//img.uscri.be/pth/745b8c1c66369b2a3fbdff974bab7aa6e737e659
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - PDF - EPUB

sans DRM

Derrière la Dune

De
238 pages

L'inspecteur Anna Le Goff, jeune diplômée, décide de rentrer dans sa région natale. Son arrivée dans un commissariat breton va quelque peu chambouler ses occupants. Les relations avec le commissaire Renoult, personnage misogyne et détestable, se révèlent d'emblée compliquées. Anna, pour sa première enquête, est confrontée à l'inertie de son supérieur hiérarchique. Son énergie et sa volonté d'avancer sont mises à rude épreuve face à l'énigme de la disparition du mari de Sarah Montalbert, enterré depuis trois mois. La mort n'ayant pas été déclarée suspecte, les circonstances, à priori ne permettent pas d'ouvrir une enquête. Mais des lettres étranges retrouvées au domicile du défunt, le comportement intrigant du beau-père de la veuve vont finalement entraîner Anna en quête de la vérité. Le fait de fouiller dans le passé va confronter Anna à des secrets de famille se mêlant à sa propre histoire...


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Cover

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-68962-7

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur

 

 

Du même auteur :

Valentino, Editions Persées, Mai 2008

Remerciements

 

 

Tous mes remerciements à Jean Luc Marteau, Sylvie Alves et Jean François Charreau pour leurs précieux conseils et corrections.

Merci à Laureline Guernion pour la couverture originale.

1

Il était assis à la terrasse du « Transat Kafé » qui donnait sur la place du Général De Gaulle et venait de commander une bière pression. Il s’essuya le front avec un mouchoir blanc plié en quatre et soigneusement repassé. Le garçon déposa le verre sur la petite table ronde, sur laquelle il venait de passer un coup de chiffon rapide et professionnel. La mousse blanche coulait doucement sur le rebord du verre humide qui transpirait la fraîcheur. Gérard Montalbert s’humecta les lèvres et avala avec un plaisir non dissimulé une gorgée de bière avant de fouiller dans la poche de son pantalon d’où il sortit un billet de 10 Francs tout froissé. Son regard gris et las s’attarda quelques instants sur la silhouette d’une jeune fille court vêtue qui marchait en ondulant des hanches sur le trottoir d’en face. Le garçon, un jeune homme longiligne et pâle, lui rendit sa monnaie en lui demandant :

« – C’est vous, monsieur Montalbert ?

– Oui, c’est moi.

– Quelqu’un vous a laissé ça au bar tout à l’heure. Le garçon lui tendit un papier froissé.

– Il a dit quelque chose ? S’enquit, inquiet, Gérard Montalbert.

– Non, il m’a juste demandé de vous remettre ce papier.

Alors que le garçon s’aprêtait à tourner les talons il se ravisa.

– En tout cas, il avait un drôle d’accent c’est tout ce que je peux vous dire. Il roulait les “r”, on aurait dit un russe ou quelqu’un comme ça. »

Le garçon empocha le billet et fit demi-tour pour s’adresser à un jeune couple qui venait de s’installer deux tables plus loin.

Gérard Montalbert déplia le papier froissé et parcourut les quelques lignes tracées avec un gros crayon noir. Son visage se décomposa, une goutte de sueur coula le long de son front, sa main se mit à trembler. Il reposa le verre dont il s’était saisi. Il relut le mot à plusieurs reprises, chiffonna le papier nerveusement et l’enfouit au fond de la poche de sa veste. Renonçant à la perspective de se rafraichir, il se leva et s’en alla d’un pas rapide. Il regardait à droite et à gauche, à la recherche de l’homme qui lui avait laissé le billet mais en vain, comment aurait-il pu le reconnaître ? Quelques passants, arrivant à sa hauteur, lui adressèrent un bonjour respectueux mais il ne les vit pas. L’esprit embrumé, incapable de réfléchir, il allongea le pas, traversa hâtivement une rue encombrée, se fit klaxonner par un automobiliste pressé qui l’insulta copieusement. Puis il rejoignit son véhicule stationné deux rues plus loin, cherchant ses clés dans plusieurs de ses poches, avant d’ouvrir précipitamment la portière côté conducteur. Il s’assit au volant et dans un grand soupir, mit sa tête entre ses mains.

 

2

Pendant ce temps, au numéro 15 de la rue Jouallan, le commissaire Renou sortit de son bureau accompagné d’une jeune femme brune aux yeux bleu marine vêtue d’un jean et d’un tee-shirt bleu ciel. Il s’avança dans la pièce principale du commissariat qui fourmillait d’activité ce matin là.

« – Mademoiselle, messieurs, je vous présente l’inspecteur Anna Le Goff. Elle vient de Paris, mais elle est d’ici. C’est une bretonne, une vraie »

Il semblait fier d’annoncer le « pédigrée » d’Anna. Celle-ci trouva cela de très mauvais goût. Elle connaissait à peine le commissaire mais, d’emblée, n’éprouvait aucune sympathie pour lui. Convoquée pour quinze heures elle avait dût attendre une heure et demie avant de le voir faire son entrée sans même la saluer. Il passa devant elle, lui adressa un vague bonjour, s’adressa à la secrétaire rapidement et entra dans son bureau en claquant la porte derrière lui. Anna dut attendre vingt bonnes minutes supplémentaires avant qu’il ne la fît entrer. Le bureau, spacieux, sentait le renfermé mélangé à une vague odeur d’alcool et de cigarette. La chaleur qui y régnait donnait la nausée. Anna respira dans son tee-shirt à la recherche du parfum avec lequel elle s’était vaporisée le matin. Les effluves fleuris et salvateurs lui permirent de rester face au commissaire. Le discours qu’il lui tint ne l’éclaira en rien. Après s’être perdu en diatribes sur la jeunesse dépravée, la mode des cheveux longs et des jupes courtes, il se confondit en envolées sur la contraception et l’avortement, la dépravation des femmes. Tout en s’adressant au jeune inspecteur, il se penchait sur le bureau, imposant à son interlocutrice son haleine chargée, son teint rougeaud et son nez violacé. Ses cheveux étaient coupés ras en une brosse qui n’avait rien à envier à celle d’un militaire. Ses oreilles décollées et de grande taille complétaient un portrait déjà peu flatteur. Une paire de lunettes en demi-lune posée sur le nez lui permettait de voir de plus près ce que l’âge l’empêchait dorénavant de déchiffrer. Cependant un regard bleu acier qui l’apparentait à un rapace en tournée d’inspection dénotait une détermination sans faille. Le commissaire portait une veste de velours marron, une cravate en laine rouge sur une chemise à carreaux clairs. Un pantalon dans les tons beiges venait compléter l’ensemble. Il semblait transpirer abondamment dans cette tenue qui n’était pas du tout de saison. Sa cravate lui serrait le cou lui donnant un air congestionné et un tant soit peu coincé. Son regard, par instant cherchait l’approbation dans celui d’Anna.

Alors qu’il s’était levé, Il l’invita à sortir de son bureau.

« – Bon, j’espère qu’on va faire du bon travail ensemble. Inspecteur, je vous présente vos collègues de travail : le gardien de la paix Campion, les brigadiers Pastor et Legodinec et le brigadier-chef Champotier. Tout le monde au staff dans cinq minutes. Quelque chose à ajouter Champotier ?

– Non, monsieur le commissaire.

– Très bien parfait, voilà des réponses comme je les aime, dit-il en se gargarisant. On aurait dit un coq dans sa basse-cour. La crête était rouge, la plume colorée, il pérorait bruyamment, fier et impatient. Il ajouta : dans ce cas, à tout à l’heure.

Il claqua des talons, fit demi-tour, rejoignit son bureau sans plus de commentaires et referma la porte derrière lui, laissant Anna avec sa nouvelle équipe. Un silence gêné s’abattit dans la pièce, puis chacun reprit ses activités. Anna resta plantée un moment au milieu, se demandant si elle devait partir ou rester.

« – Je peux m’installer quelque part ?

– Ah oui, pardon ! Marie-Jeanne Campion se dirigea vers un bureau métallique imposant sur lequel se trouvaient une machine à écrire et un téléphone gris au cadran impressionnant. Elle empila quelques papiers dans un coin, repoussant les autres à l’opposé.

– Voilà dit elle, vous pouvez vous mettre là. C’était le bureau de votre prédécesseur, l’inspecteur Hélary. Ne vous inquiétez pas, on fera un coup de propre. Elle ajouta, vous savez, il nous manque beaucoup, l’inspecteur Hélary, puis, gênée, se reprit, enfin je ne dis pas ça pour vous » Elle soupira en regagnant sa place derrière la banque de l’accueil.

Dans cette pièce enfumée, les murs n’avaient pas vu un coup de peinture depuis des années ; le temps s’était arrêté dans ce commissariat, se dit Anna. La seule chose qui avait changé probablement était le cadre à l’effigie du président de la république. Valéry Giscard d’Estaing, de son air princier, surveillait les allées et venues des uns et des autres. Marie-Jeanne Campion regardait avec insistance Anna qui s’était assise au bureau et tirait sur les tiroirs qui s’ouvraient en émettant des grincements stridents. Les tiroirs étaient vides. Quelques dossiers suspendus tenaient tant bien que mal sur les tiges métalliques. Elle sentit le regard de Marie-Jeanne s’attarder sur elle et leva la tête.

« – Vous voulez quelque chose ?

– C’est-à-dire que… euh…. Marie-Jeanne Campion se dandinait d’un pied sur l’autre sous le regard goguenard de ses collègues de travail. Elle se lança.

– Vous paraissez si jeune. Elle émit un petit rire nerveux. On a parié avec les collègues sur votre… enfin. Vous avez quel âge ? »

Anna regarda son interlocutrice et fut tout à coup amusée. Juchée en équilibre sur une paire de chaussures à talons aiguilles, la taille serrée dans une robe verte qui contrastait avec une queue de cheval de couleur rousse qui s’agitait à chacun des mouvements de sa tête. Elle semblait sortie d’une bande dessinée. Marie-Jeanne incarnation de Mademoiselle Jeanne, la « Mademoiselle Jeanne de Gaston La-Gaffe ». Posées sur un petit nez en trompette, des lunettes de taille démesurée, lui mangeaient la moitié du visage.

« – J’ai vingt huit ans, lui répondit Anna. Elle entendit Pastor taper dans la main de Legodinnec en riant, il avait gagné sûrement. Je suis inspecteur depuis deux ans et je travaillais à Paris comme vous l’a dit le commissaire Renou. Bon, je suppose que vous avez du travail et que parier sur mon âge n’est pas la plus grosse activité de la journée. D’ailleurs ça va être le moment du staff, n’est-ce pas ? Je suppose qu’il ne faut pas faire attendre le commissaire. Allons-y. » ça trainait des pieds derrière, Anna entendit marmonner dans son dos mais ne distingua pas ce qui se disait.

Elle aurait préféré avoir un bureau pour elle toute seule. Travailler au milieu des autres dans le bruit, la fumée, les allées et venues des uns et des autres ne lui convenait guère. Il faudrait qu’elle fasse le tour du propriétaire pour dénicher un coin où elle pourrait s’installer.

« – Au fait, ajouta Anna à l’intention de Marie-Jeanne Campion, vous connaissez Franquin ?

– Non, pourquoi, je devrais ?

– Non, ce n’est rien. Laissez tomber. »

Anna vit du coin de l’œil Dominique Pastor et Jean-Marc Champotier qui riaient sous cap. Pourvu que Gaston Lagaffe ne sorte pas de derrière un bureau.

3

Trois heures sonnèrent à l’église. Le battant faisait résonner l’énorme cloche comme autant de coups qui s’en allaient au loin à travers champs et forêts informer la population du temps qui s’écoule. Le petit cimetière surplombant la mer était ceint d’un mur de granit et fermé par une grille en fer forgé de couleur verte. Le soleil dardait de tous ses rayons, écrasant le village d’une chaleur presque insupportable. Ce début d’été 1976, particulièrement chaud pour la Bretagne nord, était assez inhabituel. Dans les champs voisins, le blé déjà mûr, ondulait sous une brise légère, les épis baissaient la tête. La terre que l’on jette sur le bois émit un bruit mat et résonna dans la tête de Sarah lui fendant le cœur à chaque pelletée. Les derniers habitants du village quittèrent d’un pas lent le cimetière, laissant Sarah seule devant celui qui venait d’occuper quinze ans de sa vie. Quinze années balayées en quelques minutes lors d’un footing dans les bois de la Salle. Sarah revivait sans cesse chaque minute : Guillaume courait comme chaque fin de semaine. Connaissant chaque chemin et chaque pierre, il courait dans ce bois depuis son enfance. Au fil des saisons il avait appris à aimer ces bois, humant les odeurs changeantes des arbres, jouant avec les rais de lumière. Subitement, il s’était écroulé en se tenant la tête ; rupture d’anévrisme dira le médecin.

Sarah quitta le petit cimetière, descendit la côte et se dirigea vers la petite chapelle qui jouxtait la plage St Marc. Bien qu’elle ne fût pas de confession catholique, elle aimait cette chapelle, où elle retrouvait un calme propice à la réflexion. Elle y entra et s’y installa regardant le soleil qui jouait avec les vitraux. Des rais de lumière descendaient jusqu’au sol, éclaboussant au passage les bancs de bois sur lesquels tant de fidèles étaient venus prier. Combien de femmes éplorées étaient venues implorer le Seigneur de leur rendre qui son fils qui son époux emportés par la mer démontée ? Les Louis, les Pierre-Marie, les Ange, les François, tous emportés au fond des mers, fauchés dans leur prime jeunesse ; ils étaient passés de l’autre côté de la rive comme l’indiquait l’ex-voto. Combien de temps Sarah resta-t-elle assise ? Elle ne le sut pas vraiment, tant son esprit vagabondait au-delà du temps. Des souvenirs s’imposaient à elle : Guillaume, heureux, l’accompagnant dans sa voiture ; leur mariage dans le plus grand secret qui avait tant contrarié leurs familles respectives ; la rencontre avec ses beaux parents, les regards sans tendresse, le malaise de Guillaume chez qui le bonheur tout neuf et la joie d’être amoureux avaient fait place à la déception. Toutes ces images qui ressurgissaient comme des diables de leurs boîtes. Pourquoi venaient-elles maintenant ? Elles piquaient, et s’envolaient, revenaient plus douloureuses encore, témoins de jours heureux perdus à jamais. Comment continuer ? Quel sens redonner à une vie qu’elle avait basée sur sa relation avec Guillaume ? Telles étaient les questions que se posait Sarah en se levant de son banc. Ses pas la menèrent vers le sentier qui longeait la mer. Elle marcha un long moment, scrutant l’horizon comme si les réponses allaient venir de là. Attirée par des petits cris stridents, elle regarda des enfants qui jouaient dans les rochers. Ils s’apostrophaient, riaient, se jetaient des boules de sables, couraient. Elle s’assit quelques instants sur un banc de pierre, scruta le ciel qui devenait menaçant, il n’y avait pas un souffle d’air. Elle devait rentrer, retourner dans sa grande maison à la sortie du village. C’était une maison de pierres grises aux volets blancs, un ancien presbytère, lui avait dit Guillaume. Elle était au fond d’un terrain bordé de châtaigniers immenses. Un long chemin de graviers blancs qui brillaient sous le soleil, menait jusqu’à la maison. Qu’allait-elle faire de tout cela maintenant ?

Elle remonta tranquillement la petite route. Elle sentait chaque rideau retomber sur son passage, cachant des yeux scrutateurs. Elle passa devant l’église au centre du village, prit une rue sur la droite. Se faisant, elle arriva devant l’unique café, où quelques autochtones avaient pris place après la cérémonie de l’enterrement et savouraient un « petit blanc » bien frais servi au comptoir.

*
*       *

Tous les deux, s’étaient installés dans cette grande maison que les parents Montalbert leur avaient laissée. Guillaume travaillait à St Brieuc à l’étude familiale. Son père, notaire, possédait une étude appartenant à la famille depuis plusieurs générations. Il avait le sérieux et la suffisance de la bourgeoisie de province bien pensante. En plus de son étude, il s’essayait à la politique depuis quelques années. Ses ambitions, lui faisant miroiter la mairie de St Brieuc, le rendaient plus antipathique encore. Bernadette Montalbert, qui voyait en son mari un homme respectable, ne le contredisait jamais, elle était l’archétype de la femme soumise. De taille moyenne et boulotte, elle portait des tailleurs démodés et sans goût. Elle marchait à petits pas rapides pour rester à la hauteur de son mari qui lui, allongeait ses jambes et avançait d’un pas presque militaire, sûr de sa supériorité. Il inspectait une armée imaginaire, regardant l’horizon. Il avait quelque chose du Général De Gaulle, était-ce par mimétisme qu’il levait la tête de cette façon ? La seule chose que concédait Sarah à sa belle-mère, était la grande affection qu’elle portait à son fils. Elle le regardait comme la dernière merveille du monde et buvait ses paroles comme si elle était constamment surprise d’être l’auteur des jours de cet homme. Guillaume étant fils unique, sa destinée était toute tracée, il reprendrait l’étude familiale. Ses nombreuses tentatives pour leur faire admettre qu’il aurait préféré une autre orientation furent vaines. Monsieur Montalbert était resté sourd à toute velléité d’indépendance. Chez les Montalbert, on était notaire de père en fils. L’unique rejeton Montalbert accepta de venir travailler avec son père en se disant que quelques années plus tard, il pourrait voler de ses propres ailes. Guillaume avait étudié le droit avec sérieux sous la tutelle paternelle. Les parents Montalbert avaient accepté qu’il puisse faire ses études à Paris avec beaucoup de réticence. Le lâcher dans la capitale était pour eux synonyme de dépravation. La fin des années 70 et leur lot de bouleversements dans les intitutions et les conventions inquiétaient d’autant son conservateur de père. Le point de vue de Mme Montalbert était mu par des préoccupations bien différentes, peu heureuse en mariage elle voyait se profiler avec une grande tristesse l’éloignement de son fils et son entrée dans le monde des adultes. Comme elle aurait aimé qu’il reste petit ! Le diable n’était sûrement pas loin. Somme toute, ils ne croyaient pas si bien dire, Sarah ne tarda pas à incarner le sujet de leurs tourments. Mais Guillaume, cette fois-ci, ne céda pas aux menaces parentales. C’est donc uni à elle par les liens du mariage, qu’il l’amena pour la première fois dans le fief familial. La déconvenue fut douloureuse, soit, Sarah était l’épouse de Guillaume mais il ne fallait pas en demander plus. Sarah pleura mais sa fierté lui interdit de flancher devant son beau-père autoritaire, elle ferait face, ce qu’elle fit. Sa nouvelle vie lui plaisait. Le travail de sap à son égard orchestré par Monsieur Montalbert auprès de son fils ne portèrent pas leurs fruits.

En ce jour de deuil, Monsieur Montalbert, sembla plus fragile qu’à l’accoutumée. Il était maintenant au Conseil Régional des Côtes du Nord. La perte de son fils était une grande douleur mais malgré une attitude quelque peu différente et tout en étant courtois, il fut cependant incapable de manifester la moindre chaleur à sa belle fille. Son épouse veule, mais aussi effondrée de douleur, ne s’autorisa pas à le faire. Après avoir embrassé Sarah, elle suivit son mari, dans son tailleur noir trop serré, quand celui-ci quitta le cimetière à bord de la DS familiale. Curieusement Monsieur Montalbert père avait souhaité une cérémonie en cercle restreint malgré sa position de notable. Il y avait un peu de famille et quelques amis très proches. Les amis de Guillaume n’étaient pas venus, du moins Sarah ne les aperçut-elle pas.

Elle rentra dans sa grande maison, referma la porte derrière elle et s’y adossa quelques instants. Malgré la chaleur étouffante, les murs épais maintenaient à l’intérieur une température agréable. Elle laissa tomber son foulard noir sur le fauteuil du salon, se dirigea vers sa chambre par le grand escalier central, jeta ses chaussures au fond de la pièce, laissa glisser sa robe à ses pieds et entra dans la salle de bains pour prendre une douche fraiche. Elle entendit un bruit au rez-de-chaussée, écouta, attentive, n’entendit plus rien. Elle se glissa sous le jet d’eau et pleura longtemps, mêlant ses larmes à l’eau fraîche. Sarah était toujours aussi jolie, son corps était mince malgré des hanches un peu larges. Sa chevelure brune et abondante tombait jusqu’au creux de ses reins couvrant sa peau satinée. Veuve à trente cinq ans, elle se sentait seule au monde.

4

Anna Le Goff avait pris ses fonctions depuis maintenant trois mois et commençait à sentir le besoin de changer quelques habitudes dans le commissariat. Depuis plusieurs jours, elle regardait Marie-Jeanne Campion aller et venir dans le commissariat, se demandant ce qu’elle pouvait bien faire.

« – Marie-Jeanne, vous pouvez venir me voir ?

– Oui, j’arrive tout de suite. Marie-Jeanne posa le courrier qu’elle était en train de trier pour venir à la hauteur d’Anna. Elle était toujours un peu fébrile, elle fit tomber plusieurs lettres sur le sol, les ramassa précipitamment.

– Marie-Jeanne, qu’est-ce-que vous faites de vos journées ? Surprise par la question, Celle-ci ouvrit de grands yeux étonnés.

– Comment, qu’est-ce-que je fais ? Balbutia-t-elle.

– Oui, qu’est-ce-que vous faites, insista l’inspecteur, vous m’avez bien comprise. Pourquoi, restez-vous toujours au commissariat ? Je ne vous vois jamais en uniforme comme les autres.

– Ha, c’est ça… Eh bien….

– Eh Bien ?

Marie-Jeanne se tortillait, ses mains s’agitaient, son regard cherchait en vain quelqu’un ou quelque chose pour s’accrocher.

– Je vous écoute, ne soyez pas inquiète, ajouta Anna, consciente de la mettre mal à l’aise.

– C’est le commissaire……

– Oui ?

– Il dit que les femmes ne sont pas faites pour….

– Pour ? Questionna Anna.

– pour, heu, enfin pour travailler et encore moins pour être policier.

– Nous y voilà, et qu’est-ce-que vous faites alors ?

– Ben, je prends les appels téléphoniques, je m’occupe du courrier, je prépare le café…

– Vous préparez le café, répéta Anna. D’accord, hé bien, à partir de demain, je veux vous voir en uniforme comme les autres.

– Mais c’est pas possible, ça, tenta Marie-Jeanne ses yeux, marron foncé, allaient lui sortir des orbites.

– Comment ça, c’est pas possible ? C’était quoi, votre idée quand vous êtes entrée dans la police ?

– Ben, je voulais être utile, protéger le citoyen.. Je ne sais pas moi…Elle répondait évasivement, en cherchant ses mots, son esprit s’agitait. Mais qui va faire mon travail ? S’enquit-elle avec une réelle inquiétude dans la voix.

– On va voir ça de plus près. En attendant, vous allez faire votre travail de policier. Pastor, vous allez travailler avec Marie-Jeanne.

Le brigadier, les pieds sur le bureau, un catalogue de voitures de courses sur les cuisses, sursauta.

– Mais inspecteur, ce n’était pas prévu, protesta-t-il avec une pointe d’accent du sud, qui était davantage marqué lorsqu’il était contrarié.

– Maintenant ça l’est.

– Le commissaire va être furieux, essaya-t-il encore.

– Ça ne changera pas de l’habitude. De toute façon il est toujours furieux. J’ai besoin de tout le monde sur le terrain. La secrétaire s’occupera du courrier au lieu de se limer les ongles et il y aura des permanences pour l’accueil, répondit Anna en redescendant l’escalier vers son bureau.

– Là, inspecteur, si vous me permettez, vous y aller un peu fort, parce que la secrétaire, ça fait des années qu’elle se lime les ongles, collée sur sa chaise, intervint, hilare, Jean-Marc Champotier qui franchissait la porte accompagné d’un homme visiblement éméché. »

L’homme vociférait, gesticulait, Champotier le tenait fermement par le bras et lui fit descendre les escaliers plus vite qu’il ne le souhaitait.

A cet instant, une femme au regard affolé, entra dans le commissariat. Perdue, les cheveux longs défaits, pas coiffés et feutrés par endroit. Elle portait un imperméable bleu ciel taché, ouvert sur ce qui semblait être une chemise de nuit. Elle avait dû enfiler à la va-vite des tennis en toile dont l’une n’avait plus de lacet. Elle s’avança vers le guichet derrière lequel était assis le brigadier Pastor.

« – Je voudrais porter plainte, dit-elle.

– Madame veut porter plainte, répéta Dominique Pastor, non sans un air de moquerie. Et qu’est-ce-qui vous arrive ?

– Pastor, ça va, intervint Marie-Jeanne toute investie de sa nouvelle mission. Puisque je dois faire la police, je vais m’occuper de cette dame. En s’adressant à la femme, elle ajouta : Venez madame, vous allez m’expliquer ce qui vous amène. On va s’installer par là.

Marie-Jeanne désigna la chaise qui lui faisait face et invita l’inconnue à s’asseoir. Elle adressa un regard réprobateur à son collègue qui se bouchait le nez en rigolant puis s’installa, elle prit trois feuilles de papier qu’elle intercala tranquillement de papier carbone, enroula le tout sur la machine à écrire et leva la tête pour observer son interlocutrice.

– Alors, comment vous appelez-vous ?

La femme à l’imperméable bleu ciel esquissa un geste pour lisser ses cheveux de sa main droite. Celle-ci resta dans le vide ne faisant qu’effleurer sa chevelure en désordre. Ses doigts tendus étaient jaunis par la nicotine, ses ongles longs et noirs.

– Mademoiselle, je suis une demoiselle, répondit-elle.

– Oui très bien, alors mademoiselle, quel est votre nom ?

– Loiseau.

– Comme un oiseau ?

– Non, Loiseau.

– D’accord, alors avec un apostrophe ou pas ?

– Je m’appelle Loiseau, répondit patiemment la femme, comme détachée. Elisabeth Loiseau, c’est mon nom. Vous me demandez mon nom, alors je vous réponds : Loiseau.

– Ha, très bien, répondit Marie-Jeanne légèrement décontenancée par l’étrangeté de la plaignante. Donc, je ne mets pas d’apostrophe, c’est ça ? Devant le manque de réaction de son interlocutrice, Marie-Jeanne Campion lui demanda sa carte d’identité, pensant que ce serait plus simple.

– Vous savez, reprit Mademoiselle Loiseau en fouillant dans son sac d’où elle sortit un tas de papiers froissés et tachés qu’elle étala sur le bureau sous le regard éberlué de Marie-Jeanne Campion, heureusement que vous avez une robe verte parce que sinon, je n’aurais pas pu vous parler. Elle finit par extraire sa carte d’identité froissée et déchirée et la tendit à l’officier de police. De la poussière de tabac s’étalait maintenant sur le bureau.

– Ha ? Bon, alors vous allez me raconter ce qui se passe. D’accord ?

Pastor les regardait du coin de l’œil et trouvait que finalement sa collègue ne s’y prenait pas si mal. Il bénissait son initiative et n’était pas contrarié de n’avoir pas à s’occuper de cette étrange personne. A ce moment, une jeune femme entra. Le brigadier Pastor, intéressé, la regarda s’avancer. Elle se déplaçait avec grâce. Son corps qu’on imaginait menu, était serré dans un imperméable noir. Son visage était grave à peine maquillé, si ce n’est un léger trait de khôl soulignant son regard noir qu’elle dévoila en retirant ses lunettes de soleil.

– Je voudrais parler à quelqu’un, dit-elle avec un grand effort, sembla-t-il au brigadier. Un léger parfum musqué envahit le bureau. Il se trouva beaucoup plus intéressé par cette jolie jeune femme et se mit à son avantage pour lui répondre.

– C’est-à-dire que ça dépend pourquoi, enfin…… je peux vous écouter. Si vous voulez….

La jeune femme brune regarda fixement le brigadier, hésita, et répondit d’un trait.

– C’est-à-dire que c’est de la plus haute importance. Alors j’aimerais parler à un commissaire ou quelqu’un comme ça.

Pastor vexé, se mit à remuer des papiers et répondit.

– Ecoutez, le commissaire n’est pas là, il va falloir que vous patientiez. Puis-je avoir vos papiers d’identité, le motif de votre venue ? Il lui décocha un sourire dominateur, mais la jeune femme n’y prit nullement garde, préoccupée qu’elle était par le but de sa démarche.

Anna, qui sortait de son bureau à cet instant, intervint.

– Je vais vous recevoir Madame. Je suis l’inspecteur Le Goff. Pastor, s’il-vous-plaît, accompagnez madame jusqu’à mon bureau, j’arrive tout de suite. »

Pastor s’exécuta de mauvaise grâce et reprit un journal froissé qui trainait là depuis plusieurs jours et qu’il avait déjà parcouru à maintes reprises. A la une du journal apparaissait une photo de Mao. Atteint de la maladie de Parkinson le « Grand Timonier » est mort à l’âge de 83 ans.

Anna avisa Marie-Jeanne installée au bureau, tapant de tous ses doigts sur la vieille machine à écrire en écoutant une femme assise en face d’elle. Elle éprouva une certaine satisfaction à la voir faire autre chose que remplir des tasses à café ou déambuler dans le commissariat, en agitant sa queue de cheval rousse, avec du courrier sous le bras. Elle avala un café à la hâte et redescendit dans son bureau. La jeune femme brune l’attendait. Elle n’avait pas défait son imperméable, avait posé son sac sur ses genoux et semblait en proie à une agitation interne. Anna l’observa un instant et entra dans le bureau.

« – Bonjour Madame. Anna lui serra une main ferme et s’assit derrière son bureau. Alors, racontez-moi ce qui vous arrive ? D’abord, comment vous appelez-vous ?

– Je m’appelle Sarah Montalbert et je pense qu’on a assassiné mon mari.

– Attendez, on va y aller doucement. Montalbert ? Vous êtes de la famille du conseiller régional ?

– Oui, c’est mon beau-père.

– Je peux voir vos papiers ? Donc, vous pensez qu’on a assassiné votre mari, dit elle en jetant un œil sur la carte d’identité que lui tendait Sarah Montalbert.

– Oui, enfin, je crois.