De la cave au grenier

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"Je feuillette ce que je pourrais appeler mon livre d'images. Car ce sont des images qui ne se relient pas les unes aux autres, qui n'appartiennent pas nécessairement à mon propre passé, qui me viennent je ne sais d'où."





Ce texte a été dicté à Lausanne (canton de Vaud, Suisse) du 5 août au 23 novembre 1975 avant d'être révisé en février 1976.
Cette œuvre autobiographique de Georges Simenon est le sixième titre de ses " Dictées ".
Dans ce texte, Simenon lutte contre l'assimilation de ses "Dictées" à des Mémoires.



Simenon en numérique : les enquêtes du célèbre commissaire Maigret, les très "noirs' Romans durs, les nouvelles et les œuvres autobiographiques.




Publié le : jeudi 15 janvier 2015
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EAN13 : 9782258116160
Nombre de pages : 166
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DE LA CAVE AU GRENIER

Ce texte a été dicté à Lausanne (canton de Vaud, Suisse), 12, avenue des Figuiers, du 5 août au 23 novembre 1975 ; révisé en février 1976.

Première édition : 1977.
Achevé d’imprimer : 4 mai 1977.

Cette œuvre autobiographique de Georges Simenon est le sixième titre de ses « Dictées ».

Mardi 5 août 1975.

J’ai tout juste fini avant-hier ou le jour avant, je ne sais déjà plus, le cinquième volume de mes bavardages que d’aucuns appellent mes Mémoires. Je m’étais promis de revoir d’abord hâtivement, comme toujours, le troisième volume que ma secrétaire vient de finir de taper, puis de laisser s’écouler un certain temps afin de ne pas rester sempiternellement dans le même état d’esprit.

Nous sommes rentrés hier à midi de Saint-Sulpice. Les bagages sont défaits.

Et j’éprouve le besoin de dicter aujourd’hui une petite notation qui pourrait s’intituler « Entracte ».

Tout à l’heure, en effet, au retour de la promenade, je me suis assis dans mon jardin, ce qui est exceptionnel. Le ciel, petit à petit, était devenu complètement uni, entre le blanc et le gris, la couleur la plus fréquente du ciel que j’ai rencontrée chaque fois que je suis allé à l’équateur, où l’on a tendance à s’imaginer un soleil éclatant.

Soudain, tout est devenu immobile. Les nuages ne bougeaient pas puisqu’il n’y avait pas de nuages discernables et qu’on avait l’impression que le monde était recouvert d’une solide couche de verre dépoli. Les brins d’herbe, les feuilles des arbres qui entourent mon jardin étaient rigides. Les oiseaux eux-mêmes se sont arrêtés de traverser rapidement l’arroseur circulaire que j’avais mis en marche.

C’était le silence, un calme presque angoissant et l’on avait une certaine peine à respirer. Les bruits de l’avenue proche s’étaient atténués au point qu’on ne les remarquait plus.

Un monde figé. Un monde vide.

Cette sensation-là, je ne l’avais jamais éprouvée en Europe, mais au centre de l’Afrique, par exemple, ou dans les mers du Sud où ce calme insolite est généralement le prélude à un typhon.

Il n’y a pas eu de typhon. Je suis resté dehors, avec Teresa, à regarder le jet de poussière d’eau qui bougeait légèrement, hésitant à se pencher vers le nord, vers le sud, vers l’est ou l’ouest, mais si légèrement que c’en était à peine perceptible.

Or, d’un moment à l’autre, sans orage, sans tempête, sans coup de vent, la nature s’est réveillée. Ce sont les oiseaux qui l’ont senti. On les a revus traverser le jardin en venant se mouiller les plumes dans la gerbe d’eau pulvérisée. Et dans les arbres, tout autour, ils se sont mis à chanter.

C’est tout. Ce n’est rien. Rien que le silence et une immobilité soudaine de la nature que nous avons de la peine à supporter, peut-être parce que cela nous fait sentir l’effet que pourrait nous faire le vide et le silence absolus.

Lundi 11 août 1975.

C’était hier au soir. Je ne dormais pas encore, tout au moins pas tout à fait. Mais je n’étais pas non plus en état de veille.

A ce moment, d’habitude, je feuillette ce que je pourrais appeler mon livre d’images. Car ce sont des images qui ne se relient pas les unes aux autres, qui n’appartiennent pas nécessairement à mon propre passé, qui me viennent je ne sais d’où.

Hier au soir, donc, j’étais assis devant une fenêtre ensoleillée donnant sur une campagne de rêve, et patiemment, la langue entre les lèvres, un très fin pinceau à la main, je m’efforçais de réussir des enluminures aussi immatérielles et aussi poétiques que celles que nous devons aux moines du Moyen Âge.

C’était intemporel. Cela ne se passait pas seulement à l’instant même, mais c’était un peu comme si ce travail patient et amoureux avait duré toute ma vie.

Je m’en suis souvenu ce matin et je me suis rappelé que, quand j’étais enfant, mettons de cinq à douze ans, pour mon cadeau de Saint-Nicolas (qui est dans le Nord, pour les enfants, l’équivalent de Noël) je recevais régulièrement, à ma demande, une boîte de peinture. Au début, elle était petite et élémentaire. Chaque année s’y ajoutaient de nouveaux tubes de gouache ou d’aquarelle. La boîte aussi a fini par être changée et par devenir un coffret de dimensions impressionnantes.

Je passais des après-midi entiers, les jours de congé, à peindre, en couleurs idéales, des ruisseaux serpentant dans la neige et parmi les bouleaux. Il y a eu d’autres sujets, tous idéalisés à la façon des moines de jadis.

Au fond, ce besoin de paysages de rêve devait correspondre à ma période de mysticisme.

J’ai cessé de peindre le lendemain du jour où j’ai fait l’amour pour la première fois. Sans doute est-ce ce jour-là aussi que le mysticisme m’a abandonné.

Cependant, lorsque j’ai commencé ces dictées, ce que j’aurais voulu faire, ce sont en quelque sorte des vignettes plus poétiques que réalistes, un peu à la façon de mes aquarelles d’autrefois.

Je ne l’ai pas fait, car je ne suis ni styliste, ni poète. Et le mysticisme m’a quitté pour toujours.

Pourtant, à soixante-douze ans, hier, un tout petit peu avant de m’endormir, je me suis senti l’âme d’un peintre d’autrefois, fignolant de ses pinceaux ultra-fins des paysages de rêve, des arbres comme on en rencontre peu dans la nature, des personnages qui rappelaient davantage Giotto que les peintres d’aujourd’hui.

Au fond, est-il vrai qu’un certain mysticisme m’ait abandonné ? En y réfléchissant, j’ai l’impression que toute ma vie j’ai joui de la vue d’un arbre, d’une fleur, d’un oiseau, de tout ce qui vit au monde, y compris et surtout de la femme.

On a dit que mon œuvre était sombre, parfois désespérée. Je suis persuadé, quant à moi, que c’est faux. Les personnages de Breughel, même dans leur réalisme le plus cru, trouveraient place parmi mes vignettes, parce qu’ils participent tous d’une sorte d’hymne à la nature, à la vie.

Cette œuvre patiente, minutieuse, dont je rêvais hier soir avant de m’endormir, je me demande si je ne l’ai pas en quelque sorte accomplie. Ma recherche de la vérité de l’homme (comme si une telle recherche pouvait aboutir !) s’est toujours accompagnée de ce que je viens d’appeler mes vignettes, des à-côtés qui traduisaient la ferveur de mes jeunes années pour tout ce qui vit, pour tout ce qui est en contact avec nous et qui, même au cours des pires désespoirs, nous enrichit.

Au fond, je rêve d’un monde, peut-être pas si inexistant qu’il y paraît à première vue, où chaque être humain, chaque animal, chaque arbre, chaque brin d’herbe, chaque petite lumière qui clignote au firmament, font partie d’un tout, et même d’un tout où il n’y aurait pas supériorité de tel élément sur tel autre.

Tout ceci est bien vague. Je dormais presque. Et il y a, dans mon souvenir, une fluidité bienheureuse que je suis incapable de rendre avec des mots.

Samedi 23 août 1975.

Hier, toute la journée, il a plu abondamment, après tant de jours de soleil, de cette pluie transparente qui crépite sur le sol et qui y dessine un instant de petites fleurs liquides.

Cela ne nous a pas empêchés de faire nos deux promenades. Au retour de la seconde, cela m’a donné l’envie d’en finir avec la révision de mon livre Les Petits Hommes.

J’ai été surpris, à la fin, de trouver la mention : « Fin du troisième volume ».

En effet, ces livres-là, que je ne veux appeler ni « Mémoires », ni « Mélanges », ni d’aucun autre terme habituel, ont chacun leur titre individuel et n’ont pas été numérotés.

Je ne classe pas Lettre à ma mère dans cette série. Je considère ce livre comme en dehors de mon œuvre. Les autres, qui sont aussi en dehors de mon œuvre, s’intitulent : Un homme comme un autre, Des traces de pas, et enfin Les Petits Hommes. Aitken est occupée à taper le quatrième pour lequel je n’ai pas encore trouver de titre et, de mon côté, j’ai commencé à dicter le sixième, pour lequel je n’ai pas trouvé de titre non plus.

Hier, donc, révision des Petits Hommes. Révision toujours pénible, car j’ai horreur de me relire. Révision superficielle aussi, car, après avoir relu quelques lignes, j’oublie la syntaxe, la grammaire, et même l’orthographe.

Lorsque j’ai eu terminé, j’ai ressenti le soulagement habituel, ce qui signifie que le livre s’était enfin détaché de moi et n’avait plus qu’à vivre de sa vie propre, cette vie fût-elle éphémère.

Je me suis précipité sur mon micro pour une sorte de cocorico. J’avais à peine dicté dix lignes que Johnny m’appelait au téléphone pour me donner des nouvelles de ceux de ma famille qui habitent Paris ou les environs, c’est-à-dire Marc et Marie-Jo.

Ces derniers temps, j’ai eu quelques soucis de ce côté, et je choisis, avec « soucis », le mot le plus faible.

petit mot disant : — Il y a du jambon dans le garde-manger. Bonne nuit. Père.

Son bureau était à l’autre bout de la ville si l’on considérait l’emplacement de notre maison et même de la Gazette de Liège. J’allais rarement l’y voir. Il était seul entre midi et une heure, car il remplaçait à ce moment les autres employés qui allaient déjeuner chez eux. Mon père, lui, ne rentrait qu’à une heure et demie, après une demi-heure de marche, et j’étais déjà parti pour l’école ou le collège.

On peut donc dire que je l’ai peu vu, que j’ai eu rarement l’occasion de me trouver en tête à tête avec lui.

Les rares fois que j’allais le voir à son bureau à l’heure de midi, il ne se faisait pas d’illusions, mais il ne m’adressait pas non plus de reproches, ne me montrait pas de déception lorsque je lui avouais que je venais lui demander un peu d’argent.

C’est moi qui ai honte aujourd’hui. Et pourtant, je sais, au fond de moi-même, que ces courtes visites-là, si intéressées fussent-elles, le remplissaient de joie.

Je sais aussi que pendant les dix-huit ans que nous avons vécu ensemble, nous n’avons jamais eu une discussion, encore moins une dispute, et que la communication, même silencieuse, entre nous, a toujours existé.

Je l’ai découvert grâce à Teresa. Il nous arrive de rester de longs moments, sinon des heures, sans parler, soit en marchant dans les rues ou le long du lac, soit assis face à face, chacun dans notre fauteuil.

Ce sont nos moments les plus intimes. On dirait que les mots ne servent qu’à déformer la pensée. Nous communiquons plus directement, d’une façon que j’ignore mais qu’on découvrira un jour. Au moment où l’un de nous ouvre la bouche, c’est, presque chaque fois, sinon chaque fois, pour dire ce que l’autre allait dire.

C’est la seconde fois que je connais ce phénomène dans ma vie déjà longue : avec mon père, comme avec Teresa, les mots sont superflus. Et, si une pensée peut m’enlever un certain sens de culpabilité vis-à-vis de mon père, c’est bien celle-là.

Il a compris, comme Teresa comprend aujourd’hui.

 

Post-scriptum.

 

En relisant Les Petits Hommes je me suis aperçu que, l’an dernier, je suis resté environ un mois et demi sans dicter. Cela tient à ce que j’étais souffrant. Rien de grave : une névrite virale, douloureuse, qui m’empêchait de dormir la nuit. Pendant la journée, il m’arrivait de me coucher une heure ou deux, souvent dans la matinée, souvent dans l’après-midi aussi, et je ressentais alors une véritable détente.

Cette détente, malheureusement, quelqu’un ne pouvait la ressentir, car Teresa me veillait jour et nuit.

Ne pouvant rester dans mon lit pendant la nuit, j’arpentais notre studio ou je m’installais dans mon fauteuil pour fumer quelques pipes. Il m’arrivait, à minuit ou à deux heures du matin, de réclamer une tasse de café qu’elle allait immédiatement, sans mauvaise humeur, me préparer.

C’est un peu, dans ma vie, comme un trou noir. J’y pense rarement et je m’empresse de rejeter ce souvenir. Surtout à cause de Teresa qui, au bout d’un mois et demi sans sommeil, ne tenait plus debout mais me veillait quand même. Une fois, on a dû l’emmener d’urgence à l’hôpital dont elle s’est presque enfuie, après avoir signé une déclaration déchargeant l’administration des suites possibles de son départ.

De toute une longue vie, il me reste peu de remords, peu de moments dont j’ai plus ou moins honte ou que je regrette. Il y a ce souvenir-là.

C’est pourquoi, dans mes dictées, il se trouve un si grand trou, le trou noir dont je viens de parler.

Dimanche 24 août 1975.

Nous avons passé, Teresa et moi, un mois de juillet exaltant et, malgré la chaleur et un soleil brûlant, nous parcourions chaque jour un minimum d’une dizaine de kilomètres.

De retour ici, nous avons eu encore quelques jours de soleil et de chaleur. Ce matin, brusquement, le thermomètre, dans l’ombre de notre petite cour, marque un peu plus de treize degrés.

On dirait le coup de cymbale de l’hiver. De l’automne en tout cas. J’ai dû changer mes vêtements d’été contre des vêtements plus chauds et mettre une écharpe. Demain ou après-demain, si cette température basse continue, il faudra aller chercher dans notre appartement de la tour les pantalons d’hiver, les chandails, etc.

Nos oiseaux deviennent plus maladroits et il leur arrive, comme tout à l’heure, de venir se briser la tête contre les vitres, comme s’ils cherchaient un refuge, alors que ce sont nos lampes intérieures qu’ils prennent pour un reflet de soleil.

Je me souviens encore d’un vers de je ne sais quelle poésie que j’étudiais à l’école et qui disait :

— L’hiver tueur de pauvres gens.

Je ne le comprenais pas encore. Pour moi, l’hiver, c’était des glissades sur la glace ou sur la neige durcie, des batailles de boules de neige, la buée qui sortait de nos bouches à chaque expiration ; c’était aussi les premiers globes électriques qui, dans certaines rues, et particulièrement place Saint-Lambert, donnaient au décor un aspect féerique. J’étais heureux quand, en classe, on allumait, dès trois heures de l’après-midi, les becs de gaz qui nous laissaient dans une sorte de pénombre.

L’hiver était pour nous l’événement mystérieux de l’année et, plus la neige tombait, plus le froid nous rougissait le nez, plus nous étions excités, en dépit des engelures qui nous faisaient souffrir.

A mon âge, les premiers signes de l’hiver sont, malgré moi, le commencement d’une certaine inquiétude. Un rhume n’est plus seulement un rhume qui vous fait couler le nez, c’est la menace d’une angine, sinon de la bronchite presque annuelle. On ne sait jamais si elle sera longue ou courte, si elle se contentera de vous faire garder la chambre ou si elle vous tiendra au lit pendant un certain nombre de jours, sinon de semaines.

Je dis ceci sans aucune tristesse. Car la bronchite, aussi, a ses bons côtés, en ce sens qu’elle vous replie sur vous-même et que l’on ne ressent jamais autant l’intimité avec l’être que vous aimez.

En m’éveillant ce matin, j’ai senti les premiers tiraillements d’un torticolis qui devait se préparer depuis les pluies d’hier et d’avant-hier.

Mais des torticolis, j’en avais à trente ans lorsque je vivais à Antibes et lorsque, en passant d’une rue à l’autre, c’est-à-dire d’une rue ensoleillée à une rue venteuse, on recevait sur la tête et la nuque un courant d’air glacé.

Certains échappent ou croient échapper à ces bobos en passant l’hiver aux Bahamas, à Miami, aux Canaries, que sais-je ?

J’aime trop la vie sous toutes ses formes, et je souligne le mot toutes, pour aller ainsi m’abriter d’une partie de ce que la nature nous offre.

Je reste donc chez moi, dans mon climat, et tous les aspects de ce climat me sont aussi savoureux, même si je dois parfois le payer d’un bobo quelconque.

J’ai eu envie, en commençant cette dictée, de dire :

— Premier jour de l’hiver.

C’est anticiper quelque peu, mais je ressens aujourd’hui les premières atteintes, encore discrètes, de mes petits maux des prochains mois.

Mes promenades vont se raccourcir. Mes dix kilomètres quotidiens en deviendront six, puis probablement trois, s’ils ne tombent à une seule unité.

Chaque désagrément a sa contrepartie et la mienne est plutôt voluptueuse. La nuit prochaine, une couverture s’ajoutera à l’unique couverture de l’été.

Ce n’est rien. Ce sont de tout petits détails. Mais j’aime que les saisons ne soient pas toutes pareilles et que chacune nous apporte ses joies propres.

J’ai vécu trois ans en Arizona, où les saisons n’existent pas. Plus exactement, il y a une saison des pluies qui dure quinze jours à peine, quinze jours d’un déluge qui, en deux ou trois heures, remplit les arroyos et emporte sur des kilomètres les voitures qui s’y risquent, car il n’y a pas de ponts.

Un peu avant, ce n’étaient que des tranchées desséchées. Deux heures plus tard, ce sont des torrents infranchissables et menaçants.

La température, pourtant, reste à peu près la même. Tout le reste de l’année, il n’y a pas un nuage au ciel, et, sauf la nuit, pas un moment de fraîcheur.

On vit couvert d’un pantalon et d’une chemise de coton. Que de fois me suis-je surpris à rêver d’un bon costume de tweed et même d’un pardessus ? Là-bas, cela n’existe pas.

Pas plus qu’à Tahiti où la température, du premier de l’an à la Saint-Sylvestre, est, jour et nuit, d’environ vingt-six degrés. Cela paraît à première vue paradisiaque. Cependant les Européens qui vivent là-bas n’ignorent pas que, s’ils veulent échapper à ce qu’on appelle l’anémie tropicale, ils doivent aller chaque année faire une cure d’air frais dans les montagnes de Nouvelle-Zélande ou d’ailleurs.

Aux États-Unis même, il n’existe pas quatre saisons, comme en Europe, mais seulement deux saisons : la chaude et la froide. Presque automatiquement, au début de mai, on doit ranger dans les armoires tout ce qui est lainage, les bottes, les fourrures, bref ce qui a été indispensable alors que soufflaient les blizzards, ou que tombait la neige, au bord des routes inlassablement nettoyées par les chasse-neige, cette neige qui peut atteindre cinq ou six mètres.

L’hiver vient aussi vite, d’un jour à l’autre, et l’on recommence le pèlerinage aux armoires où l’on range tout ce qui vient de servir pendant six mois pour se jeter sur tout ce qui va servir dès le jour même ou le lendemain.

Dans quelques jours, il y aura peut-être un soleil éclatant, puis la douceur de l’été de la Saint-Martin. Ce n’en est pas moins aujourd’hui la fin de l’été proprement dit et l’on va commencer, chaque matin, avant de sortir, à consulter le thermomètre.

Et tâter mes muscles pour savoir s’ils commencent à devenir douloureux ! Et compter, peut-être, mes quintes de toux !

Il n’y a aucun pessimisme dans ce que je raconte ce matin. Au contraire, je ressens une certaine exaltation à ces promesses de l’hiver, comme d’autres, y compris moi, ressentent une légèreté d’esprit au premier signe du printemps, au gonflement des premiers bourgeons, puis aux petites pointes vertes qui en sortent.

Tout est bon. Tout est savoureux.

Au fond, ce n’est en somme qu’une disposition de l’esprit.

La vie est une, quelles qu’en soient les formes.

Mardi 26 août 1975.

Je crois qu’il n’y a qu’une ville au monde, Liège, ma ville natale, qui s’enorgueillit d’avoir officiellement, depuis des siècles, une rue Roture.

C’est une rue étroite, probablement médiévale, qui débouche rue Puits-en-Sock, à une cinquantaine de mètres de l’ancienne chapellerie de mon grand-père.

Les maisons y sont minuscules, crépies à la chaux. Lorsque j’étais enfant et jeune homme, une sorte de ruisseau coulait au milieu de la chaussée, charriant, non de l’eau de source ou de la ville, mais de l’eau de lessive, de vaisselle, et même des cabinets.

Les habitants n’avaient aucune honte, au contraire, de dire qu’ils habitaient « en Roture », car on disait « en Roture », comme on dit en France « en Avignon ». C’était un monde à part, le plus déshérité de la ville, mais on n’en voyait pas moins des pots de géraniums à bon nombre de fenêtres.

Beaucoup d’autres rues, à Liège, portent des noms de chevaliers, de comtes, de ducs, d’évêques et de princes-évêques.

J’aime qu’en contrepartie il existe une rue Roture, non moins historique que les autres, et qui, pendant des siècles, a été et est encore habitée par le petit peuple.

Tout à l’heure, je m’étais étendu quelques minutes pour me reposer. Une image m’est revenue, aussi nettement qu’une photographie en couleur, de ma toute petite enfance. Autant que je peux en juger, je devais avoir environ trois ans. Nous habitions encore rue Pasteur, à un deuxième étage. Le plancher était en bois blanc et ma mère le frottait au sable une fois par semaine, le samedi, après quoi on le recouvrait, afin qu’il reste immaculé pour le dimanche, d’une vieille courtepointe à ramages.

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