Colère

De
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A Marine, fulgurante et perdue.A Sylvie des favelas.A Napoleon Hugo, le chauffeur de taxi.A toutes les Carmelina du Brésil. A Gilberto Gil pour la musique surnaturelle de Mãe Menininha.A la générosité rouge d’une vraie terre, à sa chair.A Rio dévoilée toujours à l’aurore.A sa Zone Nord immense comme la peur de la mort, à sa colère.A la cité unique.Aux Deux Frères, Dois Irmãos.
Publié le : mercredi 25 septembre 2013
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EAN13 : 9782021067811
Nombre de pages : 492
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DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS DU SEUIL
Les Flamboyants roman, prix Goncourt 1976 ; « Points Roman », n° 377 La Diane rousse roman, 1978 ; « Points Roman », n° 331 Le Dernier Viking roman, 1980 ; « Points Roman », n° 58 Les Forteresses noires roman, 1982 ; « Points Roman », n° 122 La Caverne céleste roman, 1984 ; « Points Roman », n° 246 Le Paradis des orages roman, 1986 ; « Points Roman », n° 263 L’Atelier du peintre roman, 1988 ; « Points Roman », n° 360 L’Orgie, la neige roman, 1990 ; « Points Roman », n° 461
CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS
La Toison roman, Gallimard, 1972 La Lisière roman, Gallimard, 1973 « Folio », n° 2124 L’Abîme roman, Gallimard, 1974 Bernard Louedin Bibliothèque des arts, 1980 L’Ombre de la bête Balland, 1981
ISBN : 978-2-02-106781-1.
© Éditions du Seuil, janvier 1992.
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo
La violence scella pour toujours l’union de Damien avec la plus belle ville du monde. Il se souvenait de son premier voyage. L’avion descendait sur la baie de Guanabara. Damien, qui se trouvait assis du mauvais côté, ne supportait pas l’idée de rater la vision dont il rêvait depuis si longtemps. Alors il détacha sa ceinture, se leva et gagna le hublot d’en face. Tout le monde regardait Damien et désapprouvait ce bond intempestif au moment de l’atterrissage. L’hôtesse de l’air l’aperçut, s’élança, lui intima l’ordre de rejoindre sa place et de s’asseoir. Mais Damien refusa. Une amie qui l’accompagnait tenta de le raisonner. Elle cachait son impétuosité sous un air de madone. Elle seule savait apaiser le voyageur dément. Mais Damien ne voulait rien entendre, en proie à l’un de ces aveuglements qui lui faisaient oublier toute mesure. La colère l’envahissait, son pouls battait fort. La cité s’approchait. Il ne céderait pas. L’hôtesse insista. Damien la repoussa d’un geste et *t tomber une liasse de prospectus qu’elle tenait à la main. L’hôtesse courroucée *t volte-face, remonta l’allée centrale de l’avion pour prévenir le commandant de bord. Bientôt un appel retentit dans l’appareil annonçant qu’un passager resté debout empêchait l’atterrissage. L’hôtesse revint. Damien se rebella avec un spasme de rage. Son amie s’évertuait à expliquer que cette vision de la ville était très importante pour Damien qui était imaginatif et se délectait de voir. L’hôtesse n’adhérait pas à ces motivations fantasques. En*n, un passager qui se trouvait du bon côté se leva et échangea sa place avec Damien. Mais le malheureux, agité, le cœur martelant sa poitrine, déjà accablé par la honte, était privé de ce minimum de paix intérieure nécessaire à la contemplation. Il vit la ville sans la voir. Il vit la plus belle baie du monde hérissée de montagnes, la ronde des golfes et des criques. Mais, encore bouleversé, il ne réussissait pas à s’abreuver de ce bonheur. C’était trop tard. L’avion, à basse altitude, dérobait maintenant le panorama. Damien avait manqué son rendez-vous avec la ville. Mais, dès lors, il se sentait uni à elle d’un lien orageux et passionné comme avec une amante. Il haïssait la ville qui lui avait fait perdre son sang-froid et, une fois de plus, le faisait passer pour un forcené. Pourtant il l’aimait, car elle l’avait blessé. Au bord des larmes il avait entrevu sa beauté fulgurante. Il l’avait perdue au moment de la découvrir. La nostalgie remplissait Damien quand il sortit sur la passerelle de l’avion, ébloui par le soleil. Son cœur était noir. Mais Rio l’enserra dans ses flammes. Il était revenu souvent, à Rio, depuis cette expérience douloureuse. Il entamait à présent son septième voyage, et c’était avec une plénitude entièrement savourée qu’il contemplait le tohu-bohu des collines et des criques, ce formidable tam-tam des montagnes. Houle de matière cabossée de plissements, de pinacles, coupée de failles et de canyons. C’était l’énergie de la ville qui toujours le fascinait, cette force insu6ée dans la pâte des granits gonés. Les crêtes durcissaient, les ergots… Et la mer diamantine inscrivait sa bijouterie géante dans toutes les entailles de la baie. Elle embusquait ses mille pierres, ses facettes le long des engrenures sensuelles, des bosselures et des redents. Dans ce fourmillement reptilien, l’argile et le roc, l’eau, les mornes et les socles combinaient sans cesse mollesse et dureté, lourdeur et légèreté, paresse et cruauté. Sous le feu de l’épicentre, Damien sentait la matière bondir, se fendre, se creuser, se braquer, se sculpter, s’alanguir en golfes voluptueux. Son cœur
chavirait à la vue de la ville androgyne et solaire, éclaboussée de mer et de lumière, pulvérisée de mamelons, de nombrils, ventrue, phallique, écartelée, criblée de grosses écailles de favelas rousses. Les buildings, les tours de verre, les cathédrales et les hôtels de Niemeyer se ruaient dans le chamboulement des terres, semblaient otter sur leur ux médiumnique. Et, tout à coup, derrière le Christ du Corcovado, ce « Redentor » au sommet de son pic, la ville sombrait, happée dans un pli, dans une dépression aux lèvres béantes que la forêt de Tijuca bordait de sa fourrure noire. Alors le Christ tentait d’élever vers le ciel le poids terrible de la ville engluée, le dédale de ses plages nues, de ses mornes, de ses banlieues damnées. L’on suivait le combat entre l’énorme sauveur de béton aux bras déployés et les enroulements monstrueux de la ville vautrée dans la mer. Il semblait impossible au levier du Christ de gagner la partie, de soulever le monde. Lui-même, démesuré, trop massif, était pris dans la sarabande des chevauchements, sorte d’antenne monolithique, de corne mystique jaillie de la montagne et taillée en croix surhumaine pour spiritualiser la terre, mais sans cesse aimantée, rabattue vers l’immense chaos d’amour et de misère qui grouillait à ses pieds. Damien vénérait la ville. Il rejoignit sa chambre d’hôtel à Leblon. Le soleil était tombé derrière les Dois Irmãos, la montagne des deux frères. Leurs cous noirs et jumeaux se nimbaient d’un ultime amboiement. Un rayonnement persistait sur l’océan turquoise, ondulant, étrangement soyeux, comme éclairé de l’intérieur par un laser. Et sur l’échine des vagues déferlantes, les adolescents noirs des favelas faisaient du surf. Damien les voyait danser sur les crêtes dressées comme des cobras de mer qui roulaient dans la mâchoire de la nuit. Il faisait encore sombre quand Damien se réveilla. Le ot n’était qu’un froissement de ténèbres dans le golfe de Guanabara. Mais, sur la droite, Damien voyait les cubes verticaux des hôtels internationaux et, entre leurs architectures de clartés immobiles, il apercevait cette pulvérulence de lumière confuse étagée dans l’ombre et le doute. Il reconnaissait cette turbulence inquiète qui s’élevait en forme de cône, c’était la favela du Vidigal, escaladant le morne des Dois Irmãos puis se dérobant derrière la montagne pour rejoindre le grand cirque de la Rocinha, la plus grande favela de Rio qui comptait deux cent mille habitants. Cette électricité anarchique et poudreuse l’attirait comme la semence de la vie. Son incohérence trouait, défaisait la géométrie du littoral. Le regard se perdait dans une bruine scintillante, un clignotement de pupilles magiques. Là-haut se nichait le « terreiro » du médium Rosarinho, l’enceinte sacrée des rites de l’umbanda. À côté, c’était le siège du Centre socio-éducatif de Sylvie, plus bas la chapelle du pape, celle où Jean-Paul II était venu dire la messe en 1980. Damien était déjà familier de ces lieux, de ces gens qu’il retrouvait et dont il aimait les impulsions, les lubies, les mensonges et les tra*cs. Mais lui – dans son hôtel, accoudé entre l’océan et la multitude, voyeur impénitent, vagabond dilettante – n’adhérait à aucune cause, était lâche, en proie au vague ravissement d’être là, insomniaque et luxueux, sondant son inutilité, cherchant dans la profondeur de la ville non pas un sens, mais une violence, l’irruption d’une crise qui lui rendraient une vraie peur et la croyance. Rio et l’immense pays tout autour le poignaient, relançaient en lui une angoisse mêlée de désir. Cette terre intumescente et lézardée, sylvestre et volcanique, toute bombée de fécondité, courroucée de rage, de détresse, avec ses millions d’hommes bloqués devant la mer, excitait sa ferveur. Il avait envie de l’explorer, de la posséder comme un corps
tout en souhaitant presque mourir à cause d’elle. Ce masochisme, il ne songeait même pas à l’éluder. À Rio on avait envie de meurtrir, de mourir, de fondre sur les plus belles proies et d’être massacré par elles. Damien aimait la frénésie, il croyait ainsi comprendre la ville. Il savait que la vraie vie vous étreint quand les garde-fous cèdent et que s’ouvre le précipice. Damien n’avait jamais aimé que le paroxysme pour lui-même, en dehors de toute foi, de toute croisade précise. C’est pourquoi il rejoignait la terre des séismes, avec ses grands mornes lévitant comme des frondes, des rochers de Saturne. À treize heures, il se rendit à un déjeuner au consulat. Il sortit de l’hôtel, vit l’océan vert, sa sou6erie de grandes vagues lumineuses, contre ses yeux, là, sous la bouche. Toujours l’éblouissait cette voilure démontée du ot, sa véhémence et sa pureté. Et la foule des corps nus et bruns sur la plage, dressés, rarement couchés, ce pullulement d’hommes et de femmes qui marchaient, s’enroulaient, s’imbriquaient, droits, dorés, livrés au soleil pour rien, pour le plaisir, pour l’exhibition… Ils étaient venus là, innombrables, piétinant, poussés par l’urgence d’être tout près de la mer, de son goure et de son gémissement. Océan de l’épopée et du regard illimité, surface spéculaire où la foule semblait attendre toujours quelque événement, quelque révélation aussi soudaine que suprême. Car ces gens ressemblaient à Damien, à s’y méprendre, attroupés au bord des eaux monstrueuses et limpides, abandonnés à une vacuité dont seule la convoitise des corps les distrayait. Ils ressassaient, en secret, un autre désir informe et sans bornes. Le bruit des vagues qui se brisaient à leurs pieds scandait ce chant intérieur. La houle haussée, tous ses miroirs resplendissants, leur danse, puis ce fracas, cette agonie, ce martèlement toujours recommencé, c’était cela qu’ils entendaient, qu’ils attendaient et qui leur racontait leur nostalgie. La mer et le soleil déployaient un grand cliché originel mais qui réverbérait une rumeur de fond, une musique pathétique où l’on percevait la clameur des hommes en marche, des guerres, des exodes et des apocalypses. Dans l’oreille océanique, c’était toute l’aventure humaine qui vibrait, venait se répercuter le long du littoral et toucher l’inconscient de la foule offerte. Rio regardait la mer. Surtout les grandes favelas du rivage, agglutinées sur les rostres, qui écoutaient le battement profond ou voyaient venir les navires et les mirages. Damien serra la main du consul, grand homme rapide, aux cheveux clairs, anqué d’une femme trop blonde, embijoutée, que la canicule étrissait. La fatigue de l’épouse, son délabrement sophistiqué, tranchaient sur l’air content du mari. Il s’adonnait à ses moments perdus à la peinture abstraite, dont les fresques couvraient les murs. Le conseiller Germain Serre, qui lui vouait une haine amboyante, racontait qu’il baisait à tire-larigot, et cela sans scrupules, les plus belles *lles de la ville. Le conseiller était plus compliqué. Il avait l’âme acerbe et mélancolique. Il ne baisait pas au petit bonheur. Il était sélectif, déchiré et littéraire. Il détestait le consul, mais avec une pointe d’amertume particulière, car son ennemi était au diapason du Brésil. Germain Serre, lui, se morfondait à Rio, dont il réprouvait l’outrance et la brutalité. C’était un homme aux lèvres pincées, aux prunelles trop claires que le venin seul pouvait acérer mais auxquelles la lassitude et tant de chimères terrassées donnaient parfois des nuances émouvantes. C’était un vaincu qui n’avait pas encore tout à fait
accepté de l’être. Il se débattait. Le consul, épicurien et positif, toisait l’épave du diplomate. Très vite Damien avait calibré les grimaces, les mesquineries, les manœuvres de ce petit monde où régnaient l’espionnite, les brigues, l’angoisse du déclassement, où fermentaient pas mal de complots dérisoires, de destins au rancart, d’ambitions déchues. Seuls les escrocs, les fantaisistes, les désinvoltes, les pervers cueillaient leur plaisir, au jour le jour, et s’en tiraient à Rio. Les autres, les idéalistes, les exigeants, les intellectuels et les sentimentaux, étaient déboutés. Sylvie, qui dirigeait le Centre socio-éducatif et animait avec le padre Oliveiro la communauté de base des Dois Irmãos, était une personne hétéroclite et scintillante dont le bronzage cachait mal le teint délavé. Elle trottait d’un milieu à l’autre, en short, ou dans ses jeans, visitant les taudis et les salons avec un égal empressement. Elle avait le corps menu, un joli visage aux yeux incolores. Elle fréquentait les caïds, le consulat, les pauvres, les classes moyennes, les somptueux, nourrissait toujours quelque projet : ouverture d’un nouveau centre sanitaire, d’une bibliothèque, d’un atelier de danse, d’une coopérative de distribution d’aliments de première nécessité, d’un organisme de récupération des surplus de Carrefour, des restes du Sheraton ou du Méridien. Damien aimait cette militante boy-scout et bohème, intermittente et super*cielle, pleine d’élan et de relâchement, embringuée dans toutes les causes, toutes les idylles, toutes les machinations, tous les délires de la ville. Quelque chose en elle lui échappait. Derrière tous ses masques et ses émerveillements, Damien devinait un vide et une avidité. Ce tissu de contradictions l’aimantait. Elle vivait d’expédients, mendiait des aides pour le Centre. Elle était vraie, elle était fausse. Il ne savait pas au juste. Sa vie amoureuse surtout était mystérieuse. Sylvie était uide, creuse et tonique. Elle conjuguait la cocaïne et l’enthousiasme révolutionnaire. Elle connaissait des communistes prochinois. Elle parlait en secret de Cuba. Elle pensait qu’un jour ou l’autre le Brésil exploserait. Et Damien voyait l’énorme continent, de l’Amazonie à l’Argentine, de l’Atlantique au Paci*que, se *ssurer, se convulser, puis sauter en mille morceaux géants, enammés de rage, avec les euves sortis de leur cours, les plateaux éclatés, les sertãos dévastés, les populations furieuses… La catastrophe démentirait les habituels pronostics des journalistes et des historiens qui ne redoutaient aucun raz de marée, puisque le pays avait toujours été un modèle de débrouille, de compromis, de paternalisme ondoyant, éloigné de tout fanatisme, de toute idéologie massive. Continent sinueux, adaptable et plastique, prompt aux métamorphoses, inapte au branle-bas de combat des grands soirs. Damien a bien vu la jeune femme qui accompagne Sylvie. Le décalage horaire, les somnifères et la caïpirinha au citron vert, loin de brouiller sa pensée, l’aiguisent. Il se sent à la fois lucide et saoul quand Sylvie lui présente Marine, l’épouse de Roland, un diplomate. Damien regarde l’épouse. Elle a de beaux yeux verts pailletés d’or, un visage enfantin et résolu, une petite mâchoire carrée, des pommettes saillantes. Mais surtout ses épaules, sa gorge, le bord de ses seins jaillissent du décolleté avec un arrondi, une harmonie musclée qui le subjuguent. Marine le regarde attentivement. C’est d’abord une jeune femme pleine de vigilance et de curiosité. Damien est étonné d’un intérêt si présent, si palpable au milieu du papillonnement des invités. Elle lui pose des questions sur son séjour, sur ses écrits. Il se dérobe. Elle le *xe de ses yeux criblés de petites étincelles d’enfance, de convoitise. Il voit l’amorce des cuisses bombées sous la robe courte, les mollets durs. Sportive, cheveux courts et bruns,
cambrée, fardée, mais tout cela spontané… Il la trouve naturelle. Il contemple de nouveau l’exquise rondeur des épaules, cette nudité svelte, fruitée qui dévale du cou, se déploie le long des clavicules, descend jusqu’aux mamelons. Elle est gourmande de se montrer. Elle étrenne sa beauté. Elle se sait douce et ferme, lumineuse, à croquer. Mais dans son regard sur lui, Damien perçoit une question, une perplexité qui vont au-delà des rites de la conversation. Elle est posée bien devant lui et le scrute… Alors, c’est un réexe, il a envie de l’inquiéter, de la provoquer juste au moment où survient Roland, le mari. L’homme a passé la quarantaine, cheveux gris, beau visage régulier, élégant diplomate. Elle a bien vingt ans de moins que lui. Il se serre contre elle et la couve des yeux. Sylvie révèle à Damien que Marine et Roland ne sont mariés que depuis six mois. Damien a en*n trouvé l’aliment qu’il cherchait. Il se moque d’abord gentiment des mariés, glisse des soupçons sur l’avenir… « Que sera-ce dans dix ans ?… » Mais tout cela badin encore. Il rit. Le jeu est si facile qu’il s’étonne que Marine en soit manifestement piquée. Elle pourrait d’un seul baiser sur les lèvres de Roland chasser ces vaticinations déplacées, vulgaires. Damien serait réduit au silence, il ne pourrait continuer de persier sans paraître jaloux et radoteur. Mais Marine reste clouée devant lui, immobile, attentive. Elle le regarde bien dans les yeux, c’est une femme qui sait vous regarder, sans distraction. Damien prend goût à cette attention. Il baigne dans ce regard, les eets du Noctran et de l’alcool de canne, le décalage horaire, l’océan vert… C’est un couple magni*que. Lui, beau et froid, mais si amoureux qu’il en paraît fragile, superstitieux, penché vers le cou de Marine. Celle-ci, blessée par les sous-entendus de Damien en train de confesser qu’il s’était marié, lui aussi, et qu’on ne pouvait pas être plus fou d’amour… hélas, la vie était cruelle, prompte à la trahison. Là encore, la repartie serait aisée. Il surait d’évacuer d’une boutade ce rabâchage d’homme ivre. Mais le mari se tait, crispé. Marine est de plus en plus touchée, harcelée par le monologue de Damien qui en rajoute, jette pêle-mêle ses plus belles tirades, accumule les nuages, les orages sur l’amour, en dénonce les égoïsmes maquillés, les illusions, les menteries, puis se ravise, insinue le contraire pour ne pas paraître trop lourd, trop insistant, tient tous les discours à la fois, virevolte, se grise de sa harangue, occupe le terrain, dresse des murailles de mots pour dérouter Marine qui, au fond, lui fait peur, pourrait le renvoyer vite fait à sa solitude. Il complique donc ses phrases d’arabesques et de dé*s, en ménageant des pauses où il avoue qu’il n’est pas dupe, qu’il ne faut surtout pas se laisser prendre à son jeu, qu’il croit à l’amour en vérité, qu’il ne croit qu’à cela, que c’est l’unique sens de sa vie. Puis ses mimiques contredisent ses protestations ardentes. Marine devrait en avoir assez et tourner les talons. Déjà Damien a honte de son boniment, de ses vociférations. Mais Marine ne supporte pas ce mélange de jubilation, de sarcasmes, d’ironie exaltée, d’encouragement à poursuivre, à aimer, cette façon qu’il a de souiller en célébrant, de ternir avec des bouffées de lyrisme. … Damien saisit le malaise de Marine, s’étonne de la dominer à si peu de frais. Alors, soudain, dans un élan de sincérité, il jure à Marine qu’il a triché, déraillé, monté une comédie stupide, qu’elle est belle, que son mari est beau, qu’il a rarement vu couple mieux assorti, qu’ils ont raison, qu’il les croit, qu’il n’y avait pas d’autre solution pour eux, qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Il se tait. Il leur sourit. Il est gentil. Et Marine ne détache pas de lui ses prunelles mouchetées de petites perles chaudes. Sérieuse, elle le relance, reconsidère un à un ses arguments. Mais il l’adjure d’abandonner ce débat, il plaisantait, c’était de la provocation pure. De la merde ! De
la merde ! Il a eu tort. Elle est belle, elle est lucide. Mais elle insiste, soucieuse, se justi*e. Alors ils vont s’installer à une table avec Sylvie et Roland. Ils commencent à dîner. Damien et Marine, qui ont vidé leur assiette en même temps, rejoignent de concert un buet. Elle le regarde, le sonde et lui déclare tout de go, avec intensité, une terrible gravité, qu’elle s’est mariée avec Roland, devant Dieu, pour la vie. Dans un salon de Rio, une telle déclaration paraît surnaturelle. Damien en est sonné. Il confesse à Marine que lui-même s’est marié devant Dieu, sans croire en Dieu d’ailleurs, et que c’est beau, qu’il la comprend. Elle ne le croit pas complètement. Elle est prise entre ses volte-face incessantes. Mais lui, maintenant, ne la quitte pas des yeux. Attentif, sérieux, admirant ses épaules lisses et galbées, sa bouche charnue, son corps mince et moulé et toute sa peau qui brille. Elle lui semble toute simple, toute vraie, avec son front barré par la question de l’amour, ce désarroi, ce désir de savoir ce qu’il pense, ce qu’il veut, ce que la vie nous veut. Damien sent combien l’attache cette jeune femme obstinée. Ils continuent tous deux à parler de Dieu, de l’amour, pendant que les autres, Sylvie, Roland, restent assis autour de la table où leurs deux chaises vides attendent. Plus tard, Damien croise le conseiller Germain Serre, qui lui sou6e, cynique : « Roland, il ne va pas la garder toute sa vie, la belle Marine. » Pitoyable, il rajoute avec nostalgie : « Ma femme, quand je l’ai rencontrée jadis, était belle comme Marine. » Germain Serre parlait souvent de sa femme qui était restée à Paris. Seule Julie, sa *lle de seize ans, l’avait accompagné à Rio, elle poursuivait ses études au lycée français. Angélique, blonde, yeux bleus, elle couchait avec Vincent, un garçon anguleux, mythomane et racé qui fréquentait les prostituées sans toujours prendre des précautions… Germain Serre maudissait Rio, le bric-à-brac des mœurs, le puzzle des perversités, cette cité lascive qui, non contente de le gangrener, de l’engloutir vivant, menaçait sa fille. Au moment du café déboucha Hippolyte de Saint-Hymer, un grand bonhomme ébourié qui avait trempé jadis dans pas mal de tra*cs d’animaux amazoniens, s’était retiré à cinquante-huit ans sur une petite propriété rurale, un sitio, dans l’État de Bahia, où il se livrait à des expériences zoologiques saugrenues. Il invita Sylvie et Damien à passer quelques jours chez lui, la semaine suivante, à la campagne ! Il lorgnait Marine, raait des amuse-gueule, hors-d’œuvre et desserts confondus, et déclara qu’il était sur une grande idée nouvelle, un élevage original et lucratif… Il n’en avoua pas plus, déposa un baiser sur la joue de Sylvie et déguerpit peu après, car il devait guider le lendemain des industriels italiens de São Paulo au cours d’une partie de chasse dans l’Araguaia : – Il y aura des queixadas énormes ! L’Araguaia pullule de queixadas. Vous connaissez ? Non, vous ne connaissez pas. Vous êtes nuls ! Les queixadas sont des porcs sauvages, très agressifs. Moi, sans animaux, je meurs. Ma vie : les bêtes ! Les yeux alourdis de peine, il regarda les convives : – Mes pauvres, vous devenez des veaux… Il salua la compagnie et se trissa, laissant tout le monde sous le choc. A la sortie du consulat, Damien appela un taxi. Le chaueur lui sourit. Il parlait français. Ils *laient le long de la baie que découvrit, en 1555, le navigateur Nicolas Durand de Villegaignon, parti d’Honeur. Cette idée touchait Damien qui avait passé
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