Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 5,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Destination inconnue

De
285 pages

Thomas Betterton s'est mystérieusement évaporé et les services secrets britanniques s'émeuvent parce que Mr Betterton est un savant atomiste réputé: a-t-il été enlevé ou est-il passé volontairement au service d'une puissance étrangère ? On soupçonne fortement Mrs Betterton, bien qu'elle affirme ne rien savoir, et n'entreprendre un petit voyage que pour rejoindre son mari.
La logique consiste évidemment à la filer en douce. Hélas ! Mrs Betterton périt dans un accident d'avion. Courageusement, Hilary usurpera l'identité de l'épouse défunte dans l'espoir que la contacteront ceux qui doivent la conduire vers le savant disparu...

Nouvelle traduction de Janine Lévy

Voir plus Voir moins
etc/frontcover.jpg

À Anthony,
qui autant que moi aime
les voyages à l’étranger.

1

L’homme qui était assis au bureau déplaça de dix centimètres vers la droite un lourd presse-papiers de verre. Plutôt que pensif ou absent, son regard était inexpressif. Quant à son teint, il avait la pâleur propre à ceux qui passent le plus clair de leur temps à la lumière artificielle. C’était là un individu, se disait-on aussitôt, qui ne mettait jamais le nez dehors. Qui vivait au milieu de ses fiches et de ses dossiers. Et le fait qu’il faille, pour parvenir jusqu’à lui, emprunter un dédale de corridors souterrains cadrait étrangement bien avec son personnage. Il eût été malaisé de lui donner un âge. Avec son visage lisse, sans une ride, et ses yeux qui, seuls, trahissaient une immense fatigue, il ne faisait ni jeune ni vieux.

Son visiteur était nettement plus âgé. Brun, petite moustache d’officier, il respirait l’énergie, la tension nerveuse. Incapable de demeurer en place, il allait et venait, lançant de temps à autre une remarque avec brusquerie.

– Des rapports ! explosa-t-il. Des rapports, des rapports et encore des rapports... et qui ne nous mènent nulle part !

L’homme assis au bureau contempla les papiers qu’il avait sous les yeux. Au sommet de la pile, une fiche signalétique portait l’indication : Betterton, Thomas, Charles. Après l’énoncé du nom, il y avait un point d’interrogation. Pensif, l’homme dodelina de la tête.

– Ces rapports, vous les avez tous épluchés et ils ne nous avancent pas d’un pouce ?

Son interlocuteur haussa les épaules.

– Comment en avoir le cœur net ?

Derrière son bureau, l’homme soupira :

– Oui, c’est bien ça le problème. Impossible de réellement savoir à quoi s’en tenir.

Le plus âgé reprit, dans un staccato qui évoquait une rafale de mitrailleuse :

– Rapports en provenance de Rome ! Rapports en provenance de Touraine ! A été entrevu sur la Côte d’Azur, repéré à Anvers, formellement identifié à Oslo, aperçu sans erreur possible à Biarritz, observé en train de se conduire de manière éminemment suspecte à Strasbourg, vu sur la plage d’Ostende en compagnie d’une blonde à tomber à la renverse, remarqué dans les rues de Bruxelles où il promenait un lévrier ! N’a pas encore été découvert au zoo avec un zèbre dans les bras, mais ça ne saurait tarder !

– Mais vous, Wharton, vous n’avez aucune intuition particulière ? Personnellement, j’avais placé quelque espoir dans le rapport d’Anvers, mais il n’a conduit nulle part. Évidemment, à l’heure qu’il est...

Il se tut et parut se plonger dans un abîme de réflexions. Quand il en émergea, ce fut pour émettre un commentaire rien moins qu’énigmatique :

– Oui, ça doit être ça... et pourtant – je me demande...

Le colonel Wharton s’assit soudain sur le bras d’un fauteuil.

– Quoi qu’il en soit, il faut que nous découvrions le fin mot de l’affaire. Il faut que nous décortiquions tous ces pourquoi, et comment ? On ne peut quand même pas se permettre de perdre un savant par mois, ou peu s’en faut, sans avoir la moindre idée du comment ils ont mis les voiles, du pourquoi ils l’ont fait et d’ ils sont allés ! Est-ce qu’ils sont là où nous le pensons, oui ou non ? Nous avons toujours considéré que cela allait de soi, mais maintenant je n’en suis plus si sûr. Vous avez pris connaissance des derniers tuyaux en provenance des États-Unis sur le compte de Betterton ?

L’homme derrière le bureau hocha la tête et enchaîna :

– Sympathies normales de Gauche, à une époque où tout le monde les partageait. Rien de durable ni de définitif à notre connaissance. A travaillé d’arrache-pied avant-guerre, sans qu’il en découle rien de particulièrement remarquable. Quand Mannheim s’est échappé d’Allemagne, Betterton a été désigné comme son assistant et a fini par épouser sa fille. Après la mort de Mannheim, il a poursuivi en solitaire le travail de son beau-père et a fait un boulot sensationnel. Il a accédé à la célébrité avec l’époustouflante découverte de la Fission ZE. Découverte fabuleuse, absolument révolutionnaire, que celle de la Fission ZE. Betterton s’en est retrouvé propulsé au sommet. Il était parti pour une brillante carrière là-bas, mais la mort de sa femme, peu après leur mariage, l’a brisé. Il a émigré en Angleterre. Les derniers dix-huit mois, il les a passés à Harwell. Et, il y a tout juste six mois, il s’est remarié.

– Rien de ce côté-là non plus ? s’enquit vivement Wharton.

L’autre secoua la tête.

– Rien sur quoi nous ayons pu mettre le doigt. Elle est fille d’un tabellion du coin. A travaillé dans un bureau d’assurances avant son mariage. Pour autant que nous ayons pu le découvrir, n’a jamais manifesté un quelconque fanatisme politique.

– La Fission ZE, maugréa le colonel Wharton avec une sorte de dégoût. Ce qu’ils veulent dire avec tous ces sigles me dépasse. Je dois être vieux jeu. Je ne suis jamais arrivé à me représenter une molécule, tandis qu’eux, ils en sont maintenant à désintégrer l’univers. Bombes atomiques, fission nucléaire, fission ZE et tout ce qui s’ensuit, ils n’ont plus que ça à la bouche. Et Betterton était l’un des désintégrateurs en chef. Qu’est-ce qu’on dit de lui à Harwell ?

– Personnage très sympathique. Quant à son travail, rien d’extraordinaire ni de spectaculaire. Simplement des essais d’application pratique de la FZE.

Les deux hommes restèrent silencieux un moment. Ils n’avaient fait qu’échanger machinalement des propos à bâtons rompus. Les rapports secret défense empilés sur le bureau n’avaient rien à leur apprendre.

– Bien entendu, il avait été étroitement surveillé depuis son arrivée ici, souligna Wharton.

– Oui, sans qu’on ait jamais rien remarqué de suspect.

– Dix-huit mois à se sentir épié, marmonna Wharton, songeur. Ça les fiche en l’air, vous savez. Ces mesures de sécurité. Cette sensation de vivre cloîtré, constamment examiné au microscope. Ça les rend nerveux, bizarres. Je ne l’ai constaté que trop souvent. Ils se mettent à rêver d’un monde idéal. De liberté, de fraternité et de mise en commun des plus secrets de leurs travaux pour le bien de l’humanité ! C’est exactement à ce moment-là qu’un individu, qui est plus ou moins la lie de l’humanité en question, entrevoit sa chance et la saisit.

Il se frotta le nez.

– Personne n’est aussi facile à rouler dans la farine qu’un scientifique. C’est du moins ce que prétendent tous les faux médiums et autres charlatans. Personnellement, je n’arrive pas à comprendre pourquoi.

L’autre eut un sourire, un sourire très las.

– Oh si ! répondit-il, c’est normal. Ils se croient dépositaires de la connaissance, comprenez-vous. Et ça, c’est toujours dangereux. Tandis que les gens dans notre genre sont différents. Nous ne nous considérons pas comme des puits de science ou des esprits supérieurs. Nous n’espérons pas sauver le monde, tout au plus en recoller quelques morceaux épars et faire sauter quelques-uns des verrous qui risqueraient d’empêcher la machine de tourner.

Il tapota du doigt sur la table d’un air songeur.

– Si seulement j’en savais un peu plus sur Betterton... Pas sur sa carrière ni ses hauts faits, mais sur ces petits riens de sa vie quotidienne, toujours tellement révélateurs. Quel est le genre d’histoire qui le fait rire ? Qu’est-ce qui le fait jurer comme un charretier ? Qui sont les gens qu’il admire et quels sont ceux qui lui tapent sur les nerfs...

Wharton le dévisagea avec curiosité.

– Et sa femme ? Vous avez essayé de son côté ?

– À maintes reprises.

– Elle ne peut pas nous aider ?

L’autre haussa les épaules.

– Jusqu’ici, elle s’en est bien gardée.

– Vous pensez qu’elle sait quelque chose ?

– Bien entendu, elle ne le reconnaîtra jamais. Elle a affiché toutes les réactions prévisibles : inquiétude, chagrin, angoisse, désespoir... non, elle n’a aucune piste, non, elle n’a nourri aucun soupçon prémonitoire, si, la vie de son mari était parfaitement normale, non, il n’avait apparemment aucun souci d’aucune sorte, etc. etc… Sa théorie, c’est qu’il a été kidnappé.

– Et vous ne la croyez pas ?

– Je suis affligé d’un handicap fondamental, répondit l’homme derrière son bureau avec amertume. Je ne crois jamais personne.

– Eh bien, commenta lentement Wharton, j’imagine qu’il va nous falloir éviter les idées préconçues. De quoi a-t-elle l’air ?

– De la plus banale des femmes, de celles que l’on voit tous les jours jouer au bridge.

Wharton branla du chef.

– Voilà qui n’est pas fait pour simplifier les choses.

– Elle a rendez-vous avec moi dans deux secondes. Nous allons encore une fois ressasser la même antienne.

– C’est le meilleur système, approuva Wharton. À ceci près que je serais personnellement incapable de le mettre en pratique. Je n’en aurais jamais la patience.

Il se leva.

– Bon, je ne veux pas vous mobiliser plus longtemps. Nous n’avons guère avancé, pas vrai ?

– Hélas non ! Peut-être pourriez-vous approfondir le rapport d’Oslo. L’endroit est vraisemblable.

Wharton acquiesça d’un signe de tête et sortit. L’autre décrocha son interphone :

– Je vais recevoir Mrs Betterton. Vous pouvez me l’envoyer.

Il resta le regard perdu dans le vide jusqu’à ce qu’on frappe à la porte et qu’on introduise Mrs Betterton. C’était une grande femme d’environ vingt-sept ans. Sa somptueuse chevelure rousse était ce qu’elle avait de plus remarquable. Encadré par cette splendeur, son visage paraissait presque insignifiant. Elle avait les yeux bleu-vert et les cils clairs qui vont le plus souvent de pair avec les cheveux roux. Il remarqua qu’elle n’était pas maquillée. Tout en la saluant et en l’installant confortablement dans un fauteuil, près de son bureau, il réfléchit à ce que cela pouvait signifier. Il inclinait assez à en déduire que Mrs Betterton en savait plus qu’elle ne le prétendait.

D’après son expérience, les femmes qui éprouvent un violent chagrin et les affres de l’angoisse ne négligent pas pour autant leur maquillage. Conscientes des ravages provoqués sur elles par le chagrin, elles font de leur mieux pour les réparer. Mrs Betterton s’abstenait-elle de se maquiller par calcul ? Pour mieux soutenir son rôle d’épouse égarée ?

D’une voix haletante, elle lui demanda :

– Oh ! Mr Jessop, j’espère que... Vous avez des nouvelles ?

Il secoua la tête et répondit avec douceur :

– Je suis désolé de vous avoir fait venir sans but réellement précis, Mrs Betterton. Je n’ai encore, hélas, aucune certitude à vous communiquer.

Olive Betterton acquiesça vivement :

– Je sais. Vous me l’avez dit dans votre lettre. Mais je me demandais si... depuis lors... Oh ! votre convocation m’a quand même fait plaisir. Le pire de tout, c’est de rester cloîtrée chez soi à se ronger les sangs d’inquiétude. Parce que, de toute façon, il n’est rien qu’on puisse faire.

Le dénommé Jessop adopta un ton lénifiant :

– Ne vous formalisez pas, Mrs Betterton, si je reviens encore et toujours avec la même litanie, si je vous pose les mêmes questions et si j’insiste sur les mêmes points. Voyez-vous, il est possible qu’un petit détail surgisse tout à coup. Quelque chose à quoi vous n’aviez pas pensé jusque-là, ou qui ne vous paraissait pas digne d’être mentionné.

– Oui, oui, je comprends. Demandez-moi tout ce que vous voudrez.

– C’est le 23 août que vous avez vu votre mari pour la dernière fois ?

– Oui.

– C’est-à-dire quand il a quitté l’Angleterre pour assister à un congrès à Paris ?

– Oui.

Jessop poursuivit rapidement :

– Les deux premiers jours, il a été présent à ce congrès. Le troisième, il ne s’y est pas montré. Il semblerait qu’il ait informé un de ses collègues de son intention d’aller faire un tour en bateau-mouche ce jour-là.

– En bateau-mouche ? Qu’est-ce qu’un bateau-mouche ?

Jessop sourit.

– Un de ces petits bateaux qui naviguent sur la Seine. Vous trouvez que cela ne ressemble pas à votre mari ? demanda-t-il en la regardant attentivement.

– En effet, répondit-elle, sceptique. J’aurais pensé qu’il serait beaucoup trop curieux de ce qui se passait à ce congrès.

– Peut-être. Malgré tout, le sujet qui devait être discuté ce jour-là n’offrait aucun intérêt particulier pour lui et il aurait pu raisonnablement s’accorder une journée de congé. Vous trouvez néanmoins que ça ne lui ressemble pas ?

Elle secoua la tête.

– Ce soir-là, il n’est pas rentré à son hôtel, continua Jessop. Pour autant qu’on puisse en être sûr, il n’a traversé aucune frontière, en tout cas pas avec son propre passeport. Est-ce qu’à votre avis il aurait pu avoir un second passeport, à un autre nom peut-être ?

– Oh, non ! Pour quoi faire ?

Il l’observa.

– Vous n’avez jamais rien vu de tel en sa possession ?

Elle secoua la tête avec véhémence.

– Non, et je ne crois pas que ce soit possible. Je n’y crois pas une seconde. Et je ne crois pas non plus qu’il soit parti de son plein gré, comme vous essayez tous de le prouver. Il lui est arrivé quelque chose, ou alors... ou alors il a peut-être perdu la mémoire.

– Il n’avait aucun problème de santé ?

– Non. Il travaillait dur et se sentait parfois un peu fatigué. Rien de plus.

– D’aucune manière il ne vous avait paru inquiet ou déprimé ?

Rien ne l’inquiétait ni ne le déprimait.

D’une main tremblante, elle ouvrit son sac et en sortit un mouchoir.

– C’est terrible, chevrota-t-elle. Je ne peux pas y croire. Il n’était jamais parti sans un mot. Il lui est arrivé quelque chose. Il a été kidnappé, ou assassiné peut-être. J’essaye de ne pas y penser, mais il me semble parfois que la seule explication, c’est qu’il... c’est qu’il est mort.

– Allons, Mrs Betterton, je vous en prie... Nous n’avons, pour l’instant, aucune raison de nous livrer à de telles suppositions. S’il était mort, on aurait déjà retrouvé son cadavre.

– Pas forcément. Il se passe des choses horribles. Il a pu être jeté à l’eau, ou dans un égoût. Je suis sûre qu’il peut arriver n’importe quoi à Paris.

– Je peux vous certifier, Mrs Betterton, que Paris est une ville où la police connaît parfaitement son affaire.

Elle ôta le mouchoir de ses yeux et lui lança un regard noir.

– Je sais ce que vous avez en tête, mais c’est faux, archi-faux ! Tom n’est pas quelqu’un qui trahirait ou vendrait des secrets. Il n’a jamais été communiste. Sa vie est un livre ouvert.

– Quelles sont ses opinions politiques, Mrs Betterton ?