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Détections fictives

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Toute fiction déploie, en la repliant, une théorie du représentable. Aux temps de la science positive, ce représentable, dont la somme intégrale est la réalité, articule, par une connexion constante, l'identité singulière d'une chose à la liste de ses propriétés. Là réside le principe de toute détection : assurer le retour de la chose absente, en parcourant le monde des propriétés disponibles. Mais il faut pour cela que le sujet ait secrètement incisé la connexion, construisant une chose vide, dont il ignore les propriétés, et des propriétés flottantes qui ne se rapportent plus à aucune chose certaine. De cette incision, incessamment ouverte et refermée, on dirait volontiers qu'elle constitue la fiction en elle-même.


Dans l'univers de la science positive, toute fiction est alors détective, et, réciproquement, toute détection est fictive. Qu'on ajoute seulement l'axiome des lettres modernes : " N'importe quoi peut et doit donner l'occasion d'une fiction ", et l'on obtiendra le théorème ironique : " N'importe quoi peut et doit donner l'occasion d'une détection ". Sinon que, par nonchalance, on s'en tient à ce qui fait énigme – conte à secret, fragment oublié de l'antique, grimoire carnavalesque. Mais, on le sait, l'énigme n'existe pas hors du geste qui la pointe, si ce geste lui-même est fictif.


Jean-Claude Milner


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Avertissement


Les trois textes qui se trouvent rassemblés ici ont été premièrement exposés devant le cercle Polivanov. Introduit à ses travaux par Mitsou Ronat, j’y ai trouvé, chose rare, des sujets à qui importent les fictions et les détectives : exercices de la machine à penser, mais plus encore conjonctions et disjonctions ludiques de l’identité et des propriétés. Je les remercie de leur patiente attention. Le premier texte a été publié dans les Cahiers de poétique comparée, 1982, 5, p. 61-88 ; le second a été publié dans la très belle et très courageuse revue d’André Dalmas et Marcelle Fonfreide, le Nouveau Commerce (no 59/60, p. 49-73). Le troisième est inédit. Tous ont été légèrement modifiés.

RETOUR À LA LETTRE VOLÉE



I

On se souvient que le dernier épisode de la Lettre volée n’est pas encore advenu à l’instant où le conte se clôt : il faut encore qu’ouvrant la lettre qu’il croit détenir, le ministre D. découvre qu’elle lui a été volée. Par un dessein de vengeance qui s’ajoute à la volonté de servir la Reine, Dupin entend de plus qu’alors, le ministre connaisse l’identité de son voleur. A cette fin, D. dispose d’un indice : un fragment écrit de la main de Dupin et tiré de l’Atrée de Crébillon (acte V, scène V) :

« … Un dessein si funeste

S’il n’est digne d’Atrée, est digne de Thyeste »

Cet épisode, véritablement un en plus dans la structure du conte, mérite interprétation : son existence seule devra être expliquée, mais non pas moins sa substance narrative. En quoi, autrement dit, les lignes laissées par Dupin font-elles indice et permettent-elles au ministre d’identifier son voleur, c’est-à-dire Dupin lui-même ? Sans doute donne-t-on à croire que l’écriture manuscrite est ici cruciale, mais après tout l’écriture en elle-même dira seulement au ministre que Dupin a écrit quelques lignes. Dupin ne peut pas être assuré que le ministre, maître dans l’analyse, ne conclura pas à un indice trop simple et, comme tel, destiné à l’égarer : c’est Dupin qui a écrit, supposera-t-il, et, comme on me sait habile, on n’aura pu supposer que je m’y laisserai prendre. Il faut donc que je conclue que ce n’est pas lui qui a volé : simple application des renversements de conjecture illustrés au jeu de pair et impair.

Or, Dupin doit être sûr de la conclusion du ministre, puisque là réside tout le point de sa vengeance. Il faut donc qu’à l’indice ambigu de l’écriture s’en ajoute un autre, corroboratif et univoque. Celui-ci ne peut être que le message lui-même. Il faut donc que les vers de Crébillon contiennent en eux-mêmes de quoi déterminer, pour le ministre, l’identité de son voleur. Ce que cela peut être, il faut le conjecturer, en tenant compte de ceci : les vers de Crébillon sont shiftés, par le modificateur si ; quel que soit l’indice qu’ils fournissent, il ne fonctionnera qu’embrayé sur la situation de parole : c’est en tant que récepteur que le ministre devra déceler l’identité de Dupin en tant qu’émetteur.

Autrement dit, l’analyse interne des vers doit suffire à les articuler à quelque propriété identifiante du ministre, de Dupin et de l’un par rapport à l’autre. Reste donc à déterminer ce que nous pouvons connaître de ces propriétés, sans nous interdire de recourir à l’ensemble des trois récits où Dupin apparaît.

Du ministre, nous savons, par la Lettre volée, seul conte où il soit mentionné, ceci :

1) l’initiale de son nom D., qui est présenté comme authentique, au même titre que le nom du préfet G. ;

2) il est poète et mathématicien ;

3) il a un frère ;

4) ce frère est poète ;

5) il sort la nuit.

De Dupin, nous savons, par les trois contes dont il est le héros, ceci :

6) il est issu d’une famille illustre (Double Assassinat) ;

7) il a perdu sa fortune, à la suite d’événements malencontreux (ibid.) ;

8) ces événements se ramènent à une affaire de famille (ibid.) ;

9) il ne sort plus que la nuit et, depuis des années, il a cessé de rencontrer qui que ce soit et d’être connu de qui que ce soit (ibid.) ;

10) il est poète (Lettre volée) ;

11) le nom qui lui est donné par le narrateur est présenté comme authentique.

Des relations entre le ministre et Dupin, nous savons ceci :

12) ils se connaissent bien, puisque Dupin peut, sans difficulté, être reçu à l’hôtel D., ce qui du reste est apparemment contradictoire avec le point 9) ;

13) ils ont été en relation à Vienne, où le ministre a joué un mauvais tour à Dupin ;

14) le ministre D. connaît l’écriture de Dupin ;

15) Dupin est en mesure de reproduire, chez lui, le chiffre du ministre D., au point que ce dernier en soit trompé. Cela suppose que Dupin ait en sa possession un papier portant ce chiffre, vraisemblablement une lettre. On peut combiner 14) et 15) en :

16) Dupin et le ministre correspondent ;

17) Dupin connaît les habitudes intimes du ministre : ses véritables habitudes de méthode et surtout son énergie prodigieuse. Cette dernière, dit Dupin, se manifeste seulement « quand il est sûr de n’être vu de personne » ; il faut donc conclure que :

18) Dupin peut témoigner de la manière dont le ministre se comporte quand personne ne le voit. Autrement dit, le ministre se comporte avec Dupin comme il ne se comporte avec personne : contradiction symétrique de la contradiction 9)-12) ;

19) Dupin sait les sujets qui ont la vertu d’intéresser immanquablement le ministre.

 

Ce qui précède conduit à conclure qu’entre le ministre et Dupin existent une intimité particulière et quelque ressemblance : tous deux ont des habitudes semblables (cf. 5) et 9)) et chacun traite l’autre comme il ne traite personne (cf. 12) et 18)). Une relation se dessine, mais sa nature ne peut être établie directement par les indices explicites donnés dans le conte. Reste donc à procéder par un raisonnement indirect, dont la forme, après tout, a été décrite par Poe lui-même.

De ce point de vue, les informations énumérées ci-dessus se divisent en deux groupes : les unes apparaissent nécessaires à l’économie du conte, expliquant certaines circonstances et certaines conduites ; les autres, au contraire, semblent superflues et n’être là que pour faire nombre. On comprendra que ce soient justement celles-ci qui doivent retenir l’attention : de n’être pas nécessaires à la configuration narrative, elles font soupçonner que leur présence a une autre portée. Or, il est deux informations de ce genre : l’une est que le ministre D. a un frère poète ; l’autre, que Dupin est poète. Aucune ne sert à l’action ; tout au plus donnent-elles l’occasion d’une digression, en elle-même essentielle, mais qui ne réclamait en rien un tel point de départ. Si, à ces informations, on accorde l’attention nécessaire, il se révèle immédiatement qu’elles se combinent aisément en une seule : pourquoi le frère poète du ministre ne serait-il pas Dupin lui-même ? Ainsi se disposerait d’un seul mouvement un ensemble de points : l’initiale D. – que le ministre ait gardé son nom Dupin, ou qu’il l’ait modifié en conservant son initiale ; les ressemblances de conduite et la familiarité intime ; les relations anciennes et le fait qu’elles se soient altérées à la suite d’un mauvais tour, qui n’est peut-être rien d’autre que cette affaire de famille, mentionnée dans le Double Assassinat (cf. 8) et 13)) ; le caractère illustre enfin de la famille de Dupin, suffisamment justifié par la position éclatante du ministre D.

Sans doute, à conclure de 3), 4) et 10) conjoints que Dupin est frère du ministre, se rend-on véritablement coupable de cette non-distributio medii, dont est accusé, à tort du reste, le Préfet. Mais ce qui fait preuve, ce n’est pas le syllogisme lui-même, c’est cette convergence d’indices que sa conclusion permet de construire. Un tel mode de raisonnement, fautif en logique générale, est pourtant celui-là même dont Poe revendique la validité dans les enquêtes spéciales. C’est ainsi en effet que Dupin établit que tel cadavre anonyme est le corps de Marie Roget disparue : « L’important, dit-il, n’est pas que le cadavre ait les jarretières de la jeune fille perdue, ou ses souliers, ou son chapeau, ou les fleurs de son chapeau, ou ses pieds, ou son aspect et ses proportions générales ; – l’important est que le cadavre a chacune de ces choses, et les a toutes collectivement. » De même, ici, il n’est pas en soi concluant que D. ou Dupin aient tel ou tel trait ; ce qui vaut, c’est que la conjecture de leur parenté les éclaire simultanément tous. En bref, la preuve de la conjecture est dans sa fécondité : « Ce qui, par soi-même, ne serait pas un signe d’identité, devient, par sa position corroborative, la preuve la plus sûre… Chaque unité successive est un témoignage multiple, – une preuve non pas ajoutée à la preuve précédente, mais multipliée par cent ou mille » (Mystère de Marie Roget). On suppose donc que la Lettre volée obéit à la logique des indices convergents, que son héros a précédemment si fortement appuyée. La convergence est certes assurée d’ores et déjà, mais ce serait confirmer encore la conjecture d’une parenté que de découvrir d’autres indices qu’elle permette d’éclairer.

Il en est un, léger sans doute en lui-même, mais qui n’est pas sans force corroborative : on sait que le nom de Dupin est celui d’un homme politique français, mentionné dans un recueil dont Poe avait rendu compte peu de temps après avoir publié le Double Assassinat. Or, le nom complet de ce personnage est toujours donné sous la forme Dupin l’aîné, afin de le distinguer de ses frères. En d’autres termes, parmi les noms possibles, Poe a justement choisi celui d’un homme qui est noté structuralement comme frère. Au demeurant, cette référence à Dupin l’aîné a toujours été reconnue par les commentateurs, mais d’une manière étrange : d’une part, le nom de Dupin l’aîné est censé donner le nom du héros enquêteur. Mais, d’autre part, comme le note, par exemple, Lemonnier, sa personne est le modèle du ministre D. Cela suppose que Dupin l’aîné a servi à deux fins entièrement distinctes et même incohérentes. Dans l’hypothèse où l’enquêteur et le ministre sont frères, tout s’harmonise : Dupin l’aîné, en tant que figure historique contemporaine, a servi de matrice

– comme frère : il y a deux frères chez Poe ;

– comme homme politique : c’est le ministre D. ;

– comme nom : c’est l’enquêteur Dupin.

Mais là n’est pas le plus important. Car le terme final de la convergence n’est autre que ce qui a été le point de départ : à savoir les vers de Crébillon. Ce qui fait que, par eux, le ministre D. ne pourra manquer d’identifier, sans ambiguïté aucune, son voleur, c’est bien leur signification la plus obvie : vers prononcés par un frère, prêt à tirer vengeance de son frère, ils permettent au ministre de reconnaître, par stricte analogie, que le coup était une vengeance et venait, pour lui, comme pour le héros tragique, de son propre frère : tel Thyeste, il est voué à dévorer le fruit de ses propres intrigues, affrontant ainsi son Atrée, aussi fraternel que dans la légende, c’est-à-dire Dupin.

Selon Crébillon, la haine d’Atrée pour Thyeste était venue d’une femme. A peine Atrée avait-il épousé Aéropè, qu’au pied même des autels, Thyeste l’enlevait. Or, on sait par le conte que Dupin a connu trois épreuves : la perte de sa fortune, une affaire de famille et un mauvais tour du ministre D. Que ces trois malheurs n’en fassent qu’un, on l’a déjà conclu. Ne peut-on conjecturer, à partir de la tragédie, que D. a strictement agi, à l’égard de Dupin, comme Thyeste à l’égard d’Atrée, lui enlevant, à Vienne, la femme qu’il venait d’épouser (ou était sur le point d’épouser), non sans entraîner, d’une manière qu’on ne saurait déterminer davantage, une ruine financière ? Qu’un frère enlève une épouse à un frère, n’est-ce pas là le pire des mauvais tours et le sommet d’une affaire de famille ? Dès lors, la vengeance de Dupin, comme celle d’Atrée, a pour cause une femme aimée et perdue ; comme celle d’Atrée, elle a pour moyen un être que la victime elle-même a fait venir à l’existence : Thyeste, ses enfants ; le ministre, la lettre qu’il trouvera chez lui et qu’il a proprement produite, en en fournissant tout à la fois l’occasion et le modèle.

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