop d’imagination, croire qu’il voulait me…

Soudain elle se tut, les sourcils froncés dans un effort d’accommodation, le regard dirigé vers une voiture qui venait d’arriver, d’en face, à leur hauteur dans la grande avenue alors qu’elles avaient atteint un croisement. Une expression terrifiée se dessina sur son visage.

– Non ! chuchota-t-elle. Merry, c’est la voiture de ce matin, la même…

Merry n’eut pas le temps de se retourner, la voiture freina et, de la vitre baissée côté chauffeur, deux éclairs accompagnés de deux bruits étouffés jaillirent.

Projetée par l’impact des balles, Nelly recula avant de s’écrouler sur le trottoir, le visage contre le sol et une mare sombre s’étendant à vue d’œil sous son corps gisant inanimé. Merry se précipita vers elle mais la vue du revolver pointé depuis la voiture dans sa direction, l’immobilisa. Affolée, elle se jeta en arrière et se mit à courir en zigzaguant sans se rendre compte des hurlements qu’elle poussait. Elle mena sa course de lièvre traqué jusqu’à la première rue à droite où elle se jeta instinctivement.

Dans un silence implacable, la berline recula et se plaça à l’intersection des deux rues, plaçant ainsi Merry dans l’axe de la vitre sur sa ligne de tir. Juste à cet instant, les phares d’un véhicule venant de loin apparurent. La berline noire bondit immédiatement et fila à toute vitesse dans un crissement aigu de pneus, alors que Merry courait toujours, passant à l’improviste d’une ruelle à l’autre.

Quelques minutes plus tard, elle sonnait frénétiquement chez ses parents. La porte s’ouvrit et sa mère sursauta en la voyant dans cet état :

– Qu’est-ce qu’il t’arrive Merry, oh mon Dieu, tu as eu un accident ?

– Ils ont tué Nelly Maman, ils ont tué Nelly, balbutia-t-elle à bout de souffle en jetant des regards anxieux derrière elle.

– Quoi ? cria la mère.

Elle tira vivement sa fille à l’intérieur et referma la porte. Elle courut vers le téléphone, composa le numéro de la police et éclata en sanglots incapable de prononcer le moindre mot, saisissant enfin le sens de la nouvelle.

Merry prit le combiné et, au prix d’un grand effort, donna tous les renseignements au policier.

Entre temps, sa mère qui avait retrouvé un semblant de calme, la prit dans ses bras et dit :

– Mon Dieu, je n’arrive pas à croire qu’une chose pareille puisse arriver !

A travers ses larmes, Merry revoyait de nouveau la chute de Nelly dont le corps s’était presque soulevé sous l’impact des balles avant de tomber inerte. Cette interruption nette et tranchante de la vie et ce passage si brutal à la mort avaient été si rapides, qu’elle arrivait à peine à y croire. Pendant un instant elle se mit même à douter de la réalité de la scène, et si c’était un cauchemar ? Non, une telle tristesse et un pareil désespoir ne pouvaient être que réels. Elle venait d’assister à la mort de sa copine et ne la reverrait plus… et venait aussi de comprendre que réalité et fiction vivaient en parfaite symbiose, s’enrichissant l’une de l’autre pour mieux façonner et parfaire le mal… Comme dans la vie, comme au cinéma.

Merry et sa mère étaient dans une totale léthargie quand on sonna, la mère se leva et alla ouvrir la porte.

– Inspecteur Baudier de la Brigade Criminelle, dit un homme de grande taille en montrant son insigne.

– Entrez Inspecteur, répondit-elle. Elle le conduisit au salon et lui présenta Merry.

L’inspecteur commença avant même de s’asseoir :

– Je ne vous embêterai pas longtemps avec mes questions. Je comprends bien que vous soyez très bouleversée, Mademoiselle, mais j’aimerais que vous me racontiez ce qui s’est passé ce soir.

– Nelly est morte… dit Merry.

Baudier s’éclaircit la voix avant de dire :

– Oui, et vous me voyez désolé de vous le confirmer. Elle l’était déjà à l’arrivée des secours, hélas.

Merry renifla en essayant d’étouffer un sanglot :

– Oh… tout ça est ma faute, si seulement j’avais pris conscience de la gravité de la situation ce matin.

Et elle raconta les événements de la journée depuis l’appel téléphonique de Nelly vers onze heures du matin…

 

Chapitre 4

Étudiante en deuxième année de Psychologie, études motivées, entre autres, par le désir inconscient de se libérer de son complexe originel : se débarrasser de quelques grammes de trop, quelque part… Merry Dollinger profitait de sa journée libre pour mettre ses cours à jour quand le téléphone sonna. Elle courut au salon pour répondre et reconnut, mais avec difficulté, la voix profondément déformée de Nelly :

– Oh Merry, enfin tu réponds, il faut que tu viennes vite, on a essayé de me tuer… viens s’il te plaît, je te jure que c’est vrai… fais vite, quelqu’un veut me tuer !

– Nelly, parle moins vite je ne comprends rien, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

– Je te dis que… oui on veut me tuer… oui, mais tu ne me crois pas, n’est-ce pas ? Tu ne me reconnais pas, Merry ? C’est Nelly…

– Mais qu’est-ce que tu racontes, bien sûr que je te reconnais, que se passe-t-il ?

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