De père inconnu

De
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Solène Le Roy, jeune française d’origine new-yorkaise, est une femme sans histoire. Entourée de Julien, de sa fille Mélanie et de Liz, sa meilleure amie, elle a tout pour être heureuse.

Jusqu’au jour où sa vie bascule.

Bien décidée à faire la lumière sur son passé, Solène va sillonner New York.

De découvertes en révélations, elle ira jusqu’à mettre sa propre existence en danger.


Publié le : mardi 27 janvier 2015
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EAN13 : 9782332845375
Nombre de pages : 302
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ISBN numérique : 978-2-332-84535-1

 

© Edilivre, 2015

Citation

 

Nous n’avons pas besoin de père et de mère,
nous avons besoin d’attention paternelle et maternelle.

David Cooper

1980
Samedi 29 novembre

River Terrace, Manhattan, New York

Allison ne le quittait pas des yeux.

Derrière elle, les musiciens jouaient Woman in love de Barbra Streisand. Tout un symbole, se dit-elle.

Serait-elle en train de tomber amoureuse ?

Tu ne le connais que depuis deux heures ! Tu cherches juste à oublier Sean, c’est tout !

Et pourtant…

Ses cheveux blonds bien coupés, ses yeux bleu acier, son port altier. Et son sourire… ce sourire qui l’avait séduite dès son apparition dans l’appartement.

Il était arrivé accompagné d’un autre homme, brun, musclé, presque imposant, avec un énorme cigare à la main. Mais c’est tout juste si Allison l’avait remarqué, tant elle était subjuguée par son compagnon.

Allison n’avait jamais cru au coup de foudre. Cependant, ce soir, toutes ses certitudes volaient en éclat !

Monsieur Alexander Moore. C’est ainsi que cet homme lui avait été présenté. Si son compagnon, l’homme au cigare, lui avait également été présenté, elle n’en avait plus aucun souvenir, car lorsqu’Alexander Moore l’avait abordée et lui avait pris la main pour la porter à ses lèvres, plus rien n’avait existé.

– Je suis absolument ravi, mademoiselle.

Sa voix était douce, agréable, presque onctueuse. Allison avait été paralysée. Rebecca, sa jeune sœur, lui avait donné un discret coup de coude, et elle n’était sortie de sa torpeur que pour sourire benoîtement. Venant à sa rescousse, Rebecca avait à son tour tendu sa main à Alexander Moore.

– Nous aussi, monsieur Moore, soyez-en assuré.

Par la suite, Allison n’avait cessé de s’évertuer à capter le regard de ce bel inconnu.

Ce qu’elle venait enfin de faire à l’instant.

Ashley, sa meilleure amie, la tira gentiment par la manche.

– Allison, chuchota-t-elle, arrête de le dévorer des yeux comme ça ! Tu vas te faire remarquer !

Elle avait raison, bien sûr, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher.

– Allez, viens, fit Ashley en l’entraînant malgré elle. Rejoignons Rebecca.

A contrecœur, Allison suivit son amie jusqu’au buffet. Rebecca et ses parents discutaient avec les hôtes de la soirée, organisée en l’honneur de Sophia McCarthy. Pour son anniversaire, Bryan, son mari, avait convié toute la Jet Set de New York dans leur luxueux triplex situé le long du Rockefeller Park, dans TriBeCa.

Les parents d’Allison, eux, n’appartenaient pas à la haute société new-yorkaise. Henry Griffith, son père, avait été invité par Bryan McCarthy pour le remercier de lui avoir déniché le cadeau qu’il désirait offrir à son épouse : une jolie petite maison de campagne à Lakehurst, dans le New Jersey.

Henry Griffith était agent immobilier.

Sachant que la jeune fille acceptait difficilement sa récente rupture sentimentale, ses parents avaient demandé aux McCarthy s’il serait possible qu’Allison et Rebecca se joignent à eux. Ça changera les idées à cette pauvre petite… avait plaidé Margaret Griffith. Bryan McCarthy s’était empressé d’accepter, précisant que toute autre personne serait également la bienvenue.

Allison, de son côté, n’avait eu aucune envie de venir à cette soirée. Elle ne souhaitait qu’une chose : être seule. Mais ses parents l’avaient pratiquement suppliée. Et Rebecca l’avait convaincue : Si tu ne viens pas, ils refuseront d’y aller. Ils n’ont jamais participé à une soirée Jet Set. Tu ne peux pas leur faire ça. Allison ne se sentait pas le cœur à leur refuser cette joie, et avait donc fini par accepter, à condition qu’Ashley Singleton, sa meilleure amie, les accompagne.

Maintenant, alors que Sophia McCarthy lui tendait une coupe de champagne, Allison remercia intérieurement Rebecca d’avoir tellement insisté.

Elle se retourna, et son cœur manqua un battement. Il était là, à trois mètres d’elle, et la dévisageait.

A ce moment précis, les musiciens entamèrent A whiter shade of pale. Alexander Moore s’approcha, et se courba devant elle.

– Accepteriez-vous de m’accorder cette danse, mademoiselle ?

Comme dans un rêve, Allison tendit sa main, que son prince charmant prit délicatement. Ils traversèrent la salle à manger, contournèrent la cheminée double-face au centre de la pièce, et rejoignirent la piste de danse, précédés de Rebecca et de l’homme au cigare qui avait accompagné Alexander Moore.

Jusqu’à une heure avancée de la nuit, Alexander Moore et Allison Griffith ne se quittèrent plus.

Ashley Singleton, quant à elle, passa une soirée inoubliable pour une simple assistante en chirurgie. Et elle était heureuse de voir que sa meilleure amie allait enfin pouvoir tourner la page Sean Carter.

1980
Dimanche 14 décembre

Central Park, Manhattan, New York

Autour de la jeune femme, des milliers de personnes regardaient au loin les tours de Manhattan, mais aucune ne s’y intéressait réellement. Tous ces gens avaient l’esprit tourné vers le lundi précédent, 8 décembre 1980, à 22 heures 52.

Ce soir-là, au pied du Dakota Building, John Lennon était abattu de cinq balles de revolver tirées par Mark David Chapman, et s’écroulait sous les yeux de son épouse Yoko Ono.

A 23 heures 07, John Lennon était officiellement déclaré mort.

La jeune femme lança un coup d’œil circulaire.

En ce 14 décembre 1980, toute cette foule était venue pour répondre à la volonté de Yoko Ono d’honorer par dix minutes de silence la mémoire de son mari.

Et à cet instant même, des millions d’âmes à travers le monde respectaient le même silence. A Liverpool, ville natale de John Lennon, trente mille individus des deux sexes et de tous âges se sont rassemblés. Et ici-même, à Central Park, ce sont près de deux cent vingt cinq mille new-yorkais qui se sont déplacés.

Mais la jeune femme ne le saurait jamais.

Car ce 14 décembre 1980 serait pour elle son dernier jour.

Alors qu’elle s’apprêtait à faire demi-tour, les larmes aux yeux, l’homme qui l’accompagnait posa sa main sur son bras.

– Ne sois pas triste. Yoko est fière de nous, tu sais. Nous rendons ici un hommage tellement important à ses yeux.

La jeune femme l’observa. Elle le trouvait séduisant. Ses yeux étaient un peu vitreux, mais comme tant d’autres, aujourd’hui.

– Viens, renchérit-il. Allons lever un verre à la santé du meilleur des Beatles. John Lennon l’aurait voulu ainsi.

Elle contempla de nouveau cette foule. Certains souriaient. Beaucoup même. Oui, il avait raison. Il ne fallait pas pleurer.

– Viens, répéta l’homme.

Alors, la jeune femme le suivit.

The New York Times
15 décembre 1980

UNE FEMME DECOUVERTE POIGNARDEE EN MARGE DU RASSEMBLEMENT A LA MEMOIRE DE JOHN LENNON

Le corps d’une jeune femme de vingt-trois ans a été découvert ce matin au nord de Central Park. Les premières investigations du New York City Police Department ont révélé que la victime avait été violée puis assassinée à l’arme blanche, avant que son corps ne soit déposé dans des buissons près d’East Drive.

L’heure du décès se situerait entre vingt-trois heures et une heure du matin.

Deux témoins ont croisé un homme d’une trentaine d’années, l’ont vu monter rapidement dans une voiture, et démarrer précipitamment, près de l’endroit où a été trouvé le corps.

Aucun des deux témoins n’a pu préciser la marque du véhicule, ni pensé à relever l’immatriculation. Cependant, il s’agirait d’une voiture de couleur bleu ou vert foncé. Un portrait-robot a été établi et communiqué aux médias, ainsi qu’à tous les postes de police de l’état. Mais compte-tenu de l’obscurité, et malgré la proximité de l’un des nombreux lampadaires sillonnant Central Park, la police est relativement pessimiste quant à l’utilité de ce portrait-robot.

L’enquête a été confiée au lieutenant Larry Watkins du NYPD.

The New York Times
21 décembre 1980

LE SUSPECT DU MEURTRE DE LA JEUNE FEMME ASSASSINEE A CENTRAL PARK RELACHE

Le suspect appréhendé hier dans le cadre de l’assassinat d’une jeune femme le 14 décembre dernier a été relâché ce matin.

Plusieurs éléments avaient motivé sa mise en examen.

En premier lieu, une amie de la victime avait déclaré qu’un homme ressemblant au portrait-robot les avaient accompagnées à la manifestation organisée en l’honneur de John Lennon. Elle les avait quittés vers dix-neuf heures trente.

Ensuite, cet homme possédait une Camaro bleu nuit, pouvant correspondre au véhicule aperçu la nuit du meurtre.

Enfin, rappelons que des tâches de sang n’appartenant pas à la victime avait été relevées sur son corsage par la police scientifique. Or, ce groupe sanguin était de type A+, soit du même type que celui du suspect.

Cependant, à l’heure où le crime a été commis, cet homme se trouvait en compagnie d’un ami dans un café de Broadway. Les serveurs de l’établissement n’avaient pu attester de sa présence, mais avaient avoué qu’avec le rassemblement en hommage à John Lennon, le café avait été comble jusque tard dans la nuit, et qu’il leur était impossible de se souvenir de la présence ou non de ces deux hommes. Cet ami, que le NYPD a entendu hier soir, a confirmé qu’ils avaient bien passé la soirée ensemble, avant de se quitter vers trois heures du matin.

De plus, l’avocat du suspect a souligné que le portrait-robot établi par les témoins était trop imprécis pour affirmer que son client était bien le meurtrier, et que, si son groupe sanguin concorde effectivement avec celui recueilli sur la victime, il est aussi l’un des plus répandus.

Le suspect a donc été relâché.

Le lieutenant Watkins a déclaré toutefois que l’enquête irait jusqu’à son terme,afin que ce crime odieux commis sur une jeune femme de vingt-trois ans soit puni, a-t-il conclu.

De nos jours

Dimanche 27 octobre
New York, 43rd Street

Hier après-midi, face au Conservatory Water, une étendue d’eau à l’est de Central Park, je regardais au loin les buildings de la 5th Avenue s’élevant fièrement vers le ciel d’automne de New York. Je pensais à tous ceux qui, de près ou de loin, avait été impliqués dans cette histoire, et l’idée m’était venue de rapporter par écrit les évènements que j’avais vécus depuis ce jour du mois d’avril, il y a maintenant plus de six mois.

Quand j’en avais discuté avec Julien, le soir, il avait immédiatement été séduit par ce projet.

– C’est une excellente idée, m’avait-il dit. Cela te permettra peut-être de déculpabiliser.

Parce que je culpabilise, effectivement. Je me sens responsable de la mort de deux personnes. Deux personnes qui m’étaient totalement inconnues il y a six mois.

C’est pourquoi je me trouve aujourd’hui devant ce bureau, dans ma chambre d’hôtel située à cinq minutes de Times Square, à entamer ce récit, que je finirai certainement à Paris. Nous repartons pour la France la semaine prochaine.

Je vais essayer d’être le plus objective possible, tant il est vrai qu’il est difficile, lorsque le dénouement d’une aventure est établi, de ne pas fausser la description des évènements, et des sentiments que nous avons pu ressentir et qui se sont succédé. Je dois parvenir à me remettre dans le contexte, et donner des précisions que je sais erronées, mais qu’à l’époque je pensais véridiques.

Avant tout, je pense qu’il faut que je me présente.

Je m’appelle Solène Margaret Le Roy.

Je suis française et vis à Paris depuis l’âge d’un an, mais je suis née à New York, il y a trente-deux ans de cela. Mon père a voulu que je sois française et a effectué les démarches dès que la loi l’y autorisait, à savoir cinq ans après mon arrivée sur le sol français.

Je n’étais jamais retournée à Big Apple, préalablement à cette histoire : un an après ma naissance, jour pour jour, ma mère, Allison Griffith, native de Los Angeles, quittait New York où ses parents avaient emménagé, pour venir résider en France avec mon père, Patrick Le Roy, originaire de Bordeaux.

Mon prénom, Solène, vient du latin solennelle. C’est ma mère qui l’a choisi. Elle était persuadée que sa fille serait une jeune femme sérieuse, empreinte de gravité. Je ne suis pas certaine qu’elle ait eu tout bon, sur ce coup-là !

Quant à mon deuxième prénom, Margaret, il s’agit de celui de ma grand-mère maternelle.

Le souvenir d’une conversation avec mon père le jour de mon quinzième anniversaire me revient. Maman nous avait quittés depuis huit ans, déjà.

Le temps à Paris était au beau fixe, et mon père m’avait proposé d’aller faire une petite ballade. Le thermomètre affichait 23°, ce qui était exceptionnel pour un mois d’octobre. Il m’avait emmenée Place de la Concorde. De là, nous avions remonté les Champs-Elysées pour nous rendre à l’Arc de Triomphe, puis redescendu l’avenue d’Iéna jusqu’aux jardins du Trocadéro. Ensuite, les quais de Seine, et enfin le pont de Grenelle que nous avions traversé pour contempler la réplique de la Statue de la Liberté.

En voyant la statue, j’avais immédiatement pensé à New York, et j’avais prononcé cette petite phrase : Papa, parle-moi de maman.

Il m’avait regardée dans les yeux, avait souri, et m’avait dit : Tu as quinze ans. Tu es assez grande aujourd’hui pour te rendre compte à quel point ta mère était une femme d’une inestimable valeur.

Il m’avait pris la main, et nous nous étions assis sur un banc, face à la Seine. Et là, il m’avait raconté sa vie avec ma mère.

Ils s’étaient rencontrés en 1979, à New York. Mon père était alors médecin pédiatre, et effectuait un stage au New Hospital de SoHo, à Manhattan. Il y était resté quatre mois. Suffisamment longtemps pour tomber amoureux d’une jolie infirmière de vingt-cinq ans, Allison Griffith.

Ce fut le coup de foudre.

A la fin de son stage, il était retourné à Paris, mais l’amour pour ma mère avait été le plus fort : à peine quelques semaines plus tard, il revenait à New York vivre avec elle. Ils désiraient se marier, et fonder une famille. Mes parents étaient très croyants. Il était inconcevable pour eux d’avoir des enfants hors mariage. La célébration eut lieu le 19 janvier 1980.

Mais petit à petit, m’avait expliqué mon père, la nostalgie s’était immiscée en lui.

– C’est quoi, la nostalgie, papa ? lui avais-je alors demandé.

– La nostalgie, ma chérie, c’est être triste lorsque l’on songe aux choses passées. Vois-tu, j’avais cru que l’amour pour ta mère passerait au-dessus de celui de mes racines. Ce ne fut pas le cas. J’ai commencé à regretter la France. A aucun prix je ne souhaitais me séparer de ta mère, et j’étais prêt à tous les sacrifices pour elle, mais le fait était là. Alors, ta mère a eu ce geste que peu de personnes auraient eu à sa place : elle a quitté New York pour venir s’installer avec moi, à Paris. Sa sœur était morte un peu moins d’un an avant ta naissance, lors d’un naufrage sur un bateau de plaisance qu’elle avait loué. Ses parents n’avaient pas surmonté cette épreuve. Vivre à New York leur rappelait jour après jour leur fille disparue. Ils sont partis vivre en Australie quelques mois plus tard, où ils sont décédés il y a plusieurs années. Le départ de tes grands-parents consécutif à la mort de sa sœur a été très difficile pour ta mère, et plus rien ne la retenait aux Etats-Unis. Ce qui n’enlève rien à la concession qu’elle a faite en acceptant de venir vivre à Paris. Nous avons emménagé le jour de ton premier anniversaire, le 15 octobre 1982. Nous ne sommes jamais revenus à New York depuis.

A la suite de quoi, il me parla de maman.

Ses parents, Margaret et Henry Griffith, habitaient Lennox Avenue, à Harlem. Henry était agent immobilier, Margaret, mère au foyer.

Maman avait suivi des études d’infirmière à Manhattan, avant de faire ses premières armes au Thomas Jefferson Hospital à Harlem, puis d’intégrer le New Hospital de SoHo, où elle fit la connaissance de mon père.

Etant profondément croyants, mes parents avaient des principes bien arrêtés. Se marier pour avoir des enfants, comme je l’ai déjà dit, mais aussi Assumer ses erreurs, ou : Prendre ses responsabilités quoiqu’il advienne. Ou bien encore : Dis toujours la vérité. Et si tu dois mentir, que ce soit pour une raison honnête.

Cette dernière phrase m’avait paru bizarre, étant petite. Comment pouvait-on mentir honnêtement ? Je questionnai mon père un jour à ce sujet. Sa réponse à l’époque me parut déroutante : Il peut arriver d’être obligé de mentir, à partir du moment où il s’agit d’éviter quelque chose de plus grave que le mensonge. Mon père était ainsi. Philosophe à ses heures. Je ne suis pas persuadée d’avoir parfaitement compris ce qu’il sous-entendait par cette maxime, sinon qu’il ne fallait jamais mentir sauf cas de force majeure, tout simplement.

J’avais été élevée selon cette philosophie.

Mes parents avaient aussi le cœur sur la main. Surtout maman. Faire le bien était une priorité pour elle.

Ça, et la famille. Elle adorait mon père.

Elle adorait sa sœur, Rebecca.

Et elle m’adorait.

Bien entendu, tout ça je le tiens de mon père, qui a très bien pu enjoliver les choses. Toutefois je ne le crois pas. De toute façon, peu importe. L’important est qu’ils vécurent heureux.

Jusqu’en 1988.

Le 22 septembre de cette année-là, ma mère, Allison Le Roy, née Griffith, décédait d’une rupture d’anévrisme à l’âge de trente-quatre ans.

J’avais sept ans, et dès lors, mon père s’était chargé de mon éducation.

Seul.

Après cette fameuse conversation du jour de mes quinze ans, j’ai souvent confié à mon père à quel point j’étais admirative devant son courage de m’avoir élevée seul. Ma chérie, m’opposait-il, le courage n’a rien à voir dans tout ça. Tu connais les principes que ta mère et moi avions. Tu es ma fille. Nous t’avons eue tous les deux. Alors quand ta mère nous a quittés, je n’ai eu d’autre choix que de t’élever.

Et il concluait invariablement avec un sourire éclatant : Et même si j’aurais évidemment préféré la présence de ta mère, t’élever, même seul, fut un bonheur immense.

Je lui avais plusieurs fois fait remarquer qu’il aurait pu épouser une autre femme, que maman ne lui en aurait pas voulu, mais il affirmait qu’il ne pourrait jamais aimer autant qu’il avait aimé Allison Griffith.

Le temps est venu maintenant de vous parler un peu de moi.

Mon père pédiatre, ma mère infirmière, ma voie était toute tracée : j’ai entamé des études de médecine. Je m’étais destinée à une carrière de psychothérapeute.

Rapidement, j’ai réalisé que je ne serai jamais capable d’aider les autres à régler leurs problèmes affectifs ou psychologiques. Trop de dépendances. Isoler ma vie professionnelle de ma vie privée me serait impossible. J’imaginais déjà les séances avec mes patients me poursuivre jusque dans mon lit, le soir. Dans ces conditions, j’ai préféré venir en aide à mes contemporains par un autre moyen.

J’ai vécu mon enfance dans la capitale française, au milieu des touristes. Paris est réputée pour être une des plus belles villes du monde. La Tour Eiffel, bien sûr, les Champs-Elysées, le quartier Saint-Michel, Notre-Dame, ou encore le Louvre, attirent de nombreux étrangers.

Cependant, Paris n’est pas que cela. Paris, c’est également les sans-abris.

Mon père travaillait à l’hôpital, mais n’hésitait pas à s’occuper des enfants de ces laissés-pour-compte. Durant toute mon enfance, j’avais appris la misère qui règne dans certains quartiers de la capitale, et j’ai décrété que je mettrai mes connaissances médicales au service de ces miséreux. Je suis devenue médecin au SAMU social, et adjointe au Responsable Régulation chargé des maraudes.

C’est grâce à ce métier qu’il y a près de dix ans, j’ai rencontré Julien Chevrier, mon compagnon.

Julien a trois ans de plus que moi. Né à Reims, il était entré dans la police à la fin de ses études, mais, à l’instar de ce que j’avais moi-même ressenti avec la psychothérapie, Julien s’était aperçu que sa vocation n’était pas d’enfermer des délinquants. Au contraire, il aspirait à les aider à s’en sortir. Il était devenu EPJJ, éducateur de la protection judiciaire de la jeunesse. Il disait volontiers que parfois, les éducateurs parviennent à sauver un enfant du destin tragique auquel il était voué. C’était exceptionnel, c’est vrai, mais suffisait amplement à justifier les efforts entrepris.

Julien et moi nous sommes croisés la première fois un soir où j’étais de garde au SAMU social. Nous avions reçu un appel vers vingt-trois heures trente : un SDF avait été pris à parti par plusieurs jeunes, rue d’Argenteuil, près des Tuileries. Arrivée sur place avec l’équipe, cinq agents et un homme en civil surveillaient deux jeunes gens qu’ils venaient d’interpeller et qui se tenaient adossés au véhicule de police. L’un avait dix-neuf ans, l’autre à peine quinze. Un troisième avait réussi à s’enfuir.

Le SDF, allongé à terre un peu plus loin, avait du sang sur la figure, mais semblait conscient. Il était âgé d’une quarantaine d’années. Je m’étais approchée. Tandis que je passais devant les deux agresseurs, l’un d’eux avait fait un pas de côté et m’avait plaqué sa main aux fesses.

Au SAMU social, nous fréquentons toutes sortes de personnes, et il s’ensuit parfois un manque de respect, voire plus. Aussi étais-je habituée à me défendre. Je lui avais balancé un coup de coude qui l’avait fait se plier en deux. Son comparse avait fait mine de s’avancer à son tour, et l’homme en civil était accouru pour se positionner face à lui.

– Toi, tu bouges pas !

C’était Julien. Immédiatement, le jeune homme avait reculé.

Un peu surprise par le comportement étonnamment docile de l’adolescent, je l’avais remercié d’un sourire. J’ai découvert plus tard que Julien était très respecté des jeunes délinquants, grâce notamment à l’assistance qu’il leur apportait en tant qu’éducateur.

Me retournant pour rejoindre le SDF, et tout de même légèrement perturbée par cette petite péripétie, je n’avais pas vu le léger affaissement du trottoir à cet endroit-là, et je m’étais tordu la cheville. J’avais poussé un cri en m’affalant sur le trottoir, et senti instantanément que j’avais au mieux un muscle froissé, au pire la cheville fracturée. Julien s’était précipité, m’avait aidée à me relever, et avait insisté pour m’accompagner à l’hôpital pour effectuer des examens. Résultat des courses : entorse.

C’est ainsi que tout avait commencé.

Nous nous sommes revus. De plus en plus souvent.

Et puis un jour, nous avons décidé de tenter l’aventure ensemble.

Le père de Julien avait un poste de responsable dans une banque privée. Il ne percevait pas un salaire mirobolant, mais grâce au testament de l’un de ses aïeuls, il lui avait légué à sa disparition un héritage suffisant pour nous permettre d’emménager dans un appartement rue Saint-Roch, près du Jardin des Tuileries. Julien avait tenu à dégoter un logement dans ce quartier en souvenir de notre première rencontre.

Dix mois plus tard, j’étais enceinte.

Mélanie.

Une adorable petite fille qui va sur ses huit ans aujourd’hui.

Elle me ressemble beaucoup. Le même sourire espiègle que j’avais à son âge, les mêmes cheveux châtain foncé, les mêmes yeux en amande.

Julien et moi avions envisagé de nous marier quelques mois après la naissance de Mélanie, mais mon père nous en avait dissuadés. Vous vous entendez bien, avait-il dit. Pourquoi se lancer dans des dépenses et des tracas administratifs alors que tout va pour le mieux ?

Cela m’avait surprise, sachant le côté croyant de mon père, mais il avait précisé qu’il avait vu tellement de couples heureux qui s’étaient séparés dès lors qu’ils avaient signé le papier fatidique ! Julien et moi en avions discuté, et finalement avions accepté de rester célibataires, pour lui faire plaisir. Au fond, c’était mon père, et ce n’était pas bien grave, de nos jours.

Le 4 juillet 2012, alors qu’il revenait de Bordeaux où il avait été rendre visite à des amis, il fut percuté de plein fouet par un camion dont le conducteur s’était endormi au volant.

Il avait cinquante-huit ans.

Mélanie et Julien me furent naturellement d’un grand soutien moral durant cette épreuve. Liz également.

Oui, je dois vous parler de Liz Powers, ma meilleure amie.

Liz est professeur d’anglais. Elle a trente-cinq ans. J’ai fait sa connaissance deux mois avant la naissance de Mélanie. Elle est d’origine américaine, tout comme moi, et de par sa nationalité, nous nous sommes tout de suite liées d’amitié. Liz est née à Waterbury, dans le Connecticut. Waterbury n’est qu’à une heure et demie de route de Manhattan. Autant dire à côté.

Pourtant, nos premiers contacts furent un peu ambigus.

Il faut savoir que Liz est homosexuelle. Elle vit avec une brésilienne de trente-huit ans, Jaina Cardoso, depuis maintenant plusieurs années. Mais quand j’ai connu Liz, je l’ignorais.

Elle s’était installée dans l’immeuble voisin du nôtre un an et demi après notre emménagement.

Si je dis qu’au début nos relations furent ambiguës, c’est parce que j’ai imaginé durant un certain temps que Liz avait des vues sur moi. Elle recherchait systématiquement ma compagnie, et avait parfois quelques gestes affectueux. Un peu trop affectueux à mon goût.

Toutefois, je l’aimais bien. Et le fait qu’elle soit américaine m’incitait à pousser plus avant notre sympathie naissante. Alors, un jour où Julien s’était rendu dans les cités, je l’ai invitée à venir prendre un café, et lui ai annoncé tout de go que je désirais sincèrement que nous entretenions notre amitié, mais que j’avais l’impression que, de son côté, Liz ambitionnait autre chose.

Son regard rivé sur moi, elle resta silencieuse durant de longues secondes, le visage grave. Elle semblait hésiter. Sur le coup, j’ai cru que je ne m’étais pas trompée, et que j’allais devoir mettre un terme à notre amitié. Mais Liz me déclara en souriant que si, effectivement, elle se sentait attirée sexuellement et sentimentalement par les femmes, je n’étais pas son genre. Après quoi, durant près d’une heure, elle s’est mise à discourir sans s’arrêter.

Jusqu’à l’âge de vingt-six ans, Liz Powers croyait être hétérosexuelle. Et si ses aventures masculines demeuraient d’une durée très limitée, elle mettait cela sur le compte de ses difficultés à trouver l’homme de sa vie.

Puis elle avait rencontré Jaina.

Jaina Cardoso travaillait, et travaille toujours, comme professeur de portugais au Ministère de l’Education Nationale. L’étude de cette langue n’étant pas parmi les plus sollicitées, le Ministère avait souhaité que tout professeur instruisant une langue peu courue soit à même de dispenser d’autres cours. Jaina aurait pu choisir d’enseigner l’espagnol, au vu des similitudes entre les deux langues, mais elle avait préféré l’anglais. D’autant que la similitude entre l’espagnol et le portugais reste toute relative. Jaina m’avait expliqué un jour qu’au niveau grammatical, ce n’était pas si simple. Par exemple, la chaleur se dit La calor en espagnol, soit un mot féminin, tandis qu’en portugais on écrit O calor, soit un mot masculin ! Toujours est-il que Jaina s’était inscrite à un cours de perfectionnement d’anglais, et son professeur avait été Liz.

Très rapidement, les deux jeunes femmes sympathisèrent. Elles allèrent ensemble au cinéma, au restaurant, au théâtre. Liz, troublée par les sentiments qui tout à coup s’étaient emparés d’elle, ressentait pour Jaina une attirance insoupçonnée. Mal à l’aise, elle avait tenté de stopper ces sorties en tête-à-tête. En revanche, pour Jaina, bien qu’il ne se soit encore rien passé entre elles, le désir d’une aventure avec Liz ne cessait de croître.

Un soir, elles dinèrent dans une brasserie à Saint-Michel. Le repas terminé, elles regagnèrent l’appartement de Liz, et là, pendant que celle-ci buvait un café sur le canapé, Jaina l’avait couvée des yeux, puis s’était rapprochée d’elle et l’avait embrassée.

Liz ne s’était pas dérobée, et avait répondu à son baiser.

N’ayant aucune intention de brusquer les choses, Jaina était repartie chez elle, laissant Liz en proie à un profond désarroi. Que lui arrivait-il ? Elle s’était laissé embrasser par une femme !

Et puis, un soir, ce fut le grand saut : elles passèrent la nuit ensemble, et dès lors, Liz réalisa qu’elle était tombée amoureuse.

Au fil des mois, plutôt que de la rendre heureuse, cette constatation n’avait fait que la déprimer. Elle refusait d’accepter le fait d’être homosexuelle. Alors, un jour, elle décida de se prouver à elle-même qu’elle n’était pas ainsi : elle annonça à Jaina son intention de la quitter, et de déménager sans laisser d’adresse. Jaina s’était mise à pleurer, la suppliant de rester, mais Liz n’avait pas faibli. Elle lui avait demandé de lui pardonner, et avait filé. C’est ce jour-là qu’elle avait emménagé dans l’immeuble voisin du mien, et c’est ainsi que je l’ai connue.

Après cette soirée où Liz m’avait tout raconté, je pris conscience que ce que je prenais pour des tentatives de séduction envers moi, n’étaient en fait que des réminiscences de sa liaison avec Jaina, des envies inconscientes de l’embrasser à nouveau, de l’effleurer avec des gestes tendres. J’ai essayé de l’aider du mieux que je le pouvais, jouant même les entremetteuses afin qu’elle sorte avec des hommes. Rien n’y faisait. Elle avait en permanence le visage triste, et j’acquis la certitude que Liz ne pourrait être comblée que si sa liaison avec Jaina reprenait. Je le lui ai dit. Nous avons eu une longue discussion, au moins aussi longue que le jour où Liz s’était épanchée.

Trois semaines plus tard, Jaina, folle de bonheur, quittait son logement pour emménager avec Liz.

C’était il y a sept ans.

Voilà pour Liz.

Mélanie, Julien, Liz.

Les trois personnes qui comptent le plus dans ma vie.

*
*       *

Maintenant que je me suis présentée, je vais me lancer dans le récit de ce qui s’est passé depuis le trois avril dernier, le jour où je me suis connectée sur un site internet, et cliqué sur « Envoyer »…

1

Mercredi 3 avril
Paris

Mélanie, assise sur le tapis de sa chambre, arrangeait amoureusement les cheveux de Fiona tout en lui chuchotant quelque secret, sous l’œil attentif de Shrek.

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