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Diesel mortel

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Diesel mortel

Un ingénieur-chimiste au sein d'une multinationale pétrolifère fait une découverte explosive.





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Jean-François Pré

Diesel mortel

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Ephraïm Morandi, petit Juif d’origine sicilienne, avait le type méditerranéen prononcé : cheveu rare mais très brun, sourcils en broussaille, œil noir et perçant, nez busqué, joues émaciées, bleutées par le feu du rasage, lèvres fines, dents éclatantes. Âgé de 35 ans, il venait tout juste de se « caser » professionnellement, après un long cursus universitaire : sept années de médecine, complétées par une spécialisation en biologie, trois à Chimie Paris puis le reste à Polytechnique. Avec un joli « X » sur sa carte de visite, il n’avait eu aucune peine à se faire engager par Global à la direction du département « Research on Health Damages » (RHD).

Global était une multinationale pétrolifère dont le siège social se trouvait à Paris. Géopolitiquement très influente, elle participait d’une entente composite entre intérêts privés et nationaux, un secrétaire d’État (sous l’autorité du ministre du Développement industriel) siégeant à son conseil d’administration. En quelques années seulement, Morandi s’y était taillé une réputation en fer forgé : homme intègre, technicien de pointe, travailleur infatigable voué corps et âme à l’entreprise.

Mais Ephraïm Morandi avait les défauts de ses qualités : c’était un homme binaire. Le monde, la vie, la société et même sa propre personne étaient partagés en deux, comme une feuille de comptes avec la colonne « crédit » et la colonne « débit ». Très active dans une colonne, sa grande intelligence et sa mémoire quasi cybernétique étaient absentes de l’autre. Du monde de Morandi, les mélanges, comme toutes les formes de nuances ou de pastels, étaient proscrits. Il pouvait être noir, blanc, jaune, rouge ou bleu, mais jamais gris, orange ou violet.

Dans la vie courante, l’ingénieur-chimiste était un célibataire asexué, sans vie sociale, que seuls les repas et le sommeil éloignaient de son travail ou, plus exactement, de son obsession : la lutte contre la pollution atmosphérique. Chez Global, le département RHD était un enjoliveur, une sorte d’écotaxe tacite, un permis de polluer en bonne conscience, mais l’intelligence binaire de Morandi le voyait au premier degré dans sa mission originelle et ce zèle, initialement perçu comme un attachement puéril à des valeurs angéliques, commençaient à inquiéter les décideurs, redoutant que Morandi ne devînt le Thomas Becket de l’industrie pétrolifère.

Depuis un certain temps, le secteur sur lequel travaillaient Morandi et son équipe, au sein du RHD, était considéré comme sensible : les particules des émanations de diesel et leur implication dans certains cancers du poumon, des adénocarcinomes en général. Chez Global, il s’agissait de démontrer que le carburant n’y était pour rien mais on s’était aperçu que Morandi travaillait dans l’autre sens. Des rappels à l’ordre pleuvaient et… glissaient sur son intransigeance comme une averse sur la vitre d’un TGV. Le chef du RHD devenait un homme « dangereux », même pour ses collaborateurs qui, eux, avaient accepté le deal et digéraient mal cet acharnement à rebrousse-poil, nuisible à leur vie privée. À telle enseigne que l’équipe s’était désolidarisée de son chef qui travaillait aujourd’hui en électron libre sur ses recherches obsessionnelles. Devant cette attitude de replis sur soi-même, la DRH de Global ne savait que faire. Quelques entrevues sporadiques, agrémentées de déjeuners dans des restaurants étoilés, n’avaient pu écorner l’obstination de l’homme qui menait une vie d’anachorète missionnaire. Il n’était pas davantage question de le licencier car, au vu de ses connaissances et de sa formidable mémoire, il serait plus dangereux dehors qu’à l’intérieur de l’entreprise. Dans l’attente d’une solution, la tête sous le sable (situation courante chez une société de forage), le conseil d’administration de Global le laissait donc surfer sur sa quête donquichottesque.

Solitaire et sans famille (il se connaissait un vague cousin, vivant en Israël, avec lequel il n’entretenait aucun contact), Ephraïm Morandi n’avait qu’un seul ami : Marc Genévrier. Ils s’étaient connus en fac de médecine, connus et reconnus puis devenus inséparables, liés comme les doigts de la main durant sept ans. Bizarrement, aucun n’avait choisi d’exercer dans le corps médical. Morandi, on le sait, avait bifurqué vers l’ingénierie chimique et Genévrier vers le journalisme. À sa sortie de l’école de la rue de Rennes, il avait intégré le groupe Visio Plus et, quelques années plus tard, avait pris la direction de la chaîne médicale (LCM), mise sur les fonds baptismaux par le groupe en question. Les deux amis étaient restés très proches ; ils se téléphonaient tous les jours et se voyaient régulièrement.