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Le mensonge n’offusque que les braves gens. Ceux qui le pratiquent ou le pardonnent savent qu’il est nécessaire pour rendre cette réalité plus supportable.
DIMANCHE
1
Je viens tout juste de couper le moteur de mon Porsche Cayenne, que déjà le bruit des portières que l’on claque négligemment m’irrite les oreilles. Sans être exagérément maniaque, j’estime que le matériel ça se respecte. Tout le monde s’affaire devant le coffre, je reste immobile, coincé derrière mon volant, à observer le monstre de fer qui se trouve à l’extrémité du parking : le Cruise Constantino, deux cent quatre-vingt-dix mètres de long sur trente-cinq de large, 114 500 tonnes de ferraille prêtes à flotter sur la Méditerranée. Le moyen de transport le plus sûr selon le descriptif du voyagiste ! L’idée de me retrouver au beau milieu des eaux ne me rassure pas, mais je n’ai pas le choix. C’est le voyage de la dernière chance, comme me l’a présenté Suzanne, ma femme. Une dernière tentative pour tenter de sauver ce qu’elle appelle notre cohabitation. La menace d’un divorce plane au-dessus de ma tête depuis quelque temps. Cela fait quelques semaines que je n’ai plus de boulot, une séparation me mettrait à genoux. La voix criarde de ma belle-mère me sort de mes pensées. – Richard, vous pourriez tout de même aider Philippe ! Mon beau-père, en superviseur avisé, est déjà en train d’extraire les valises de la voiture. Les parents de Suzanne nous ont accompagnés à la gare maritime pour nous éviter de laisser la voiture sur le parking. Trop gentil ! – Vu l’avance que nous avons, ma chère Mathilda, nous ne risquons pas de louper le départ, répondis-je en descendant enfin du véhicule. Ne faisant aucun mystère de ce qu’elle ressent pour moi, elle me dévisage avec une rancune affichée. Un opportuniste sans éducation qui a fait carrière dans le sport, c’est ainsi qu’elle me voit. Nobles criblés de dettes, suite à un héritage immobilier trop lourd à gérer, ils ont dû vendre leur somptueux domaine pour éponger leurs créances et la pilule passe mal. Cette sexagénaire, grande amatrice de cure de Botox et de chirurgie esthétique, a élevé sa fille Suzanne comme une bête de compétition, plastique irréprochable et parcours scolaire d’excellence. D’où son incompréhension de voir son unique enfant sacrifier une carrière prometteuse d’architecte d’intérieur pour devenir femme de footballeur et mère au foyer. Une vie bien différente de celle qu’elle avait imaginée pour elle, surtout auprès d’un homme pour lequel elle n’éprouve aucune considération. Mes nombreuses incartades n’arrangent pas le tableau. – Il y a quand même beaucoup de bagages. À croire que vous déménagez, réplique-t-elle sur un ton sarcastique. Philippe me les tend sans me lancer le moindre regard. Son dédain muet m’insupporte encore plus que le mépris non dissimulé de son épouse. Lui aussi aurait rêvé mieux pour sa fille. Je ne suis décidément pas le gendre idéal. – Éléonore, ne cours pas comme ça sur le parking, il y a des voitures ! crie Suzanne. Notre fille du haut de ses huit ans se retourne et nous offre un sourire édenté. – Mais Maman, elles sont arrêtées, argumente-t-elle en toute innocence. Sa spontanéité me fait sourire. Cette fraîcheur malicieuse adoucit mon quotidien devenu si compliqué. Pour elle, je suis toujours un « super papa qui déchire », mais pour combien de temps encore ? Ma petite fleur pousse si vite. Ses traits enfantins commencent déjà à s’estomper pour laisser place à un visage plus mature. Son regard
gris bleu, sa chevelure blonde comme les blés et son teint de porcelaine me rappellent tant Lucie. En grandissant, la ressemblance devient évidente. Limite trop frappante. Nous avançons vers la gare maritime tel un cortège funèbre. Éléonore, pour se distraire un peu, glisse ses pas dans ceux de son frère, Matthieu, de six ans son aîné. Agacé par ses enfantillages, il s’arrête net et fait tomber sa sœur. – Ça t’apprendra ! lui souffle-t-il en la regardant se relever. Lorsqu’il se tourne vers nous, ses yeux croisent les miens. Je peine à identifier l’expression sur son visage : regard froid et vide d’émotion. Ces derniers temps, il affiche assez régulièrement cette face impénétrable. Où est passé ce petit garçon que je prenais dans mes bras pour le faire sauter dans les airs ? Rares moments de complicité et de partage dans des temps si différents. Ses éclats de rire qui ont comblé mon cœur de père me semblent déjà bien loin maintenant. Quand a-t-il changé ? Je m’appelle Richard Dorval, j’ai trente-cinq ans. Dans une autre vie, j’étais un footballeur professionnel, menant une carrière brillante dans les plus grands clubs européens. Aujourd’hui, je suis un homme au chômage dont le parcours chaotique s’étale dans la presse à scandale et dans une biographie fraîchement parue. La drogue, l’alcool et le sexe ont réussi à détruire ce que j’avais mis des années à construire. La stabilité de mon mariage reste très précaire et si je ne réussis pas à recoller les morceaux avec mon épouse durant cette croisière, je serai bientôt un père au droit de garde limité. J’ai déjà passé suffisamment de temps loin de mes enfants, je ne suis pas prêt à les perdre… * * * Tandis que nos effets disparaissent sur le tapis roulant, nous nous dirigeons vers le hall d’embarquement. Trois hôtesses papotent derrière le comptoir. Le bonjour plein d’entrain d’Éléonore les fait sourire. – Bonjour madame, bonjour monsieur. Pourrais-je avoir vos papiers s’il vous plaît ? lance une des jeunes femmes. Suzanne lui tend billets et pièces d’identité réunis dans une pochette transparente. La reine de l’organisation. Les formalités sont réglées en quelques instants. En attendant l’embarquement, nous allons patienter dans le salon VIP où petits fours et cocktails nous attendent. Tandis que les enfants s’installent sur de larges sièges en cuir, Suzanne et ses parents se dirigent vers le buffet, sans me prêter la moindre attention. Les rejoindre ne ferait que renforcer ce sentiment de déranger qui m’envahit en leur compagnie. Je m’assois près de ma progéniture. Matthieu est penché sur son téléphone tandis que sa sœur s’extasie devant sa console de jeux. J’attrape un magazine et me plonge dedans. * * * Vingt minutes, plus tard, une voix féminine retentit dans le hall : nous devons nous présenter pour l’embarquement. Suzanne et les enfants enlacent chaleureusement les grands-parents. Nos salutations sont nettement moins cordiales : une poignée de main indifférente pour lui, deux bises manquant de sincérité pour elle. – Matthieu, tu as donné ton portable à Mamy ? intervient Suzanne. – Non. Je peux le garder, s’il te plaît Maman ?
– On en a déjà parlé et je ne veux pas te voir suspendu à ce truc pendant nos vacances. – Mais si Justine m’envoie des messages ? Justine ? Une petite amie ?Pas au courant. À côté de quel autre événement suis-je encore passé ? Personne ne prend la peine de m’informer de quoi que ce soit alors que je suis toute la journée à la maison depuis plusieurs semaines.Disponible et jamais dérangé. À croire que je ne sers à rien ! – Il y a l’iPad, tu lui enverras des mails, reprend Suzanne. – Mais Mamannnn, supplie l’adolescent. – Ça suffit, Matthieu. Ton portable ! L’ordre claque dans sa bouche de mère et son visage fermé n’invite en rien à la contradiction. Elle a tellement changé ! Devenue autoritaire et exigeante, j’ai l’impression d’être en permanence sur le fil du rasoir avec elle. Notre couple est sur des charbons ardents, mais ses relations avec son fils adoré ne semblent pas non plus au beau fixe. Son irritation me contamine et devant le manque de réactivité de Matthieu, je lui arrache le téléphone des mains. – Hé ! J’allais lui donner, s’insurge l’adolescent. – Matthieu, ne me force pas à m’énerver, répliqué-je. – Voudrais bien voir ça, marmonne-t-il. – Pardon ? – Non rien. – Je préfère. Il ronchonne quelques paroles inaudibles avant de se diriger vers le sas d’embarquement, les bras croisés et un mécontentement clairement affiché. Je lance un dernier coup d’œil vers mes beaux-parents. Mathilda observe tristement sa fille. Cela ne lui ressemble guère. Elle finit par se tourner vers moi et m’adresse un sourire désœuvré. Quelque chose me souffle qu’à notre retour, rien ne sera plus pareil. Pas le temps de me poser de questions que je dois rattraper ma petite famille, déjà disparue à l’intérieur de la passerelle. Deux mousses nous attendent pour le traditionnel cliché d’arrivée. Matthieu ne sourit pas. Une seconde prise s’impose et vu la tête du photographe, elle doit également être ratée. Il n’insiste pas. Vient la file d’attente au poste de la sécurité. Interminable. Il faut seulement vider ses poches pour passer dans le détecteur de métaux, mais personne ne comprend correctement ce que les agents disent en anglais. – Comme à l’aéroport, me fait remarquer Éléonore. – Aussi long, lui répondis-je en lui faisant un clin d’œil. L’employé à côté de moi m’adresse un regard noir. Sans doute a-t-il saisi ma réflexion. Une fois le contrôle passé, j’entraîne ma famille vers l’ascenseur et tandis que nous patientons, je me rends compte qu’une masse humaine s’agglutine derrière nous. Des murmures commencent à se répandre. Sans parler des crépitements de flashs. Ma présence suscite quelques émois. Manqueraient plus que des selfies ! Je commence à m’agiter. – Qu’est-ce qui ne va pas ? demande Suzanne. – Trop de monde ! rétorqué-je. Sa réponse est cinglante. – On n’est pas sur un voilier non plus. – Non, visiblement, dis-je en évitant de scruter les visages qui s’attroupent derrière
nous. Difficile de passer incognito quand votre tronche s’est étalée sur les pages glacées des tabloïds. Nerveux, j’écrase à nouveau le bouton d’appel. Première arrivée devant la cabine : Éléonore. Avec une impatience exagérée, elle s’acharne sur la poignée pour entrer, mais celle-ci lui résiste effrontément. – Pousse-toi la naine ! – Oh, suis pas une naine ! Matthieu glisse sa carte d’embarquement dans le verrou numérique pour débloquer l’accès. – Comment sais-tu ça toi ? – J’ai écouté Maman quand elle a raconté son voyage ! Son petit sourire narquois en dit long sur le plaisir qu’il éprouve à me tacler de la sorte. Rarement attentif aux propos de Suzanne, je ne me souviens que vaguement des détails qu’elle m’a donnés sur cette croisière, si ce n’est que c’était la seule date compatible avec les vacances scolaires. D’ailleurs, pourquoi partir avec les enfants alors que nous sommes censés essayer de remettre notre couple à flot ? Je cherche encore à comprendre. Les valises sont déjà là, tout comme une gigantesque corbeille de fruits et une bouteille de vin pétillant italien posées sur un guéridon. Il flotte dans l’air un parfum de fleurs fraîches. À droite, une pièce avec deux lits. Sur l’un d’eux est disposée une peluche portant une tenue d’officier à l’effigie de la compagnie. – C’est votre chambre, dis-je à l’attention des enfants. Suzanne pénètre dans la pièce de gauche, la suite parentale équipée d’un balcon, et pose son sac à main sur le lit. Immobile devant la baie vitrée, elle contemple l’étendue bleue. – La vue est magnifique, murmure-t-elle. Je la rejoins et découvre aussi ce panorama éblouissant. Le soleil illumine son visage et fait briller ses grands yeux verts. Profitant de cet instant tout empreint d’un charme romantique, je passe un bras autour de sa taille, mais Suzanne se raidit avant de se dégager. Je soupire. Il est loin le temps où elle n’avait d’yeux que pour moi, le temps où chacun de nos contacts était empreint d’une passion fusionnelle. Les enfants font rapidement le tour des lieux et Éléonore débarque tel un cyclone pour faire son rapport. Tellement dynamique !Comme Lucie… – Papa, la salle de bain est méga grande et y a même une télé dans notre cabine. Oh, dans la vôtre aussi ! Et un mini frigo, crie la gamine en se précipitant sur l’appareil. Il est rempli de… – Veux-tu bien te calmer, Éléonore ? ordonne Suzanne. Calé sur le chambranle de la porte, Matthieu examine le cahier de bord. – Ça a dû vous coûter bonbon cette suite ? commente-t-il ironique. Suzanne est à l’initiative de ce voyage, après l’avoir déjà effectué avec une amie dont j’ai oublié le prénom. Le concept de croisière ne m’avait pas paru adéquat avec les crises de panique d’Éléonore face à l’eau. Mais, à ma surprise, j’ai appris que ma fille avait surmonté son traumatisme grâce à une technique enseignée par un psychologue spécialisé dans les phobies. Encore une information qui n’est pas arrivée jusqu’à moi. – Ça ne te regarde pas ! lui répondis-je. Par contre, profite bien de ce voyage, je ne te promets pas qu’on pourra en refaire un de sitôt ! Suzanne, qui vide sa valise, se redresse et m’observe curieusement. Matthieu, le nez plongé dans la plaquette descriptive du bateau, ne relève même pas la réflexion. – Ils disent quoi dans ce bouquin, concernant les activités à bord ?