De terribles vacances

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De terribles vacances raconte les vacances d'Amandine, jeune journaliste en vacances pour l'été aux Moonlight's C ottages sur l'Île du Prince Édouard. C'est un site enchanteur et ses vacances s'annoncent comme les plus belles de sa vie ! Elle se prend d'amitié pour le propriétaire, le vieux monsieur MacGarrigle avec qui elle se promène sur la plage tous les matins. Mais son vieil ami sera tué et ses vacances tourneront au drame. Les suspects ne manquent pas et bientôt un autre crime suivra. Edouardo Bona ancien commissaire de police très philosophe, lui aussi pensionnaire des Moonlight's Cottages mène l'enquête, sortant pour l'occasion de sa retraite, à ses risques et périls.
Publié le : lundi 20 juin 2011
Lecture(s) : 241
EAN13 : 9782304005424
Nombre de pages : 285
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2 Titre

De terribles vacances

3
Titre
Louise Phaneuf
De terribles vacances

Polar
5Éditions Le Manuscrit
























© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00542-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304005424 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00543-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304005431 (livre numérique)

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CHAPITRE I
LES MOONLIGHT’S COTTAGES
Pour la première fois depuis dix ans, Aman-
dine Colin a décidé de prendre de vraies vacan-
ces. Il y a quelques temps, elle a réservé un petit
chalet « avec vue sur la mer » sur le littoral de l’Île
du Prince Édouard. Après des semaines
d’anticipation, par ce beau samedi ensoleillé,
elle boucle ses valises et elle part dans sa vieille
jeep. Elle se sent surexcitée comme si c’était le
dernier jour d’école. Dans ses bagages, elle n’a
apporté ni ordinateur, ni téléphone cellulaire, ni
d’agenda. Seulement quelques bons romans et
des tablettes de papier pour écrire. Malgré sa
hâte d’arriver, elle roule lentement et goûte
chaque instant de ce voyage. Après une longue
route, elle arrive aux Moonlight‘s cottages.
Amandine descend de sa voiture et déjà, au
premier coup d’œil elle est séduite. Les Moon-
light’s cottages sont de véritables maisons de
poupée ! Tout est parfait ! C’est propre, joli et
enchanteur ! La jeune femme se sent soulagée.
Quand elle a décidé de louer ce chalet, elle
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n’avait vu que les photos sur le site Internet.
Jusqu’à son arrivée, elle a gardé certains doutes
à propos sa décision impulsive de réserver pour
deux mois sans même avoir visité la propriété.
Mais finalement la réalité dépasse toutes ses es-
pérances !
Le propriétaire, Victor McGarrigle, lui fait vi-
siter son domaine. C’est un gentleman d’un cer-
tain âge qui ne parle que l’anglais mais un an-
glais impeccable et Amandine n’a aucun pro-
blème à le comprendre. Il est charmant et cha-
leureux. Dans sa démarche et dans le ton de sa
voix, il y a une dignité impressionnante. La
propriété est très grande. Elle inclut la maison
de monsieur McGarrigle, une grosse maison de
briques rouges, huit petits chalets, un immense
jardin de fleurs et de légumes et une longue
plage bordée aux deux extrémités par des caps
rocheux presque rouges. C’est la même couleur
que la terre de l’île. Partout ici, on retrouve ce
brun rougeâtre qui encadre partout des champs
verdoyants.
Les petits pavillons sont faits de bois peint. À
l’arrière des petites maisonnettes, un grand bal-
con, tout blanc lui aussi, fait face à la mer qui
est située en contrebas derrière une rangée de
dunes. La jeune femme est ravie de constater
que l’intérieur du chalet est tout aussi joli. Il
compte quatre pièces : Une grande cuisine très
10 Les moonlight’s cottages
chaleureuse avec un salon attenant, la chambre
des maîtres et une autre petite chambre.
Dans le tambour derrière le chalet, le pro-
priétaire montre fièrement à Amandine le
congélateur qu’il a fait installer dans chacun des
pavillons. Les pêcheurs peuvent ainsi congeler
le produit de leur pêche et rapporter leurs prises
à la maison.
En discutant, Victor McGarrigle lui explique
qu’il est né sur l’Île mais qu’il est parti très jeune
pour Toronto où il a travaillé toute sa vie dans
la finance. À la retraite, il est revenu sur son île
avec sa femme Margaret. Ensemble, ils ont pla-
nifié et aménagé ce domaine. Une fois la visite
terminée, Victor s’incline de sa large stature et
se retire tranquillement.
Restée seule, Amandine commence à
s’installer dans son coquet petit pavillon. Elle
défait ses valises puis elle décide de sortir faire
la reconnaissance des lieux. Mais avant tout, elle
s’assoit sur le grand lit et s’arrête un instant,
simplement pour goûter le plaisir d’être là, dans
cet environnement magnifique. Quel bonheur !
Elle se sent comme le premier jour des grandes
vacances quand elle était enfant. Elle com-
mence seulement à réaliser qu’elle a tout l’été
devant elle. Neuf semaines de vacances ! Neuf
semaines sans mettre les pieds au bureau !
Comme journaliste au quotidien L’Opinion
avec plusieurs années d’expérience, elle a main-
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tenant droit à un mois de vacances. Mais depuis
un an, elle accumule le temps supplémentaire
pour pouvoir se payer les vacances dont elle
rêve depuis longtemps. L’automne dernier elle a
eu, entre autres, à couvrir les élections provin-
ciales et elle a travaillé presque jour et nuit pen-
dant cinq semaines. Elle était épuisée mais c’est
ce qui lui permet aujourd’hui de prendre les
plus longues vacances de sa vie.
Et depuis longtemps, elle sait que c’est à l’Île
du Prince Édouard qu’elle veut les prendre.
Douze ans plus tôt, alors qu’elle était encore
une jeune étudiante, elle était venue camper ici
avec Éric, son amoureux d’alors. Il avait plu
presque toute la semaine mais Amandine avait
ressenti une telle magie sur cette île qu’elle
s’était promise d’y revenir, mais cette fois d’y
poser ses valises et de prendre le temps d’y vi-
vre un peu. Et elle est émue jusqu’aux larmes à
l’idée qu’elle va passer tout l’été dans cet en-
droit. Elle se dit que se seront certainement les
plus belles vacances de sa vie.

Le jour tire à sa fin. Edouardo Bona sirote
un verre de vin rouge tout en regardant le soleil
descendre lentement dans une mer d’huile. Il
est étendu sur une chaise longue, sa canne
d’ébène déposée à côté de lui. Depuis la mort
de sa chère Lisa, deux ans auparavant, c’est la
première fois qu’il quitte Montréal et à sa
12 Les moonlight’s cottages
grande surprise, il en apprécie chaque moment.
Ici, dans la beauté de cet endroit, il peut conti-
nuer ses monologues intérieurs avec Lisa et la
sentir encore plus proche de lui. Depuis quel-
ques temps déjà, il n’est plus triste. Il a toujours
été convaincu que leur amour serait plus grand
que la mort. Bien sûr, le départ de Lisa a été un
grand choc, mais maintenant, il profite de la vie
et de chaque minute. Presque tous les soirs,
comme il le fait depuis trente ans, il écrit son
journal. Cependant, depuis sa mort, c’est à Lisa
qu’il écrit maintenant. Il ne sait pas combien de
temps sa santé se maintiendra, lui qui se bat
contre la sclérose en plaques depuis maintenant
vingt-cinq ans, cependant il ne s’en inquiète pas
outre mesure.
Finalement, il bénit sa maladie. C’est elle qui
l’a obligé à prendre une retraite anticipée, il y a
cinq ans, et à quitter son poste de surintendant-
détective au département des enquêtes criminel-
les de la Sûreté du Québec. Cela lui a permis de
passer trois belles années en tête-à-tête avec Li-
sa et d’être là à chaque instant quand une mala-
die mortelle l’a frappée à son tour. Il a adoré
son métier mais il apprécie aussi la retraite. Il a
gardé contact avec ses anciens collaborateurs et
on le consulte à l’occasion quand le service se
trouve devant une affaire complexe. Il a aussi
conservé certains des anciens rituels, comme
13 De terribles vacances
celui d’aller déjeuner avec ses collègues, au res-
taurant de son ami Frank, à chaque jour de paie.
C’est d’ailleurs Éric Dumas, un de ses an-
ciens assistants, qui lui a vanté les mérites des
Moonlight‘s cottages. Et Dumas n’a pas exagé-
ré. C’est un magnifique endroit et les personnes
qu’il y rencontre sont accueillantes et chaleureu-
ses. Edouardo aime les gens, il se lie facilement
avec eux et il a une très bonne oreille. C’est
probablement pourquoi il se retrouve très sou-
vent dans le rôle de confident.
À son arrivée sur l’île, Edouardo Bona et
Victor McGarrigle, le propriétaire du domaine,
ont tout de suite fraternisé. Victor a toujours eu
un faible pour tout ce qui est italien. Il a même
commencé à apprendre l’italien en préparation
d’un futur voyage en Toscane. Le père
d’Edouardo était italien mais sa mère était une
Tremblay installée au Québec depuis douze gé-
nérations. Toutefois, sa femme Lisa était ita-
lienne de naissance et ils ont toujours parlé ita-
lien à la maison. Souvent, le soir, Victor
McGarrigle frappe à la porte de son ami. Une
bouteille de Chianti à la main, il vient lui faire la
conversation en italien. Ils ont alors de longues
conversations moitié en anglais et moitié en ita-
lien ponctuées de grands éclats de rire !
Depuis qu’il est arrivé, il y a une dizaine de
jours, Edouardo partage son temps entre la lec-
ture de bons livres, les longues marches au bord
14 Les moonlight’s cottages
de la mer ainsi que les conversations avec les
pensionnaires et les habitants de l’île. Il termine
habituellement ses journées en se préparant de
bon repas, qu’il déguste en regardant le coucher
de soleil et en conversant intérieurement avec
sa Lisa. C’est une vie paisible qui laisse beau-
coup de la place à la méditation et à la contem-
plation. Il prend aussi le temps de se souvenir et
bien sûr d’écrire son journal.
Ce soir-là, Edouardo a remarqué qu’une
jeune femme vient d’emménager dans le chalet
numéro trois, juste à côté du sien. Avec l’esprit
d’observation qui le caractérise, il a tout de suite
noté que son véhicule arbore une plaque
d’immatriculation du Québec.
– Tiens, une compatriote, se dit-il. Et elle est
mignonne !

Amandine a déjà perdu la notion du temps.
Depuis qu’elle est arrivée sur l’île, il y a mainte-
nant quelques semaines, elle ne regarde jamais
sa montre, elle ne consulte plus le calendrier et
jamais elle n’utilise pas son réveil-matin. Tous
les jours, elle se réveille avec le soleil, et après
une demi-heure d’exercices de Yoga, elle sort
marcher sur la plage. Presque chaque matin, elle
y rencontre Victor McGarrigle et ils font en-
semble leur marche matinale. C’est devenu leur
rendez-vous tacite ! Ils se sont rapidement dé-
couverts de nombreuses affinités et au fil des
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jours, ils sont devenus de bons amis. À partir
du deuxième matin, il lui a demandé de
l’appeler Victor alors qu’il s’adresse toujours à
elle en l’appelant Amandine en exagérant un peu
le « ine » à la fin du mot. Il comprend le français
mais le parle très peu. En riant, il lui a dit qu’il
garde l’apprentissage du français pour ses vieux
jours.
Chaque jour, au petit matin, ils marchent
côte à côte, en discutant de tout et de rien, de
littérature, de musique, de botanique, tout cela
en admirant la mer. C’est passionnant d’écouter
parler Victor. Il aborde toute chose avec un
grand calme et une joie intérieure. Amandine
sort toujours de leurs conversations pleine de
bonheur et d’énergie. Certains matins, ils croi-
sent d’autres pensionnaires avec qui ils font un
brin de conversation. La plupart d’entre eux ont
loué un chalet pour l’été. Victor favorise cette
formule car il a ainsi le temps de connaître les
gens. La jeune femme croise régulièrement les
autres occupants des Moonlight’s cottages, mais
avec aucun d’entre eux elle ne sympathise
comme avec Victor. Toutefois, probablement
par déformation professionnelle, elle aime tou-
jours les observer de loin et imaginer un peu
leur vie.
Dans le premier chalet à côté de la maison de
Victor, se trouve un jeune couple venu de Van-
couver, les Green. Ils ont l’air de jeunes mariés
16 Les moonlight’s cottages
vivant dans un monde parallèle où seule la per-
sonne aimée existe. Même quand ils vous font
la conversation, ils se mangent des yeux et on
ne peut qu’envier leur passion. Amandine se dit
que, pour sa part, il y a bien longtemps qu’elle
n’a pas ressenti un sentiment comparable. Les
Green ne recherchent pas la compagnie et,
comme ils semblent tout à fait absorbés par leur
amour, ils n’ont que peu de choses à dire de
toutes façons. Ils ont toutefois informé Aman-
dine qu’ils sont tous deux professeurs dans un
high school de Vancouver Nord et qu’ils sont
aux Moonlight‘s cottages pour six semaines.
Dans le chalet à côté de celui d’Amandine, le
deuxième en partant de la gauche, habite un
couple d’homosexuels qui ont loué un chalet
pour l’été. Bien sûr, lors de leur première ren-
contre avec la jeune fille, ils ne lui ont pas an-
noncé « Nous sommes gais » mais c’est une évi-
dence pour quiconque les observe quelques mi-
nutes. Charles Winter est le plus masculin des
deux. Sa garde-robe et ses manières passent
inaperçues contrairement à celles de Jack, son
partenaire, mais il a souvent avec son compa-
gnon des comportements amoureux ou des ges-
tes à connotation sexuelle qui rapidement le
trahissent.
Son amoureux, Jack Wagner, est pour sa part
très extraverti dans son habillement et dans ses
manières. Toujours vêtu de couleurs vives, les
17 De terribles vacances
yeux légèrement maquillés, les cheveux longs et
blonds probablement teints, il marche les fesses
un peu serrées et gesticule beaucoup. Il est
presque imberbe et en dessous de sa chemise
toujours déboutonnée, on peut voir un magni-
fique bronzage. Ils sont tous les deux très gen-
tils mais on peut rapidement conclure, par les
échos provenant de leur chalet certains soirs,
que leur relation n’est pas toujours harmo-
nieuse.
Amandine occupe le troisième chalet. Dans
le quatrième, on retrouve un monsieur à la fin
de la cinquantaine qui marche avec une canne.
Victor lui a confié qu’il vient de Montréal où il a
déjà été haut gradé dans la police provinciale
avant que la maladie ne le force à prendre sa re-
traite. Il est veuf et d’origine italienne. Aman-
dine ne l’a vu que de loin mais comme Victor a
de lui une très haute opinion, c’est suffisant
pour qu’Amandine ait envie de le rencontrer.
Dans le chalet suivant habitent deux améri-
caines d’un certain âge, les sœurs Winnifred et
Elisabeth Drinkwater qui reviennent aux
Moonlight‘s cottages chaque année depuis
l’ouverture. Elles sont toutes deux professeurs
dans la même université. Winny enseigne la lit-
térature américaine et Beth, la linguistique.
Elles semblent avoir pris Amandine en affec-
tion et l’ont invitée à prendre le thé à plusieurs
reprises. La jeune femme y est allée une fois
18 Les moonlight’s cottages
mais comme elle trouve les deux sœurs un peu
trop envahissantes, elle essaie maintenant de
garder un peu ses distances avec elles. À chaque
fois qu’elles croisent la jeune fille, les deux
sœurs pratiquent sur elle les quatre mots de
français qu’elles connaissent. Elles lui ont ra-
conté que leurs ancêtres étaient des canadiens
français qui étaient allés travailler dans les filatu-
res américaines au début du siècle. Ils
s’appelaient Boileau mais comme personne ne
pouvait prononcer leur nom correctement,
leurs grands-parents en avaient fait une traduc-
tion littérale pour adopter le nom de Drinkwa-
ter.
Le sixième chalet était vide à l’arrivée
d’Amandine. Après quelques jours, un homme
d’une quarantaine d’années s’y est installé. Il est
plutôt bel homme, réservé et d’une allure un
peu sévère. Amandine lui a donné le surnom du
Survenant. Victor lui a confié qu’il se nomme
James Churchman, qu’il est britannique et scé-
nariste pour la télévision. Chaque année, il vient
passer quelques semaines sur l’île aux Moon-
light‘s cottages. Victor semble l’avoir en très
haute estime. Souvent, l’après-midi, elle les voit
discuter chaleureusement tous les deux, pen-
dant que Victor travaille dans son jardin. Mais
monsieur Churchman est solitaire et mis à part
Victor, il ne parle que très rarement aux autres
pensionnaires.
19 De terribles vacances
Le septième chalet a été loué par une femme
que Victor semble bien connaître. Elle se
nomme Gloria Foster et elle doit avoir une
soixantaine d’années. Elle est grande et maigre
avec un profil d’aigle. Ce rapprochement la dé-
crit bien car elle semble toujours épier les gens
comme s’ils étaient de futures proies. De plus,
ses ongles très longs et un peu recourbés res-
semblent étrangement à des serres de rapaces.
Victor et elle ont des rapports polis mais gla-
ciaux. Alors que Victor est chaleureux avec tout
le monde, avec madame Foster il est très distant
et visiblement mal à l’aise. Un jour, au retour de
leur marche matinale, Amandine et Victor ont
croisé la vieille dame. Victor n’a eu pour elle
qu’un bref salut et il a baissé les yeux. La jeune
journaliste lui a alors demandé où il avait connu
cette dame si étrange.
– Le jour de mon mariage, mon enfant. C’est
la sœur de ma défunte épouse !
Le vieux monsieur a ensuite changé de pro-
pos pour signaler clairement qu’il n’avait pas
l’intention de s’étendre sur le sujet. Amandine a
donc respecté sa réserve mais elle a été très in-
triguée. Finalement, le dernier chalet est actuel-
lement vide. Victor a expliqué à la jeune journa-
liste qu’au printemps il avait été loué par un
couple de personnes âgées qui habitent à Syd-
ney, Nouvelle-Écosse. Ils en étaient à leur troi-
sième visite aux Moonlight’s cottages et ils
20 Les moonlight’s cottages
s’étaient promis d’y revenir chaque année. Mal-
heureusement, la dame est décédée à la fin du
mois de mai d’une crise cardiaque. Son mari
était effondré. Il a appelé Victor trois fois et à
chaque fois il pleurait tellement au téléphone
qu’il avait de la difficulté à parler. Après de lon-
gues hésitations il a finalement décidé d’annuler
sa réservation.
– J’étais vraiment désolé parce qu’ils étaient
devenus de bons amis. J’aurais bien sûr pu re-
louer à quelqu’un d’autre en faisant un peu de
publicité mais je n’avais pas envie de me casser
la tête alors le chalet est resté vide ! Ma gouver-
nante l’utilise à l’occasion quand elle a envie
d’être seule
21
CHAPITRE II
LA VIE SUR L’ÎLE
Une autre activité qui est devenue un rituel
pour Amandine depuis son arrivée sur l’île, c’est
le petit déjeuner chez Timothy’s. Situé à deux
pas des Moonlight‘s cottages, ce restaurant n’a
rien de très spécial. Il est ouvert toute l’année
mais connaît un regain d’activité au cours de
l’été. Sa clientèle est composée de touristes mais
aussi d’habitués qui travaillent ou habitent dans
la région. On y sert des repas plutôt bons, un
genre de cuisine que Amandine qualifie de
« cuisine maison ». Le café est excellent et les
déjeuners sont copieux. La jeune femme a pris
l’habitude de s’y rendre chaque matin vers neuf
heures pour y prendre un bon déjeuner. Par la
suite elle ne mange pas avant le soir. Après
quelques jours seulement, elle est déjà considé-
rée comme une habituée. Maintenant, toutes les
serveuses la connaissent et l’appellent « Miss
Amandine ». Dès qu’elle arrive le matin, l’une
d’elles, habituellement Bernice la plus âgée des
serveuses, dépose un café et un journal devant
23 De terribles vacances
la jeune femme et la laisse tranquillement par-
courir les nouvelles avant de revenir prendre sa
commande.
Le propriétaire, Timothy Amstrong, est un
homme très connu sur l’île. Il est maire de son
village depuis près de dix ans et propriétaire de
ce restaurant depuis toujours. C’est un homme
dans la quarantaine, sûr de lui et qui paraît bien.
Il est divorcé et père d’une adolescente, Barba-
ra, qui travaille souvent avec lui au restaurant.
Tous les matins à son arrivée, Timothy salue
courtoisement Amandine. Celle-ci lui trouve
l’air un peu suffisant des hommes qui sont
convaincus de plaire aux femmes et elle n’a ja-
mais cherché à engager la conversation avec lui.
De toutes façons, la plupart du temps il reste
derrière le comptoir à surveiller les activités et à
fumer cigarette sur cigarette. À côté de la caisse
se trouve d’ailleurs un cendrier toujours débor-
dant de ses mégots. L’homme a toute la main
gauche jaunie par la cigarette. Amandine en a
donc déduit qu’il était gaucher.
Parmi les clients réguliers, on retrouve trois
messieurs d’un certain âge qui occupent tou-
jours la table au bord de la fenêtre, tout au fond
du restaurant. Le matin, quand Amandine ar-
rive, les trois hommes sont déjà installés à leur
table et ils y sont encore quand elle quitte le res-
taurant vers dix heures. Celui qui semble le plus
âgé se nomme Bill. Robert, c’est le monsieur
24 La vie sur l’île
avec une barbe grise alors que le grand mon-
sieur chauve s’appelle Allan. La jeune femme
prend souvent plaisir à les écouter parler, dis-
crètement. Elle les trouve sympathiques, bons
enfants et elle constate souvent que leurs juge-
ments sont très sûrs. Ils discutent de tout et de
rien, dans la langue de Shakespeare bien sûr, et
ne perdent pas une occasion de se tirer la pipe
mutuellement. Amandine doit d’ailleurs souvent
se dissimuler derrière son journal pour rire un
peu. Un certain matin, Allan interpelle Aman-
dine.
– Pardon mademoiselle, vous êtes bien logée
aux Moonlight ‘s cottages n’est-ce-pas ? Lui dit-
il en anglais.
– Oui, en effet, j’y suis pour l’été.
– Est-ce que la femme de Victor est déjà ar-
rivée ?
– Excusez-moi ? On m’avait dit que sa
femme était décédée, répond Amandine éton-
née.
– En effet, sa première femme est morte, il y a
quelques années ! Chère Margaret, c’était une
très bonne femme… mais Victor s’est remarié il
y a trois ans, avec une femme beaucoup plus
jeune que lui d’ailleurs !
Allan attend un peu pour mesurer l’effet de
son affirmation. Puis, il continue :
– Son nom est Claudia et elle vient de To-
ronto. C’était l’infirmière de Margaret pendant
25 De terribles vacances
sa maladie. Après le décès de sa femme, Victor
a vécu un profond découragement et sa santé a
rapidement décliné. Elle l’a alors soigné et ré-
conforté jusqu’à ce qu’il lui propose de
l’épouser. Mais depuis qu’elle est devenue ma-
dame McGarrigle, ele ne s’occupe plus que
d’elle-même ! Elle jette l’argent par les fenêtres
et passe le plus clair de son temps à Toronto ou
à Charlottetown. C’est la raison pour laquelle je
vous demandais si elle était là. Maintenant, Vic-
tor est presque toujours seul avec la vieille Emi-
ly.
– Qui est Emily ? Demande Amandine, un
peu mal à l’aise de se prêter aux commérages.
– Emily, c’est la vieille gouvernante de Victor
répondit Bill. Elle a élevé ses trois enfants. Elle
est toujours restée fidèle à Victor mais elle ne
peut pas sentir Claudia ! Vous ne la verrez pas
souvent. Elle ne sort plus beaucoup. Quant à la
belle Claudia, continu Allan, si elle est au
Moonlight’s cottages vous la trouverez derrière
la maison à se faire bronzer au soleil… Après
onze heures le matin naturellement, car elle dort
toute la matinée ! Je pense que Victor s’est fait à
l’idée maintenant. Il fait sa vie et il l’a laisse faire
la sienne.
– Victor est un bon gars… il aurait mérité
mieux que cela, ajoute Robert pensif. Je pense
qu’il s’est fait avoir !
– Oui… approuvent les deux autres.
26 La vie sur l’île
Amandine en profite pour mettre un terme à
la conversation. Même si les trois hommes ont
piqué sa curiosité, elle n’a pas aimé l’entretien
car elle a un peu l’impression d’avoir parlé de
Victor derrière son dos. Elle se rend au comp-
toir pour payer puis, elle salue les trois hommes
de la tête et quitte le restaurant.
Depuis, elle ne peut s’empêcher de jeter un
coup d’œil du côté de la grosse maison de bri-
ques. Les chaises longues sur la terrasse restent
vides et la jeune femme en conclut que Claudia
est actuellement absente. Cependant, le jour
suivant cette conversation, Amandine voit Emi-
ly sortir de la maison de briques. Elle est tout à
fait comme Amandine l’avait imaginée, une
femme forte, sans être obèse, les cheveux gris
très courts, l’air fatigué et un peu taciturne. Elle
porte une robe de coton à mi-jambes et un
grand tablier. La vieille femme se rend jusqu’au
dernier pavillon inoccupé en traversant la pe-
louse derrière les chalets. Elle passe donc juste
devant Amandine mais elle regarde droit devant
elle sans tourner la tête. Puis elle revient quel-
ques minutes plus tard portant un gros paquet
de fraises congelées et elle retourne dans la mai-
son aussi vite qu’elle est venue. Amandine en
déduit qu’elle utilise le congélateur du chalet
comme espace de conservation supplémentaire.
La jeune journaliste pense souvent à Victor
et à sa jeune femme. Elle sait qu’il a développé
27 De terribles vacances
une grande sérénité devant la vie mais elle se
rappelle quelques-unes de ses remarques où
perçait un certain désenchantement. Jamais, il
ne lui a parlé de Claudia mais il parle souvent de
Margaret. Un jour, Amandine l’a questionné sur
ses enfants mais il n’a pas été très loquace.
– Il n’y a pas grand chose à dire, soupira le
vieil homme. Mary-Ann, l’aînée de mes filles,
vit actuellement en Australie. Elle a épousé
Georges Miller, un attaché d’ambassade plus
âgé qu’elle. Elle n’est pas venue au Canada de-
puis plus de trois ans mais elle me téléphone
pour mon anniversaire. Depuis mon mariage,
nos relations se sont beaucoup refroidies. Vic-
toria, elle, est avocate. À la mort de sa mère, elle
a assumé la gestion de Vicmar, la maison de
production que nous avions fondée ensemble
Margaret et moi. En fait, c’était Margaret qui
avait monté cette affaire et elle en détenait tou-
tes les actions. Depuis que Victoria s’en occupe,
la compagnie a beaucoup grossi. Les affaires
vont bien mais ma fille n’a jamais le temps de
venir me voir et en fait, je pense qu’elle n’a pas
le temps de vivre ! Elle est ambitieuse mais tou-
jours stressée et très occupée.
Justin, mon fils, vit à Toronto lui aussi et il
n’aime pas l’Île du Prince Édouard. À ses yeux,
l’île est un petit village. Il a pris ma place dans
McGarrigle International, la compagnie que je diri-
geais avant de prendre ma retraite. Il est efficace
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