Comment font les autres ?

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On lui disait toujours : « Ton visage expressif, c’est ça qui te rend jolie, tes yeux pleins d’étonnement, tes cheveux dans tous les sens, ta bouche qui parle tout le temps… »
Elle, honteuse, pensait secrètement : « Je ne pourrai donc jamais plonger dans la quiétude qu’on m’offre, dans la détente. Si je m’écoutais je creuserais un trou pour m’enfoncer en terre, mon corps me fait horreur : toute cette chair et ces formes, les veines les trous, les bosses. Dieu du ciel… N’être plus qu’une âme et puis c’est tout. Oui, une âme légère et volatile qui se promène seule en n’ayant besoin de rien, pas de cul pour s’asseoir. »
Et puis Ruben est arrivé. Les hésitations d’Estelle se sont muées en certitudes, ses fesses en deux petites collines, sa détresse en plénitude. Elle avait enfin trouvé sa place, sa raison d’être. Oui, Ruben était magistral. Mais lui de se demander, la trouille au ventre : vais-je, cette fois, tenir la distance ?
Bon Dieu, comment font les autres ?
Publié le : mardi 11 juin 2013
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EAN13 : 9782021124255
Nombre de pages : 144
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Du même auteur

L’eau froide efface les rêves

Régine Deforges, 1989

On lui disait toujours : ton visage expressif, c’est ça qui te rend jolie… Tes yeux pleins d’étonnement, tes cheveux dans tous les sens, ta bouche qui parle tout le temps…

On croit rêver. Elle doutait de ces mots-là, s’observait dans le miroir sans faire frémir un muscle, sans parler et sans rire, elle s’éloignait tout de suite, rencontrait son profil et détestait son nez.

Pierre la prenait dans ses bras, disait : « Tu es idiote, je t’adore comme tu es… » Elle le dévisageait, incrédule :

– C’est vrai ? Comment peux-tu… As-tu tout bien regardé ? Mes cheveux mes yeux mon cul mon nez. Non, ne me parle pas de mon nez. Mon cul mes fesses mes seins mon ventre… Pas mon nez… Ni mon ventre…

– Mais ton nez est superbe…

Il en embrassait le bout, ajoutait : « Tu sais, c’est si peu important… » et puis il la lâchait, la laissait mariner dans son jus. Et elle, honteuse, enfin muette, pensait secrètement : je ne pourrai donc jamais plonger dans la quiétude qu’on m’offre, dans la détente… Ça va durer toujours, ces hésitations-là, cette envie que j’ai qu’on m’aime alors que si je m’écoutais je creuserais un trou pour m’enfoncer en terre, mon corps me fait horreur… Et cette idée fixe et vaine, sans fondement, l’épuisait, la fâchait, pouvait la mettre hors d’elle.



On était le 30 juillet. Elle a ouvert un œil pour le refermer tout de suite. C’est mon anniversaire, oh non… Malgré la chaleur lourde qui régnait dans la pièce baignée par le soleil, elle a caché la tête sous le duvet, n’a plus voulu bouger, je voudrais mourir là… Mais non… Un sourire coquin a arrondi sa bouche, puis il a disparu. Elle a enfoncé un doigt dans chaque oreille pour ne plus entendre le bruit d’assiettes qu’on cogne, à l’autre bout de l’appartement, mais l’odeur du café parvenait jusqu’à elle, elle n’avait pas assez de mains, avait les doigts trop rapprochés les uns des autres pour pouvoir en même temps boucher chaque orifice, se permettre de ne plus exister, alors elle a rabattu le duvet loin d’elle, a attendu les bras croisés, enragée sans raison.

Elle n’a pas pu s’empêcher de sourire encore, parce que sa rage était injustifiée, ça n’allait pas durer, la journée semblait belle derrière les rideaux tirés qui ne filtraient rien, rendaient toute la lumière.



Les bruits d’assiettes s’étaient tus et des pas se rapprochaient, traversaient la salle à manger, le salon, arrivaient jusqu’à elle.

– Bon anniversaire, Estelle…

Pierre était beau et lisse de haut en bas, ses cheveux, ses yeux bleu clair, son corps sans poils, sans rides ni crevasses, son visage imberbe de long bébé soyeux, ses lèvres d’une douceur telle que le vent et le froid ne pouvaient que glisser sur elles sans jamais les gercer. Il portait un pantalon de toile beige trop large qui lui allait pourtant bien, et une chemise ouverte sur sa peau fine. A bout de bras il tenait un plateau en bois verni, il souriait et s’approchait d’Estelle, dévoilant ce qu’il venait lui offrir : le café dans sa tasse à elle, verte et épaisse, l’orange pressée, les deux tartines à la confiture, coupées en diagonale, posées sur une assiette à damier blanc et noir.

– Merci Pierre…

Elle a souri à son tour, de son sourire fripon à demi embarrassé, il a posé le plateau à côté d’elle, s’est assis en même temps, sur le bord du lit, pour la regarder manger.

– Et toi, Pierre, tu ne manges rien ?

– C’est déjà fait, je préfère te regarder…

Et voilà. Elle a ramené le duvet sur elle, a arrêté de sourire en contemplant les deux tartines, elle avait l’estomac noué, pas faim, pas faim du tout, et lui, détendu à mourir, heureux des vingt-quatre ans tout neufs, attendait qu’elle s’installe, le dos sur l’oreiller et le ventre plissé, en forme d’accordéon, et qu’elle mange, puisque c’était sa fête.

Rien à faire, ça ne passait pas. Il l’a regardée, moins détendu :

– Qu’est-ce qu’il y a, Estelle ?

– Rien…

– Si…

– Non…

Il a retiré le duvet d’une main, elle l’a agrippé aussitôt :

– Laisse ça.

– Tu vas faire tomber le café.

– Je n’ai pas faim, Pierre…

– Je ne te force pas…

Elle ne savait plus trop quoi dire. Mais lui n’était pas prêt à lâcher prise.

– Qu’est-ce que tu as dans la tête, Estelle ?

– Je suis triste…

Le plus terrible est qu’elle ne pouvait s’empêcher de sourire une fois encore, comme si c’était la seule arme qui pût la rendre aimable.

– A cause de ton anniversaire ?

– Oui… Non…

Puis elle a ajouté, gênée infiniment :

– Pierre, je sens mauvais.

– Il suffit de te laver…

– Non… J’ai l’impression que ça vient de l’intérieur, comme si j’étais en train de pourrir…

Il a levé les yeux au ciel.

– Tu dis vraiment n’importe quoi.

– Peut-être… Je ne sais pas quoi dire d’autre.



Quand il est ressorti de la chambre, elle a balancé l’oreiller loin d’elle, s’est recouchée un instant, dégoûtée par son odeur de nuit, des miettes abandonnées lui grattaient le dos et les fesses, elle a voulu les éparpiller de la main, ne les trouvait plus, son regard s’est embué, elle a eu peur soudain, une peur terrible qui lui donnait des crampes, crispait son corps entier, la vie passait trop vite, non ? Ce temps qui foutait le camp sans pouvoir le toucher… A vingt-cinq ans sa tartine serait semblable et coupée dans le même sens, à vingt-six et à trente, elle allait mourir, évidemment évidemment… Elle a posé ses deux mains moites sur son ventre, en position couchée sa forme devenait acceptable, elle a fermé les yeux, s’est mise à prier, furtive, à toute vitesse, tout à fait ridicule, honteuse et éperdue, comme quand elle se caressait, sans jamais y croire assez, sans savoir ce qu’elle faisait, sans arriver à rien parce que l’idée paraissait idiote, la position risible, sa foi en elle inexistante, certaine que si les gens l’avaient vue ils auraient ri bien sûr, tout chargés d’ironie. Jambes écartées, toute seule, quelle idée…

Ses deux mains se sont pressées l’une contre l’autre, vite, vite, avant d’en prendre conscience, de pouvoir se moquer, vite, ses lèvres bougeaient sans qu’aucun son en sorte. Faites s’il vous plaît qu’il arrive quelque chose, que la terre tourne moins rapidement, ralentissez-moi tout ça, faut que je trouve la place qui me convient avant qu’il soit trop tard, c’est mon anniversaire… Je voudrais qu’avant septembre… Je ne sais pas ce que je demande mais dépêchons dépêchons… Sinon…

Voilà. Elle ne pouvait en dire plus, ses mains se dénouaient et le rouge lui montait aux joues. Gênée et lamentable elle s’est enfuie du lit, est entrée dans la salle de bains.



Elle a traversé l’appartement pour rejoindre Pierre dans la cuisine. Il se tenait debout face à la fenêtre qui surplombait le jardin bien soigné, un étage en dessous. Il buvait du café en silence, les yeux rivés sur deux moineaux qui se disputaient une miette de pain.

Elle portait une robe claire et légère, ample de partout, un peu trop longue, qui avait l’air d’un sac. Presque chaque jour elle se souvenait d’une phrase que sa mère lui avait dite quand elle était enfant : « Tu es grande pour ton âge, tu seras une très belle jeune fille, fine et élancée, tu verras, ma chérie… »

Comme c’est curieux. A douze ans elle n’avait plus grandi, elle s’était élargie simplement, comme un ballon gonflable.



Elle a regardé les moineaux avec lui, ne trouvant rien à dire. D’un geste connu elle a caressé l’étoffe du pantalon trop large, elle aimait la vue qui s’offrait là, les deux pommiers rabougris au fond du jardin, en plein milieu de la ville, et la couleur de l’herbe, arrosée tous les jours par les voisins du dessous.

– Je voudrais prendre des cours de danse…

Qu’est-ce qui lui prenait tout à coup, pourquoi inventait-elle ça ? Elle qui prétendait toujours être incapable de faire trois pas sans trébucher…

Pierre l’a regardée un instant sans dire un mot, puis il a lâché, conciliant :

– Si tu penses que ça pourrait te plaire… Pourquoi pas…

Il a quitté la cuisine, a ramassé les cigarettes qui traînaient sur la table chinoise près du canapé, Estelle le regardait faire, l’idée qu’elle avait lancée sans conviction prenait forme peu à peu, Bernadette allait pouvoir la renseigner, l’envie de l’appeler se faisait soudain pressante.

– Au revoir Estelle, à tout à l’heure…

Pierre souriait de loin, innocent et parfait, avec ses jolies dents, légèrement écartées ; elle répondait comme lui, sachant ses dents moins belles.



C’est un 14 octobre qu’elle l’avait rencontré. C’est curieux comme certaines dates lui revenaient en tête de façon si précise, pourquoi pas le 15, peut-être se trompait-elle, ça n’intéressait personne, quelle importance, alors… Il était arrivé en retard dans la salle de cours que déjà elle aurait voulu fuir, elle venait d’avoir vingt ans, elle se lançait dans l’architecture et détestait ça ; il était entré avec un sourire sans embarras qui masquait son retard, il était grand et joyeux, sans soucis apparents, elle a tout de suite vu les dents légèrement écartées dans ce sourire qui allait de soi, elle a vu sa peau fine, et ce plaisir de vivre qu’il trimbalait, à chaque pas, de la porte à sa chaise, plaisir doux qu’elle aurait volé sans le moindre scrupule si elle l’avait pu. Elle a pensé benoîtement, en se penchant sur sa table à dessin : je voudrais bien cet homme-là, il ne faudrait pas que je meure avant de l’avoir obtenu… Comme si, en s’appropriant ainsi l’atmosphère de quiétude qu’elle devinait à deux pas d’elle, elle allait se trouver belle, ou comme si, plutôt, en s’associant à Pierre, elle aurait enfin la preuve qu’elle se trompait sur tout, elle aurait le sentiment d’être simple et juste, radieuse et sans tourments, puisqu’il la choisirait et devait désirer ça. C’était presque comique, elle osait à peine relever les yeux des lignes droites qu’elle traçait.



Il avait suffi de trois jours seulement pour se faire aimer de lui, sans même un claquement de doigt elle l’avait obtenu. C’était inattendu, violent comme une vague trop forte qu’elle n’avait pas vu venir et qui la faisait chanceler, ce Pierre trop grand pour elle qui tombait à pieds joints dans le piège qu’elle tendait, de quel piège parlait-elle, elle se mordait la lèvre et crevait soudain de peur, crevait d’envie de lui dire : je t’utilise, tu sais, je suis perfide et triste, va-t’en, s’il te plaît, mais non, chut, reste là, je n’ai rien dit, rien dit du tout, tu es quelqu’un de si bien, tout va s’arranger… Hein ? Hein ? Dis-le ! Elle lui aurait volontiers brisé le crâne contre un mur pour qu’il dise oui aux questions qu’elle taisait. Mais elle aurait parlé que ça n’aurait rien changé, ça n’aurait pas démonté Pierre, il la regardait tranquille, avait l’air de ne rien ignorer, ni sur lui ni sur elle, il n’était pas trompé, acceptait cette charge-là, cette petite Estelle-là, aussi perfide fût-elle.



Elle, cependant, au fil des jours, s’était aperçue que sa peur s’amplifiait, que cette joie qu’il montrait ne la traversait pas, restait à côté d’elle et la narguait presque, accentuait ses propres faiblesses, elle ne pouvait rien lui voler, juste marcher à côté, complètement décalée, pas du tout rassurée…

 

Elle a posé la tasse de Pierre dans l’évier puis, sans plus hésiter, elle a rejoint le téléphone, a formé le numéro de Bernadette en se laissant tomber dans le canapé.

La première fois qu’elle s’est rendue au cours, ses pieds émettaient un curieux tremblement. Arrivée devant la porte, elle a failli faire demi-tour, s’est ressaisie, elle a pressé le bouton de la sonnette d’un doigt pas rassuré.

Elle a gravi les marches de l’escalier, s’est retrouvée en haut devant une porte ouverte, elle est entrée dans une pièce très longue et presque nue, en lançant un bonjour qui venait trop tôt pour la dimension de la pièce, pour l’écho qu’il aurait. Ils étaient cinq ou six, occupés à se mettre en tenue, sans embarras, dans le même coin de la salle. A quelques mètres d’eux, assise dans un fauteuil, une femme un peu plus âgée qu’eux fumait une cigarette. Estelle s’est approchée d’elle, en supposant que c’était Suzon. Elle avait quarante ans, peut-être quarante-cinq, elle avait un visage creusé et des yeux gigantesques, d’un vert virant au gris, ses cheveux étaient cachés sous un foulard de soie. Sa maigreur était telle que même les os sous la peau semblaient fragiles et fins. Estelle lui a tendu la main, en se demandant ce que Bernadette lui trouvait de sympathique, essayant de se souvenir de ce qu’elle lui avait dit.

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