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Cul-de-sac !

De
281 pages
Le commissaire Tahar Agnelli vient d’enterrer son père en Corse. En tant qu’aîné d’une fratrie insulaire devenue orpheline, la joie, l’honneur et l’avantage de gérer au mieux la petite famille lui reviennent de droit.
Après les terribles attentats terroristes qui ont traumatisé Paris et ses habitants, le policier n’a pas le temps de s’ennuyer. Côté vie privée, sa jeune sœur Sarah songe à prendre le voile et son frère Simon est amoureux transi d’une beurette universitaire, ambitieuse et studieuse. Hélas pour elle, la demoiselle est affublée de deux consanguins belliqueux, l’un trafiquant de drogue et l’autre apprenti djihadiste.
Enfin, s’ajoutent à ce sac de nœuds quelques nantis qui font des leurs. L’un d’eux, chasseur de têtes professionnel, trouve plaisante l’idée de se faire trucider dans le parking d’un des clients du cabinet où il officiait.
Dans une atmosphère lourde et menaçante, Agnelli va devoir mettre de côté ses bonnes vieilles valeurs, renoncer à ses principes et se recentrer sur l’essentiel. Heureusement pour lui, quelques alliés surprenants, mais non moins fidèles, vont lui apporter leur aide.
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Agnès Boucher
© Éditions Hélène Jacob, 2016. CollectionPolars. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-495-2
À la mémoire de mes parents, Vivants à jamais dans mon cœur.
Prologue
Il fait un temps de chien ce matin-là. Phénomène exceptionnel sur l’île.L’horizon est plus breton que corse. Ce n’estle célèbre crachin qui arrose pas l’humus, plutôt de véritables hallebardes qui tombent sans discontinuer depuis le lever du jour et transforment le sol en une gadoue guère attrayante. Avec une grimace de contrariété, Tahar Agnelli remonte au maximum le col de son imperméable. Cela éviteraque l’eaunes’infiltredans son cou. Peine perdue. De grosses gouttes tiédasses parviennent à se faufiler de manière pernicieuse entre le tissu et sa peau. Encore heureux que le thermomètre n’ait pas pris ses quartiers hivernaux. Les yeux rivés alternativement sur le bout de ses chaussures etl’eucalyptus qui surplombe majestueusement la vallée, le commissaire doit fournir un effort démesuré pour ne pas céder au flot de larmes qui s’amoncelle derrière ses prunelles sombres.Ce n’est pas son genre de pleurer devant tout le monde. En même temps, l’instant est unique.Onn’enterre pas son géniteur tous les matins. Il ne pensait pas être à ce point ébranlé par la disparition de Dominique Agnelli. Les relations avec son père n’ont jamais été simples.Le paternel ne cachait pas son admiration pour ce premier-né devenu un des plus fins limiers de la Police nationale. Leurs caractères, à la fois marqués et aux antipodes, ont eu moult occasions de se heurter, notamment durant l’adolescence du rejeton. La vie les a éloignés. La maladie, foudroyante, n’apu les réunir. Dans la main d’Agnelli,celle de Sarah se recroqueville convulsivement. Ou bien est-ce la sienne qui broie les doigts menus de sasœur? Car, se tenant bien droite à côté de lui, la jeune femme semble ne rien remarquer de cette pression. Elle reste indifférente au déluge qui inonde ses joues minces etdont on ne peut deviner s’il provientdes nuages ou de ses yeux. Se penchant un peu vers elle, le commissaire a la surprise de découvrir qu’undélicat et énigmatique sourire illumine son visage. Sur son flanc gauche, la situation est moins glorieuse. Simon est littéralement recroquevillé sur lui-même. Ses bras enserrent son torse comme pour se fabriquer une carapace protectrice. Secoué par les sanglots, il renifle continuellement, ressemblantà s’y méprendre au gamin fragile et torturé qu’il fut. Dépassant sonindécrottable pudeur, son frère aîné le prend par les épaules, pose sa main sur les boucles brunes et attire contre lui la tête du jeune homme. Le plus étonnant est que
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Simon se laisse faire, anéanti par le chagrin. Car devant eux, il y a ce maudit trou béant. Chacun à sa manières’efforcene pas le de regarder. Pourtant, il ne peut leur échapper. Un cercueil esten train d’y êtredescendu prudemment. Les cordes qui le retiennent encore glissent lentement sur les épaules des porteurs. Dominique Agnelli a fini par succomber à son plus gros défaut, le tabac. Un cancer des poumons ne lui a laissé aucune chance, le foudroyant enl’espace detrois mois. Sarah a eu juste le temps de rentrer en catastrophe pour accompagner ses dernières semaines. Les deux frères l’ont rejointe lorsque letrépas s’est présenté comme imminent. Dominique a dû être content, a croassé une voisine, ses trois enfants étaient là pour son passage dans l’autre monde.Cette remarque, pleine d’un bon sens terrien, n’a consolé personne.Seule Sarah prend les choses avec une philosophie déconcertante, due en grande partie à sa foi chrétienne ; Tahar et Simon ont été intraitableslorsqu’elle a voulu parler de paix et de joieen rédigeantl’avisde décès. T’es complètement maboule, a tonné le second. On dirait que tu imagines que Papa est mieux mort que vivant ! Pas mort, Simon, ressuscité, a-t-elle répondud’une voix douce.Ta gueule ! Tu fais chier avec tes bondieuseries ! Il a raison, a renchéri Agnelli qui, pour une fois,n’a pas cru bon de rabrouer son frère, j’accepte la paixsi ça peut te faire plaisir, mais aucunement la joie. Entendant les réticences de ses aînés, Sarah a écrit un texte plein de retenue ; face à la réalité du décès, ellecontinue d’afficher une apparence de sérénité bienveillante et extatique qui inquiète bougrement le commissaire. Sasœur virerait-elle mystique ? Il ne manquerait plus que cela ! En même temps, sic’est sa manière d’affronter la mort de leur père, pourquoi le lui reprocherait-il ?
Dominique rejoint donc ses deux compagnes, Maryam et Elena, disparues avant lui, et dont les caractères bien trempés lui promettent quelques solides scènes de ménage dans le caveau familial. À l’issue des obsèques,leurs enfants respectifssont obligés d’endurer le vin d’honneur,en compagnie des copains de leur père. Ils ne peuvent pas faire moins, ayant déjà échappé au folklore funéraire que quelques anciens du village tenaient absolument à offrir à leur vieux compagnon.Et s’ils ont accepté le défilé des voisins et amis dans la chambremortuaire, toute l’autorité d’Agnellia été nécessaire pour éviter la veillée funèbre, avec toute la dramatisation qu’elle peut encore conserver dans certains coins reculés de l’île.D’instinct, voire par superstition,ils ont quand même voilé les miroirs de la maison. Ils ont ouvert la fenêtre de la chambre où reposait Dominique. Ce rituel a permis que son âmes’envoleplus facilement. Enfin,c’est ceprétend la tradition. Puis il a fallu choisir ses derniers que
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vêtements. Là encore, le commissaires’est rebellé contre la coutume, refusant qu’onenfile à son père son unique costume. Papa était un paysan. Il partira en paysan ! s’est-il emporté lorsque la représentante des pompes funèbress’est mise à prendred’autoritéla tenue du défunt. Simon et Sarah ont approuvé et l’embaumeuseleur a obéi sans ciller, revêtant le cadavre d’un pantalon de velours côtelémarron et d’une chemise à larges carreaux.Jusqu’au momentéprouvant de fermer le granddomaine, sans bien savoir ce qu’il allait devenir, et, pour chacun des enfants de Dominique Agnelli, de rentrer chez soi sur le continent.
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Chapitre 1
Situé en retrait du Quartier latin, dans la rue de La Vache, le petit troquet est paisible en ce début de matinée. Seul un jeune couple s’estinstallé dans le fond de la salle, invisible depuis l’extérieur,cherchant à se dissimuler des regards. Lui a les bras posés sur la table. Il tient dans ses doigts les fins poignets de sa compagne. Elle est accoudée devant une tasse de thé vert. On sent une certaine tension planerentre eux, menaçant de se transformer en cataclysme s’ils n’y prennent garde. Le patron est assisà l’exact opposé,derrière le comptoir. Les lunettes en équilibre sur son nez long et étroit, il est plongé dans la lecture de son quotidien favori et semble se désintéresser de ses clients. En fait, il laisse traîner une oreille bienveillante. Ilfaut dire qu’illes connaît bien. Depuis près d’un an, ils se retrouventplusieurs fois par semaine dans son établissement, chacun révisant ses cours entre deux baisers tendres. Il les a pris en sympathie. Dès le début, il lui a paru évident que leur histoire était compliquée et contrariée. Il aimerait bien les aider et, en même temps, il hésite à transgresser son principe de base. Il ne se mêle des affaires personnelles de ses habitués sous aucun prétexte. Aujourd’hui encore, il feint le désintérêt pour mieux se concentrer sur leurs propos. Cela fait quelques semaines qu’il les sent plus fiévreux qu’à l’ordinaire. Il soupçonne une vaguehistoire de famille, hostile à leur amour,mais n’en détient aucunepreuve formelle. Ils’empêchede leur dire de tout envoyer paître et de vivre ouvertement ce qui leur est donné, même si leur histoire n’est pas destinée à être éternelle. La chance file trop vite. Il ne faut pas gâcher les bons moments. Tu te rends bien compte que ça ne peut pas durer ? chuchote le jeune homme. Et que veux-tu que je fasse ?
Dénonce-le ! Tu es complètement fou ! Et pourquoi non ? Samia ! Ce taréte menace d’enlèvement et de séquestration. Il exige de te marier contre ton gré ! Je sais tout ça ! Mais il est mon frère ! Samia esquisse un geste exaspéré.Elle se redresse sur sa chaise et s’arrache à l’étreinte de Simon. Avec un soupir dépité, elle tourne son joli visage vers la salle. Didier est plongé dans Libé, indifférent à leur dispute.En face d’elle et, à force de tendre la main dans sa direction,
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Simon parvient à la convaincre de revenir à lui. C’est toujours la même chose. Il est incapable de se mettre à sa place. En même temps,c’est normal. Simon est un homme et, surtout, ils ont grandi dans des cultures différentes. Avec Didier, ils font partie de ces privilégiés qui fleurent bon le terreau français. Ils ne soupçonnent rien des difficultés que rencontreune fille issue de l’immigration maghrébine.Tout leur a été donné dès le début. Samia les envie. Elle ne veut pas faire pleurer Margot, mais sa situation lui paraît inextricable. Jusque-là, Saïd se contentait del’insulter. Depuis quelques semaines, ils’estfourré dans le crâne qu’il était investi d’une mission quasi divine. Il doit la sauverd’un monde de perdition et la marier à un homme pieux pour qu’elle devienne une bonne musulmane.Comme lui a dit leur père avec une mimique moqueuse, « tu rêves, crétin, Samia est trop vieille pour intéresser même un Bédouin ! » Simon est à mille lieues de ce genre de considérations. Il a tôt fait de ramener son amie dans la vraie vie. Je te rappelle que je me suis fait tabasser par sa faute ! Rien ne prouve que ça vienne de lui. Saïd ou Rachid, tu m’expliques la différence? Samia baisse la tête sans répondre. Le jeune hommepince les lèvres, signe chez lui d’une émotion intense et d’une volonté farouche de ne pas y céder.Écoute, j’essaie seulement de t’aider. Je t’aime…Moi aussi ! rétorque-t-elle dans un souffle, blesséequ’il puisse en douterune seconde. Mais, si je me trompe sur toute la ligne, poursuit-il, feignant de ne pasl’avoir entendue, il est préférable que je le sache tout de suite. On se quitte et tu vis la vie que tu veux. Aussitôt, elle se penche en avant, le saisit par le revers de sa veste etl’attireà elle pour l’embrasser fiévreusement à pleine bouche. C’est peu dire qu’il répond à son baiseravec passion. Didier esquisse un sourire derrière sa feuille de chou. Touta l’air des’arranger. Voilà un an que Samia et Simon se connaissent et six mois qu’ils sontofficiellement ensemble tout en se cachant des autres, notamment de la famille de la jeune fille.Elle sait qu’à la fin, son père et sa mère accepteront son choix amoureux. Convaincre Saïd sera nettement plus ardu. Voir 1 son unique sœur sortir avec unsouchienle met en colère. Et si, comble de malchance, il apprend que Simonest d’ascendancejuive, il en deviendra fou de rage.
1 Desouche(« Français de souche »), avec le suffixe-ien. Néologisme de 2007 revendiqué par le mouvement politique « les Indigènes de la République ».
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Et dangereux, pour elle comme pour le jeune homme. C’estle tableaud’une tribuvéritablement hostilequ’elle a tracé à son ami. En fait, c’est uniquement Saïd qui pose problème. Car leurs parents sont bien intégrés et, même son frère aîné, Rachid, a des potes juifs. Dès lors qu’ils peuventfaire des affaires, il se moque totalement des croyances de ses partenaires. Les deux jeunes gens sedétachent l’un de l’autre,comme à regret. S’embrasser est la seule liberté que Samia leur autorise, trop coincée dans son modèle éducatif et religieux. Et Simon respecte son choix tout en le regrettant. Il est tellement adorable, et super patient avec moi, songe-t-elle en lui souriant. Elle en connaît des tas qui auraient fui en courant, face aux difficultés multiples. Aujourd’hui, lui se sent au bout du rouleau,amoureux d’une filleincapable de choisir entre lui et sa maudite famille.Il respire un grand coup et reprend d’une voix plus calme.Bon ! Remettons tout à plat. Quelles sont les solutions pour contrer Saïd ? Aucune, c’est bien là le problème.Il peut décider de ma vie à ma place ! On est en France, Samia, et tu es majeure ! Les femmes sont libres dans ce pays. Pas pour lui. C’est justement parce que j’en suis une que je dois être soumise au bon vouloir de la loi des mâles. Mais ton père n’a aucune exigence, tu me l’as dit toi-même. Je ne te parle pas de lui. De toute façon, Papan’a plus voix au chapitre.Le jeune homme continue de faire fonctionner ses petites cellules grises. La dénonciation aux flics…Impossible ! Rappelle-moi pourquoi? s’enquiert-il, sarcastique. Ce n’est plus mon frèrequi m’ostracise, c’est ma famille et toute ma communauté. Quand on voit comment elles te défendent, on peut se demander pour quels motifs tu les épargnerais. Tu ne peux pas comprendre, murmure Samia en tournant les yeux vers la vitrine, tu ne vis pas dans le même univers que moi. Si tut’en vas, je suis toute seule. Maisje suis là, tu l’oublies un peu vite,répond-il en posant sa main sur la sienne. Sauf que,tout à l’heure, tu parlais de me quitter! Parce que tu acceptes que ton frère me tabasse. Pour qu’on vive ensemble, il te fautchoisir entre eux et nous. La jeune fille baisse la tête. Elle sait tout ce que lui dit Simon. Elle en a conscience depuis que Saïds’est radicalisé, invoquantconstamment le Prophète, lui qui passait auparavant sa vie à boire
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et à dealer pour Rachid. Voilà six mois, il a commencé à fréquenter une salle de prière clandestine où un pseudo-imam autoproclamé tient des propos outranciers. Tout le monde, dans son entourage,s’est éloignédu jeune homme. Aujourd’hui,Saïd prône la guerre sainte etinsulte sa sœur parce qu’elle ne porte pas de voile. Elles’est mise à suivreles billetsédifiants qu’il publie sur sa page Facebook. Elle le soupçonne de chercher à partir en Syrie, galvanisé par les abominables attentats qui ont eu lieu à Paris l’annéeprécédente,sans envisager l’horreurqu’il trouverait là-bas. Samia sait que Simon est dans le vrai ;l’accepter est encore au-dessus de ses forces. De son côté, il poursuit son raisonnement : Donc, il nous reste la solutiond’en parler à Tahar. Voilà que cela le reprend ! Mais il est flic, commissaire, de surcroît !s’écrie-t-elle. Tu sais très bience qu’ilfera dès qu’il sera au courant.Il préviendra la DGSI et Saïd sera fiché. Simon hoche la tête. C’est bienle cadet de ses soucis. Au contraire ! Pour sa part, il mettrait bien sous surveillance toute cette famille de délinquants en puissance. Voir ce potentiel djihadiste sous les verrous le rendrait immensément heureux. Et le rassurerait ! Qui te dit qu’il ne l’est pasdéjà ? Où est le problème s’il est un tordu d’islamiste? Et toi ? Tu trahirais ton propre frère ? S’il devenaitun danger pour la société, oui ! Cela dit, la comparaison est difficile à faire entre les deux, rétorque-t-il, le mien a la fâcheuse tendance à respecter la loi au cordeau. Et puis, il n’y a pas que Saïd,ajoute Samia. Simon regarde la jeune femme d’un air inquiet.Qu’est-ce que tu veux dire ? Si les flics s’intéressent àlui, ils se brancheront forcément sur Rachid. Et alors? Il n’est qu’untrafiquant notoire qui inonde le 9-3 de sa pourriture de dope. Mais son argent nous fait vivre. Mes parents comptent sur lui. Simon hausse les épaules. Il adore Samia, mais il trouve ses explications un peu tirées par les cheveux. Rappelle-toiqu’ildézingue pas mal de monde en vendant de la came. Personne n’est obligé d’enacheter. Pas toi ! Je refuse ce genre de raisonnement à deux balles. Tu sais où on vit ? Tu te souviens dece qui s’est passé, tous ces morts à cause de tarés fanatiques qui gagnent leurs thunes grâce au pétrole et à la drogue ! C’est l’argumentLe jeune homme a perdu un ami dans les attentats du ultime.
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