Des serpents au paradis

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Cette cinquième enquête du tandem barcelonais plonge le lecteur dans une ambiance à la Desperate Housewives : El Paradis est une enclave résidentielle de yuppies trentenaires, un monde parfait comme dans les magazines. Jusqu'à ce qu'on découvre noyé dans la piscine après une soirée bien arrosée, le corps d'un brillant avocat, mari séduisant et bon père de famille.
Publié le : mercredi 22 janvier 2014
Lecture(s) : 51
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743626754
Nombre de pages : 326
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Des serpents au paradis
Du même auteur chez le même éditeur
Rites de mort Le Jour des chiens Les Messagers de la nuit Meurtres sur papier Des serpents au paradis Un bateau plein de riz Un vide à la place du cœur Le Silence des cloîtres
Alicia Giménez Bartlett
Des serpents au paradis
Traduit de l’espagnol par Alice Déon
Collection dirigée par François Guérif
Rivages/noir
Retrouvez l’ensemble des parutions des Éditions Payot & Rivages sur
www.payot-rivages.fr
Titre original :Serpientes en el paraíso
© 2002, Alicia Giménez Bartlett © 2007, Éditions Payot & Rivages pour la traduction française 106, bd Saint-Germain – 75006 Paris
ISBN 13 : 978-2-7436-2762 -1
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Une bouffée de chaleur, humide et poisseuse, m’accueillit à la descente de l’avion. Rien d’autre. Per-sonne n’était venu m’attendre à l’aéroport d’El Prat. Encore eût-il fallu que je prévienne quelqu’un. Cela pouvait bien expliquer le désert humain où je me trouvais. Pourtant, en dépit de toute logique, on caresse toujours l’espoir qu’un comité d’accueil brandissant une pancarte à votre nom, se jette dans vos bras en signe d’amitié. Foutaises, pensai-je, ce genre de chose n’arrive jamais, a fortiori lorsqu’on s’est transformée en gardienne féroce de sa tranquillité. Au fond, j’étais sou-lagée que personne ne soit venu me donner en spectacle devant les passagers en transit. Moi-même, j’aspire à la solitude. Je rentrais, d’ail-leurs, de vingt jours de vacances au fin fond de la Suède, dans un lieu retiré, le lac Vanern, où j’avais loué à un prix dérisoire une cabane sommairement aménagée et passé mon temps à lire, à me promener et à m’émer-veiller qu’il ne fasse pas chaud, que l’éternelle lampe du soleil méditerranéen y demeure éteinte. À cette lati-tude, le soleil, prétendue bénédiction des pays du Sud,
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vous accordait un répit. Tout ce qui était censé repré-senter mon pays : les maisons chaulées, la cuisine relevée, la brise marine, me faisait l’effet d’un folklore de pacotille pour attirer les touristes. En Espagne, le mois d’août est inhumain, aberrant, asphyxiant. La cha-leur tue toute velléité de réflexion et de paix intérieure, tout effort de comportement civilisé. Voilà pourquoi j’avais sorti ma valise, mis le cap au nord et visé juste. Les Suédois sont chargés de témoigner que le concept de « paradis » existe encore. Je revenais d’un séjour idyllique qui resterait gravé en ma mémoire. En regrettant seulement de n’avoir pas vu ces canards qui sillonnent le ciel lors de leur migration annuelle. J’en rêvais. Depuis qu’enfant j’avais luLe merveilleux voyage de Nils Holgerson à travers la Suède, les canards sauvages évoquent pour moi les grands espaces et la liberté. L’auteur, Selma Lagerlöf, fait grimper le jeune Nils sur le dos d’une oie d’où, confiant, il survole les merveilleux paysages suédois : épaisses forêts de pins, rivières d’eau claire, char-mantes maisons de bois… Je devais naïvement rêver de l’imiter, ne fût-ce qu’en version ibère, contempler l’aride plaine de Castille sur le dos d’un perdreau. N’empêche que l’image était restée gravée et je me surpris à vouloir la revivre en Suède, comme si le temps n’avait pas passé et que la vie n’était qu’un jeu d’enfants. Je commençais à transpirer avant même de récupérer mes bagages. Une minute après être descendue du taxi devant ma maison de Poblenou, j’affrontais la réalité la plus crue qui attend le voyageur : le moment de pousser la porte de chez lui après un mois d’absence. Ça sen-tait le renfermé, le sol était tapissé de lettres et le voyant du répondeur clignotait aussi frénétiquement que s’il
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annonçait une alerte nucléaire. Seul un malheureux concombre, oublié dans le réfrigérateur et montrant des signes de putréfaction avancée, témoignait d’une forme de vie humaine. Je plaçai un sac en plastique dans la poubelle et l’y jetai. J’étais fichue, je venais d’accom-plir mon premier geste routinier et raisonné. Le fait de jeter ce simple concombre aux ordures marquait la fin de mon rêve de liberté. Je pouvais à présent renoncer aux oies sauvages, mes vacances étaient terminées. Les autres désagréments ne tarderaient pas à se présenter. Il me restait la journée pour mettre en place une orga-nisation rudimentaire : porter mes affaires chez le tein-turier, acheter de quoi remplacer le concombre défunt et joindre la femme de ménage afin qu’elle revienne régulièrement. M’efforcer, en définitive, de redonner à ma vie un semblant de normalité, si tant est que cela signifie quelque chose. Pourtant, un sens minimal du devoir – encore une expression qui me laisse rêveuse – m’obligeait à écouter les messages téléphoniques accumulés sur le répondeur. Je vérifiai le témoin numérique. Quatorze messages. Quatorze ? Quatorze messages au mois d’août, période de l’année où l’on est censé dispa-raître ? J’avais beau essayer de le quitter, le monde ne m’oubliait pas. J’appuyai sur la touche adéquate avec une inquiétude mêlée de curiosité. Le premier, laissé par ma femme de ménage, m’informait qu’elle était prête à reprendre le travail. Voilà ça de moins à orga-niser. J’écoutai le deuxième, puis le troisième, le qua-trième, les uns après les autres jusqu’au quatorzième. Tous, à ma grande stupéfaction, avaient été laissés par la même voix le matin même. Des messages uni-versels de teneur quasi identique : « Petra : vous êtes rentrée ou sur le point de le faire. Faites en sorte de
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m’appeler dès votre arrivée. J’ai besoin de vous d’urgence au commissariat. » La personne ne se présentait pas. Pourquoi se fati-guer ? Qui d’autre que le commissaire Coronas pouvait avoir besoin de moi de manière urgente ? Je déplorai son style relâché, la répétition inutile du verbe « faire ». D’un autre côté, je l’admis, les répondeurs avaient le chic d’impressionner les gens, comme si on leur demandait d’enregistrer un opéra pour la BBC. Au moins quelqu’un attendait-il mon retour, bien que ce ne fût pas vraiment pour me serrer dans ses bras. J’hésitai : l’appeler ou non ? Après tout, j’étais encore en congé, mes vacances se terminaient le lendemain. Rien ne m’obligeait à entendre cet appel au secours. Une affaire sûrement insignifiante pouvant aussi bien se résoudre sans moi ; je commençais à m’habituer aux affole-ments du commissaire. Et puis je réfléchis : avais-je une si piètre opinion de moi ? L’amitié ou l’amour ne sem-blant pas me réclamer à Barcelone, la moindre des choses était de me persuader que la police, elle, ne pou-vait se passer de moi. J’appelai. Je cédai au devoir, ou à la bêtise, ou même, soyons honnêtes, à la vanité. « Petra ! enfin, vous voilà ! s’écria Coronas tel un scientifique faisant une découverte transcendantale. J’ai cherché à vous joindre cent fois. On peut savoir où vous étiez ? – En vacances, commissaire. D’ailleurs, je le suis encore jusqu’à demain. – Je m’en charge. En arrivant au commissariat, vous passerez au service du personnel leur dire de reporter le jour de congé que vous allez perdre. J’ai besoin de vous ici, Petra, et le plus vite sera le mieux. – Il s’est passé quelque chose de grave ?
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