Des princes et des principautés

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 Si la littérature est une connaissance et une recherche de la vérité, celui qui écrit devrait s’effacer pour mieux témoigner de cette connaissance et faire apparaître cette vérité. Or, il arrive que, loin d’adhérer à la nécessité de l’effacement, l’écrivain cherche d’abord à se faire un nom, à devenir un notable, le Prince d’un monde de fiction et d’artifices – la République des lettres. Bientôt, il n’agira qu’en vue de sa gloire tangible, immédiate, et des prestiges qui sont attachés à son état. Quant à la vérité, il n’aura que le souci d’en faire une intéressante source de profit.Avec tristesse, mais aussi avec colère, l’auteur de ce pamphlet a observé et inventorié un certain nombre de mensonges, indignités, brutalités et bassesses mises en œuvre pour parvenir à ce but. Il a donné ensuite à cette concrétion de comportements et d’attitudes la dimension d’un édifiant cauchemar. Patrick Kéchichian, né en 1951 à Paris, est journaliste et critique littéraire au Monde. 
Publié le : samedi 25 octobre 2014
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EAN13 : 9782021190045
Nombre de pages : 148
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D E S P R I N C E S E T D E S P R I N C I P A U T É S
F i c t i o n & C i e
Patrick Kéchichian
D E S P R I N C E S E T D E S P R I N C I P A U T É S p a m p h l e t
Seuil e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
c o l l e c t i o n « F i c t i o n & C i e » f o n d é e p a r D e n i s R o c h e d i r i g é e p a r B e r n a r d C o m m e n t
ISBN978-2-0212-2991-2
© ÉDITIONS DUSEUIL,MARS2006
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Ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régis-seurs de ce monde de ténèbres.
Saint Paul, Épître aux Éphésiens 6,12
La gloire est la manifestation de l’être qui s’avance dans sa magnificence d’être, libéré de ce qui le dissimule, établi dans la vérité de sa présence découverte. À la gloire succède la renommée. […] À la renommée succède la réputation, comme à la vérité l’opinion. Le fait de publier – la publica-tion – devient l’essentiel. On peut le prendre dans un sens facile : l’écrivain est connu du public, il est réputé, il cherche à se mettre en valeur, parce qu’il a besoin de ce qui est valeur, l’argent. Mais qu’est-ce qui éveille le public, lequel procure la valeur ? La publicité. La publicité devient elle-même un art, elle est l’art de tous les arts, elle est ce qui est le plus important, puisqu’elle détermine le pou-voir qui donne détermination à tout le reste.
Maurice Blanchot,Le Livre à venir, Gallimard, 1959
Avertissement
Ce livre appartient à la catégorie du pamphlet. Tout entier il est une charge, une caricature. Conformément à la loi du genre, ce n’est pas la justice qui m’a guidé, mais la volonté de grossir chaque trait jusqu’à l’absurde, jus-qu’au monstrueux. Cette outrance m’a heureusement éloigné de tout réalisme, qui eût été, ici, l’un des instruments de l’outrage : ce ne sont pas des personnes réelles qui sont repré-sentées et moquées, mais des archétypes grimaçants, des figures abstraites, des profils anonymes et cauchemardesques nés d’une réalité déformée et enlaidie par mon imagination. En concentrant ainsi un grand nombre de travers – défauts, mensonges, bassesses, grossièretés et brutalités – sur le monstre de cynisme qui, dans ces pages, dispense ses conseils à un muet et dérisoire candidat à la gloire littéraire, je me suis éloigné de toute idée de vraisemblance. Et aussi, bien sûr, de bienséance. Car personne ne peut, même avec la pire volonté du monde, de lui-même et en lui-même, rassembler une telle somme d’indignités. Du moins, j’en forme le vœu.
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d e s p r i n c e s e t d e s p r i n c i p a u t é s
Mais il est une autre et grave question que pose un tel écrit. Par définition et vocation, l’auteur d’un pamphlet se met à l’abri de ce qu’il dénonce. Comment pourrait-il s’in-clure dans ce qu’il vitupère avec une telle conviction ? Sa colère peut bien tout emporter, il reste en place, sans taches, et même grandi à ses propres yeux de sa bonne action. Lui le parfait montre d’un doigt inquisiteur et indigné l’imparfait. Lui, le pur, est innocent des tares qu’il dénonce et combat chez l’impur. Plus il ferraille et déverse d’injures, plus il apparaît comme exempté du motif de sa hargne. Du fait de sa croisade, il se trouverait, par enchantement, ou par je ne sais quelle vertu innée, dispensé des travers qu’il stigmatise. Je refuse avec véhémence cette posture ; je la juge impos-sible, condamnable. Car si mon utopie personnelle, mon uto-pie d’écrivain – si j’ose encore, auteur de ce livre, employer ce mot –, a bien pour moteur la foi inconditionnelle en une telle pureté et pour horizon cette pureté même, je ne m’estime nullement à l’écart, ouinnocenté, des travers que je carica-ture ici. Ce serait grotesque. Et indigne justement. En un mot, la critique outrée, le grossissement du trait que s’autorise le pamphlétaire ne sont à mes yeux admissibles (si jamais ils le sont) que s’ils concernent intégralement, que s’ils dénoncent et emportent, au moins virtuellement, l’auteur lui-même. C’est bien le moins. Ce n’est pas tout. En tant qu’il regarde exclusivement vers la part la plus noire, la plus négative de la nature humaine (ou de l’adaptation de celle-ci à tel secteur d’activité, avec ses
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