Dernière escale

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Richard, ex-footballeur pro dont la carrière a pris fin après de multiples scandales, embarque avec femme et enfants sur le Cruise Constantino pour une croisière d’une semaine. C’est le voyage de la dernière chance pour renouer avec son épouse de plus en plus distante, renouer avec son fils, un ado grincheux et profiter enfin de la petite dernière, seul membre de la famille bien disposée à son égard.

L’ex-star du Barça, encore auréolée de son prestige, est accueillie en VIP. Les passagères lui font les yeux doux, un journaliste le poursuit pour tenter de décrocher un ou deux scoops, le commandant le reçoit, la voyante du bord l’intrigue... Bref, la croisière ne demande qu’à s’amuser, mais l’ex-joueur, obnubilé par le souvenir de l’enlèvement de sa sœur, n’a qu’une obsession, sur-protéger sa très jeune fille, proie idéale selon lui pour les prédateurs de tout poils gravitant dans les coursives.

Quand un détective, interloqué par ses agissements paranoïaques et ses réactions incohérentes vient proposer ses services à ce père anxieux, l’angoisse va croissante. Chaque escale apportant par ailleurs son lot d’événements plus inquiétants les uns que les autres.

Le paquebot débarquera-t-il autant de passagers qu’il en a embarqué ?


Publié le : vendredi 15 avril 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370470256
Nombre de pages : 312
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couverture

SANDRA MARTINEAU

DERNIÈRE ESCALE

 

À Sarah et Léo.

 

Le mensonge n’offusque que les braves gens. Ceux qui le pratiquent ou le pardonnent savent qu’il est nécessaire pour rendre cette réalité plus supportable.

DIMANCHE

1

Je viens tout juste de couper le moteur de mon Porsche Cayenne, que déjà le bruit des portières que l’on claque négligemment m’irrite les oreilles. Sans être exagérément maniaque, j’estime que le matériel ça se respecte.

Tout le monde s’affaire devant le coffre, je reste immobile, coincé derrière mon volant, à observer le monstre de fer qui se trouve à l’extrémité du parking : le Cruise Constantino, deux cent quatre-vingt-dix mètres de long sur trente-cinq de large, 114 500 tonnes de ferraille prêtes à flotter sur la Méditerranée.

Le moyen de transport le plus sûr selon le descriptif du voyagiste !

L’idée de me retrouver au beau milieu des eaux ne me rassure pas, mais je n’ai pas le choix. C’est le voyage de la dernière chance, comme me l’a présenté Suzanne, ma femme. Une dernière tentative pour tenter de sauver ce qu’elle appelle notre cohabitation.

La menace d’un divorce plane au-dessus de ma tête depuis quelque temps. Cela fait quelques semaines que je n’ai plus de boulot, une séparation me mettrait à genoux. La voix criarde de ma belle-mère me sort de mes pensées.

– Richard, vous pourriez tout de même aider Philippe !

Mon beau-père, en superviseur avisé, est déjà en train d’extraire les valises de la voiture. Les parents de Suzanne nous ont accompagnés à la gare maritime pour nous éviter de laisser la voiture sur le parking.

Trop gentil !

– Vu l’avance que nous avons, ma chère Mathilda, nous ne risquons pas de louper le départ, répondis-je en descendant enfin du véhicule.

Ne faisant aucun mystère de ce qu’elle ressent pour moi, elle me dévisage avec une rancune affichée. Un opportuniste sans éducation qui a fait carrière dans le sport, c’est ainsi qu’elle me voit. Nobles criblés de dettes, suite à un héritage immobilier trop lourd à gérer, ils ont dû vendre leur somptueux domaine pour éponger leurs créances et la pilule passe mal.

Cette sexagénaire, grande amatrice de cure de Botox et de chirurgie esthétique, a élevé sa fille Suzanne comme une bête de compétition, plastique irréprochable et parcours scolaire d’excellence. D’où son incompréhension de voir son unique enfant sacrifier une carrière prometteuse d’architecte d’intérieur pour devenir femme de footballeur et mère au foyer. Une vie bien différente de celle qu’elle avait imaginée pour elle, surtout auprès d’un homme pour lequel elle n’éprouve aucune considération. Mes nombreuses incartades n’arrangent pas le tableau.

– Il y a quand même beaucoup de bagages. À croire que vous déménagez, réplique-t-elle sur un ton sarcastique.

Philippe me les tend sans me lancer le moindre regard. Son dédain muet m’insupporte encore plus que le mépris non dissimulé de son épouse. Lui aussi aurait rêvé mieux pour sa fille. Je ne suis décidément pas le gendre idéal.

– Éléonore, ne cours pas comme ça sur le parking, il y a des voitures ! crie Suzanne.

Notre fille du haut de ses huit ans se retourne et nous offre un sourire édenté.

– Mais Maman, elles sont arrêtées, argumente-t-elle en toute innocence.

Sa spontanéité me fait sourire. Cette fraîcheur malicieuse adoucit mon quotidien devenu si compliqué. Pour elle, je suis toujours un « super papa qui déchire », mais pour combien de temps encore ? Ma petite fleur pousse si vite. Ses traits enfantins commencent déjà à s’estomper pour laisser place à un visage plus mature. Son regard gris bleu, sa chevelure blonde comme les blés et son teint de porcelaine me rappellent tant Lucie. En grandissant, la ressemblance devient évidente. Limite trop frappante.

Nous avançons vers la gare maritime tel un cortège funèbre. Éléonore, pour se distraire un peu, glisse ses pas dans ceux de son frère, Matthieu, de six ans son aîné. Agacé par ses enfantillages, il s’arrête net et fait tomber sa sœur.

– Ça t’apprendra ! lui souffle-t-il en la regardant se relever.

Lorsqu’il se tourne vers nous, ses yeux croisent les miens. Je peine à identifier l’expression sur son visage : regard froid et vide d’émotion. Ces derniers temps, il affiche assez régulièrement cette face impénétrable.

Où est passé ce petit garçon que je prenais dans mes bras pour le faire sauter dans les airs ?

Rares moments de complicité et de partage dans des temps si différents. Ses éclats de rire qui ont comblé mon cœur de père me semblent déjà bien loin maintenant.

Quand a-t-il changé ?

 

Je m’appelle Richard Dorval, j’ai trente-cinq ans. Dans une autre vie, j’étais un footballeur professionnel, menant une carrière brillante dans les plus grands clubs européens. Aujourd’hui, je suis un homme au chômage dont le parcours chaotique s’étale dans la presse à scandale et dans une biographie fraîchement parue. La drogue, l’alcool et le sexe ont réussi à détruire ce que j’avais mis des années à construire. La stabilité de mon mariage reste très précaire et si je ne réussis pas à recoller les morceaux avec mon épouse durant cette croisière, je serai bientôt un père au droit de garde limité. J’ai déjà passé suffisamment de temps loin de mes enfants, je ne suis pas prêt à les perdre…

 

* * *

 

Tandis que nos effets disparaissent sur le tapis roulant, nous nous dirigeons vers le hall d’embarquement. Trois hôtesses papotent derrière le comptoir. Le bonjour plein d’entrain d’Éléonore les fait sourire.

– Bonjour madame, bonjour monsieur. Pourrais-je avoir vos papiers s’il vous plaît ? lance une des jeunes femmes.

Suzanne lui tend billets et pièces d’identité réunis dans une pochette transparente.

La reine de l’organisation.

Les formalités sont réglées en quelques instants. En attendant l’embarquement, nous allons patienter dans le salon VIP où petits fours et cocktails nous attendent. Tandis que les enfants s’installent sur de larges sièges en cuir, Suzanne et ses parents se dirigent vers le buffet, sans me prêter la moindre attention. Les rejoindre ne ferait que renforcer ce sentiment de déranger qui m’envahit en leur compagnie. Je m’assois près de ma progéniture. Matthieu est penché sur son téléphone tandis que sa sœur s’extasie devant sa console de jeux. J’attrape un magazine et me plonge dedans.

 

* * *

 

Vingt minutes, plus tard, une voix féminine retentit dans le hall : nous devons nous présenter pour l’embarquement. Suzanne et les enfants enlacent chaleureusement les grands-parents. Nos salutations sont nettement moins cordiales : une poignée de main indifférente pour lui, deux bises manquant de sincérité pour elle.

 

– Matthieu, tu as donné ton portable à Mamy ? intervient Suzanne.

– Non. Je peux le garder, s’il te plaît Maman ?

– On en a déjà parlé et je ne veux pas te voir suspendu à ce truc pendant nos vacances.

– Mais si Justine m’envoie des messages ?

Justine ? Une petite amie ? Pas au courant.

À côté de quel autre événement suis-je encore passé ?

Personne ne prend la peine de m’informer de quoi que ce soit alors que je suis toute la journée à la maison depuis plusieurs semaines. Disponible et jamais dérangé. À croire que je ne sers à rien !

– Il y a l’iPad, tu lui enverras des mails, reprend Suzanne.

– Mais Mamannnn, supplie l’adolescent.

– Ça suffit, Matthieu. Ton portable !

L’ordre claque dans sa bouche de mère et son visage fermé n’invite en rien à la contradiction.

Elle a tellement changé !

Devenue autoritaire et exigeante, j’ai l’impression d’être en permanence sur le fil du rasoir avec elle. Notre couple est sur des charbons ardents, mais ses relations avec son fils adoré ne semblent pas non plus au beau fixe. Son irritation me contamine et devant le manque de réactivité de Matthieu, je lui arrache le téléphone des mains.

– Hé ! J’allais lui donner, s’insurge l’adolescent.

– Matthieu, ne me force pas à m’énerver, répliqué-je.

– Voudrais bien voir ça, marmonne-t-il.

– Pardon ?

– Non rien.

– Je préfère.

Il ronchonne quelques paroles inaudibles avant de se diriger vers le sas d’embarquement, les bras croisés et un mécontentement clairement affiché. Je lance un dernier coup d’œil vers mes beaux-parents. Mathilda observe tristement sa fille. Cela ne lui ressemble guère. Elle finit par se tourner vers moi et m’adresse un sourire désœuvré. Quelque chose me souffle qu’à notre retour, rien ne sera plus pareil. Pas le temps de me poser de questions que je dois rattraper ma petite famille, déjà disparue à l’intérieur de la passerelle.

Deux mousses nous attendent pour le traditionnel cliché d’arrivée. Matthieu ne sourit pas. Une seconde prise s’impose et vu la tête du photographe, elle doit également être ratée. Il n’insiste pas. Vient la file d’attente au poste de la sécurité.

Interminable.

Il faut seulement vider ses poches pour passer dans le détecteur de métaux, mais personne ne comprend correctement ce que les agents disent en anglais.

– Comme à l’aéroport, me fait remarquer Éléonore.

– Aussi long, lui répondis-je en lui faisant un clin d’œil.

L’employé à côté de moi m’adresse un regard noir. Sans doute a-t-il saisi ma réflexion. Une fois le contrôle passé, j’entraîne ma famille vers l’ascenseur et tandis que nous patientons, je me rends compte qu’une masse humaine s’agglutine derrière nous. Des murmures commencent à se répandre. Sans parler des crépitements de flashs. Ma présence suscite quelques émois.

Manqueraient plus que des selfies !

Je commence à m’agiter.

– Qu’est-ce qui ne va pas ? demande Suzanne.

– Trop de monde ! rétorqué-je.

Sa réponse est cinglante.

– On n’est pas sur un voilier non plus.

– Non, visiblement, dis-je en évitant de scruter les visages qui s’attroupent derrière nous.

Difficile de passer incognito quand votre tronche s’est étalée sur les pages glacées des tabloïds. Nerveux, j’écrase à nouveau le bouton d’appel. Première arrivée devant la cabine : Éléonore. Avec une impatience exagérée, elle s’acharne sur la poignée pour entrer, mais celle-ci lui résiste effrontément.

– Pousse-toi la naine !

– Oh, suis pas une naine !

Matthieu glisse sa carte d’embarquement dans le verrou numérique pour débloquer l’accès.

– Comment sais-tu ça toi ?

– J’ai écouté Maman quand elle a raconté son voyage !

Son petit sourire narquois en dit long sur le plaisir qu’il éprouve à me tacler de la sorte. Rarement attentif aux propos de Suzanne, je ne me souviens que vaguement des détails qu’elle m’a donnés sur cette croisière, si ce n’est que c’était la seule date compatible avec les vacances scolaires. D’ailleurs, pourquoi partir avec les enfants alors que nous sommes censés essayer de remettre notre couple à flot ? Je cherche encore à comprendre.

Les valises sont déjà là, tout comme une gigantesque corbeille de fruits et une bouteille de vin pétillant italien posées sur un guéridon. Il flotte dans l’air un parfum de fleurs fraîches. À droite, une pièce avec deux lits. Sur l’un d’eux est disposée une peluche portant une tenue d’officier à l’effigie de la compagnie.

– C’est votre chambre, dis-je à l’attention des enfants.

Suzanne pénètre dans la pièce de gauche, la suite parentale équipée d’un balcon, et pose son sac à main sur le lit. Immobile devant la baie vitrée, elle contemple l’étendue bleue.

– La vue est magnifique, murmure-t-elle.

Je la rejoins et découvre aussi ce panorama éblouissant. Le soleil illumine son visage et fait briller ses grands yeux verts. Profitant de cet instant tout empreint d’un charme romantique, je passe un bras autour de sa taille, mais Suzanne se raidit avant de se dégager. Je soupire. Il est loin le temps où elle n’avait d’yeux que pour moi, le temps où chacun de nos contacts était empreint d’une passion fusionnelle.

Les enfants font rapidement le tour des lieux et Éléonore débarque tel un cyclone pour faire son rapport. Tellement dynamique ! Comme Lucie…

– Papa, la salle de bain est méga grande et y a même une télé dans notre cabine. Oh, dans la vôtre aussi ! Et un mini frigo, crie la gamine en se précipitant sur l’appareil. Il est rempli de…

– Veux-tu bien te calmer, Éléonore ? ordonne Suzanne.

Calé sur le chambranle de la porte, Matthieu examine le cahier de bord.

– Ça a dû vous coûter bonbon cette suite ? commente-t-il ironique.

 

Suzanne est à l’initiative de ce voyage, après l’avoir déjà effectué avec une amie dont j’ai oublié le prénom. Le concept de croisière ne m’avait pas paru adéquat avec les crises de panique d’Éléonore face à l’eau. Mais, à ma surprise, j’ai appris que ma fille avait surmonté son traumatisme grâce à une technique enseignée par un psychologue spécialisé dans les phobies.

Encore une information qui n’est pas arrivée jusqu’à moi.

– Ça ne te regarde pas ! lui répondis-je. Par contre, profite bien de ce voyage, je ne te promets pas qu’on pourra en refaire un de sitôt !

Suzanne, qui vide sa valise, se redresse et m’observe curieusement. Matthieu, le nez plongé dans la plaquette descriptive du bateau, ne relève même pas la réflexion.

– Ils disent quoi dans ce bouquin, concernant les activités à bord ?

– Une salle de soins, thalassothérapie, sauna, bain turc et solarium à UVA, un cinéma 4D, un théâtre, un terrain de sport, un casino, une discothèque, un simulateur de Formule 1 et une salle de muscu.

– Ça te tenterait qu’on essaie le simulateur ?

– Pourquoi pas ? lâche-t-il avant de retourner dans leur chambre.

Pourquoi pas. Une réponse évasive, mais pas négative.

Matthieu s’est renfermé depuis quelques années et je peine à percer la carapace derrière laquelle il se réfugie. Mes absences prolongées ont sérieusement entamé notre relation et je peine de plus en plus à communiquer avec lui. Je sais qu’il m’en veut de ne pas partager autant de moments avec lui que je le fais avec sa sœur, mais mes rapports avec Éléonore sont si différents, empreints d’une complicité qu’elle entretient avec ferveur à chacun de mes retours. Lorsque Éléonore est rentrée à l’école, les rares moments passés en famille ressemblaient à des guerres de territoires aussi pénibles pour moi que pour Suzanne. Matthieu y a mis fin en abandonnant la partie au profit de sa sœur. Petit à petit, une certaine rancœur s’est installée et celle-ci se lit encore dans ses yeux lorsqu’il les pose sur elle. Quelque chose s’est brisé entre eux, entre nous. Durant ce voyage, je dois faire en sorte de me rapprocher de lui, pour lui faire comprendre combien il compte pour moi.

– Papa t’a appelée, lance-t-il à sa sœur qui saute sur le lit.

– Pas entendu.

– Bah vas-y.

– Je reviens.

Pas trop vite, songe Matthieu satisfait du mensonge qu’il vient de servir à sa sœur pour s’en débarrasser.

Il allume la télé et passe d’une chaîne à une autre, sans rien trouver d’intéressant. L’adolescent attrape sa tablette et la connecte au wi-fi pour ouvrir Facebook. Aucune nouvelle de Justine. Son silence l’inquiète. Elle qui a toujours le portable collé dans la main n’a pas donné signe de vie depuis la veille et son dernier message n’avait rien de très sentimental. « Bonnes vacances, bises ».

 

* * *

 

Éléonore arrive en courant et saute dans mes bras. Je l’attrape au vol. Ses yeux pétillent d’excitation.

Le même regard que Lucie.

Elle glousse quand je commence à la chatouiller. Que c’est agréable de l’entendre rire. Gaie, généreuse et affectueuse, nous avons toujours eu d’excellents rapports, bien meilleurs qu’avec Matthieu, sans doute à cause de nos caractères similaires. Je regrette de ne pas avoir passé plus de temps près d’elle depuis sa naissance. Une pensée pour Lucie chavire mon cœur…

– Je vais créditer les cartes d’embarquement avant que ce soit la cohue ! avertit Suzanne. On se retrouve devant l’entrée du théâtre.

Pas le temps de répondre qu’elle est déjà partie.

 

* * *

 

Allô ?

Oui.

– La cargaison est chargée.

– Tout s’est bien passé ?

– Jusque-là, c’est assez simple, mais ça va se compliquerrapidement.

– Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ?

– Rien, on en reste au plan. Il ne faut pas improviser.

– OK, comme tu veux.

– Le plus important, c’est la gamine.

 

* * *

 

Une voix féminine jaillit d’un haut-parleur et annonce en plusieurs langues : Mesdames et messieurs les passagers, nous allons procéder à l’exercice de sauvetage. Votre présence est obligatoire. Avant de rejoindre le théâtre, munissez-vous individuellement de vos gilets rangés dans les cabines et de votre carte magnétique. Merci de votre attention.

– Papa, on visite ? questionne Éléonore.

– Tu as entendu la dame ? Pour le moment, on doit retrouver Maman et aller à l’exercice. On fera le tour après.

– Pourquoi on doit faire ce truc-là ?

– Quel truc ?

– L’exercice.

– C’est une précaution au cas où le navire aurait un problème. – S’il coule comme le bateau en Italie ?

– Qui t’a parlé de ça ?

– Matthieu.

Il ne perd rien pour attendre celui-là.

– Il va couler ? demande la fillette avec une pointe d’inquiétude dans la voix.

– Non, Ellie. Il ne faut pas penser à ça.

– Ça peut arriver ?

– Ça n’arrivera pas, Éléonore !

– On prend les gilets ?

– Oui, on visitera le bateau avec. Ça te va ma puce ?

Elle pouffe de rire. Deux petites fossettes se dessinent de chaque côté de ses joues.

Lucie avait la même mimique.

Des souvenirs douloureux envahissent mon esprit.

Lucie…

La porte claque. Matthieu est déjà sorti, visiblement sans prendre son gilet puisque les quatre sont encore dans le placard à l’entrée. Je les attrape, et en tends un à ma fille avant de l’entraîner dans le couloir. La gamine glisse sa main dans la mienne. Un contact doux et chaud.

Depuis combien de temps n’ai-je pas ressenti autant d’émotion face à un geste si simple ? Combien d’autres moments si précieux ai-je loupés en fuyant ma vie familiale sous prétexte de parfaire ma vie professionnelle ?

Mon petit bout de femme m’offre un sourire innocent.

L’heure n’est plus aux regrets.

Dans les coursives règne une atmosphère de ruche. Les touristes vont et viennent. Matthieu nous attend devant les quatre cages d’ascenseurs, impénétrable.

Le couloir menant au théâtre est décoré de photos de différents artistes s’étant produits sur ce navire. L’image d’une jeune chanteuse à la chevelure d’un roux flamboyant attire mon attention. Une pure beauté comme j’en ai déjà rencontré des dizaines. Des brunes, des blondes et des… rousses. Les jolies groupies ne manquaient jamais dans les soirées d’après matchs et les tentations non plus.

Hélas…

Suzanne nous attend. Dans le théâtre, je suis frappé par l’atmosphère de luxe et de volupté qui y règne. Un somptueux décor : lustres en cristal, sièges en velours rouge, boiseries sculptées. La salle est déjà quasi pleine et les vacanciers s’agglutinent dans les allées à la recherche des dernières places disponibles. Curieusement, le premier rang reste encore libre.

– Je vais m’asseoir là-bas, décrète-t-elle en le désignant.

Sans attendre de réponse de ma part, elle se faufile pour gagner le devant de la scène.

Madame a décidé, je n’ai plus qu’à suivre avec les enfants.

Ce côté « petit chef » qui s’est développé chez elle m’insupporte de plus en plus, mais ce changement n’est qu’une conséquence de mon propre comportement et de mes absences répétées.

 

* * *

 

À peine arrivé dans la salle, Vincent essaie de repérer la famille Dorval. Appareil photo à la main, il espère faire quelques clichés de la famille au complet, histoire d’impressionner sa direction. Jeune journaliste enthousiaste et ambitieux, il a décidé de se faire un nom dans le milieu des tabloïds et la présence de Richard Dorval sur cette croisière lui laisse espérer un reportage sensationnel. À l’époque du licenciement du footballeur, tous les magazines de presse à scandale s’étaient emparés de l’affaire. Les causes réelles de son limogeage avaient été étouffées mais une rumeur de drogue avait commencé à enfler. Dans ces conditions, tout le monde y était allé de sa propre histoire : commerce de drogue à grande échelle, consommation régulière et excessive jusque dans les vestiaires… Un déballage qui ne rimait pas à grand-chose si ce n’est à vendre du papier. L’intéressé n’avait pas tenu à s’exprimer, mais Vincent espérait obtenir un entretien.

Il parcourt les rangées, mais Richard Dorval reste introuvable. La salle est quasiment complète, il réussit enfin à le localiser, au premier rang. Difficile de prendre des photos en toute discrétion.

– Monsieur, pourriez-vous vous installer, intervient une hôtesse en lui désignant une place au milieu du troisième rang.

Hésitant sur la décision à prendre, le journaliste ne répond pas.

– Monsieur ?

– Oui, oui, j’y vais, mais je vais gêner tout le monde. J’aurais préféré rester debout.

– La présentation va prendre un peu de temps et vous seriez mieux assis, monsieur, insiste la jeune femme.

Vincent se résigne et se faufile jusqu’à cette place qui ne lui donne qu’une visibilité partielle sur le couple Dorval, mais il aperçoit néanmoins Suzanne et son visage ne respire pas la joie. L’intensité de l’éclairage du théâtre diminue et en l’espace de quelques secondes, l’estrade s’emplit d’une dizaine de personnes, toutes en uniforme. Le silence se fait tandis qu’une douce symphonie s’élève.

Un officier prend la parole.

– Bonjurno, excusez mon français. Je suis commandante Paolo Benino et là mon commandant en second Philippe Pistelli. Au nom de la compagnie Dream Boot, nous souhaitons à vous une heureuse croisière sur le Cruise Constantino. Nos collègues francophones vont mieux parler du séjour en français.

Le commandant se décale et tend le micro à un individu de taille moyenne, brun, un sourire commercial collé sur le visage. Derrière lui, une jeune femme aux formes généreuses se trémousse sur de hauts talons.

– Amis croisiéristes bonjour, j’espère que vous allez bien. Je m’appelle Sylvain Moreau et voici ma collègue Estelle Paulin. Le voyage a déjà commencé pour vous, mais sachez que nous larguerons les amarres vers 18 h pour rejoindre Barcelone en suivant une route sud-ouest. Nous naviguerons toute la nuit dans le Golfe du Lion. Les conditions météo s’annoncent favorables à nos déplacements durant toute la semaine. Après ces quelques informations d’ordre technique, j’ai le plaisir de vous présenter le personnel de croisière, la direction hôtelière ainsi que les officiers…

L’homme passe en revue la liste des personnes présentes sur ce navire et prêtes à faire de notre séjour un conte de fée. Un discours ennuyeux que Vincent n’écoute que d’une oreille peu attentive.

– Chaque passager est détenteur d’une carte personnelle, déposée dans les chambres à votre arrivée, indique-t-il en présentant l’objet en question. Ce badge, qui donne accès à votre cabine, est indispensable pour toute sortie extérieure durant les escales. Nous pourrons ainsi vérifier que vous êtes bien rentrés avant chaque appareillage. Si vous venez à la perdre, prévenez-nous immédiatement, car il s’agit aussi d’un mode de règlement. Aucun paiement ne peut se faire en argent liquide, chèque ou par carte bancaire à l’intérieur du bateau, vous devez impérativement utiliser ce badge. Tous vos achats feront l’objet d’un reçu qui vous sera remis contre signature et le total vous sera facturé en fin de voyage. Il faut impérativement enregistrer votre carte bancaire dans les quarante-huit heures ou faire un versement en espèces auprès du service comptable pour que votre carte puisse être activée…

L’animateur fait une courte pause, laissant à l’assistance le temps d’intégrer ces directives financières, et reprend son boniment :

– Tout a été prévu pour vous distraire : spectacles, jeux, concours, et activités variées. N’oubliez pas de consulter le journal Today déposé chaque soir dans votre boîte aux lettres à la porte de votre cabine. Vous y trouverez tous les renseignements utiles sur les diverses animations et surtout sur les lieux et horaires des rendez-vous des excursions. Je vous rappelle que le centre de remise en forme ouvre dès 9 h pour des moments de relaxation, des massages, mais également des soins esthétiques et coiffures. Pour les sportifs, l’équipement de notre gymnase et notre salle de musculation saura vous satisfaire. Les accros d’Internet ne perdront pas leur liaison virtuelle et pourront se connecter à l’espace Internet. Je laisse la parole à ma collègue Alexia qui va vous expliquer le principe de fonctionnement du Kids Club…

Tandis que l’animatrice fait le descriptif de son travail auprès des enfants, Vincent tente d’observer la famille Dorval. La mère essaie tant bien que mal de calmer la gamine qui s’impatiente. Le fils est avachi dans son siège, moribond.

– Le Cruise Constantino a aussi le plaisir d’accueillir la célèbre voyante Victoria qui nous fera profiter de ses aptitudes extra-sensorielles, conclut Sylvain.

Vincent détourne le regard pour observer la médium qui s’avance sur la scène. Brune, de taille moyenne, cheveux tirés en queue de cheval, elle est habillée d’un corsage en soie noire et d’une longue jupe blanche. Sur sa gorge pend un sautoir de perles grises assorti à ses boucles d’oreilles. La pâleur de son teint est accentuée par son rouge à lèvres vif. Il ne manque plus qu’un foulard autour de la tête et on aurait pu la mettre dans une roulotte devant une boule de cristal. Elle fait un petit signe de la main pour saluer la foule et attrape le micro que lui tend le jeune homme.

– Bonjour à tous, je suis heureuse de voyager parmi vous. Je donnerai des consultations en public, tirages de tarot et numérologie à partir de mardi dans le salon du bar Calypso, pont 9, de 10 h à 12 h et de 15 h à 17 h. Pour toute séance privée de voyance, il faut vous inscrire auprès de l’accueil gérant les excursions. Les places sont limitées, donc n’hésitez pas à le faire le plus rapidement possible. Merci et bon voyage. Sa voix douce et mélodieuse et son léger accent d’Europe centrale ont hypnotisé toute la salle le temps de sa brève intervention. Elle s’apprête à quitter la scène, lorsque brusquement elle ralentit le pas. Vincent remarque tout de suite ce moment d’hésitation. Les yeux de la jeune femme se mettent à scruter frénétiquement la foule, et son regard s’arrête sur Richard. Le commandant accourt pour soutenir la médium qui a vacillé légèrement avant de se ressaisir. Elle lui glisse quelques mots dans le creux de l’oreille avant de quitter l’estrade.

Que vient-il de se passer entre elle et Richard ? s’interroge Vincent.

 

* * *

 

Un serveur s’arrête devant moi, un plateau débordant de jus de fruit. Un petit rafraîchissement ne me fera pas de mal. Mes mains tremblent légèrement lorsqu’elles se posent sur le verre. L’épisode que je viens de vivre avec la médium résonne encore dans mon esprit tout comme ce flash qui m’a traversé alors qu’elle faisait son malaise : quelques lampions colorés se balancent à l’entrée d’une roulotte. J’écarte un rideau de perles et pénètre à l’intérieur. Victoria est assise derrière une table, les mains posées sur une boule de cristal, concentrée sur le visage qui se matérialise dans le globe. Je m’approche d’un pas hésitant et me penche sur le verre, le cœur battant. Une fillette nue, recroquevillée sur elle-même, pleure à chaudes larmes. Lorsqu’elle redresse la figure et me regarde, mon sang se glace.

Lucie…

Mentalement de retour dans le théâtre, j’ai aussi entendu une voix jaillissant de nulle part : « Le mal… », a-t-elle soufflé. À mon intention visiblement, puisque personne d’autre n’a réagi. Je secoue la tête comme pour évacuer ces étranges sensations qui m’ont envahi, mais mon esprit reste accroché à la scène dans la boule de cristal.

Que s’est-il réellement passé quand cette femme a posé les yeux sur moi ?

 

On nous invite maintenant à enfiler notre gilet de sauvetage pour sortir du théâtre. Les hommes d’équipage nous indiquent quelle coursive rejoindre. Pourtant habitué aux mouvements de foule, cette masse humaine qui se déplace d’un bloc me donne une étrange sensation d’étouffement. Je repense au naufrage du Concordia et voir les canots de sauvetage, suspendus aux bossoirs télescopiques sur l’entrepont, me donne des frissons.

 

* * *

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