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De sel et de sang

De
384 pages
Le nouveau roman de la reine du polar écossais
 
Le Loch Lomond est profond de plus d'un kilomètre et demi par endroits. Un jour, le corps d'une jeune femme remonte à la surface. Elle a été assassinée.
Pour mener l'enquête, l'inspectrice Alex Morrow se rend à Helensburgh, une petite bourgade tranquille de bord de mer. Mais les apparences sont trompeuses et elle découvre que la ville est un lieu où se côtoient cupidité, pouvoir et soif de vengeance. L'endroit idéal pour se débarrasser de quelqu'un...
 
Alliant réalisme et finesse humaine, Denise Mina nous plonge dans une affaire internationale palpitante, où l'argent coule à flots et où les criminels comme les forces de l'ordre veulent tous leur part du gâteau. 


Traduit de l’anglais (Écosse) par Nathalie Bru
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Couverture : Denise Mina, De sel et de sang, EDITIONS DU MASQUE
Page de titre : Denise Mina, De sel et de sang, EDITIONS DU MASQUE

DU MÊME AUTEUR
DANS LA MÊME COLLECTION

Sanctum, 2006

Le Champ du sang, 2007

La Mauvaise Heure, 2009

Le Dernier Souffle, 2010

Le Silence de minuit, 2011

La Fin de la saison des guêpes, 2013

Des dieux et des bêtes, 2014

La nuit où Diana est morte, 2015









www.lemasque.com

À Luke, Liam et Wolfie

Nous avons tous dans nos veines exactement le même
pourcentage de sel que dans l’océan et nous avons
par conséquent du sel dans notre sang,
dans notre sueur, dans nos larmes. Nous sommes liés à l’océan. Si bien que
lorsque nous y retournons – que ce soit pour y faire de la voile
ou pour le contempler – nous retournons à nos origines.

John F. Kennedy

1

Ça faisait deux jours qu’elle était avec eux et qu’elle se montrait aussi docile qu’une génisse. Quand ils étaient allés la chercher en camionnette, elle les avait suivis sans se faire prier. Et pendant qu’ils attendaient que Petit Paul leur dise s’il fallait la tuer ou la relâcher, pas une fois elle n’avait imploré leur pitié.

Au début, Iain était content de la voir si passive. Il n’avait jamais eu à malmener une femme jusqu’ici. Puis il avait commencé à se demander pourquoi. Elle n’avait pas du tout l’air effrayée, il lui arrivait même de sourire. Elle n’avait ouvert la bouche qu’une fois, pour poser une question : il y en a encore pour combien de temps ? Alors, peu à peu, ils avaient réalisé qu’elle n’avait pas du tout pris la mesure de ce qui se passait.

Quand Tommy avait fini par piger, il s’était foutu d’elle avec un sourire suffisant, adressant des signes de tête à Iain derrière son dos. Iain ne trouvait pas ça drôle. Plus le temps passait, plus il s’en voulait. C’était ignoble, mais il ne pouvait ni la prévenir ni la laisser partir. La duper comme ça le mettait tellement mal à l’aise qu’une ou deux fois, la nuit dernière, il avait failli se barrer. Mais c’était impossible. Il avait une dette, il devait aller jusqu’au bout. Se ressaisir, ne pas flancher.

Depuis que Petit Paul les avait appelés ce matin pour leur faire part de la décision, Iain n’arrivait plus à poser le regard sur elle. Ils la chargèrent de nouveau dans la camionnette et quittèrent Helensburgh pour Loch Lomond.

Ils étaient dehors, maintenant, sous un ciel chargé de pluie. Un plafond bas de nuages gris estompait toute la couleur des montagnes. Ils avançaient en file indienne à travers les hautes dunes de sable, Tommy devant, puis elle, et Iain qui fermait la marche sur un sentier sinueux menant aux berges du loch.

Les dunes, très hautes et d’un jaune lumineux, recouvraient une décharge industrielle enfouie sous le sable, là où on avait créé un terrain de golf. Quand elle se retourna, Iain vit un léger sourire souligner sa pommette. À quoi pensait-elle ? À des vacances au soleil sur des plages de sable jaune, peut-être. À des mers d’eau turquoise. Des peaux hâlées. Elle ne se doutait toujours de rien. Glissant la main dans sa poche, Iain effleura la matraque. Il n’abîmerait pas son visage, elle avait un joli visage. Il ferait ça vite.

Quand elle posa le pied sur la berge, un vent froid venu du loch lui arracha un tressaillement. Puis elle leva les yeux. En voyant le bateau, elle vacilla. Ses genoux flanchèrent et elle bascula la tête vers l’arrière, avant de pousser un cri à la fois rauque et perçant, qui déchirait les tympans tellement il était proche.

Tommy fit volte-face. Il voulut lui plaquer la main sur la bouche pour la faire taire, mais elle battit des bras, en gémissant de petits « NON ! » essoufflés. Ça les surprit de la voir soudain si combative. Se retournant brusquement, elle donna des coups d’épaule à Tommy jusqu’à ce qu’il perde l’équilibre. Elle essayait de passer devant. Tommy bascula, sans la lâcher, sa main glissa sur la hanche de la femme et il tomba à genoux.

En deux grands pas, elle le contourna et se mit à courir le long de l’embarcadère, vers la dense rangée d’arbres.

Iain était costaud. Il profita du fait qu’elle était encore à sa portée pour la saisir par le haut du bras et, la matraque dans l’autre main, la fit se retourner vers lui. Il abattit l’arme sur sa mâchoire, de toutes ses forces.

La tête chavira d’un coup. Les yeux roulèrent dans leurs orbites. Elle s’effondra comme un sac de sable. Et resta là sur l’embarcadère, une jambe délicatement repliée sous elle.

Un vieux truc de taulard. On peut frapper fort, mais si on frappe mal, le type peut se retourner, en rage, prêt à rendre les coups. Pour faire mouche, il fallait imprimer à la tête un mouvement fulgurant. Envoyer le cerveau cogner contre le crâne. Si la tête tournait assez vite, la chute était presque garantie.

Debout à côté d’elle, Iain et Tommy la regardaient. Tommy était hors d’haleine, effrayé. Ça surprenait Iain qu’il n’arrive pas à mieux le cacher. Ils ne se connaissaient pas vraiment, c’était la première fois qu’ils travaillaient ensemble. Ils cherchaient encore leurs marques. Tommy jurait sans arrêt, grommelait, comme un méchant de série télé. Quant à Iain, il jouait au taulard patibulaire, le genre de dur à cuire au visage de marbre qui vous saute à la gorge sans prévenir.

Le regard posé sur la femme inconsciente, Iain songeait à ces hommes. Il les avait enviés. Ils avaient l’air de ne jamais rien ressentir. Aujourd’hui, il se demandait si leur regard vide ne dissimulait pas en réalité un désespoir à couper le souffle. Si le dégoût d’eux-mêmes ne pesait pas comme une brique sur leurs tripes. Mais non, probablement pas.

Une bosse de la forme d’un œuf gonfla sur la mâchoire de la femme. Sa poitrine se soulevait en mouvements irréguliers. Ses yeux tremblaient derrière ses paupières. Inconsciente, mais pas morte. Le plan était de l’emmener jusqu’ici, au bateau, peut-être même jusqu’au milieu du loch, avant de la tuer.

— La laisse pas comme ça, putain, grogna Tommy. Achève-la.

Il avait raison. Elle risquait de se réveiller et ce serait plus cruel encore, parce qu’il faudrait quand même le faire, sauf qu’elle saurait.

D’un mouvement, Iain se baissa. Une erreur due à la compassion. Une pointe dans ses vertèbres inférieures lui arracha un cri. Il se redressa. Essaya de nouveau, le dos droit, un genou à terre comme pour le sacre d’un chevalier. Il fit de petits mouvements du bassin de l’avant vers l’arrière pour voir jusqu’où il pouvait aller. Son mal de dos était nouveau, il en découvrait les douleurs imprévisibles, pas encore cartographiées.

Serrant les dents, il brandit la matraque au-dessus de sa tête et l’abattit sur elle plusieurs fois, comme il faisait pour tuer les poissons quand il était gosse. Il frappait au sommet du crâne, à travers les cheveux, pour ne pas abîmer ses traits. Le seul acte de commisération qu’il pouvait lui accorder. Quoi qu’elle ait fait et peu importe à quel point il avait besoin de ce boulot, elle méritait de garder son visage.

Tommy détourna le regard vers le bateau, jouant l’indifférence. Il désigna l’embarcation à la peinture écaillée qui battait contre le quai au gré des clapotis du loch gris. Le Sea Jay II ne ressemblait pas à grand-chose.

— Putain, vise un peu l’état du machin, dit-il, exagérant l’intérêt qu’il lui portait parce qu’il était incapable de regarder. La peinture part complètement en couille.

Tommy ne connaissait rien aux bateaux. Celui-ci était en bon état.

C’était fait. La tête de la femme se nimbait maintenant d’un halo écarlate. Iain se rendit compte qu’il haletait, et son genou lui faisait atrocement mal. Tout son poids appuyait dessus sur le ciment inégal.

Pour se redresser, il se pencha au-dessus du corps de la femme, comme s’il lui dressait un paravent. Il jeta un regard sur son visage, si proche qu’il pouvait occulter la mâchoire gonflée et la blessure ensanglantée sur son crâne. Alors il la vit soudain comme une femme. Peut-être une femme qu’il avait connue, ou aimée, il n’aurait pas trop su dire, mais ça faisait d’elle une personne, ce qu’elle n’avait pas été jusqu’ici. Jusqu’ici, elle n’avait été qu’une sale corvée. Un de ces trucs qu’on faisait contraint et forcé, sans se résoudre à y penser.

Quand il s’appuya sur sa main et plia le coude pour se redresser, il se retrouva encore plus près d’elle. Sentit la chaleur de ses joues. Une douce rosée venue de son haleine se déposa sur ses paupières. Il avait l’oreille à quelques centimètres à peine de sa bouche. Sans ça, il ne l’aurait pas entendue. Un son jaillit du tréfonds de son être : Sheila. Le prénom de sa mère.

Surpris, il eut un mouvement de recul. La bouche au niveau de celle de la femme, il avala dans un hoquet ce dernier soupir humide et tiède. Le pompa jusqu’au fond de ses poumons.

Maladroitement, il se remit debout. Recula, les mains levées en signe de reddition. Non. C’était idiot. Ché-la. Pas le prénom de sa mère. Juste des sons. S’échappant d’un corps. Pas Sheila ; ché-la. Pas la réalité. Mais il avait les lèvres humides de l’haleine de la femme, les oreilles pleines de son cri.

Le loch s’accrochait à l’embarcadère. Loin au-dessus de leurs têtes, les mouettes entonnaient un chant lugubre et indigné. Du sable battait contre son visage, soulevé par le vent gémissant.

— T’as fini ?

Tommy avait toujours les yeux sur le bateau.

— C’est plié ?

Iain faillit répondre mais il se ravisa. Il préférait se taire car il ne savait pas ce qui sortirait de sa bouche. Tout ce qui restait à cette femme de combativité, tout ce qui lui restait tout court, s’était insinué en lui. Son âme avait quitté le corps dans un sursaut et il l’avait avalée.

Elle était piégée à l’intérieur de lui, maintenant. Elle se tortillait dans tous les sens, rageait, s’agitait, et elle allait lui brûler les tripes.

 

2

Le téléphone d’Alex Morrow sonna sur le siège passager. Une sonnerie stridente et agressive.

— Roxanna a disparu, madame, lui annonça McGrain, un de ses agents. On a perdu sa trace devant l’école hier et on ne l’a plus retrouvée. Un appel anonyme vient de nous annoncer sa disparition.

— Quoi ? Qui a appelé ?

— On ne sait pas. Un enfant, vu la voix. Avec un accent anglais.

— Un des siens ? brailla Morrow au téléphone qu’elle tenait contre le volant.

Elle faisait quelque chose d’interdit par la loi, mais ce n’était pas pour ça qu’elle criait. Le sort de Roxanna Fuentecilla lui tenait à cœur.

— Il l’a fait, pas vrai ? Merde. Le petit copain, putain.

— Ben, on ne sait pas qui a appelé. Un des enfants, on dirait bien, oui.

— J’arrive dans dix minutes.

Elle raccrocha et se fraya un passage dans la circulation du milieu de la matinée pour rejoindre au plus vite le poste de police de London Road.

Le parking était plein, mais elle avait sa place attitrée. Elle sortit et verrouilla la portière, avant de gagner la porte de derrière d’un pas pressé, tout à son monologue intérieur. Elle ferait bien de se calmer. Elle n’avait jamais rencontré Fuentecilla. Ce qu’elle admirait chez cette femme n’était basé sur rien de concret. Elle avait visionné beaucoup de séquences la concernant, mais ça ne voulait pas dire qu’elle savait tout sur elle. C’était une criminelle. Elle ne devait pas oublier ça. Il y avait eux et il y avait nous.

Morrow longea le comptoir puis l’entrée des cellules, saluant au passage le sergent de garde d’un bref signe de tête. Dans les vestiaires, elle pressa le pas et traversa le hall. Ouvrant la porte de son bureau, elle jeta son sac à l’intérieur et revint sur ses pas pour rejoindre McGrain en salle des opérations. Affalé devant un bureau, McGrain buvait une tasse de thé à petites gorgées en écoutant l’agent Thankless, un chauve musclé que Morrow trouvait exaspérant. Elle ne l’aimait pas.

— Eh ben !

McGrain se leva d’un bond en l’apercevant.

— C’était rapide.

— Venez par là.

McGrain la suivit dans son bureau et ferma la porte derrière lui.

— On n’est pas dans un café, fit-elle, les yeux posés sur la tasse de thé qu’il tenait à la main

Gêné, il retourna la poser sur la première table à sa portée dans la salle des opérations.

— Pardon, madame.

— Asseyez-vous, dit-elle en désignant la chaise. Et maintenant, expliquez-moi.

Alors il lui expliqua : ils avaient perdu la trace de Roxanna Fuentecilla la veille, après qu’elle eut déposé ses enfants à l’école. Elle rentrait toujours du bureau à heure fixe mais hier soir, personne ne l’avait vue passer la porte de chez elle. Rien de suspect, cependant : les lumières s’étaient allumées comme d’habitude au salon, dans la cuisine, dans sa chambre. Sa voiture non plus n’était pas là, mais on savait qu’il lui arrivait de se garer dans une autre rue lorsqu’elle ne trouvait pas de place.

Ils la surveillaient depuis trois semaines. Il leur arrivait de temps en temps de la perdre, si bien qu’ils n’en avaient pas pensé grand-chose. Lui filer physiquement le train aurait coûté trop cher. Depuis les réductions de budget, ils archivaient eux-mêmes leurs dossiers et rationnaient les stylos-billes, alors c’était la vidéosurveillance qui faisait le boulot. Ils visionnaient des kilomètres d’enregistrements provenant des caméras installées dans les rues. Fuentecilla ne représentait pas un risque de fuite en raison de ses enfants. Ils avaient quatorze et douze ans, fréquentaient un bon collège, étaient propres, bien nourris, éclatants de santé. Clairement, elle les adorait.

On avait passé la nuit à visionner les séquences de toutes les caméras habituelles. Pas une seule image de Fuentecilla hier. Puis, à sept heures ce matin, un appel, anonyme, passé d’une cabine de la gare Central Station. Une petite voix, jeune, leur apprenant que Fuentecilla avait disparu depuis la veille. Quand l’opératrice avait demandé à la voix si elle avait une idée de l’endroit où Roxanna aurait pu se trouver, la voix avait répondu : « Je ne sais pas où ils l’ont emmenée. » Ce qui suggérait que plus d’une personne était en cause, pas seulement le petit copain pris d’un accès de rage incontrôlé. Puis on avait brusquement raccroché.

— Un de ses gosses, commenta Morrow.

— Ouais. L’accent anglais avait l’air snob, un peu traînant. Ça doit pas être bien fréquent dans le coin.

— La vidéosurveillance de la cabine de Central Station ?

— On l’a demandée, elle est en route.

— Bien. Envoyez-moi l’enregistrement audio de la conversation téléphonique. Prévenez le bureau du patron. Ils organiseront une réunion.

— Bien madame.

Et McGrain disparut.

Morrow ferma la porte et alluma son ordinateur, qui démarra lentement. Elle sentit en elle la même petite poussée de sérotonine que tous les matins, à l’idée de suivre Roxanna Fuentecilla, mais corrigea aussitôt sa chimie intérieure : pas d’image aujourd’hui. Roxanna n’était plus là. C’était comme si on venait de déprogrammer son émission préférée.

Le dossier était devenu un feuilleton, une histoire où l’argent coulait à flots, où beaux gosses et belles plantes s’amusaient et se disputaient. Fuentecilla elle-même était si querelleuse que c’en était hilarant. Elle était Madrilène, issue d’une riche famille qui avait dilapidé sa fortune. Pour plusieurs raisons, dont certaines qu’elle ne maîtrisait pas, Fuentecilla avait fini sans le sou et essayait visiblement de mettre sur pied une arnaque mystérieuse impliquant sept millions de livres sortis de la poche de quelqu’un d’autre. Elle était censée faire profil bas mais cassait sans arrêt des bocaux dans des magasins sur un coup de sang, engueulait son petit copain dans les supermarchés, ou invectivait en espagnol d’autres parents qui, selon elle, s’étaient mal garés devant le collège. Sa relation avec l’homme qui vivait chez elle était orageuse, pas encore violente visiblement, mais elle finirait par le devenir. La résolution des conflits n’était pas le fort de Fuentecilla. Sept millions, cela dit, c’était une belle somme, qui suggérait qu’elle œuvrait avec de gros bonnets. Morrow ne pouvait pas se permettre de la trouver sympathique.

L’ordinateur était enfin allumé. Elle jeta un regard triste sur les derniers dossiers des caméras de surveillance. C’étaient eux qu’elle ouvrait en premier d’habitude, mais aujourd’hui, c’était inutile. Se rabattant sur ses mails, elle vit que l’enregistrement de l’appel passé au numéro d’urgence était déjà là. Chaussant ses écouteurs, elle cliqua sur l’icône et écouta.

C’était une voix d’enfant, un accent anglais des beaux quartiers. D’abord calme, presque noyée dans le brouhaha de la gare. À la demande de l’opératrice, la voix épela avec aisance le nom de Roxanna Fuentecilla puis donna l’adresse et le code postal sans hésitation.

— Elle a disparu depuis hier matin, disait l’enfant. J’ai peur qu’on l’ait tuée ou quelque chose.

À ces mots, sa voix faiblit, et il ne parvint pas à reprendre son souffle avant la fin de la conversation.

L’opératrice demanda s’il avait une idée de l’endroit où Fuentecilla aurait pu aller.

— Je ne sais pas… je ne sais pas où ils l’ont emmenée.

L’opératrice réitéra alors sa question :

— Puis-je avoir vos nom et adresse ?

Puis plus rien. L’enfant avait raccroché.

Un des gamins de Roxanna, Morrow en était sûre. L’incident à la boulangerie lui revint en mémoire. Pas le garçon, non, pas ce petit garçon.

La police écossaise était arrivée trop tard sur les lieux, on avait déjà emmené Fuentecilla aux urgences en ambulance. On craignait une cheville cassée, mais ce n’était finalement qu’une mauvaise foulure. Morrow et son équipe avaient visionné plusieurs fois l’enregistrement de la caméra de vidéosurveillance installée derrière le comptoir, juste histoire de s’amuser : la mère et le fils entrent, la mère est furieuse, le fils affiche un air de chien battu, visiblement coupable d’une très grosse bêtise. Roxanna achète un sponge cake, le sort de la boîte et le lui écrase sur la figure. Puis la mère et le fils se regardent en riant, tandis que des morceaux de gâteau dégoulinant de ses joues vont s’écraser sur le carrelage. Attrapant un gros morceau encore collé à sa joue, le garçon le lance à sa mère qui se met à rire si fort qu’elle glisse sur le sol sale, tombe et se blesse. Morrow se souvenait encore de la tête du petit, couverte de crème, de confiture et de larmes de joie. Pas ce petit garçon, se dit-elle, non, pitié, pas ce petit garçon.

McGrain était à la porte de son bureau.

— On a le film de Central Station. Je ne peux pas vous l’envoyer sans le compresser, vous voulez plutôt venir le voir ?

— J’arrive.

Pas très au point question jargon technologique, Morrow ne savait pas ce que voulait dire compresser. Inquiète de voir son autorité sapée si elle l’avouait, elle préféra suivre McGrain dans son bureau.

 

3

Boyd Fraser hachait de la menthe fraîche avec un gros mezzaluna à double lame. En Italie, les mezzalunas étaient les couteaux des chefs de seconde zone qui ne savaient pas couper, mais personne ici n’était au courant. À Helensburgh, petit village au charme désuet de la côte écossaise, le mezzaluna était une nouveauté du plus grand chic.

Comme il se sentait observé par une cliente du café en particulier, Boyd hacha plus longtemps que nécessaire, se laissant prendre par le rythme de balancier de l’outil, imprégnant d’huile verte le bois d’olivier de sa planche à découper. Il voulait lever la tête pour vérifier si la cliente en question regardait vraiment, mais se retint. Peut-être qu’elle ne regardait pas, peut-être qu’elle avait simplement la tête tournée dans sa direction. De toute façon, il n’avait pas besoin de sa putain d’approbation pour terminer son bol de taboulé.

Il savait que beaucoup venaient manger ici, malgré les prix exorbitants, pour l’image que le Paddle Café véhiculait. Des produits locaux, bio, artisanaux. Anti-gaspi. De saison. Tous ces mots creux, tellement importants pour lui dans le temps. Quand Boyd s’était lancé, le bio était un mouvement underground. À une époque, il y croyait aussi dur que son père pasteur à sa religion. L’hérésie du passé, disait souvent ce dernier, était l’orthodoxie du présent : malgré eux, les révolutionnaires de la cuisine étaient devenus les grands prêtres d’un nouveau consensus mou.

Un jour, bourrée comme un coing au mariage d’un ami, juste avant de vomir dans un buisson de rhododendrons plus vieux que sa grand-mère, sa femme Lucy avait décrété que c’étaient des foutaises pour un café d’afficher une profession de foi. Ce soir-là, Boyd l’avait adorée. Pas simplement aimée, il l’aimait en permanence, mais adorée vraiment, profondément. S’ils s’étaient rencontrés pour la première fois ce soir-là, il serait tombé amoureux sur-le-champ.

La profession de foi en question était imprimée sur les menus du Paddle. Même sur le menu à emporter. Cuisiner des œufs bio, blablabla. Soutenir notre agriculture locale, blablabla. Et leur marge, il le savait, dépendait de tout ce blabla.

Boyd risqua un regard vers la salle. La cliente avait toujours les yeux posés sur lui à travers la vitrine réfrigérée. Une femme âgée, mais tout le monde dans ce bled était vieux. Des cheveux grisonnants parfaitement coiffés, des yeux bleu barbeau, un coûteux pull-over moutarde en cachemire. Elle avait un très long nez grec, pincé à son extrémité. Au cou, un foulard bleu retenu par une broche victorienne, opales et diamants, un héritage. Elle lui souriait, haussant les sourcils comme si elle le connaissait. Sans rien lui dire.

Prenant leur bref échange de regards pour une invitation, elle se leva et contourna une cagette de tomates locales de saison.

— Boyd. Susan Grierson, tu te souviens ?

Au son de sa voix, il fut pris d’un léger vertige.

— Mademoiselle Grierson ? Mon dieu…

Il contourna le comptoir maladroitement, de nouveau dans la peau d’un petit garçon, ravi de revoir son ancienne Akela des scouts, sa toute première monitrice de voile. Il prit sa main entre les siennes, il voulait la serrer dans ses bras mais savait que ça aurait été exagéré.

— Vous êtes revenue !

— Oui, répondit-elle, avec un sourire aussi chaleureux que le sien. Je viens de perdre ma mère.

Boyd n’était pas au courant. Pourtant d’habitude il savait ce genre de choses : toutes les nouvelles passaient par le café.

— Oh, toutes mes condoléances, dit-il. Moi aussi. Mon père.

— Ton père ? Eh bien, il devait y avoir foule à l’enterrement.

Elle voulait dire des paroissiens, pas des amis, et encore moins la famille. En fait, pas grand monde ne s’était déplacé. La plupart étaient très âgés.

— Celui de ma mère faisait pitié.

Mlle Grierson baissa les yeux, au bord des larmes, un peu tremblante, comme si sa mère avait fini vieille et seule par sa faute, parce qu’elle était partie vivre sa vie. Nombreux étaient ceux qui revenaient dans le coin après un décès. Si tout le monde vivait son chagrin différemment, la culpabilité était omniprésente. Toujours on se sentait triste et coupable. Inutilement.

Boyd voulut l’aider.

— Alors, vous étiez partie où ?

— Aux États-Unis. J’ai passé vingt ans dans les Hamptons.

— C’était comment ?

— Pas bien différent d’Helensburgh, en fait. Des gens charmants, de bonne naissance. Ça a beaucoup changé, cela dit.

Elle avait toujours l’air triste, mais sa voix s’était animée, comme si elle essayait de retrouver sa bonne humeur.

— Puis j’ai vécu à Londres pendant quelque temps.

La tristesse s’accrochait et, par-dessus, une forme d’angoisse voilée de larmes.

— Donc…

— Tiens, moi aussi j’étais à Londres, l’interrompit Boyd avec douceur. Pendant quinze ans. Contente d’en être partie ?

Il lui offrait la possibilité de dénigrer la capitale, comme le faisaient beaucoup de ceux qui en partaient. D’habitude, ça leur remontait le moral, mais elle ne saisit pas la perche qu’il lui tendait.

— Tu habitais où à Londres, Boyd ?

— Crouch End.

— J’en étais sûre !

Elle promena le regard sur le restaurant en souriant.

— Hamble and Hamble ?

— Ah !

Le visage de Boyd se fendit d’un grand sourire impertinent.

— Vous m’avez démasqué !

— Je le savais ! J’habitais juste à côté, à Highgate. Dès que je suis entrée, j’ai su que c’était une copie. À cause du serment d’allégeance aux produits locaux sur les menus.

— Je vous imagine à Hamble.

— Vous avez même utilisé la même nuance de peinture de chez Farrow and Ball.

Elle désigna les murs d’un signe de tête.

— Ils s’en fichent ?

— En fait…

Il posa les yeux sur les bidons d’huile d’olive rétro alignés sur les étagères en bois, sur le panier déglingué plein de miches de pain de seigle et sur le chapelet de sacs en papier kraft suspendu à un simple clou planté dans le mur.

— Ils n’en savent rien. Ils s’en apercevraient s’ils venaient, mais ils ne viendront pas.

Parce que personne ne venait – en tout cas personne de vraiment intéressant aux yeux de Boyd.

— Je suis tellement contente d’être de retour maintenant, à temps pour le référendum sur l’indépendance…

Boyd comprit qu’elle venait tout juste de rentrer. À trois semaines du vote, personne d’autre ne pouvait être content. Les indépendantistes rongeaient leur frein et les autres voulaient juste qu’on en finisse. Mlle Grierson haussa les sourcils, attendant qu’il lui dise s’il était pro ou anti. Boyd n’en fit rien. Il avait un commerce, bordel, il ne pouvait pas se permettre d’exprimer ouvertement son opinion en public au risque de perdre une partie de sa clientèle. Il haussa les sourcils à son tour et elle changea de sujet :

— Et j’étais également contente de voir que vous faisiez du pain sans gluten…

Elle eut alors ce regard affligé que Boyd connaissait trop bien, annonciateur de la biographie complète d’une allergie. Il n’écoutait les détails que d’une oreille, mais elle semblait insister sur les points-clés.