Dans la lumière

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Dans les Appalaches, au coeur de la forêt, Dellarobia Turnbow aperçoit une lumière aveuglante. Ce sont les ailes de centaines de papillons. Cette étrange apparition devient un enjeu collectif. Dellarobia comprend que de simples papillons vont bouleverser sa vie, et peut-être l'ordre du monde.
Publié le : mercredi 21 août 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743625863
Nombre de pages : 560
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Présentation
Dans les Appalaches, au coeur de la forêt, Dellarobia Turnbow aperçoit une lumière aveuglante. La vallée semble en feu. Mais ces reflets rougeoyants n'ont rien à voir avec des flammes. Ce sont les ailes de centaines de papillons qui recouvrent le feuillage des arbres.Cette étrange apparition devient un enjeu collectif : la communauté religieuse de la ville croit reconnaître un signe de Dieu et certains scientifiques invoquent une anomalie climatique. Toute l'Amérique se met à observer ce coin isolé, ancré dans les traditions rurales : Dellarobia comprend que de simples papillons vont bouleverser sa vie, et peut-être l'ordre du monde.
Barbara Kingsolver est née aux Etats-Unis en 1955. Journaliste, poète et romancière, elle a écrit une dizaine de livres, tous publiés chez Rivages. Connue pour son engagement écologiste, elle tient une place à part dans la littérature américaine. En 2010, elle a obtenu le prestigieux Orange Prize pour Un autre monde.
Barbara Kingsolver
Dans la lumière
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Martine Aubert

Titre original : Flight Behavior

ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES
106, boulevard Saint-Germain
75006 Paris
www.payotrivages.fr

© 2012 Barbara Kingsolver

© 2013 Éditions Payot & Rivages

ISBN : 978-2-7436-2586-3

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales

Pour Virginia Henry Kingsolver
Et Wendell Roy Kingsolver
1
La mesure d’un homme
Il y a un certain sentiment à jeter sa bonne vie aux orties, et il est en partie ivresse. C’est du moins ce qu’éprouvait en cet instant une femme aux cheveux de feu qui, gravissant la colline, allait résolument à sa perte. Point d’innocence dans cette affaire. Elle avait conscience de sa propre témérité et s’étonnait, vraiment, de ce qu’une petite étincelle d’émotion puisse l’emporter sur les effets incalculables et oppressants d’une longue disgrâce. Honte et malheur n’épargneraient pas ses enfants, c’était ça le pire, dans cette ville où tout le monde les connaissait. Même les petites caissières à l’épicerie la prendraient de haut après ça, et la regarderaient remplir son chèque en tambourinant sur le comptoir du bout de leurs ongles peints, fixant d’un œil inquisiteur le porridge et les petits pois surgelés d’une famille à la dérive ; et elles échangeraient des regards avec l’aide de caisse : c’est elle. Comme ils admiraient leurs propres vies bien réglées. Jusqu’au jour où l’espoir sous toutes ses formes n’était plus en rayon, y compris les marques discount minables, et où le cœur n’avait plus qu’une seule instruction : tire-toi. Gagner ou perdre, à ce stade, comme pour un animal traqué ou un cheval de course, c’était du pareil au même, souffle court, sang qui bouillonne dans les veines. Elle fumait trop, une mortification de plus à ajouter aux autres. Mais les dés étaient jetés. Beaucoup de gens prenaient cette porte de sortie et contemplaient les dégâts à venir droit dans les yeux en leur donnant un autre nom. À présent c’était son tour. Sa gorge qui se serrait, elle appellerait ça béatitude, plutôt que d’y reconnaître l’essoufflement qu’elle aurait pu ressentir en ce moment même à la maison, à trimballer un lourd panier de linge sale, en bonne mère de deux enfants qu’elle était.
Les petits étaient chez sa belle-mère. Elle les avait déposés ce matin sous un prétexte à peine plausible. Mieux valait ne pas y penser maintenant, ça pourrait l’achever. Leurs jolis visages levés vers elle tels les cœurs arrondis de deux pâquerettes : elle m’aime, un peu, beaucoup. Tous ces espoirs placés dans une embarcation aussi précaire. Sa famille, à l’évidence, ne serait pas récupérable. C’était le mot, comme une voiture encastrée dans un poteau télégraphique, plus rien à en tirer. Aucun mari digne de ce nom ne pardonne l’adultère le moment venu. Et pourtant elle se sentait tirée vers le sommet de cette côte par la main dont le contact pourrait réduire à néant tout ce qu’elle connaissait. Peut-être même avait-elle de cet effondrement une soif qui balayait toute raison.
Au sommet du pâturage, elle s’appuya contre la clôture pour reprendre son souffle, sentant contre son dos le léger fléchissement du grillage. Pas de filet de sécurité. Elle ouvrit son sac, compta ses cigarettes, découvrit qu’il lui faudrait les rationner. Elle n’avait pensé à rien, pas aujourd’hui. La veste en daim n’allait pas, trop chaude, et s’il se mettait à pleuvoir ? Elle jeta un regard maussade au ciel de novembre. Même plafond gris moucheté là-haut que la semaine dernière, le mois dernier, tout le temps. Tout l’été. Le préposé aux choses du ciel avait dû mettre le bleu au rancart et placarder cet horrible blanc sale tel un revêtement bâclé. La surface de l’étang semblait réfléchir plus de lumière que le ciel n’avait à en offrir. Les moutons, blottis dans sa clarté, semblaient eux aussi s’être fait une raison et avoir renoncé au soleil. De petites flaques clignotaient tout au long de la Highway Seven en direction de Feathertown et en sens inverse, vers Cleary, longue traînée de nids-de-poule brillant d’une lueur mouillée.
Les moutons dans le champ en contrebas, les terres de la famille Turnbow, la maison blanche à charpente de bois qu’elle n’avait pas quittée une seule nuit en plus de dix ans de mariage : voilà qui résumait à peu près la situation. Version grand écran de sa vie depuis l’âge de dix-sept ans. Mis à part les brèves excursions à l’hôpital, pour cause d’accouchement. Apparemment, c’était aujourd’hui qu’elle sortait du tableau. Se distinguant des infortunés moutons plantés dans la boue, entourés des profondes empreintes au stylet de leurs sabots, endurant les mauvais coups de la vie. Ils avaient porté leur épaisse laine tout au long de cet été poisseux, et maintenant que l’hiver arrivait ils seraient tondus. La vie n’était que la longue attente de quelque chose qu’ils ne voyaient jamais venir. Leur pâturage semblait noyé. Dans le champ d’à côté, le verger minutieusement planté par leurs voisins l’année dernière se mourait sous la pluie. De là où elle se trouvait, tout paraissait figé et étrange, même sa maison, probablement à cause de son angle de vue. À ne fréquenter que des gens qui faisaient rouler des camions en plastique sur le plancher, elle voyait toujours les choses de l’intérieur, jamais du dehors. Elle n’avait en tout cas jamais grimpé jusqu’ici pour se faire une idée de son cadre de vie. L’état du toit n’était pas encourageant.
Sa voiture était garée au seul endroit du comté qui ne donnerait pas prise aux commérages, sa propre allée. Les gens connaissaient ce break et avaient encore tendance à le considérer comme appartenant à sa mère. La seule chose qu’elle avait sauvée à sa mort, un jeu de roues aléatoire tout juste bon pour de courts trajets avec enfants. Moyennant quoi elle avait toujours cette impression perturbante d’embarquer sa maman avec elle, son corps minuscule coincé entre les sièges auto des enfants, main tendue pour jeter ses cendres par la vitre ouverte. Mais pas de pensées de cette sorte aujourd’hui. Ce matin, après avoir déposé les gosses chez Hester, elle avait fait les huit cents mètres jusque chez elle pied au plancher, ivre et flageolante comme un cerf-volant. Était rentrée dans la maison juste le temps de se brosser les dents, ôter ses lunettes et se mettre de l’eye-liner, nul autre préparatif nécessaire avant de prendre la porte et partir ruiner sa réputation. Un désir électrique pulsait dans son corps, telle une sonnerie de réveil qui se déclenche au petit matin et met en branle le cours inexorable d’une journée.
Piétinant dans un marécage de boue, elle se déplaça le long de la clôture, souleva la chaîne sur la barrière en fer et se glissa de l’autre côté. Au-delà s’ouvrait une étendue sauvage de vernonia et de bruyère, coupée par une vieille route, depuis longtemps inutilisée, traversée de framboisiers sauvages courbés sur leurs longues tiges. Elle n’était venue ici qu’une fois ces dernières années, pour cueillir des baies avec son mari Cub et quelques-uns de ses copains, deux étés plus tôt, et ce n’était certainement pas elle qui en avait eu l’idée. Enceinte de Cordelia, ronde comme une barrique, elle s’était demandé si on n’allait pas la sommer de mettre au monde son enfant ici même au milieu des ronces. Autant dire qu’elle savait de quel mois de juin il s’agissait. Preston devait donc avoir quatre ans. Elle le revoyait, désespérément accroché à sa main tandis que les joyeux mangeurs de hot dogs leur fichaient une peur bleue avec les serpents. Les tiges de framboisiers étaient d’une couleur étrange pour une plante, remarquait-elle à présent, même si elle ne connaissait strictement rien aux choses de la nature. Mais rose vif ? Le genre de rouge à lèvres nacré qui pouvait faire rêver une gamine de treize ans. Elle avait dû sauter cette phase, direct vers Corail Immoral ou Rouge Baiser.
Les grêles arbrisseaux faisaient place à une forêt. Les arbres serraient dans leurs poings les dernières feuilles de l’été, et elle songea à la femme de Loth dans la Bible, se retournant afin de voir sa ville une dernière fois. Pauvre femme, changée en statue de sel pour un acte de désobéissance aussi dérisoire. Sans un regard en arrière, elle s’engagea dans les bois sur la piste défoncée que la famille de son mari avait toujours familièrement appelée le High Road, le droit chemin. Comme si, pensa-t-elle. Le chemin de la damnation. L’ironie de la situation lui avait échappé quand elle avait conçu son projet. On avait dû, jadis, percer cette route dans la montagne pour l’exploitation du bois. Les arbres avaient repoussé. Cub et son père grimpaient parfois jusqu’ici sur la crête avec leur véhicule tout-terrain pour atteindre la petite cabane qu’ils utilisaient pour la chasse aux dindons. C’était du moins ce qu’ils faisaient, autrefois, du temps où les Turnbow Senior et Junior pesaient à eux deux environ trente kilos de moins qu’aujourd’hui. À l’époque où leurs deux pieds servaient à autre chose qu’encadrer le poste de télévision. L’état du chemin devait déjà laisser à désirer. Elle se rappelait les avoir vus partir avec une tronçonneuse pour dégager les branches mortes.
Elle et Cub venaient ici tous les deux à cette époque, eux aussi, pour de prétendus pique-niques. Mais pas une seule fois depuis que Cordie et Preston étaient nés. Pas bien malin d’avoir suggéré cette cabane sur les terres familiales comme lieu de baise. Rendez-vous galant, pensa-t-elle, des mots de roman. Et : Pas la peine de faire des fioritures, les cochonneries c’est des cochonneries, des paroles de belle-mère. Où donc étaient-ils censés aller ? Sa propre chambre, avec les chemises de travail posées en tas sur le plancher et une Barbie unijambiste qui vous dévisage pendant que vous essayez de vous mettre en condition ? Merci bien. La Wayside Inn, plus loin sur la route nationale, c’était à pleurer, avant même de déduire le salaire du péché. Mike Bush à la réception lui lancerait : Comment va, madame Turnbow, et les gosses, ça roule ?
La route, à sa grande confusion, se trouva soudain obstruée. La partie supérieure d’un arbre gisait en travers du sentier, si énorme qu’elle dut l’escalader, posant les pieds entre les branches latérales où les feuilles détrempées étaient encore accrochées. Parviendrait-il à franchir l’obstacle, ou le mur végétal le découragerait-il ? Son cœur cognait dans sa poitrine à l’idée de laisser passer cette chance unique et délicieuse. Une fois de l’autre côté, elle envisagea d’attendre. Mais il connaissait le chemin. Il avait chassé le dindon depuis cette cabane quelques saisons plus tôt. Avec ses propres amis, qu’elle et Cub ne connaissaient pas. Plus jeunes, forcément.
Elle frappa dans ses mains pour se débarrasser des débris humides et observa le cadavre du monstre abattu. L’arbre était intact, pas fendu ni cassé par le vent. Quel gâchis. Après des siècles de survie peut-être, il était simplement sorti de terre, l’énorme poing de ses racines exhumé, reposant nu sur la pente boisée au-dessus d’une sombre balafre de glaise. Comme elle, il semblait avoir été délogé de sa place dans la vie. Après tant de pluie accumulée, cela se produisait dans tout le comté, elle l’avait vu dans le journal, des arbres massifs qui du jour au lendemain chaviraient pour venir fracasser le toit d’une famille ou aplatir la voiture garée dans l’allée. La terre absorbait l’eau jusqu’à n’être plus qu’une éponge molle, et les arbres tombaient. Près de Great Lick, un pan entier de colline de haute futaie s’était effondré, provoquant un glissement de terrain, de roche et de ruissellements mêlés. Les gens étaient en état de choc, même des hommes comme son beau-père qui avaient tendance à réagir aux plus terribles nouvelles par un « Pas grave », sous prétexte que plus rien ne pouvait les étonner. Mais ils n’avaient jamais vu ça, et avaient fini par l’admettre. En des temps aussi étranges, ils pensaient peut-être que la main de Dieu présidait à ces choses et qu’il serait pris note d’un mensonge.
La route grimpait en épingle à cheveux en direction de la crête puis se réduisait à une simple piste. Encore deux petits kilomètres, peut-être, à vue de nez. Elle essaya de presser le pas, imaginant que ses longs cheveux roux se balançant derrière elle pouvaient lui donner une allure de sportive, mais en réalité ses pieds lui cuisaient et ses poumons aussi. De nouvelles bottes, un désastre de plus à ajouter à la liste. C’étaient des bottes en authentique cuir de veau, bordeaux foncé, au dessus travaillé à la main et au bout pointu verni, tellement belles qu’elle avait failli en pleurer quand elle était tombée dessus chez Second Time Around en cherchant quelque chose de correct pour la rentrée de Preston au jardin d’enfants. Six dollars, état quasi neuf, les semelles à peine éraflées. Il y avait des gens en ce monde qui pouvaient se permettre d’aller faire un petit tour dans de magnifiques chaussures neuves et puis les bazarder, juste comme ça. Les bottes n’étaient pas parfaitement à sa taille mais lui allaient bien, alors elle les avait prises ; la première chose achetée pour elle seule en plus d’un an, en dehors des produits d’hygiène. Ou des cigarettes, qu’elle ne comptait évidemment pas. Elle n’avait pas parlé des bottines à Cub, sans raison valable, trop précieuses peut-être. Quelque chose qui n’appartenait qu’à elle. Dans le cours normal de la vie familiale, tout ou presque lui était arraché des mains : sa brosse à cheveux, la télécommande, le moelleux de son sandwich, le dernier Coca qu’elle avait attendu d’ouvrir tout l’après-midi. Une fois elle avait rêvé d’oiseaux qui lui arrachaient les cheveux par touffes entières pour en faire leur nid rouge.
Cub n’aurait évidemment rien remarqué si elle avait porté ces bottes, et elle n’en avait pas eu l’occasion. Alors pourquoi les chausser ce matin pour s’aventurer sur ces pentes bourbeuses alors que l’on connaissait l’automne le plus pluvieux de mémoire d’homme ? Des feuilles noires, telles de sombres écailles de poisson, adhéraient jusqu’à mi-mollet au cuir repoussé. Cette journée, elle se l’était passée en boucle comme un film, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, voilà pourquoi. Son esprit sous-employé n’ayant d’autre horizon qu’une scène qui sentait l’urine et la banane écrasée, la rêverie était quelque chose qu’elle possédait en abondance. Et qui ne coûtait rien. Elle pensait au baiser surtout, quand elle prenait le temps de se fabriquer un fantasme, mais d’autres détails suivaient, cadre et garde-robes. C’était peut-être là une différence dans la façon dont les hommes et les femmes concevaient leurs fantasmes, pensa-t-elle. Les vêtements : présents ou absents. Les bottes en cuir de veau en faisaient partie, tout comme la veste en daim empruntée à sa meilleure amie Dovey et le foulard de chenille qu’elle portait autour du cou, des choses dont lentement il la dépouillerait. Elle s’était représenté ce froid, aussi. Ses pensées vagabondes n’avaient pas gommé tout à fait les désagréments. Ses joues empourprées, ses mains à lui lissant les cheveux orange sur ses tempes, cela faisait un tout. Elle avait enfilé les bottes ce matin comme si elle avait reçu des instructions écrites.
Et maintenant elle y était jusqu’au cou, même s’il n’y avait pas eu crime à proprement parler, pas encore. Ils n’avaient réussi à se trouver seuls que dix secondes par-ci par-là, derrière quelque grange ou hangar en tôle, cachés à deux pas de l’endroit où sa voiture était garée, les enfants sanglés à l’intérieur, braillant à plein volume. « Si je les entends toujours, c’est qu’ils ne sont pas morts » n’est pas une pensée propice aux envolées lyriques. L’attente, pourtant, lui hérissait la peau. Ses yeux à lui, pareils au verre ambré d’une bouteille de bière, et ses joues creusées de fossettes. Son sourire qui semblait rimer avec partir. La façon qu’il avait de tenir son visage dans ses deux mains, Dieu du ciel. De la regarder dans les yeux, pétrir entre ses pouces et ses doigts les pointes de ses cheveux comme s’il comptait de l’argent. Ces extases qui l’envoyaient se réfugier à l’intérieur d’un placard et débiter des fadaises au téléphone, soir après soir, pendant que sa petite famille reposait sous ses paupières closes. Tandis qu’elle murmurait dans l’obscurité, les chemises de travail de son mari sur leurs cintres lui caressaient vaguement le crâne, presque comme le faisait Cub lui-même quand elle était assise par terre avec le bébé alors que, vautré sur le canapé, il regardait la télé. Indifférent aux tempêtes qui l’agitaient. Cub se déplaçait au ralenti. Sa douceur était l’étoffe même dont il était fait, telle la fibre d’un vêtement, elle le savait. Chose qu’une épouse se devait de souffrir sans plainte. Mais il en paraissait bête comme un âne et ça la rendait folle. Tout la rendait folle. Cette façon qu’il avait de se laisser gouverner par sa mère, qui lui faisait nettoyer son assiette ou rentrer les pans de sa chemise dans son pantalon comme le gosse de quatre-vingt-dix kilos qu’il était. Ce nom grotesque. Il aurait pu être Burley Junior s’il l’avait seulement voulu, au lieu de quoi il laissait ses parents et les gens du comté l’appeler Cubby1 comme s’il était encore un gamin, alors qu’ils utilisaient pour saluer son père, Burley Turnbow, le surnom de « Bear ». Un petit devait grandir, mais à l’âge de vingt-huit ans, celui-là se tenait, l’air penaud et l’oreille basse, à la porte du repaire familial, à écarter de ses yeux sa mèche de cheveux blonds. Et maintenant sa femme allait le malmener et il subirait l’humiliation, ou ne la remarquerait pas. Pourquoi fallait-il qu’il s’obstine à l’aimer à ce point ?
Ses propres trahisons la choquaient. L’impression de se trouver devant la télévision, face à une version exacerbée, irrépressible et légèrement plus pimpante d’elle-même, de se voir faire des choses qu’on ferait dans un scénario mais jamais dans la vie normale. Mettre Cordelia à la sieste pendant que Preston était encore au jardin d’enfants, pour voler une minute de liberté et traiter ses affaires intimes avec un homme qui n’était pas son mari. Son désir de lui téléphoner était pire qu’une envie de cigarette, quelque chose qui lui hurlait aux oreilles. Plus d’une fois elle était passée devant chez lui, disant aux gosses à l’arrière de la voiture qu’elle avait oublié quelque chose et devait retourner au supermarché. Pour les faire taire, elle leur promettait des glaces ou des popsicles, mais même un gamin de cinq ans savait bien que ce n’était pas cette rue qui menait au magasin. Preston avait exprimé ses doutes depuis son rehausseur, d’où il n’apercevait pas grand-chose d’autre que des arbres et des lignes téléphoniques.
L’homme du téléphone, ainsi qu’elle nommait cette obsession – il avait un nom trop ordinaire, on ne fichait pas sa vie en l’air pour un Jimmy – l’homme du téléphone était tout sauf un homme. Vingt-deux ans, avait-il dit, et c’était exagéré. Il vivait dans un mobile home avec sa mère et passait les week-ends à faire les choses qui intéressaient les garçons de cet âge, bière et tronçonneuse, bière et tir à la carabine. Il n’y avait pas d’excuse à se mettre dans tous ses états pour quelqu’un qui n’avait peut-être même pas l’âge d’acheter lui-même ses six-packs. Son désir insensé, elle le vivait comme un tourment. Elle avait déjà eu des coups de folie, mais celui-ci mettait sa vie en danger, surtout quand elle était couchée auprès de Cub. Elle avait essayé de prendre du Valium, un des trois ou quatre comprimés bringuebalant au fond d’un flacon vieux de dix ans qu’on lui avait prescrit quand elle avait perdu le premier bébé. Mais la pilule n’avait rien fait, arrivée à expiration sans doute, comme tout le reste dans cette maison. La semaine précédente elle s’était planté une aiguille dans le doigt, exprès, en raccommodant le pyjama de Cordie, et avait regardé le sang gicler de sa peau, tel un œil rouge foncé lui demandant des comptes. La blessure palpitait encore. Mortification de la chair. Et rien de tout cela ne l’empêchait de penser à lui, de faire son numéro abrégé, d’échafauder des plans, de passer en voiture là où il lui avait dit qu’il travaillerait, juste pour le voir au sommet de son poteau dans son harnais de cuir. C’était un étrange hasard de la fortune qui l’avait placé sur sa route : un arbre qui s’était effondré par un jour sans vent et avait fait tomber la ligne téléphonique juste devant sa maison. Elle et Cub n’avaient pas de ligne fixe, l’incident ne la concernait même pas, mais une ligne abattue devait être remise en service. « Pour les gens qui passent leur temps pendus au bout du fil », lui avait lancé Jimmy avec un sourire malicieux, et les choses s’étaient succédé sans rime ni raison, comme une pluie torrentielle au beau milieu d’une semaine de soleil annoncé, qui engloutit les récoltes et les projets bien arrêtés. Inutile de s’en prendre à la pluie et à la boue, ce ne sont que des éléments. L’échec, c’est l’espérance déçue.
Et voilà qu’à présent elle risquait tout : son petit menton résolument levé vers le sommet de la colline, elle avançait à mains nues vers le carnage qui ne manquerait pas de se produire : cœur en miettes, famille brisée, complètement fauchée. Point final. Comment gagnerait-elle sa vie si Cub la quittait ? Elle n’avait pas eu d’emploi ni même vraiment pratiqué la conversation humaine depuis que le Feathertown Diner avait fermé, à l’époque où elle était enceinte de Preston. Personne ne l’embaucherait à nouveau comme serveuse. Les gens de la ville prendraient fait et cause pour Cub, et la moitié d’entre eux prétendraient qu’ils avaient vu les choses venir, pour la seule raison qu’ils faisaient leurs choux gras des misères de toute sorte. Délurée au lycée, ainsi en va-t-il avec les jolies filles ; qui trop vite monte en graine pourrit avant l’heure. Ils prononceraient les paroles qu’elle avait entendu sa belle-mère adresser à Cub : que Dellarobia était un sacré morceau. Comme si elle était étalée sur une table, avec des épingles plantées ici et là, des pièces à demi assemblées d’après un patron modèle qui a un défaut de fabrication. Quelle était la pièce manquante ?
Les gens ne se feraient pas prier pour donner leur opinion sur le sujet. Celle qui réfléchit avant d’agir, pour commencer. Une femme au foyer sans qualification, qui jetait aux quatre vents jugeote et bon sens pour courir après un beau garçon, incapable de s’occuper de ses enfants. Sans penser au lendemain. Et pourtant. La manière dont il la regardait laissait entendre qu’il serait prêt à lui offrir des pommes d’or ou le fleuve Mississippi. Quand il refermait les doigts autour de ses chevilles et de ses poignets, s’émerveillant de sa petite taille, elle n’était plus une adulte sans importance mais prenait la dimension d’un joyau. Personne ne l’avait jamais écoutée comme lui il le faisait. Ni regardée. Il touchait ses cheveux avec déférence, essayant de nommer leur couleur : quelque part entre un panneau stop et un coucher de soleil. Quelque chose entre la tomate et la coccinelle. Et sa peau. Il l’appelait « pêche ».
Personne ne lui avait jamais donné d’autre nom que celui que sa mère, dans les vapeurs de l’anesthésie, avait ânonné pour le certificat de naissance, croyant qu’il venait de la Bible. Plus tard sa mère s’était rappelé que c’était faux, ce n’était pas la Bible, elle l’avait entendu dans une exposition artisanale au Club des femmes. Elle avait trouvé une photo dans un magazine féminin et avait crié à sa fille de venir voir. Dellarobia avait peut-être six ans à l’époque et elle avait encore en mémoire l’image de la couronne Della Robbia, un amalgame de pommes de pin et de glands collés sur un support en polystyrène. « Très joli quand même », avait insisté sa mère. La disgrâce, pourtant, semblait présager les événements à venir. Elle n’avait rien fait à ce jour qui répondît vraiment aux prescriptions du Sauveur. À part se marier jeune, bien sûr. C’était la voie du Seigneur pour une jeune fille pleine de rêves mais sans projet digne de ce nom, surtout avec un bébé en route. Le bébé qui n’avait jamais vraiment été, qu’elle n’avait jamais vu, un monstre. L’infirmière du service des prématurés avait dit qu’il avait le corps recouvert d’une étrange et fine toison, rouge comme ses cheveux à elle. Preston et Cordelia, quand ils étaient arrivés, étaient blonds tous les deux, taillés dans l’étoffe des Turnbow. Mais ce premier-né, dans son enveloppe de fourrure rouge, était une petite chose vagissante comme elle, qui avait enchaîné deux adolescents frappés de stupeur dans un mariage forcé puis avait tiré sa révérence dans un rire, les laissant en rade. À essayer cinq années durant d’avoir un autre bébé, juste pour combler un trou que personne n’avait creusé au départ.
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