Cytomégalovirus. Journal d'hospitalisation

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Ce journal retrace trois semaines de la vie du romancier, atteint du sida. À l’hôpital, il s’interroge : comment rester digne lorsque l’on assiste à la lente dégradation de son corps ? Écrire contre la souffrance, bien sûr. Mais aussi contre la logique hospitalière : refusant d’être à demi-nu sous une blouse transparente, c’est en costume de ville que l’écrivain se rend au bloc opératoire.
Hervé Guibert, né à Paris en 1955, est mort du sida en 1991. Photographe, journaliste, scénariste et écrivain, il laisse derrière lui une trentaine d’ouvrages. Il réalisa un film sur ses derniers jours, La Pudeur ou l’Impudeur, diffusé peu après son décès.
Publié le : mardi 11 juin 2013
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EAN13 : 9782021074987
Nombre de pages : 98
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17 septembre

Vision de l’œil droit bousillée ; difficile de lire. Écoute de la musique : pas encore sourd.

18 septembre

Une jeune femme un peu asiatique, avec un très beau visage, maquillée, étendue inconsciente sur un chariot abandonné dans un couloir du service de radiologie, lèvres très rouges, et quelque chose au niveau du cou découvert que j’avais d’abord pris pour une blessure, comme si on avait essayé de lui ouvrir la gorge, mais qui se révèle apparemment une grande traînée de ce rouge à lèvres.



Attente derrière une vitre, avant l’échographie abdominale : on voit les visiteurs de l’hôpital descendre un escalier roulant et se diriger vers tel ou tel service. Beaucoup d’hommes de tous les âges qui parlent tout seuls, avec agitation. Les vieux en pyjama et robe de chambre. Les jeunes souvent torse nu sous une chemise ouverte ou une veste.



Cytomégalovirus ! Hospitalisation.



Du verre à même la rétine.



Je crains qu’ils ne me fassent dormir dans des draps en papier, sous une couverture synthétique.



Le merveilleux ou l’immonde réflexe de vie ?



Autrefois on me disait : « Vous avez de jolis yeux », ou : « Tu as de belles lèvres » ; maintenant des infirmiers me disent : « Vous avez de belles veines. » Le médecin, la jeune femme à l’accent étranger, qui a fait l’échographie abdominale dit à son assistant debout et penché derrière elle devant l’écran : « Regarde là comme c’est beau ! » Et à moi : « Vous avez une configuration à l’intérieur qui est tout à fait exceptionnelle et très rare. Nous allons aussi prendre des clichés pour nous. »

19 septembre

Les draps ne sont pas en papier, la couverture n’est pas synthétique : de bons vieux draps d’hôpitaux bien usés, la couverture de vraie laine, d’hôpital ou de caserne.



Pas de douche dans la chambre (je pense alors que cette terreur de la douche commune ou extérieure à un endroit privé remonte à l’enfance), pas de serviette dans la salle de bains. H. G. raconte que la surveillante aurait suffoqué d’indignation quand il lui en a demandé une. Serviettes en papier. B. et H. G. ont insisté pour aller m’acheter une vraie serviette. Ils ont aussi rapporté une petite cuillère, une petite boîte de sucre (mes yaourts Briard au lait entier et en pot de verre sont dans un réfrigérateur avec mon numéro de chambre, 365, dans un cagibi à côté, « les meilleurs du monde », dit B.). Ils m’ont aussi rapporté du raisin noir, les bons amis.



La vitre qui permet de voir en permanence du couloir dans la chambre. Je ne dis rien. B. dit : « Il suffit de pousser la porte du placard. »



Jeune interne vaguement asiatique, formidablement sympathique et compétente. Elle me dit qu’elle connaît Claudette Dumouchel, je lui dis en riant : « Je vous promets que je n’écrirai pas Le Protocole compassionnel n° 2, alors on peut avoir un rapport tout à fait cool. » On blague. Elle me demande si j’ai écrit ces temps derniers, je lui dis oui : « Quelque chose qui n’a aucun rapport avec le sida et que je n’ai jamais fait, une histoire d’amour très physique entre un homme et une femme, du roman très exotique en plus, c’est pour ça que je suis allé à Bora Bora ! » On se demande chacun ce qui nous intéresse l’un ou l’autre par rapport à notre métier, c’est bien. Je lui demande : « Si, pour une raison ou pour une autre, on n’avait pas détecté tout de suite le cytomégalovirus, en combien de temps j’aurais perdu mon œil, ça aurait été une affaire de mois, de semaines ou de jours ? — De jours », répond-elle. Peut-être qu’il est perdu, on va voir !



Faiblesse, fatigue, je feuillette les journaux, pas envie d’écouter la radio que j’ai réclamée à H. G. Pas le temps de s’ennuyer, toujours une soignante qui passe, ou le téléphone déjà.

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