Contre la mélancolie, Célébration hassidique, t.2

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Qu'est-ce que le mouvement hassidique, sinon une protestation contre la solitude ? Dans l'Europe centrale du XVIIIe siècle où la misère et l'angoisse accablent le peuple juif, les Maîtres hassidiques lancent un appel puissant à l'espérance, au bonheur, à l'amitié, apportant aux déracinés et aux victimes le sentiment d'exister au sein de l'histoire juive, leur faisant redécouvrir leurs propres racines et leur propre profondeur. Pourtant, ces Maîtres dont le témoignage, les actes et les paroles sont une invitation à l'allégresse et à la célébration, semblent tous en proie à une mélancolie proche du désespoir. Mais chacun d'eux dispose d'armes particulières : sagesse de l'un, ferveur de l'autre, humilité, colère, compassion, rire, silence même. Dans ce deuxième tome de Célébration hassidique, Elie Wiesel nous révèle tout à la fois les circonstances et le sens de ce combat contre la mélancolie mené par neuf Maîtres hassidiques. La joie, la foi, l'espérance sont-elles possibles quand triomphe la mort ? Voici la réponse de Rabbi Moshe Leib de Sassov : "Vous voulez trouver le feu ? Cherchez-le dans la cendre."
Publié le : jeudi 25 septembre 2014
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EAN13 : 9782021190229
Nombre de pages : 224
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Contre la mélancolie
ÉLIEWIESEL
Contre la mélancolie
SEUIL
re ISBN 1 publication : 202005955X.
© Éditions du Seuil, octobre 1981.
ISBN : 9782021199680
© Éditions du Seuil, septembre 1994, pour la composition du présent volume.
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Préface
uneCplace privilégiée, à part, dans mes récits et dans ma vie : elles es célébrations me sont proches, je l’avoue. Elles occupent me servent de repères. Juif hassidique depuis mon enfance, j’aime célébrer les personnages de la Bible, du Talmud et du monde hassidique, en rappelant leurs histoires qui nourrissent la mémoire et l’imagination collectives de mon peuple. Plus précisément : j’aime célébrer les textes où il est donné de les rencontrer pour cheminer ensemble. Je les célèbre pour les étudier ; je les raconte pour célébrer l’étude. Qui sont nos ancêtres de la Bible ? Qu’estce qui les caractérise ? Dans quelle mesure leur message estil universel ? Autrefois, dans ma petite ville lointaine, je les voyais vivre et œuvrer avant de disparaître. J’observais Caïn poursuivant son jeune frère Abel, je marchais derrière Abraham et Isaac sur le mont Moriah, j’attendais avec Jacob, je rêvais avec Joseph, je pleurais avec Moïse, pour Moïse lorsqu’il fut rappelé à Dieu. Aujourd’hui, je comprends mieux la solitude d’Isaac et le désespoir de Job. Voilà ce que ces textes nous enseignent : tous sont nos contemporains. Et, pour moi, ils restent ce que la littérature est pour tant d’autres : un moyen de dépassement. Cela vaut également pour les Sages talmudiques. Leur univers m’est souvent plus familier que celui dans lequel j’évolue. Rabbi Akiba, je le vois entouré de ses disciples jusqu’à l’heure de son mar tyre. J’interroge Rabbi Yehuda, j’écoute les élèves de Shammaï qui ne cessent de se disputer avec ceux de Hillel, je souris devant les déboires du jeune immigré Rabbi Zeira, j’admire le courage de ReshLakish, je regarde de loin les quatre Maîtres s’apprêtant à pénétrer dans le verger de la connaissance interdite… Les évoquer, c’est les suivre, c’est les approcher, c’est surtout reconnaître en eux des guides sinon des pré curseurs. Leurs problèmes, leurs conflits, leurs défis aussi demeurent
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les nôtres, ils nous concernent et nous sensibilisent ; leur destin affecte notre vie, ou du moins notre conception de la vie. Doisje préciser que, depuis mon enfance, je n’ai jamais renoncé à l’étude du Talmud ? Même après la guerre, quand j’ai traversé une longue crise d’angoisse religieuse, je continuais à le lire et à le relire. Et puis, il y a mon attachement et ma fidélité au mouvement hassidique. Je ne l’ai jamais abandonné. Son monde est celui de mon enfance, rempli de chants et de ferveur. Je l’évoque dans presque tous mes travaux. Je raconte les histoires de tel ou tel maître pour illustrer les miennes. Elles m’aident maintenant comme elles m’ont aidé des éternités auparavant. Lorsque ma recherche me conduit à des développements quelque peu mystiques, c’est à mon expérience hassidique que je fais appel. Comment le Hassidisme atil réussi à survivre à la Destruction en Europe ? L’ennemi a massacré les hassidim, mais leur rêve a survécu. Comme au temps du fondateur, Rabbi Israël Baal Shem Tov, le Maître du Bon Nom, des jeunes Juifs en quête de spiritualité y adhèrent partout. Dans une société dominée par les exploits de la modernité, ils semblent fascinés par le souvenir de ces maîtres étranges qui leur déclarent que le mystère ultime de l’Univers, c’est l’homme, de même que c’est l’homme qui en est la seule clé. J’aime répéter leurs contes, comme j’aime célébrer leur enseigne ment. la vision du grand Maguid de Mezeritch. L’exigence de la vérité chez Rabbi de Kotzh. La sagesse de Rabbi Bounam. L’innocence de Rabbi de Berditchev. La puissance imaginative de Rabbi Nahman de Bratzlav. Chacune de leurs histoires est un clin d’œil, chacun de leurs rites une main tendue. Grâce aux légendes qu’ils racontent ou qu’on raconte à leur sujet, il nous est donné de combattre le mal ou la mélancolie qui nous minent et nous poussent vers la résignation ou l’indifférence. La belle leçon que j’en tire ? La voici : le maître has sidique ne peut pas souffrir à ma place, nul ne le peut ; mais il peut, s’il le souhaite, et si je le souhaite, être présent à celui qui souffre. C’est de ces Maîtres que j’ai appris la valeur et le mystère du conte comme créateur et véhicule de liens. C’est d’eux aussi que j’ai reçu cette vérité humaine intemporelle : au commencement fut la parole, et la parole est l’histoire de l’être humain racontée par des êtres humains. Et l’être humain est un peu d’histoire de Dieu racontée par Dieu. E. W.
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Rabbi Pinhas de Koretz ou la sagesse hassidique
KoreUtz, connu pour sa sagesse et sa compassion, et le supplia : n jour, un jeune hassid vint trouver Rabbi Pinhas de – Aidezmoi ! J’ai besoin de votre conseil, et plus encore de votre intercession. Ma détresse est si grande, si lourde, qu’elle m’est insupportable : faites qu’elle se dissipe, Maître ! Autour de moi, en moi, le monde croule sous sa tristesse et sous la mienne : faites qu’il se relève, Maître ! Les hommes ne sont pas humains, la vie n’est plus sacrée. Les mots sont vides – vides de vérité, vides de foi. Je ne sais plus vers qui me tourner, de quoi me détourner. Les doutes m’assaillent, si puissants que je ne sais plus qui je suis ni pourquoi j’existe, et, pire encore, je ne tiens même plus à le savoir. Que doisje faire, Maître ? Dites moi, je vous en supplie : que doisje faire ? – Va et étudie la Torah, répondit Rabbi Pinhas de Koretz. La Torah est le seul remède ; elle l’a toujours été. Elle contient toutes les réponses. Elle est la réponse. L’auraistu oublié ? – Non, je ne l’ai pas oublié, s’écria le disciple avec désespoir. Mais, malheur à moi ! Je suis incapable d’étudier. Mes certi tudes chancellent, mon élan est brisé ; mon âme ne sait plus à quoi s’accrocher, où se réfugier ; elle s’en va errer à travers le monde, et, moi, je reste là, abandonné comme un rebut. J’ouvre une page du Talmud et je la fixe, sans but, sans fin, tou jours la même page ; chaque phrase est opaque, chaque mot un obstacle, un mur plus haut que le ciel. Je suis incapable d’avancer, d’aller jusqu’au bout d’une pensée. Que faire, Rabbi ? Que doisje faire pour avancer ? Quand un Juif, fûtil Rabbi, ne peut donner de réponse, il peut au moins raconter une histoire. C’est ce que fit le Rabbi de Koretz en invitant son visiteur à s’approcher : – Écoute, lui ditil en souriant. Ce qui t’arrive, m’est arrivé à moi aussi. Lorsque j’avais ton âge, j’ai trébuché sur les
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mêmes obstacles, je me suis heurté aux mêmes écueils, j’ai connu les mêmes angoisses ; mon cœur, c’est miracle qu’il n’ait pas éclaté, tant il était empli d’incertitude et de peur. L’homme et son destin, la Création et son sens, je n’y compre nais rien. Je me battais contre tant de forces si noires qu’il m’était impossible de faire un seul pas ; je m’engluais dans le brouillard des doutes, engourdi par le désespoir. J’ai essayé la prière, l’étude, la méditation : en vain. La pénitence, la soli tude, le silence : en vain. Mes interrogations restaient, comme avant, des menaces. Impossible de marcher vers l’avenir, ni même de l’imaginer. Et un jour j’appris que Rabbi Israël Baal ShemTov, le grand Maître du Bon Nom luimême, allait venir dans ma ville. Par curiosité, je me rendis à l’auberge où il rece vait ses fidèles ; je les trouvai en pleine prière. Le BaalShem venait de finir laAmida, la prière silencieuse. Il recula de trois pas. Il m’aperçut, et j’étais convaincu qu’il ne voyait que moi. Devant l’intensité de son regard, je ne pus que baisser le mien ; du coup, je me sentis moins seul. Je rentrai chez moi ; je pus rouvrir le Talmud et reprendre l’étude au point où je l’avais abandonnée. Voistu, dit le Rabbi de Koretz à son disciple, les questions demeuraient ouvertes et les doutes angoissants. Mais je pouvais avancer…
La morale de l’histoire ? Les questions ne sont pas dange reuses, en tout cas pas pour qui a déjà étudié et continue à étu dier après les avoir subies. Et aussi : les doutes ne sont pas nécessairement destructeurs – en tout cas pas s’ils nous mènent chez quelqu’un qui connaît la voie pour l’avoir lui même explorée, quelqu’un qui est prêt à écouter, à tendre la main ; les doutes peuvent, à leur manière, devenir créateurs s’ils nous mènent chez un Maître hassidique. Voici ce que Rabbi Pinhas de Koretz a tenté d’enseigner à son jeune disciple en lui racontant leur histoire commune : Ne jamais abandonner, ne jamais renoncer ; même les ques tions sans réponse, il faut les reprendre, les poser encore et encore, les examiner toujours comme si elles étaient neuves et urgentes. Ne jamais se croire seul ; ne jamais penser que notre tragédie est exclusivement nôtre : d’autres ont connu la même douleur et souffert du même égarement. Dieu est partout, dans la peine et jusque dans l’arra chement.
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