Des lieux et des hommes

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Les personnages de David Means sont des êtres déchus, animés de désirs de revanche comme de rêves d’absolution. Prostituées, anciens du Vietnam traumatisés, fous de Dieu… Ils peuplent des lieux habités d’une telle présence qu’ils semblent en être l’émanation et ne constituer qu’un élément du décor parmi d’autres.
Les sources d’inspiration de l’écrivain reflètent la variété des paysages de ce pays-continent et ses mythes écornés. L’Amérique postindustrielle comme le Midwest décati. Une étendue au large de Cleveland dont dépend l’approvisionnement en eau de la ville. Un parc donnant sur l’Hudson, où deux amants réalisent que leur liaison touche à sa fin. Les chutes du Niagara, destination finale du corps d’une jeune fille qui semble prise dans les remous de sa propre tragédie. L’oreille devenue folle d’un habitant de Manhattan qui subit les assauts d’un voisin très bruyant. La chambre d’un hôpital de banlieue dans laquelle un jeune père attend avec anxiété un diagnostic qui menace le cours de son existence. Ou encore un campement poussiéreux du Nebraska où un groupe d’activistes stupides fomentent une révolution.
Publié le : jeudi 30 mai 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072486517
Nombre de pages : 208
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D U M Ê M E A U T E U R
Aux Éditions Gallimard
L E P O I S S O N S E C R E T
Du monde entier
D A V I D M E A N S
D E S L I E U X E T D E S H O M M E S
n o u v e l l e s
Traduit de l’anglais (ÉtatsUnis) par Claude et Jean Demanuelli
G A L L I M A R D
Titre original : T H ES P O T
©David Means, 2010. Tous droits réservés. © Éditions Gallimard, 2013, pour la traduction française.
À Genève
Les coups
À l’étage audessus, l’homme s’arrête un instant, sim plement pour ménager le suspense, puis il recommence, doucement d’abord, allant d’est en ouest pour revenir ensuite sur ses pas, côté Cinquième Avenue de l’immeu ble, interrompant sa marche pour s’orienter, regarder la vue de sa fenêtre, j’imagine, avant de repartir vers l’ouest, faire une nouvelle pause audessus de ma tête, histoire de me narguer, et se remettre en mouvement quelques minutes, réglant son pas sur le rythme d’un métronome, suivant le tracé des murs de son apparte ment — le même que le mien, exactement —, puis il s’arrête encore, et je me renverse en arrière pour contem pler le plafond, j’entends des coups qui viennent de plus loin cette foisci, de sa cuisine, mais bientôt — au bout de cinq minutes, peutêtre plus — le voilà qui revient et reprend sa besogne, avec obstination, sans relâche, mais sans son agressivité habituelle, comme si je n’existais plus, comme s’il m’avait écarté de son esprit, avait oublié son désir de vengeance, masquant, le temps d’un court répit, le vrai mobile de sa conduite. Un répit de cinq minutes, peutêtre plus, peutêtre moins, car il est impossible de
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Des lieux et des hommes
dire exactement combien de temps vont durer ces moments de silence quand ils s’installent à l’étage du dessus, mais tout ce que je sais, l’oreille constamment aux aguets, c’est que les bruits vont reprendre ; si ce n’est pas le martèlement de ses talons, ce sera sous une autre forme : les coups du marteau dont il se sert pour enfoncer ses clous (c’est un accro du clou, prêt à vous accrocher des tableaux à n’importe quelle heure du jour), ou les saccades amorties de son imprimante (c’est un accro de l’imprimante, qui tire document sur document de l’aube au crépuscule), ou le bruit sourd de son matelas s’écrasant sur les lattes du sommier, accompa gné des soupirs des ressorts (un son qui n’est pas à pro prement parler celui d’un choc, certes, en ce qu’il s’apparente à une sorte d’arabesque, de note plaisante venant orner les soubresauts du matelas qui surviennent après quelques oscillations de l’ensemble, signe que l’homme prend ses aises dans son lit). En cet aprèsmidi, d’autres bruits qui pourraient aussi être rangés dans la catégorie « coups » m’envahissent l’esprit, formant une longue histoire de chocs sonores remontant au jour, il y a deux ans de cela, où j’ai emménagé ici, ample mois son de bruits divers incluant fracas de casseroles et cli quetis de couverts, écho mat d’une cloison de plâtre, gargouillis d’une eau qui bout, et, pendant une semaine, des gloussements écorchés, des gémissements incessants et, à l’occasion, ces soupirs de pâmoison pleins de tris tesse qui m’ont d’abord paru authentiques (d’origine humaine) mais qui, au bout de deux ou trois jours, ont pris le caractère mécanique d’un son artificiellement reproduit, me persuadant de ce qu’il s’agissait d’un enre gistrement, d’une bande passant en boucle. Voilà le
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