Coma

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Il était cinéaste et venait à Hambourg pour inventer une histoire. Dans le train qui filait à travers la campagne enneigée, elle lui avait parlé de la chaude et silencieuse maison où elle vivait avec sa malheureuse sœur au visage défiguré. Il l'avait désirée, aimée sans doute, dès le premier regard.


Il était entre ses mains désormais, immobilisé, les jambes fracturées après le stupide accident de train. Entre sa passion pour la sœur mutilée, attentif à l'étrange secret qu'elles semblent partager, quelle aventure plus romantique et plus vénéneuse aurait-il pu rêver ?


Prisonnier de ces deux filles, il croit régner sur elles. Peu à peu, le jardin des délices se transforme en un enfer de frustrations et de cruautés. Et le récit glisse vers la tragédie, conduit par un Frédéric Dard souverain dans son art imprévisible d'émouvoir et de torturer son lecteur.





Publié le : jeudi 21 novembre 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782265095762
Nombre de pages : 124
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couverture

FRÉDÉRIC DARD

 

COMA

 

couverture

 

 

 

 

 

À Marie TABARDEL,
En témoignage d’amitié fidèle.

F. D.

CHAPITRE PREMIER

Il faisait très chaud dans le compartiment, à cause d’une vieille femme infirme qui s’obstinait à garder baissée à fond la manette de climatisation. Mais c’est surtout parce que la jeune fille est sortie dans le couloir que j’ai eu envie de me dégourdir les jambes, moi aussi.

Elle était montée dans le train à Hanovre et ça faisait une bonne heure, ma foi, que je la contemplais, avec juste assez de discrétion pour qu’elle ne me flanque pas sa main sur la figure.

J’avais vu bien des jolies filles auparavant ; et sous leur meilleur jour, si je puis dire, puisque je suis dans le cinéma. Des filles corrigées par des artistes et présentées dans des écrins luxueux. Des filles conçues et réalisées pour l’exportation sur pellicule. Mais dans cette parade de pin-up, pas une n’eût été digne d’être comparée à « ma » voyageuse.

La beauté de cette dernière était si absolue, si évidente, qu’elle devait être accablante. Tout le monde, partout, devait la contempler comme je le faisais, avec une avidité empreinte de dévotion. Quel regard ayant à sa portée semblable visage eût pu s’en détourner, ne fût-ce qu’un instant.

Je ne sais comment on peut la décrire. Et c’est dans un cas semblable que je me rends compte qu’en fait la photographie est un art. Elle est l’art de la vérité. L’art de reproduire l’art sans le déformer. Où sont les mots capables d’exprimer cette bouleversante figure ? À quelles pages des dictionnaires ?

Elle était d’une blondeur de vieil or ; un blond riche, un blond chaud et combien vivant ! Elle possédait un visage paisible. Oui, avant de remarquer sa forme on était sensible à la paix souveraine qui s’en dégageait. Une paix royale ; la paix du beau, du noble ; la paix de l’infini.

Elle avait des yeux bleus, mais très sombres. Sa bouche était large ; dans un autre figure elle eût semblé trop grande, peut-être aussi trop charnue. Mais elle « lui allait » merveilleusement et j’étais hypnotisé par ses lèvres pulpeuses.

Quand elle a gagné le couloir, il m’a semblé que la lumière du compartiment venait de s’éteindre brusquement. J’ai été écœuré par les visages de méduse de mes autres compagnons de voyage.

Ils ressemblaient à des masques accrochés sur les dossiers des banquettes. Je me suis efforcé de laisser s’écouler un moment pour ne pas avoir l’air de suivre la jeune fille. Aux journaux que je lisais, ils avaient compris, tous, que j’étais français, et j’avais à cœur de ne pas trop étayer notre réputation de coureurs de cotillons. En Allemagne surtout.

Pour un Anglais, il existe l’Angleterre, et puis le monde. Pour un Français, il y a tous les hommes, et puis les Allemands. Une interminable partie de tennis-Alsace en deux manches et une belle a créé pour nous autres le mythe allemand. Ce mot est devenu automatiquement le synonyme de guerre.

Elle essayait d’abaisser une vitre du couloir, mais n’y parvenait pas. C’était l’entrée en matière idéale.

— Vous permettez, mademoiselle ?

Elle m’a souri et s’est écartée. Intérieurement je remerciais le ciel de me fournir une occasion de faire valoir ma force protectrice. J’ai saisi les poignées de cuivre de la vitre ; seulement j’ai eu beau m’y suspendre, la fenêtre n’a pas bougé d’un millimètre. Elle était coincée, et un attelage de bœufs n’aurait pu en venir à bout. Il n’empêche que j’avais l’air plutôt idiot avec mon empressement et mes biceps stériles...

— Elle est bloquée, ai-je haleté.

Pour rattraper le coup, j’ai essayé d’ouvrir la vitre suivante. Je n’ai pas eu plus de succès. Ma voisine a éclaté de rire... J’ai cru qu’elle se moquait de moi et j’aurais donné n’importe quoi pour ne pas être sorti du compartiment.

En réalité, ce n’est pas moi qui l’amusais, mais un petit écriteau en matière plastique vissé entre les deux fenêtres.

C’est lui qu’elle me montrait, tout en pouffant, tandis que je continuais de peser de tout mon poids sur les manettes. J’ai considéré le rectangle noir sur lequel se détachaient en relief des caractères jaune-allemand.

— Je... je ne lis pas l’allemand...

— Cela veut dire, que, pendant la durée de l’hiver, le wagon est climatisé et qu’on condamne l’ouverture des fenêtres.

Elle s’exprimait dans un français correct, en hésitant parfois devant un mot. On sentait qu’elle s’entraînait mentalement à le prononcer. Son accent, naturellement, était un charme de plus.

— Je pouvais toujours m’escrimer !

— Merci quand même.

— Pourquoi vouliez-vous baisser la vitre ?

D’un hochement de tête je désignais le paysage qui galopait le long du train. Il était éloquent et terminait ma phrase.

Une neige épaisse ensevelissait l’univers. Tout était figé dans le gel : les poteaux électriques avec leurs fils ouatés qui semblaient peser très lourd ; les haies rectilignes, les champs morts et, au loin, en bordure de la nuit, les maisons massives aux façades de brique.

— Il faisait tellement chaud dans notre compartiment que j’ai eu envie de respirer un grand coup de froid.

— Je comprends... Dites-moi, vous parlez rudement bien le français ?

— Heureusement, je suis interprète à l’Office de tourisme de Baden-Baden...

Elle était vêtue de façon un peu sévère. C’était dans ce tailleur gris sombre et avec ce chemisier blanc, boutonné haut, qu’elle devait renseigner les bons Français en visite outre-Rhin. Peut-être coiffait-elle un bonnet de police à liséré vert, ou bien s’épinglait-elle sur la poitrine un macaron indiquant sa qualité d’interprète ? Chose étrange, son accoutrement rigide et vaguement désuet rehaussait sa beauté.

— C’est un travail intéressant, non ?

— Je ne me plains pas.

— Vous avez appris le français en France ?

— Non, à l’école d’abord, puis en Suisse...

C’est pour cela qu’elle avait ce petit accent supplémentaire...

Elle s’abîmait dans la contemplation de ce paysage pour carte de Noël et j’ai eu l’impression qu’elle ne tenait pas à parler. Pourtant c’est elle qui a enchaîné :

— Vous allez à Hambourg ?

— Oui.

— Vous êtes dans les affaires ?

J’ai jeté un coup d’œil à la vitre obscurcie par la nuit qui, en l’examinant attentivement, me renvoyait mon visage. Un visage de trente-deux ans, un peu indécis, qui m’avait toujours paru être le type même du visage d’artiste.

— Non, je suis scénariste de films.

— Et vous allez faire un film sur Hambourg ?

— Je pense. Un producteur français a une possibilité de coproduction avec l’Allemagne... Il cherche une histoire intéressante pour les deux publics...

— Fantastique !

Elle était intéressée. Toutes les femmes de tous les pays s’animent dès qu’il est question de cinéma.

— Alors vous allez à Hambourg pour inventer une histoire ?

— Pour essayer... On m’a dit que c’était une ville extraordinaire et que sur place je trouverais des tas d’idées... Qu’en pensez-vous ?

Elle est devenue grave et a hoché la tête.

— J’habite la banlieue d’Hambourg... Eppendorf, sur les bords de l’Alster... J’aime ma ville, j’y suis née... Je ne suis donc pas qualifiée pour vous dire si elle est pittoresque ou non, vous comprenez ?

— Je croyais que vous habitiez Baden-Baden ?

— J’y travaille seulement.

— Vous êtes en vacances ?

— Oui. Je les prends l’hiver ; pour le tourisme, c’est la morte-saison.

Jusqu’ici je ne m’étais pas demandé si elle était mariée ; j’avais impulsivement décidé que non. D’ailleurs elle faisait très jeune fille.

Il m’est venu un doute et j’ai louché sur sa main gauche pour essayer de voir si l’anneau qui y brillait était une alliance ou une bague. Elle a tout de suite compris. Sa main est venue planer sous mes yeux.

— Je ne suis pas mariée, si c’est ce que vous cherchez à voir...

— Comment avez-vous su que ?...

— J’ai l’habitude... Les Français vous regardent successivement les jambes, les yeux et l’annulaire gauche. Quand vous n’avez pas d’alliance ils vous disent que vous êtes charmante, et quand vous en portez une, ils vous disent que vous êtes belle.

— Vous avez fait des études de mœurs, à ce que je vois ? ai-je plaisanté.

— Dans mon métier, on a l’occasion et le temps d’en faire...

— Je peux vous dire quelque chose ?

— Oui.

— Vous êtes belle...

Elle s’est mise à rire. C’était un rire spontané, quasi vorace. Elle riait comme on mord dans une pomme.

— J’espère que vous inventerez une très belle histoire. Le héros sera français, l’héroïne allemande. Ils s’aimeront passionnément, les demoiselles de Paris et les fräulein de Berlin pleureront beaucoup...

— Parce que, d’après vous, ce sera une histoire triste ?

— Si c’est une vraie histoire d’amour, nécessairement.

— Vous n’allez pas me faire croire qu’avec un visage pareil vous avez eu des chagrins sentimentaux ?

— J’en ai causé, c’est pire...

— Vous avez du remords ?

— Non, ce serait trop simple... Je peux même vous dire, à vous qui devez comprendre ce genre de choses, que ça m’a causé pas mal de plaisir. Faire souffrir quelqu’un simplement en lui disant : « Je ne vous aime pas », c’est un pouvoir auquel on n’arrive jamais à s’habituer tout à fait... Et comme pour tous les pouvoirs, on a tendance à en abuser...

— Dites, vous êtes inquiétante !

Elle m’inquiétait d’ailleurs beaucoup. Ce qui me déroutait chez cette magnifique créature, c’était, je crois, sa tranquillité absolue. Cela confinait à l’indifférence. Je sentais qu’à ses yeux je n’étais pas un homme bredouillant d’admiration, mais un voyageur avec qui il était intéressant de tromper la monotonie du voyage. Nous allions bientôt arriver, nous quitter, et je savais qu’elle m’oublierait immédiatement. Elle n’aurait pas de mal à cela, m’ayant à peine regardé.

Je ne veux pas dire que je lui déplaisais ; c’était pire, « elle ne me voyait pas », je n’étais pour elle qu’une présence très provisoire, née du hasard et bientôt tuée par lui. En général, les femmes qui vous intéressent vous jugent. Celle-ci ne se donnait même pas cette peine...

— Dites, mademoiselle...

Son regard, ses yeux bleu-de-Delf... J’avais envie d’y plonger et de m’y engloutir.

— Puisque vous êtes interprète, accepteriez-vous de me servir de guide ? Vous l’avez vu, je ne comprends pas l’allemand. Naturellement, je vous rétribuerais.

C’était peut-être inconvenant, en tout cas je ne voyais rien de plus astucieux pour tenter de prolonger l’aventure.

— Vous oubliez une chose, a-t-elle soupiré... Je suis une interprète en vacances.

— Vous ne disposerez pas de quelques après-midi, ou de quelques soirées pour...

— Certainement pas. Lorsque je rentre à Hambourg, je me consacre à ma famille.

— Elle est nombreuse, cette famille ?

— Justement non. Je n’ai qu’une sœur aînée et un vieil oncle très diminué Tous deux m’attendent comme le bon Dieu !

— Elle n’est pas mariée, votre sœur ?

— Non.

— Si elle est aussi jolie que vous, c’est impensable...

— Hélas...

La voyageuse a ouvert son sac à main. C’était un grand sac de cuir, avec une bretelle comme en ont les hôtesses de l’air.

— Jugez vous-même.

C’était vraiment affreux. La femme de la photographie devait, initialement, être aussi belle que ma compagne de train, mais elle avait eu un accident terrible sans doute car une faille atroce lui barrait le visage en biais. Elle avait la moitié supérieure du nez écrasée, une arcade sourcilière broyée, et une pommette enfoncée. On eût dit une photographie déchirée en deux dont on n’aurait pas raccordé exactement les morceaux.

— Quel malheur ! ai-je balbutié... Un accident ?

— Non, la guerre... Elle travaillait dans un bureau du port et au cours d’un bombardement elle a eu la tête à demi écrasée par une poutrelle de fer...

Je lui ai rendu l’image. Ce rectangle de papier glacé me causait un insurmontable malaise.

La jeune fille a glissé la photo dans son sac.

— Depuis, elle ne sort pratiquement plus de la maison... Elle s’occupe du ménage de notre vieil oncle. Lui, c’est sa femme et une jambe qu’il a laissées à la guerre. Maintenant il est veilleur de huit dans un entrepôt de vins aménagé dans une église bombardée. Tout n’est pas reconstruit à Hambourg. Tout ne peut pas l’être. Vous comprenez ?

Je comprenais. Je comprenais très bien et j’éprouvais comme du chagrin. Parfois on est sensible à un cas pitoyable plus qu’aux autres misères de la vie. Ce qui me touchait, dans cette navrante histoire, c’était la pensée qu’un visage pareil à celui de la jeune voyageuse avait été détruit...

Le paysage s’est brusquement modifié. Il y a eu des maisons plus hautes, et plus proches de la voie ; des gazomètres ventrus au dôme enneigé ; des cheminées d’usines, en groupes serrés, pareilles à une forêt lunaire.

— Nous allons arriver, a soupiré la jeune fille. Quel dommage que nous ne puissions pas ouvrir ces damnées vitres, j’aime l’horizon de ma ville... Si vous saviez, le port, vu d’ici...

J’ai eu alors une idée.

— Venez...

Je me suis rendu au bout du couloir et j’ai ouvert la portière du wagon. Une bise glacée m’a giflé à toute volée. Le souffle coupé, je me suis rejeté en arrière.

— Il fait un froid de canard !

— Les hivers d’ici ne sont pas tendres, a-t-elle murmuré.

Puis, la bouche crispée, elle a penché sa tête à l’extérieur. Je me tenais derrière elle et ses cheveux blonds éclairés par les lumières du train flottaient dans sa nuque comme des algues d’or.

C’était beau... Plus beau que ce paysage impitoyable qui se dressait dans la nuit nordique de Hambourg. À perte de vue j’apercevais les grues des chantiers navals illuminés comme des fêtes foraines, et des troupeaux de bateaux dont les flancs étaient constellés de ronds lumineux, réguliers comme sur des ailes de coccinelles. Et sur ce fond d’apocalypse, il y avait ce profil pur et blond.

Elle s’est retirée de l’encadrement.

— Regardez... Le port se détache sur le ciel noir, c’est très beau.

J’ai voulu prendre sa place, mais comme je me penchais, le train se lançait dans une courbe. Sa brusque inclinaison a rabattu la lourde portière dans mon dos. Le choc a été si violent que j’ai été projeté à l’extérieur. Dans un mouvement fou j’ai voulu empoigner la barre de cuivre, mais je l’ai ratée et ç’a été la chute vertigineuse vers ce sol blanc qui défilait à quatre-vingts à l’heure.

J’ai eu le goût âcre de la mort dans ma bouche. En moi s’est brutalement installée la hideuse certitude de ma fin. En une fraction de seconde j’ai eu le temps de comprendre que mon destin allait s’accomplir là, à l’improviste si je puis dire. Puis j’ai ressenti un immense soubresaut interne, un peu comme si une cartouche de dynamite explosait dans mon corps.

Pourtant je n’ai pas perdu conscience... Au ras de mon visage je voyais tourner de l’acier sur de l’acier... Je sentais l’odeur du train et j’étais noyé dans des bouffées de fumée charbonneuse. J’avais mal aux jambes et il me semblait que mon dos était disloqué... Le froid cruel s’approchait de moi et, telle une vague perfide, commençait à me lécher les doigts, puis le visage...

J’ai entendu le formidable grincement des roues qui miaulaient sur le rail en freinant. « Elle » avait dû actionner la sonnette d’alarme...

J’ai fermé les yeux. Mon être chancelait... Il était comme en équilibre au bord d’un gouffre effroyable...

Au loin, un clocher carillonnait tristement dans l’hiver, et je ne savais pas si sa cloche fêlée égrenait des heures, l’angélus ou un glas.

CHAPITRE II

Un intense silence s’est alors établi sur le monde. Et, presque aussitôt, j’ai perdu la notion de ma mort. Cela m’a fait comme lorsqu’on rêve qu’on meurt et qu’on se réveille. Je me suis réveillé. Et, chose paradoxale, pour mieux accueillir cet afflux de vie, j’ai fermé les yeux... Le silence s’est déchiré... Au loin j’entendais haleter la locomotive...

J’ai songé : « Tu ne t’es pas tué à cause de la neige... » Le fameux silence qui m’avait un instant pétrifié venait de ce que j’avais la tête enfouie dans la neige. Mais en remuant j’étais parvenu à récupérer mon ouïe.

Mes jambes me faisaient mal ; pourtant ce n’était pas intolérable. J’ai ouvert les yeux. Les lumières du convoi formaient une sarabande joyeuse dans la nuit. Des portières s’ouvraient et des gens s’interpellaient en allemand. Puis la neige a crissé sur la droite et j’ai aperçu ma compagne qui accourait en titubant. C’est à sa démarche que j’ai compris combien était épaisse la couche de neige. Elle enfonçait jusqu’aux mollets. Ses cheveux blonds continuaient de flotter autour de son visage et elle poussait devant elle une vapeur blanche qui se dissipait dans le froid.

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