Des saisons au bord de la mer

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" Ils se racontent des histoires, ceux qui se bercent de l'illusion que les maisons ont une âme à elles. Si les maisons en ont une, c'est seulement celle que forme l'ensemble des âmes de ceux qui les habitent. Jamais elles ne pourront parler à des intrus sans mémoire de la chaleur que leur communiquaient les vivants d'alors, de l'écho des voix au sein de leurs murs, des odeurs de cuisine et de fleurs, du vent de la mer qui faisait claquer les volets. L'âme des maisons, la vraie, ne survit que dans le souvenir de ceux qui y ont vécu. "



Un homme se souvient. Son enfance dans une maison proche d'un port du Nord d'où l'on voyait les falaises d'Angleterre, à l'époque de la bourgeoisie sûre d'elle-même et des espoirs du Front Populaire. Et l'enfance de sa fille, dans une île de l'Atlantique battue par les vagues où se mêlaient histoire et légendes, et qu'elle aimait au point de rêver qu'elle y était née.


Entre les deux, la guerre, les destructions, la mort d'êtres chers, toujours vivants dans la mémoire du père que la fille interroge obstinément. Et dans le défilé des saisons, contre vents et marées, François Maspero dit la vie, le bonheur fragile, l'amour partagé de la mer et de la terre charnelles.



Auteur de romans (Le Sourire du Chat), de récits de voyage (Balkans-transit), d'essais historiques (L'Honneur de Saint-Arnaud), François Maspero est également traducteur.


Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782021010688
Nombre de pages : 188
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François Maspero
Des saisons au bord de la mer
éditions du Seuil
Extrait de la publication
Je remercie Annie Morvan, Éditrice au Seuil, d’avoir rendu possible la publication de ce volume e dans « La Librairie duxxisiècle ».
M. O.
isbn: 978-2-02-099263-3
© éditions du Seuil, mars 2009.
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– Personne ne vit plus dans la maison, me dis-tu: ils l’ont tous quittée. Le salon, la chambre, la cour, gisent, dépeuplés. Il ne reste personne, puisqu’ils sont tous partis. Et moi je te dis: Quand quelqu’un s’en va, quel-qu’un reste. Le point par où est passé un homme n’est plus seul. N’est seul, de solitude humaine, que le lieu où nul homme n’est passé.
CésarVallejo(PÉrou, 1892 – Paris, 1938) Poèmes humains
Extrait de la publication
I.
VOIR LES FALAISES
Extrait de la publication
Extrait de la publication
1.
Dans ces annÉes d’après-guerre, qui Étaient pour lui celles de son adolescence, il venait de Paris par le train. Je le vois traverser la gare du Nord noire et enfumÉe, sous des verrières crevÉes où prÉvalait un jaune sale mais qui portaient encore des traces de la peinture bleue antiaÉrienne. Les wagons de seconde classe (on venait de supprimer la troisième classe, mais c’Étaient les mêmes) Étaient verts et à six roues, les flancs un peu rebondis – une porte, une fenêtre, une porte, une fenêtre, Également arrondies, chaque porte avec un marchepied en bois – et les sièges en moleskine d’un vert plus clair Étaient disposÉs face à face, quatre de chaque côtÉ du couloir central. Mieux valait Éviter de s’asseoir près d’une porte, parce que, par temps froid, l’air entrait fort. Par les beaux jours, en revanche, la vitre baissÉe, on risquait de recevoir des escarbilles. La locomotive mettait un temps infini à s’arracher des gares et à prendre de la vitesse. Quelle Était la durÉe du voyage ? Quelque quatre heures, probablement.
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Extrait de la publication
DE S SA ISONS AU BOR D DE L A M ER
Je sais aussi que, quand il le pouvait, mais ce n’Était pas souvent le cas, il se plaçait près d’une fenêtre sans porte. Alors il ne se lassait pas de regarder le paysage. D’ailleurs, il ne s’en est jamais lassÉ : aujourd’hui, quand il prend le train, il achète des journaux pour le voyage, mais la plupart du temps il ne les lit pas – même dans les TGV, quand tout dÉfile trop vite, qu’espace et pay-sages sont comme annulÉs et que le regard ne peut plus s’accrocher à rien. En avion, il demande un siège près du hublot. Il cherche infatigablement à reconnaître les montagnes, les rivières et les villes. Et les nuages aussi sont des paysages. Surtout quand ils sont traversÉs de dÉchirures et qu’apparaît, par exemple, sur le trajet de MontrÉal, un lambeau de mer friselÉe sur lequel flottent des morceaux de banquise, ou quand soudain s’Étalent sur fond turquoise les îles Caïman comme de grands lÉzards Émeraude, signe que La Havane ou Porto Rico ne sont plus loin. Mais ceci est une autre histoire, et dÉjà je m’Égare. Dans les voyages dont je parle ici, le train traversait – et d’ailleurs il traverse toujours – des vallÉes boisÉes et des grands champs se succÉdant en croupes douces, bornÉs de haies, de bouquets d’arbres, d’Églises grises et de maisons de briques. À cette Époque-là, la ligne passait par des lieux dÉvastÉs : l’immense gare de triage de Creil, dont l’enchevêtrement des rails Était encore criblÉ d’entonnoirs de bombes, et les monti-cules informes qui avaient ÉtÉ des bases de fusÉes V2 braquÉes sur l’Angleterre. Tout au long du trajet, on voyait les dÉbris des guÉrites prÉcaires qui avaient servi d’abri contre les intempÉries aux civils requis par les
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VOI R LE S FA L A ISE S
occupants pour garder la voie, otages potentiels en cas de sabotage. Aux abords des gares subsistaient d’autres abris, en bÉton ceux-là. De part et d’autre dans les prÉs croupissaient des mares aux formes circulaires qui mar-quaient les endroits où Étaient tombÉes des bombes. On disait qu’à Creil les forteresses volantes avaient larguÉ des bombes de six tonnes enchaînÉes, mais il pensait que cela faisait partie des bobards incontrôlables qui avaient circulÉ tout au long de la guerre, bobards à la vie dure. À elles seules six tonnes lui semblaient dÉjà une charge suffisante pour un bombardier, même amÉ-ricain. Mais après tout, allez savoir. Le train ne s’arrêtait pas avant Amiens. Lors de ses premiers voyages, il n’y avait, autour de la gare, qu’un champ de ruines. Il l’avait vue se reconstruire peu à peu, en bÉton gris massif. Puis avait ÉmergÉ uneÉtrange tour aux ambitions de gratte-ciel (mot jusque-là rÉservÉ à New York), dont il ne comprenait pas l’allure ÉtriquÉe. Il sut plus tard qu’elle Était l’œuvre d’un grand urbaniste du nom d’Auguste Perret, et il eut le loisir de retrouver les traces de ses mÉfaits un peu partout dans les villes françaises où les bombes avaient faitleur travail de mort imbÉcile. Une fois – la guerre s’Éloignait dÉjà, il devait avoir ou seize ou dix-sept ans –, il a fait une longue halte à Amiens, parce qu’il voulait voir la cathÉdrale. Parmi ses lectures, qui Étaient erratiques et dÉcousues, il avait croisÉ le livre d’un Anglais dÉnommÉ Ruskin, dont son manuel de philo faisait grand cas et qui chantait les louanges de ce chef-d’œuvre de l’art gothique dans
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des termes dithyrambiques. Il s’Était dit qu’il ne pouvait manquer ça. S’il a bien compris le livre de Ruskin– mais a-t-il vraiment luLa Bible d’Amiens, ou seule-ment feuilletÉ quelques pages ? –, par son architecture la cathÉdrale d’Amiens concentre dans ses pierres tous les secrets de la vie, de la sociÉtÉ, de la philosophie du Haut Moyen-Âge. Il a donc marchÉ parmi les ruines, les chantiers, les constructions nouvelles, jusqu’à la masse sombre qui se dressait dans une sorte de no man’s land. Du quartier environnant ne demeurait guère que le tracÉ des trottoirs au ras du sol, comme un plan grandeurnature. Rien ne sÉparait la cathÉdrale de la rivière qui coulait non loin, en contrebas. Sur l’autre rive, il avu une verdure foisonnante, les hortillonnages alors en pleine activitÉ, potagers et vergers striÉs de petits canaux que parcouraient quelques maraîchers sur des barques plates. Une fois passÉe l’admiration ressentie en dÉcouvrant que la cathÉdrale Était restÉe quasi intacte au milieu de ce paysage lunaire, il a ÉtÉ dÉçu. Pourtant, il aime bien entrer dans les cathÉdrales, comme dans toute vieille Église en gÉnÉral : il a l’impression confuse qu’il trouvera peut-être dans leurs profondeurs quelque chose de mystÉrieux qu’il ne saurait nommer. Tout en se rÉpÉtant que cela n’a rien, non, absolument rien à voir avec quoi que ce soit de religieux. Bien sûr. Mais la cathÉdrale d’Amiens lui a paru sans grâce, lourde, surchargÉe de sculptures dont le relief se perdait dans l’Épaisse et infinie noirceur. Il savait que le livre de Ruskin avait ÉtÉ traduit par Marcel Proust, mais, à cette Époque-là, cela n’avait guère de valeur pour lui car il ne
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