Derrière le masque

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Quelle personne hospitalisée, opérée, n’a pas imaginé un jour connaître l’envers du décor, la vie secrète du chirurgien et de son équipe ? Le chirurgien est très souvent caricaturé comme un personnage fiable et solide, en qui tous les espoirs sont permis. Mais que cache un tel « héros » ? En tant que femme chirurgien, j’ai décidé de raconter le monde professionnel dans lequel j’évolue depuis de nombreuses années. Je narre ainsi le quotidien de Claire, l'héroine, ses relations avec les patients et confrères, ses doutes et ses faiblesses, dévoile sa vie privée en la rendant ainsi plus humaine aux yeux des lecteurs. L’enseignement chirurgical, le fonctionnement d’un service, le système hospitalier et ses paradoxes sont ainsi expliqués. Ce roman médical ouvre également une fenêtre sur l’univers un peu mystérieux et méconnu du bloc opératoire où se mêlent la vie, la mort et les histoires d’amour. Claire vit à fond son métier tout en cherchant à ne pas passer à côté de sa vie sociale et affective. Mais le temps la rattrape avec son lot de déceptions et de drames.
Publié le : mardi 5 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026203575
Nombre de pages : non-communiqué
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Isabelle Benedetto
Derrière le masque
© Isabelle Benedetto, 2016
ISBN numérique : 979-10-262-0357-5
Courriel : contact@librinova.com
Internet : www.librinova.com
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Arrivée en retard, Claire a juste le temps de faire un tour rapide de ses patients avant de descendre à « la mine » comme est ainsi surnommé le bloc aseptisé et sans fenêtre où elle dépense chaque jour son énergie. De grosses bulles de savon s’échappent pour tomber en grappe au fond du bac de lavage. Maudissant l’eau glaciale, Claire passe et repasse consciencieusement la brosse savonneuse sur ses mains et avant-bras, lorsque le responsable du bloc s’arrête pour la saluer.
- Bonjour, Docteur Lejeune.
- Bonjour, Claude… Pourquoi n’ai-je pas Catherine avec moi aujourd’hui ?
- Elle est avec le Docteur Vincent ce matin. Catherine est très demandée comme vous le savez. De plus, il va falloir bientôt réfléchir à son remplacement car je vous rappelle qu’elle part en retraite dans quelques semaines. J’insiste sur le fait que les jeunes infirmières doivent aussi apprendre à vous instrumenter.
Claire fait la moue. Catherine est son instrumentiste préférée ; elle a de l’expérience et un professionnalisme irréprochable. En outre, elle connaît parfaitement les manies de Claire et sait anticiper ses gestes et ses demandes. Enfin, elle est toujours d’humeur égale, optimiste et gaie, respectueuse envers ses collègues et les médecins qui le lui rendent bien. Travailler en sa compagnie est donc, pour l’entourage, un gage de sérénité et de calme, ce qui facilite la tâche parfois pénible des opérateurs.
Claire soupire en pensant à la fuite d’eau qui la mise en retard ce matin.
- La journée a de toute façon mal commencé…Au fait, ne pourriez-vous pas faire quelque chose pour l’eau ! Je veux bien croire que cela réveille mais elle est vraiment trop froide à mon goût.
- Je vais la faire régler. Mais le lavage à l’eau est voué à disparaître. Nous n’aurons bientôt plus que les distributeurs de gel antiseptique. Il va falloir vous y mettre. À propos ! Votre patron veut vous voir dès que vous aurez terminé. Sa secrétaire attend que je lui précise l’heure.
Claire se retient de faire un commentaire. Claude sait très bien à quel point le mot « patron » l’horripile. Elle jette un coup d’œil rapide vers la salle opératoire où, à travers les vitres, elle aperçoit l’équipe s’activer. Le duo anesthésique médecin-infirmière penché sur le patient achève le rituel de l’intubation : vérifier la ventilation, fixer la sonde, raccorder l’ensemble à la machine, noter les constantes.
L’instrumentiste de son côté prépare sa table, la panseuse vérifie l’installation du futur opéré tandis que l’interne, déjà déguisé et ganté, badigeonne abondamment ce dernier de Bétadine. Le ballet de ces fantômes bleutés et masqués autour du patient fait partie de l’univers quotidien de Claire.
- J’ai cinq interventions… Si vous pouvez me faire changer de salle entre chaque patient, je serai libre en début d’après-midi.
- Je vais voir ce que je peux faire, répond rapidement Claude avant de s’éclipser.
Claire reste seule pour achever son lavage des mains. Ses pensées convergent immédiatement vers Morant, le nouveau chef de service arrivé depuis seulement six mois. Que peut-il bien lui vouloir ? Rien de bon à en juger par la manière très protocolaire et matinale qu’il a de la demander. Ne peut-il pas prendre lui-même son téléphone, comme tout le monde ?
L’hôpital Sainte Anne où travaille Claire depuis huit ans est un bon compromis entre le Centre Hospitalier Universitaire voisin et les cliniques concurrentes. Entièrement modernisé, il conserve une échelle humaine où chacun se sent à l’aise, se connaît et se côtoie dans une ambiance très familiale.
À la différence du mastodonte CHU, il n’est pas question ici de différencier les praticiens selon une hiérarchie pyramidale : pas de professeur, pas de patron ni de sous-fifre, pas de droit
de cuissage, nul n’a de pouvoir supérieur sur l’autre. Chacun est salarié et gère ses propres activités dans un service désigné. Pour des raisons évidentes d’organisation, il est cependant nécessaire d’avoir un responsable faussement appelé « chef de service » qui régit le quotidien entre les médecins et les administratifs.
Depuis son arrivée et sa nomination en tant que chef, Morant a une fâcheuse tendance à outrepasser ses pouvoirs, rendant de ce fait la vie impossible à ses confrères. Le fait d’être professeur des universités et d’avoir exercé en tant que tel au CHU dans le passé n’est pas étranger à cette attitude. Claire a horreur des conflits. Pourtant, malgré tous ses efforts, il ne peut pas en être autrement avec Morant. - Mauvaise journée, soupire-t-elle en relevant la tête.
Le miroir installé au-dessus des bacs lui renvoie une image très succincte de son visage : la coiffe masque ses longs cheveux bruns, le masque cache la partie inférieure et met en valeur ses yeux en amandes, vert, qui virent parfois au gris, comme actuellement, en cas de contrariété.
Elle détourne la tête et se dirige d’un pas décidé, les bras levés et dégoulinants vers les portes coulissantes de la salle qui s’ouvrent devant elle comme par magie. ******** - Que fait ce patient à hurler dans le couloir ?
Annick, surveillante du service, lève la tête excédée. Son visage se radoucit lorsqu’elle reconnaît Claire dans l’encadrement de sa porte de bureau. Cette dernière parait éreintée, le visage tiré.
- Vous devriez prendre des vacances, Docteur Lejeune. Vous avez l’air épuisé.
- Juste une mauvaise journée et des cas difficiles au bloc, notamment Monsieur Dupray, la colectomie*. Pourquoi les gens se laissent-ils aller ainsi au point de peser 120 kilos ! Ils ne se rendent pas compte que pour les chirurgiens, le geste est quatre fois plus difficile dans de telles conditions ? Sans compter les risques plus élevés de complications ? S’il ne beurre* pas celui-là, j’aurai de la chance !
Annick esquisse un sourire. Claire a parfois son franc parler et un certain penchant pour râler mais sans réelle méchanceté. C’est un chirurgien fiable, toujours disponible, sur le pont du matin au soir, et le personnel lui pardonne aisément ses petites sautes d’humeur.
- Elle devrait apprendre à se ménager si elle veut tenir le coup, se dit souvent Annick en la voyant enchaîner le bloc puis les consultations, la visite des patients voire parfois de nouveau le bloc pour une urgence.
Ce rythme effréné est commun à tous les chirurgiens mais Annick ne peut s’empêcher de considérer que Claire, en tant que femme chirurgien digestif, spécialité réputée laborieuse, est plus fragile que ses collègues. Son allure gracile et son poids plume sont à l’opposé des clichés standards que l’on peut attendre d’un chirurgien spécialiste du « mou » capable de vous vider en moins de deux d’une grande partie de vos organes.
Pourtant, il y a en elle une détermination et une force de persuasion auxquelles ne résiste aucun patient, fut-il au départ inquiet ou hésitant de se voir confier à une femme.
- Alors, pourquoi tout ce raffut ?
Annick grimace en apercevant du coin de l’œil le patient de la chambre 24 qui se rapproche à petits pas de son bureau. Pieds nus, il est simplement vêtu d’une chemise fendue de l’hôpital qui laisse entrevoir son gros postérieur. -Un patient du Docteur Vincent qui exige de connaître l’heure exacte de son échographie. Je lui ai déjà dit que ce serait dans l’après-midi, je n’en sais pas plus. Il n’arrête pas de nous
harceler depuis ce matin. - Je vois… - C’est une honte de voir comment sont traités les gens ici, aboie le patient arrivé à leur hauteur. Personne n’est capable dans ce service de me donner l’heure de cet examen, reprend l’homme de sa grosse voix en soufflant son haleine rance dans le cou de Claire.. J’attends depuis au moins trois heures et…
- Excusez-moi, Monsieur, coupe Claire en faisant volte face. Je suis le Docteur Lejeune, chirurgien dans ce service. Le personnel fait de son mieux ainsi que les radiologues qui réalisent les examens au fur et à mesure des inscrits sur leur liste et du degré d’urgence. Votre tour ne devrait pas tarder, le mieux est de retourner dans votre chambre et de laisser travailler les infirmières.
Le ton autoritaire du médecin surprend quelque peu le patient qui n’ose finir sa phrase.
- De plus, n’avez-vous pas de pyjama ?
- Si, bien sûr mais…
- Dans ce cas, je vous conseille de le mettre afin d’éviter de traîner à moitié nu dans les couloirs.
Vaincu, le patient repart tête baissée en direction de sa chambre. - Merci pour votre intervention, souffle Annick reconnaissante. Vous êtes prête à faire votre tour ? - Oui mais je vais m’en charger avec mon interne. Finissez ce que vous avez à faire, répond Claire en désignant du menton les liasses de feuilles éparses qui jonchent le bureau de la surveillante.
- Les plannings peuvent attendre. De toute façon, je n’arrive plus à me concentrer dessus pour l’instant, réplique Annick en se levant.
Claire apprécie cette petite brune quinquagénaire pétillante qui sait dire ce qu’elle pense franchement aux gens. Cela lui vaut quelques ennemis parmi les chirurgiens qui n’apprécient guère qu’une subalterne, comme ils la nomment, puisse critiquer leur travail.
Claire fait systématiquement la visite deux fois par jour avec son interne afin de rester informée des derniers événements. Annick l’accompagne régulièrement, ce que Claire apprécie beaucoup. L’avis de sa surveillante l’aide ainsi à savoir comment évoluent les patients dans la journée.
Les deux femmes rejoignent Xavier, l’interne de Claire. Ce dernier est en pleine conversation dans le couloir avec une petite femme, la soixantaine, qui tord nerveusement ses mains autour de l’anse de son sac.
Tous les six mois, des internes du CHU viennent faire un stage à Sainte Anne. Claire apprécie la compagnie et l’aide de ces apprentis chirurgiens qui partagent avec elle, travail, ordonnances et courriers aux médecins, demandes d’examens, présentations de dossiers dans diverses réunions, information aux familles, suivi des patients, consultations. Les internes sont également aides opératoires, tiennent les écarteurs, apprennent en observant pendant des heures.
En contrepartie, Claire guide la main de ses stagiaires sur des interventions faciles ou sur certains temps opératoires. « Observer, accompagner, suivre… » résume assez bien la transmission du savoir chirurgical passant de la main du maître à celle de l’élève. Cet apprentissage sur le terrain est primordial pour le débutant qui doit non seulement, acquérir le geste, mais également l’indication thérapeutique, et faire les bons choix pour ensuite devenir à son tour le référent.
Durant son cursus, Claire a eu la chance d’être formée par des patrons très respectueux de cet art du compagnonnage, ce qui n’est malheureusement pas le cas de tous. Cela requiert en effet quantité de patience, des mêmes mots sans cesse répétés, du temps et le goût de
l’enseignement, toutes choses qui ne sont pas les vertus premières de tous les patrons. Certains même, non contents de ne rien céder à leurs étudiants, évacuent sur eux leur stress, jurant et hurlant lors des interventions. - Madame Dupray, l’épouse du patient de ce matin, précise Xavier devant l’air interrogateur de sa chef.
Claire n’est pas du tout physionomiste et dans l’incapacité totale de mémoriser les visages, patient ou non, et surtout de mettre un nom dessus. Xavier en a déjà fait l’expérience à plusieurs reprises et lui vient régulièrement en aide.
- Bonjour Madame, dit Claire. L’intervention de votre mari s’est déroulée comme prévu ce matin, quoique difficile en raison de son poids.
- C’est qu’il aime tellement manger ! réplique la femme en baissant les yeux comme pour s’excuser.
- C’est un bon vivant alors ! Sa tumeur a pu être entièrement retirée avec les ganglions et le tout est parti à l’analyse. Nous devrions avoir les résultats dans une huitaine de jours.
- Quand pourra-t-il sortir ?
- Comme je vous l’ai expliqué en consultation, cela va dépendre de ses suites opératoires. Il se peut que la cicatrisation de sa paroi soit un peu longue du fait de cette surcharge pondérale et surtout parce qu’il est diabétique. Le risque est tout aussi vrai pour la couture que nous avons faite sur le colon.
Madame Dupray acquiesce en secouant la tête en silence. Les termes médicaux étant souvent mal compris des non-initiés, Claire traduit automatiquement en langage moins ésotérique.
- Pensez-vous que cela soit cancéreux ?
Les mêmes questions reviennent sans cesse. Malgré les explications souvent fastidieuses et complètes avant l’opération, l’inquiétude et l’angoisse des patients et de leur famille occultent souvent inconsciemment une grande partie de la vérité. Sans doute une manière de se protéger. Madame Dupray ne fait pas exception à la règle.
Claire reprend plus doucement :
- Je vous ai dit que les biopsies faites sur cette tumeur à la coloscopie avaient retrouvé des cellules cancéreuses, raison pour laquelle nous avons dû opérer. Nous savons donc qu’il s’agit d’un cancer mais il faut attendre les résultats définitifs pour savoir si la chirurgie seule sera suffisante ou s’il faudra également envisager un traitement après.
- Comme de la chimiothérapie, murmure Madame Dupray.
- Oui tout à fait, je vous en ai parlé…mais nous n’en sommes encore pas là, ajoute rapidement Claire qui souhaite apporter une note d’optimisme à ses propos.
Après avoir accompagné Madame Dupray jusqu’à la chambre de son mari, salué ce dernier et vérifié qu’il ne souffre pas, Claire poursuit ensuite la visite sans surprise. Rassurer les patients, écouter leurs doléances, informer, prescrire, confirmer un départ font partie aussi du travail. - Nous avons reçu le résultat. C’était un kyste tout ce qu’il y a de bénin, vous pouvez partir tranquille, annonce Claire à la patiente chambre 36. - Vraiment, vous en êtes sûre ? s’exclame cette dernière dont les traits s’éclaircissent.
Donner de bonnes nouvelles n’est pas non plus exceptionnel, heureusement. Claire se souvient de cette volumineuse tumeur kystique de l’ovaire qu’elle a enlevée quelques jours auparavant à cette femme plutôt mince et qui contenait plus de quatre litres de liquide. Comment peut-on ne pas s’en apercevoir plus tôt ? Le déni de la maladie, la peur des médecins et du diagnostic sont monnaie courante.
- Que préférez-vous docteur ? lui demande cet autre patient également sur le départ. Des
chocolats ou du vin ?
- Rien du tout, répond poliment Claire. Le fait que vous alliez bien est ma récompense.
- Pas question… ma femme et moi-même tenons à vous remercier.
Claire sourit. Recevoir des bouteilles de la part de ses patients est exceptionnel. Tandis que ses collègues masculins accumulent champagne, vins millésimés et liqueurs en tout genre, elle hérite bien souvent, pour sa part, des chocolats et des fleurs. Pourtant elle apprécie le bon vin et ne se prive pas pour vider quelques verres avec ses copines de débauche certains soirs ou en compagnie de Pierre lorsque ce dernier daigne l’honorer de sa présence. Mais si l’inégalité des sexes se limite aux chocolats versus vin, elle peut l’accepter.
- Le chocolat ira très bien, merci.
Chocolat qui allait réjouir l’équipe soignante, cela ne fait pas de doute. Claire surveille sa ligne. - Bon, a-t-on terminé ? demande Claire à Xavier qui achève de remplir une demande d’examen pour le lendemain. Annick note de son côté la dernière prescription du médecin.
- Heu … Je ne suis pas allé en ambulatoire.
- J’y suis passée après le bloc. Les deux hernies sont déjà sorties.
Le nom des patients est régulièrement associé à celui de leur pathologie, laquelle se résume bien souvent à l’organe en cause. Il y a ainsi la hernie du service d’ambulatoire, la rate d’avant-hier et l’estomac de demain. Pour le corps médical, cela n’a rien de péjoratif, juste une habitude, mauvaise certes, mais qui perdure depuis des générations. - Pouvez-vous me signer ce bon de transport pour le 21 ? demande une infirmière en s’approchant du groupe. - Le 21 ? Mais il peut tout à fait rentrer chez lui en voiture particulière ! lui répond un peu sèchement Claire.
- C’est ce qu’on a déjà expliqué à son fils qui est venu le chercher… en Porsche ! Vous imaginez, 84 ans, deux prothèses de hanche et à 5 jours d’une colectomie avec une cicatrice qui lui barre la moitié du ventre. Je ne pense pas qu’il puisse être vraiment à l’aise dans ce genre de voiture…
- Je rêve, râle Claire en signant d’un air excédé le fameux bon. Mais à quoi pensent les gens ?
Son téléphone se met à vibrer dans la poche avant qu’elle n’ait le temps de se défouler sur le sujet délicat des bons de transport. Il y avait longtemps ! Il ne se passe généralement guère plus de dix minutes entre deux appels, ce que Xavier compare moqueusement à « Allo Pizza ». En plus des urgences, chaque médecin dans l’hôpital fait appel aux compétences spécialisées des confrères pour leurs patients et Claire très (trop ?) disponible est souvent consultée pour des avis chirurgicaux.
- OK, je passerai…Une demande en médecine interne, précise Claire à Xavier en raccrochant. J’irai plus tard, j’ai du courrier à dicter avant que la secrétaire ne parte. Si tu as fini de ton côté, tu peux y aller. Demain, consultation à 9 heures. Bonne fin de journée.
Le docteur Lejeune prend la direction de son secrétariat.
Elle a finalement terminé le bloc opératoire relativement tôt dans l’après-midi, réussi à avaler un sandwich avant de rencontrer une famille pour l’informer des conséquences de la gastrectomie totale qu’elle a dû réaliser sur l’aïeul. Le temps de passer quelques coups de fil, (le plombier pour la fuite, confirmer le dîner avec Laurence pour demain, renseigner un médecin traitant sur les suites de son patient, tenter sans succès de joindre Pierre qui décidément reste réfractaire au portable), de signer le courrier en attente, donner quelques avis dans les étages, il était déjà l’heure de faire son tour.
Le téléphone vibre de nouveau.
- Ici Marilyne... Quand êtes-vous disponible ?
Zut, Morant…Elle l’avait oublié !
- Maintenant, soupire Claire.
- Il vous attend dans son bureau.
Autant se débarrasser de cette corvée. Morant lui était sorti de l’esprit, comment est-ce possible ?
Elle se dirige vers les bureaux médicaux, tous regroupés par spécialité et attenants aux secrétariats.
- S’il vous plaît, pouvez-vous me redonner une carafe d’eau ?
Claire détourne la tête en direction de l’appel. À travers la porte d’une chambre ouverte, elle aperçoit un vieillard cloué sur son lit, visiblement immobilisé par plusieurs sondes reliées à de volumineux sacs de sérum accrochés à une potence. Résection de prostate, se dit mentalement Claire.
- Je vous appelle une aide-soignante.
- Excusez-moi, lui dit poliment l’homme. Vous n’êtes pas de ce service ?
- Si, sourit Claire aimablement, mais je suis l’un des chirurgiens.
Elle a l’habitude d’être régulièrement prise pour l’infirmière. - Oh pardon… alors dites-moi, continue-t-il, apparemment très enclin à poursuivre la conversation, faut-il dire chirurgien ou chirurgienne ? - Les deux sont corrects. Personnellement je préfère chirurgien. Je vous appelle quelqu’un, rétorque-t-elle rapidement pour couper court au bavardage. Cinq minutes plus tard, elle se retrouve face à Marilyne, la cinquantaine, un léger embonpoint, chignon et lunettes. Cette dernière abaisse ses écouteurs en apercevant le docteur Lejeune. - Le professeur Morant vient de descendre voir un patient en réanimation. Il m’a dit de vous faire patienter dans son bureau.
- Ne vous dérangez pas… Je connais le chemin, répond Claire en levant la main tandis que Maryline s’apprête à se lever.
Peu de risque qu’elle finisse dans son lit celle-là ou alors, il a bien changé se dit Claire en regrettant d’être si caustique.
Les patients de réanimation sont en règle générale des patients graves, Morant peut en avoir pour un moment.
Ce dernier a récupéré le bureau de l’ancien collègue de Claire récemment parti en retraite. Le docteur Dominique Penot a été un chirurgien remarquable, très présent auprès de ses patients, aimable et diplomate avec ses collègues. Il a été le sage des chirurgiens, gérant les conflits internes, dirigeant la commission dite de conciliation à l’égard des patients procéduriers, représentant efficacement ses confrères dans les réunions parfois houleuses avec les administratifs qui n’avaient pas toujours les mêmes objectifs que les médecins. Claire en avait fait son modèle et venait régulièrement lui demander son avis dans ce même bureau où elle se retrouve à présent.
Elle n’y est pas revenue depuis le départ de Penot, mais rien n’a vraiment changé ; vaste espace, moquette épaisse, grandes fenêtres sans vis à vis, une bibliothèque remplie à craquer d’ouvrages de médecine, de larges fauteuils en cuir faisant face à un immense bureau où trône un ordinateur dernier cri parmi une multitude de dossiers entassés les uns sur les autres en piles épaisses.
Dominique a juste emporté quelques tableaux, une magnifique lampe, cadeau d’un patient, quelques babioles et sa collection de vieux livres médicaux reliés qui occupaient alors un pan entier de mur. Il a refermé doucement un soir la porte de ce bureau et définitivement tourné la page.
Et maintenant, nous voilà avec Morant, considère Claire dans un soupir.
Une forte odeur de tabac froid lui chatouille les narines dès l’entrée.
Je croyais l’hôpital non fumeur… encore un passe-droit, marmonne-t-elle tout en déambulant dans la pièce. Ses yeux parcourent les rayonnages, se posent sur les diplômes honorifiques accrochés au mur : « Member of the American College », « Member of the Liver Transplant Society », « Directeur de recherche en transplantation et greffe d’organes », « Lauréat du concours en recherche expérimentale ». Elle note, au passage, un blouson de cuir noir négligemment jeté sur le dossier d’un fauteuil, une tenue de bloc roulée en boule dans un coin, de vieux sabots troués et maculés de vieux sang séché jonchant le sol, un cendrier au trois-quart rempli de mégots.
Il n’a visiblement pas changé !
Son regard se fixe sur le portrait encadré d’un homme grossièrement représenté au fusain, posé sur le bureau. « Avec tous mes remerciements » est lisible sur le coin en haut et à droite du cadre. Suit la signature de l’auteur, sans doute un patient reconnaissant. Il faut admettre que l’ensemble est assez ressemblant. Claire ne peut détacher les yeux de ce regard sombre, insistant et profond, presque intimidant, grand front, visage rond, cheveux clairsemés et coupés de près.
Brusquement, les souvenirs remontent à la surface et viennent ensuite, comme de fines bulles de champagne, s’écraser les uns après les autres, contre les tempes brûlantes de la jeune femme. Avec lassitude, elle glisse lentement dans le fauteuil pour mieux laisser son âme vagabonder. ******** Douze ans auparavant… Un printemps particulièrement doux. Claire poursuivait au CHU son internat en chirurgie, alternant les stages de spécialité digestive avec ceux d’orthopédie ou de vasculaire, nécessaires pour une formation complète. Elle était déjà très motivée à cette époque, cumulant les gardes de nuit et souvent celles de ses collègues, avide d’apprendre encore et toujours plus, passant une bonne partie de ses soirées dans les précis de techniques chirurgicales.
Célibataire faute de temps libre, Claire s’était fixé un objectif ; être dans les meilleures de sa promotion. La médecine s’était beaucoup féminisée depuis un certain nombre d’années (le souffle féministe et le combat pour l’égalité des sexes n’était pas étranger à cette métamorphose). La chirurgie avait suivi le mouvement mais pas encore dans la spécialité digestive où Claire faisait figure d’électron libre. Ses co-internes femmes s’orientaient davantage vers la chirurgie plastique, gynécologique ou ophtalmologique, qui demandaient moins de résistance physique pour les longues heures de bloc passées debout sans broncher. Les femmes représentaient à cette époque deux pour cent des chirurgiens digestifs dans le pays. Dire qu’elles étaient en minorité était un euphémisme. Pourtant, Claire n’avait jamais souffert de l’écrasant pouvoir du soi-disant sexe fort. Les autres chirurgiens étaient même plutôt impressionnés par sa volonté d’y arriver et par l’acharnement avec lequel elle haussait systématiquement la barre. Ils l’avaient d’autant plus accepté comme une des leurs que la jeune interne ne rechignait jamais à reprendre ou échanger une garde, même de week-end, ni à aider le patron acariâtre sur une intervention qui promettait d’être ardue et fâcheusement sonore dans les décibels élevés. Dans ces conditions, le sexisme ne pouvait pas être de mise.
Daniel Morant, son aîné de douze ans, était alors praticien hospitalier, spécialisé en chirurgie hépatobiliaire, pancréas et transplantation hépatique, chirurgie de haut vol, de celle qu’on laisse à l’élite et qui impose le respect. Les chirurgiens transplanteurs formant un sous groupe de choix au sein de leur confrérie, Claire ne pouvait qu’être spontanément attirée par
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