Destination morgue

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Le regard que l'ai toujours porté sur Los Angeles est celui d'un autochtone. Je n'ai jamais vu cette ville comme une terre étrangère dépeinte par des écrivains venus d'ailleurs. C'est là que j'ai grandi. Les données que je récoltais, je les passais au crible, je les transfigurais comme un gamin peut le faire... James ElIroy poursuit la psychanalyse sauvage de sa propre vie et de sa ville natale dans des textes percutants, comme Où je trouve mes idées tordues ou Ma vie de branleur ; il passe la boxe au crible dans un article intitulé Sport sanglant et, dans Stephanie, il exprime sa fascination et sa compassion pour les victimes de crimes sexuels. Le recueil s'achève par un roman miniature dont le titre est tout un programme : Un baisodrome à Hollywood. Destination morgue, c'est aussi pour Ellroy l'occasion de parler de son père, de la justice, de la peine de mort, de ses provocations, tout cela avec force, honnêteté, voire brutalité, dans ce style coup de poing qui n'appartient qu'à lui.
Publié le : vendredi 3 avril 2015
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743632038
Nombre de pages : 272
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« Le regard que j’ai toujours porté sur Los Angeles est celui d’un autochtone. Je n’ai jamais vu cette ville comme une terre étrangère dépeinte par des écrivains venus d’ailleurs. C’est là que j’ai grandi. »
DansDestination Morgue, James Ellroy poursuit la psychanalyse sauvage de sa vie et de sa ville natale à travers une série de textes percutants, qu’ils soient intimes, documentaires ou de fiction. Il y aborde une variété de sujets allant de la boxe aux crimes sexuels, en passant par la justice, la peine de mort et bien sûr, lui-même. Refusant la complaisance, il se montre, comme toujours, totalement sincère, provocant, inventif. Il a créé une langue et un style qui n’appartiennent qu’à lui, le style Ellroy.
«Du très grand art... Lisez-le. » (Elle)
Du même auteur chez le même éditeur Lune sanglante À cause de la nuit La Colline aux suicidés Brown’s Requiem Clandestin Le Dahlia noir Un tueur sur la route Le Grand Nulle Part L.A. Confidential White Jazz Dick Contino’s Blues American Tabloid Ma part d’ombre Crimes en série American Death Trip Moisson noire 2003(Anthologie sous la direction de James Ellroy) RevuePOLAR spécial James Ellroy Tijuana mon amour Underworld USA La Malédiction Hilliker
James Ellroy
Destination morgue
Traduit de l’anglais (ÉtatsUnis) par JeanPaul Gratias
Collection dirigée par François Guérif
Rivages/noir
Retrouvez l’ensemble des parutions des Éditions Payot & Rivages sur
www.payotrivages.fr
Toutes les notes sont du traducteur.
© 2004, James Ellroy © 2004, Éditions Payot & Rivages pour la traduction française © 2006, Éditions Payot & Rivages pour l’édition de poche 106, boulevard SaintGermain, 75006 Paris
ISBN : 978-2-7436-3204-5
Où je trouve mes idées tordues
C’est un Rubik’s Cube. Le mécanisme interne affiche des souvenirs et des pensées. Des images rem placent les blocs colorés et trouvent leur cohésion en un clic. Les lignes horizontales se connectent. Les per pendiculaires apparaissent. Vous prenez ce dont vous avez besoin et ce que vous avez été et vous le passez au crible de ce que vous êtes devenu. Vous y mettez de l’ordre. Vous y rajoutez quelques extravagances. Si vous êtes habile et honnête etpur, cela fonctionne.
Je suis de L.A. Mes parents m’ont pondu dans un endroit sympa. Je suis venu au monde à l’hôpital d’où Bobby Kennedy est sorti les pieds devant. Ma mère détestait les catholiques et avait un faible pour les hommes intransigeants. Si elle l’avait connu, Bobby K. aurait éveillé en elle des passions contradictoires. Les droits que me confère ma naissance nécessitent un démenti. Le regard que j’ai toujours porté sur L.A. est celui d’un autochtone. Je n’ai jamais vu cette ville comme une terre étrangère dépeinte par des écrivains venus d’ailleurs. C’est là que j’ai grandi. Les données que je récoltais, je les passais au crible et je les transfigurais comme un gamin peut le faire. Il y en avait pour tous les goûts. Les lignes conductrices qui reliaient entre
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eux les divers éléments, c’étaient la corruption et l’obsession. Tout môme, déjà, lenoirétait mon métier. J’habitais à l’épicentre du film noir pendant la grande époque du film noir. J’ai élaboré ma propre variété d’idées tordues. C’était du pur L.A. C’était du L.A. plein d’audace pour une seule raison : je niais l’existence de tout ce qui n’était pas L.A. Parce que c’était ma ville. Parce que je croyais que L.A. se trouvait partout. Parce que j’étais à ce point égocentrique et xénophobe. Parce que j’étaissûrque mes idées tordues étaient les meilleures idées du monde. Parce qu’on ne salit pas sa ville natale avec les visions d’écrivains venus d’ailleurs. Parce que les idées tordues de L.A. sont les meilleures idées tor dues du monde et que j’ai grandi là où elles fleu rissent tous les jours. Mon père travaillait pour Rita Hayworth vers 1950. Il m’a dit qu’il l’avait sautée. Ma mère soignait des vedettes de cinéma alcooliques. Mon père était un feignant, ma mère un bourreau de travail. Mon père m’a appris à lire quand j’avais quatre ans. Cela m’a donné accès aux gazettes à scandale et à la Bible. La débauche et la sévérité des règles divi nes me poursuivent encore. La nature schizoïde de l’être humain, je l’ai acquise très jeune. Nous vivions à West Hollywood. Mon père appelait le quartier « ChochotteCity ». Nous habitions à côté d’une église luthérienne. C’est la proximité qui a fait de moi un luthérien. Martin Luther a embrasé le monde en 1530. Martin Luther a vilipendé l’église catholique. Il a stigmatisé sa corruption. Il méprisait ses règles de chasteté. Il était en rut et avait envie de baiser. Les papistes recevaient des ordres de Rome. C’est ce que ma mère disait. Je réfléchis à la logistique du système. J’échafaudai une théorie : le Pape leur par lait par l’intermédiaire de leurs postes de télé. Dans la Bible, il y avait des histoires de cul et de carnage total. Même chose dans les gazettes à scan
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dale. Les souffrances des martyrs et les rendezvous galants avec Rubi Rubirosa. Sexe et propos diffama toires imprimés noir sur blanc. Mon don narratif était en incubation. Mon imagination s’enflammait. Mes parents divorcèrent en 55. C’est à ma mère qu’on confia ma garde. Je fis la navette entre les deux. J’examinai leur vie à l’un et à l’autre après leur sépa ration. Je notai leurs apports spécifiques culturels à mon éducation. Ma mère buvait des cocktails à base de bourbon. Je la voyais se métamorphoser sous l’influence de la gnôle. Elle sortait avec des hommes qui avaient des allures de psychopathes de films noirs. Je la surpris deux foisin flagrante delicto. Mon père rôdait près de la maison pour épier son ex. Ma mère me gavait de repas équilibrés et de romansfleuves. Mon père me gavait de fromage à tartiner et de combats de boxe. Il m’apprit à prendre parti. Je prenais parti pour les boxeurs mexicains contre les boxeurs noirs. Je pre nais avant tout parti pour les boxeurs blancs. La race : un principe élémentaire des années 50. Le sexe : la grande affaire qui passait avant tout le reste. Lenec plus ultrades plaisanteries années 50 : Je veux rencontrer le type qui a inventé le sexe pour lui demander sur quoi il travaille en ce moment. Mes deux parents m’ont appris à lire. Mes deux parents m’ont emmené au ciné. Mon père délirait sur les stars nymphomanes. Ma mère s’enthousiasmait pour les acteurs qu’elle soignait. Elle m’emmena voir un spec tacle de Jerry Lewis et Dean Martin. L’un des sket ches mettait en scène un chien qui conduisait une voiture. J’en ai pleuré de rire pendant quatre jours. Ma mère trouva ma réaction extrême. Elle savait de quoi elle parlait. Elle m’emmena voir un psy pour mômes. Le psy était une femme. Elle me donna un jeu de cubes à manipuler et sonda mon esprit de gamin
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de 8 ans. Elle me posa des questions sur les chiens et le divorce. Je lui dis que j’aimais lire. Je lui dis que j’aimais les combats de boxe. Je lui dis que j’adoooooraisme raconter des histoires et réfléchir. Ma thérapie dura trois séances. Je surpris ma mère en pleine conversation avec la psy. En résumé : j’étais imaginatif et perturbé. La navette entre mes deux parents continua. J’allais de l’un à l’autre et j’amassais des ragots. Rita Hayworth : nympho. Rock Hudson : homo. Floyd Patterson : super champion. Mickey Rooney : cou reur de jupons. Zasu Pitts : un véritable amour, si agréable à soigner. Juin 58 arrive. Et avec lui maWalpurgisnacht. Ma mère est assassinée. Le scénario, c’est leSEXE. Le meurtre ne sera jamais élucidé. Je vais vivre chez mon père à temps plein. La mort de ma mère le remplit de joie, et il essaie de ne pas trop jubiler en ma présence. Mon deuil est complexe. Je haïssais ma mère et je la désirais. Bing ! – elle meurt. Bang ! – mon imagination découvre leCRIME. Ma fixation contourne la mort de ma mère et se porte sur des victimes de substitution. Le Dahlia Noir devient ma préférée parmi toutes les femmes assassinées. Les détails de sa mort sont atroces. Ils surpassent de très loin, dans la représentation de l’horreur, les circonstances du meurtre de ma mère. Le Dahlia, c’était ma mère à la puissance 10, mais avec une distance telle que je pouvais la savourer dans mes fantasmes. Elle était mon invitation à por ter le deuil – un deuil au second degré – et mon incita tion à nourrir une obsession éternelle. J’étudie de près les coupures de presse consacrées au Dahlia. Je me rends à vélo sur le terrain vague où son corps a été abandonné. J’échafaude dans ma tête des scénarios où je la sauve de la mort. Je vole au secours du Dahlia à l’instant précis où le couteau de l’assassin plonge vers elle.
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