Dans l'oeil du gardien

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Dans une cité HLM du nord de Paris en pleine rénovation, des gardiens sont au travail : ils surveillent, réparent, tempèrent. À travers leur regard, on entrevoit ce qui n'est pas montré d'habitude : des résidents qui s'observent, les plaintes quotidiennes, les vrais problèmes. On redécouvre aussi un métier de nouveau convoité : le gardien n'est plus l'homme à tout faire d'hier, il est devenu le médiateur de la cité.



Jean-François Laé est sociologue, enseignant à l'université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. Il a notamment publié Les Nuits de la main courante (Stock, 2008) et, avec Numa Murard, Deux générations dans la débine (Bayard, 2011).


Publié le : jeudi 16 avril 2015
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EAN13 : 9782370210579
Nombre de pages : 111
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Je le vois se frotter aux entrailles de l’immeuble. Il passe et revient sans cesse. Bien luné, l’œil ombrageux ou juste distant, il reçoit demandes et plaintes. Sur le front des pannes, des bruits de tuyauterie et des blessures locatives, c’est l’un des recours des habitants du lieu. Sur la photographie du quartier, il se tient droit auprès des éboueurs, des dépanneurs d’ascenseur et des égoutiers ; derrière lui, les pompiers, la police municipale et les services d’urgence. Entre service public et rempailleur de désordres quotidiens, il fait partie des réparateurs de la vie collective.

C’est le gardien.

Loin du concierge de l’immeuble parisien qui peste contre ses riches propriétaires, leurs manières détestables décrites par Marguerite Duras ; loin des discrètes concierges portugaises du XVIe arrondissement campées dans le film La Cage dorée, j’ai choisi de me rendre dans une grande cité HLM de la banlieue nord de Paris.

J’ai voulu comprendre de quoi est fait ce métier. Que fait-il, ce gardien de HLM, trousseau de clefs en main, à dévisager les immeubles comme des monuments ? Qu’entend-il lorsqu’il descend les étages pour changer les ampoules grillées ? Que voit-il des vies ordinaires et qu’accepte-t-il de dire de cette existence commune ?

1

Une cité ordinaire


Décembre 2013. À six kilomètres au nord de Paris, une percée d’immeubles déchire le ciel, des tours alignées de quinze étages, encerclées de petits immeubles, de rues en ligne, couvertes de publicités sans fin. Une chaîne de béton construite à l’équerre, fleurie de paraboles beiges, des rez-de-chaussée murés. Qu’est-ce qui fait quartier ? Je ne sais pas. La boulangerie, je ne la vois pas entre les espaces vides et ceux encombrés de tôle. Cette image se répète de Saint-Denis à La Courneuve, de Stains à Bobigny. En 1960, les architectes avaient prévenu : cela tiendrait tout au plus quarante ans ! Après ? Le petit peuple HLM irait en pavillon. Promotion sociale oblige. L’enrichissement généralisé. Je ne le sais pas encore, mais la ceinture rouge va virer en corset bleu. Six villes basculent à droite aux dernières élections municipales.

Avec des étudiants en sociologie de l’université de Paris 8, j’y enquête régulièrement sur la vie en HLM. Cette fois, c’est Stains. Je m’y rends seul. Il est midi. Assis sur un banc glacé devant les jeux d’enfants désertés, un gardien rencontré au hasard me fait l’éloge de la rénovation urbaine. Il est fier d’être le guide de cet ensemble de 2 500 appartements avec ses quelque 7 500 habitants. Inaugurée en 1965, la cité Albert se compose de 28 bâtiments dont deux tours maquillées en rose nacré. Elles attendent leur démolition. Plantée sur une ancienne culture maraîchère, au bord du centre-ville de Stains, la cité Albert est à trois pas de la mairie. « C’est grand comme 30 terrains de football, et sans compter la cité-jardin d’à côté ! » s’exclame le gardien. Je lui raconte que je prépare une enquête pour février avec des étudiants sur les métiers de la ville. Alors je m’informe. Il se moque : « Ah oui, il est temps de sortir les étudiants des bouquins. La vie est ailleurs ! » Nous rions en regardant les camionnettes blanches de la ville de Stains aller et venir sans cesse pour en finir avec ces travaux de réhabilitation.

Le courant passe. J’en profite : « Et ce matin, par exemple, vous faisiez quoi ?

– Ce matin ? J’ai fait ma tournée dans les étages. Qu’est-ce que je vois ? Des ordures déposées à même le 3e étage du bâtiment Corneille. J’ai fouillé les sacs, trouvé du courrier au nom de Renard, une lettre de l’assurance Matmut, radié pour défaut de paiement. Et il laisse ses ordures n’importe où, incognito ! Mais moi, j’ouvre les sacs. Je trouve toujours une enveloppe et un nom. Pris au piège ! »

Je piétine avec lui sur le gazon autour du bâtiment Corneille. Il se nomme Christian Levy. Chaque fin de semaine, c’est la même chose, il ramasse les sacs-poubelle jetés par les fenêtres ! Il me prend à témoin. Le geste accompagne la parole. « Le sac éclaté par terre ! Et là, avec mes gants, je fouille ! “De quoi je me mêle ?” disent-ils. Je réponds que je me mêle des ordures. L’anonymat du sac plastique, ça suffit ! Ils pensent qu’on ne voit rien ? Est-ce que je laisse mes ordures sur le palier du voisin ? Le père Soufi, la fille Renard, toujours les mêmes, et ils font de la politique ceux-là ! Alors je sonne et je dis : “J’ai ouvert le sac, vous avez oublié quelque chose ? – Comment ça ? Ce n’est pas à moi. – Mais il n’y a que des couches bébé dans la poubelle ! Âge 6-12 mois, l’âge de votre petit ! Et l’enveloppe ? – Ah, c’est ma fille qui devait la descendre ! – Elle ne doit pas confondre la poubelle jaune, la verte, et la bleue. – Ah oui le tri ! – J’ai une prime de tri sélectif moi ! Les couches ne vont pas avec les plastiques. Merci de faire attention.” »

Christian est fier de son coup. Évacuer à la fois les odeurs, l’immondice, les saletés, c’est une tâche quotidienne. Je fais grise mine car je ne fais pas le tri chez moi ! Je mets tout en vrac n’importe comment. Mon gardien doit me haïr. Fautif, je le regarde : faut-il que j’apprenne à faire le tri sélectif ? C’est bientôt Noël, l’heure des bonnes résolutions !

Christian Levy est âgé de 54 ans, il est gardien après avoir travaillé vingt années comme ouvrier dans le textile – « En 1983, les patrons nous débauchaient » – et fait trois ans d’armée – « J’étais sous-officier ». Il sait ce qu’est l’ordre. Comme ses collègues, il veille sur les 250 logements dont ils ont ensemble la charge. Alors je l’écoute me parler de « ses immeubles résidentialisés » grâce à la rénovation urbaine qui œuvre depuis 2007. Il me montre un espace joliment clôturé, où chaque voiture a sa place numérotée, et des petits jardins d’agrément dans lesquels on entre grâce à son badge personnel en poche, digicode magique. « Dommage que mes enfants aient quitté la cité, mes petits-enfants seraient si bien là. » Nous sommes bien emmitouflés, abrités sous un platane. Tiens, encore les camionnettes des travaux publics.

« Les autres gardiens de la cité, ils sont expérimentés comme vous ? » Christian Levy prend plaisir à m’éclairer sur le CAP et le BEP, le niveau qui monte jusqu’à bac + 2. Et l’essentiel ? « Je suis venu pour le logement de fonction, et ma femme a été recrutée dans l’un des points accueil des HLM. Travailler en couple, ne pas avoir de trajet à faire, posséder un logement automatiquement, c’est l’attrait du métier. »

C’est la surprise.

Le métier est de nouveau convoité. Les candidatures se bousculent. Pour gérer les conflits de voisinage, prévenir les actes d’incivilité, mettre de l’huile dans les rouages, les HLM recrutent. Après la vague de licenciements des années 1980, incités par les pouvoirs publics dans le cadre des politiques de la ville, les organismes HLM ont compris que pour tisser des liens avec les locataires, il fallait une présence continue. Les caméras de vidéosurveillance ont été abandonnées. 100 000 gardiens HLM en France, ce n’est pas rien.

D’autant que le métier a changé.

Ce qui est nouveau ? Le gardien d’immeuble n’est plus seul à faire face aux mille tâches qui se présentent. Il est assisté d’un agent d’accueil – souvent des femmes, parfois la conjointe – qui reçoit, informe et oriente les locataires qui se présentent au point accueil tous les matins avec leur flot d’incidents. Toutes les réclamations y arrivent. Il faut les retransmettre, faire un suivi des anomalies, des pannes et des travaux à faire. Et en bout de chaîne, un autre métier : le technicien. Cet agent de maintenance trotte aux quatre coins des immeubles pour constater les incidents, prendre des notes techniques, puis gérer les relations avec les entreprises privées du bâtiment qui interviendront. L’agent d’accueil, le gardien, le technicien, une chaîne de compétences se dessine. À chacun ses attributions. Qu’un gardien découvre un incident, une panne d’ascenseur, un équipement défaillant ? Il retransmet au point accueil qui centralise toutes les informations. Puis redistribue aux services HLM concernés. Le gardien peut ainsi ouvrir l’œil sur les lieux et les biens, faire appliquer le règlement intérieur. Contrôler le fonctionnement des équipements de sécurité. Surveiller et vérifier l’aspect, la propreté et la salubrité des espaces communs. Fini le factotum.

« On est chez nous, maintenant, on contrôle bien les situations difficiles », insiste Christian pour écarter la mauvaise réputation qui colle à la cité Albert. « Logés sur place, nous sommes sept gardiens d’immeuble. On fait de la médiation sociale autant que de la sécurité publique. » C’est le paradis lorsqu’on sort du chômage : un salaire net de 1 100 euros par mois sur treize mois, un logement, des horaires fixes, un lieu de vie séparé du bureau, pourquoi pas ?

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