Djihad aux abattoirs de Marseille

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« L'abatteur rituel va replonger l'estampille dans l'encre alimentaire brune contenue dans un godet qu'il tient dans sa main gauche lorsqu'il croit apercevoir quelque chose affleurant à la surface du liquide. Du pouce et de l'index il se saisit du fragment immergé, l'observe plusieurs secondes, médite... un cartilage et soudain un éblouissement : du cochon ! Il tient entre ses doigts une oreille de la bête immonde ! »
Premier incident dans cet abattoir où se côtoient juifs, musulmans, chrétiens. Qui cherche à troubler l'harmonie qui prévalait jusque-là et pourquoi ?
Dans ce roman à trame policière, dont l'épicentre est un abattoir où se pratiquent des abattages rituels, les auteurs ont voulu traiter de l'importance de l'alimentaire dans le religieux, sa symbolique, ses tabous.


Publié le : vendredi 22 novembre 2013
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EAN13 : 9782332615459
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© Edilivre, 2014

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Prologue

Il était environ six heures du matin quand l’abatteur rituel Matan Finbelstein immobilisa sa voiture sur le parking de l’abattoir Saumaty. Le shohet1 venait de prier à la synagogue et portait encore sa kippa, signe extérieur de sa condition de Lilliputien sous le regard de Dieu. Il ouvrit le coffre de sa voiture, y jeta la coiffe et la remplaça par un casque de plastique blanc. Puis il plia sa veste avec soin, la posa sur la banquette arrière, déboutonna le col de sa chemise, en retroussa les manches et, ayant protégé le devant de sa corpulente personne par un tablier blanc, chasuble caoutchoutée à bretelles qui lui tombait jusqu’aux chevilles, il se chaussa de bottes, prit la mallette contenant les couteaux rituels et sa carte plastifiée de sacrificateur habilité : il était prêt.

Un jour froid se levait sur la baie de Marseille. La sombre masse de l’abattoir, construction aux parois de verre et à l’ossature métallique de couleur vive, une incongruité pour un site mortifère, se découpait sur un ciel méditerranéen piqueté d’étoiles pâlissantes. A gauche, les premières maisons de l’Estaque bâties sur la frange littorale qui a inspiré Cézanne ; à droite, nimbée de brumes hivernales, la zone portuaire avec ses grues, ses silos ; sur le devant, deux groupes de bâtiments, l’un réservé à l’abattage des porcs, espèce rebelle à la législation biblique et l’autre aux ruminants, bêtes à sabots fendus qui trouvent grâce aux yeux des juifs.

Voilà ce que voyait du parking le shohet Matan Finbelstein. Appuyé contre sa voiture, il caressait sa barbe grise rabbinique, humant la brise marine tout en écoutant les grognements furieux des porcs qui emplissaient les ténèbres de leurs cris hystériques. Quelle bête immonde ! L’abatteur rituel remercia le Créateur (béni soit-il !) pour ses mitsvoth2 qui guident la vie du juif fidèle à la Loi. Il aurait préféré être damné, oui damné, plutôt que d’avoir à égorger des animaux aussi braillards. Ce qui est s’explique par ce qui fut. L’impureté du porc est consacrée par la Torah. Si les « goys », ces infatigables bouffeurs de l’exécrable, veulent s’empiffrer de cochon, c’est leur problème ! Mais un juif mange ce que mangent les juifs et c’est bien ainsi. Empli de la justesse de ses croyances, le shohet jeta un œil à sa montre, sursauta. Six heures quinze ! Au bout du parking, la Twingo du docteur Anémone Lambert, vétérinaire-inspecteur, était déjà là et, à côté, l’énorme moto de son adjoint, le préposé sanitaire Félix Lhérisson. Un drôle d’homme, celui-là, toujours à chercher des embrouilles. L’abatteur rituel détestait ce genre d’exalté « ami des bêtes » qui n’a à la bouche que souffrance animale, respect de la législation, dignité et protection des animaux. Le shohet retint dans son cœur des pensées mauvaises. Il devait se remuer… maintenant !

En hâte, il se dirige vers l’abattoir. Passé le hall, ses bottes couinent sur le sol carrelé d’un couloir silencieux comme une cathédrale. Il pousse la porte où est écrit : tenue réglementaire obligatoire. Une explosion furieuse agresse ses tympans. C’est comme s’il avait ouvert une écoutille donnant sur la salle des machines d’un navire. Sifflement des scies à fendre les colonnes vertébrales, des cisailles à trancher les sternums, des machines à éjointer les têtes, à arracher les cuirs, ronflement de la déméduleuse, chuintement des tapis roulants, choc métallique des crochets garnissant les rails qui courent entre des rangées de tubes fluorescents. Dans le ventre bouillonnant de cette usine de la mort programmée, monde hydraulique et pneumatique, s’active une vingtaine d’hommes vêtus de blanc, casqués, bottés, le corps ceint d’un tablier caoutchouté. Certains, juchés sur d’aériennes plates-formes, travaillent d’un couteau agile des carcasses de bovins suspendues aux crochets de fer. Leur tâche achevée, ils poussent la bête écartelée vers d’autres ouvriers de la chaîne qui, un peu plus loin, la récupèrent avec des gestes précis. Lorsque la cadence semble faiblir, un géant au tablier maculé quitte quelques instants son poste et, ventre en avant, propulse d’une bourrade les carcasses rétives qui reprennent à rythme accéléré leur défilé sanguinolent. Des chariots aux dents de loup encombrent les allées. Au niveau du box rotatif, là où s’effectue la saignée, une inondation écarlate, envahissante, du sang partout, des éclaboussures, sur les murs carrelés, le sol, les bottes, le tablier des ouvriers. Immolés dans une démoralisante indifférence, après transmutation sur les chaînes d’abattage, les bovins, carcasses anonymes, finissent leur parcours avalés par les chambres froides tandis que dans la salle aux murs aveugles baignée par la buée moite issue de la triperie mijotent, dans d’énormes chaudrons, panses et boyaux.

Le shohet pénètre dans la cage vitrée placée à l’entrée du hall d’abattage où Marcel Garbarini, dit familièrement Garba par les ouvriers bien qu’avec lui on ne rigole pas parce qu’il est l’œil du patron, est occupé à enregistrer sur son ordinateur le numéro de tuerie et le poids des carcasses qui défilent sur la chaîne. Sans quitter l’écran du regard il lève une main qui signifie « juste un instant » puis se retourne :

– Salut rabbi. Putain, on en a filé un rayon ce matin, je finis de peser les bovins. Vous allez pouvoir démarrer vos moutons.

L’abatteur rituel pose sa mallette, l’ouvre, choisit le couteau réservé aux petits ruminants. Il aiguise la lame avec une patience infinie puis, entre l’ongle du pouce et la pulpe de l’index, vérifie que le fil ne présente aucune aspérité, tout défaut, même de la taille d’un cheveu causant, comme le dit la tradition, « la coagulation du cœur ». Il éprouve une émotion chaque fois qu’il inspecte la lame d’acier qui va trancher la gorge d’une centaine de tendres agneaux aux yeux doux, la compassion des soldats du roi Hérode le jour du massacre des Innocents. Oui, il doit immoler avec amour, donner une mort sans violence à ces candides créatures bêlantes. Il n’a qu’à suivre à la lettre les prescriptions du Talmud de Babylone : surtout ne pas cisailler mais, après avoir tendu la peau, fendre d’un seul tenant trachée, œsophage et carotides sans toutefois toucher les vertèbres cervicales. Dieu a donné à l’homme le droit de consommer la viande des animaux de la terre mais pas sans conditions. L’abattage rituel a ses règles, les mammifères doivent être tués selon la Loi et pas autrement. C’est du moins ce que pense le shohet Matan Finbelstein en se dirigeant vers le poste de saignée, son grand coutelas à la main.

Le kabyle Zãhir Abdelkader, responsable de la stabulation, lève sur ce Barbe-Bleue talmudique le regard clair d’un natif de Tizi Ouzou. Il lui tend une main fraternelle et, s’étant touché machinalement la région du cœur, gagne la bergerie où il siffle « le cadet » Pépita, pacifique brebis hors d’âge qui gagne son foin en conduisant ses semblables à la mort. La brebis pénètre dans le couloir d’amenée d’une démarche paisible, sereine promesse de grand air et de liberté. Une cohorte d’agneaux bêlant, se bousculant pour être en tête, lui emboîte le pas. Au bout de l’étroit passage vers la lumière, le piège à contention et l’égorgement.

Donner sans trembler une mort douce, saigner sans brutalité, presque avec tendresse, tels sont les sentiments qui habitent le shohet lorsqu’il dégage la gorge de l’agneau immobilisé en tirant sa tête vers l’arrière. Une bénédiction mentale et le couteau glisse sur le cou, caresse mordante dessinant en aval du larynx une entaille nette, profonde, d’où gicle un sang bouillonnant qui flamboie un bref instant puis vire au rouge sombre, geyser intermittent rythmé par les ultimes pulsations du cœur. L’ouvrier arabe occupé à suspendre les carcasses au rail ne prête aucune attention à cet épanchement poisseux qui souille bottes et tabliers. L’agneau est dirigé vers l’arrache-cuir, une machine qui le dépouille avec le mouvement souple d’une femme enlevant son bas. Nue à présent, la carcasse à la chair rose et lisse doit être soumise à un contrôle sanitaire dont le protocole remonte à la Bible. Le devoir du shohet, dépositaire des lois alimentaires du Deutéronome et du Lévitique transmises à Moïse par l’Eternel au mont Sinaï : écarter résolument l’impur. Le shohet fend l’abdomen, passe son bras par la boutonnière, fouille les entrailles chaudes à la recherche d’adhérences, ces infimes soudures entre membranes et viscères qui peuvent mettre en péril la santé d’un juif. Bilan mental silencieux. La bête est parfaitement saine. Avec la lame du couteau rituel il ouvre à présent le ventre, largement, laissant s’écouler estomac et intestins en grappes. A l’aide d’une pince il fixe sur les viscères des plombs gravés de caractères en hébreu, sceau qui atteste du caractère kasher des entrailles. Puis c’est l’ouverture du thorax, extraction de la fressure, cœur, foie et poumons en une seule masse sanguinolente. Avant de placer de nouveaux plombs sur les abats, circonspect, il insuffle de l’air dans les poumons spongieux pour déceler d’éventuelles fuites. Dernier coup d’œil à l’intérieur de la carcasse crucifiée et parage des graisses. L’agneau est kasher, du moins sa partie avant, les zones innervées par le nerf sciatique étant prohibées, un interdit alimentaire remontant à la genèse, au combat de Jacob avec l’ange lequel, lui ayant touché le nerf de la cuisse, l’avait rendu boiteux pour le restant de ses jours et la Torah qui est lumière de conclure : « C’est pour cette raison que jusqu’à aujourd’hui, les enfants d’Israël ne mangent point du nerf sciatique des bêtes. » (Gen., XXXII, 26 et ss.)

C’est du bonheur que ressent à présent l’abatteur rituel, la matinée tire à sa fin, le lot d’agneaux est de toute beauté. Si humble que soit son rôle, le shohet participe à la vie du juif fidèle à sa loi. Sim’ha chel Mitsva, joie de la loi ! pense-t-il en estampillant avec entrain la partie biblique des carcasses encore sur la chaîne d’abattage, laissant aux goys les morceaux indigestes, filet, selle, gigot… car aucun juif n’ignore que « les meilleures chairs sont celles qu’il leur est permis de manger ».

Le shohet va replonger l’estampille dans l’encre alimentaire brune contenue dans un godet qu’il tient dans sa main gauche lorsqu’il croit apercevoir quelque chose affleurant à la surface du liquide. Du pouce et de l’index il se saisit du fragment immergé, l’observe plusieurs secondes, médite… un cartilage… et soudain un éblouissement : du cochon ! Il tient entre ses doigts une oreille de la bête immonde ! Horreur ! A travers l’estampille la souillure du suidé abominable s’est propagée à toute la production du matin, plus de cent carcasses à présent impures. Il se représente les familles juives attablées devant leur pièce de mouton exsangue. Même si la maîtresse de maison a plongé le morceau dans un bain d’eau suivi d’une macération dans du gros sel sur une grille afin de débarrasser la viande de son sang car « le souffle » de vie gît dans le sang, l’impureté demeure, la viande ne peut être considérée comme kasher. Incrédule, sonné comme un boxeur, l’abatteur rituel se tient immobile, le fragment impie entre ses doigts tachés d’encre. Qui a osé ? Pourquoi ? Cet appendice abominable n’est pas venu tout seul dans l’encre alimentaire ! Remontées de temps lointains, des histoires de cochons profanateurs de temples assaillent sa mémoire. Il ne va tout de même pas laisser contaminer sa communauté ? L’abatteur rituel Matan Finbelstein relève lentement la tête, coule un regard vers les ouvriers arabes qui continuent leur travail sans se soucier de lui. Le seul Mohamed Baraka dit Momo, un barbu sec au teint cuit de méhariste, le portrait de l’islamiste mangeur de dattes, buveur de lait de chamelle et grand lecteur du Coran, semble l’observer. Que conclure ? Le descendant de Saladin n’aurait-il rien à se reprocher ? Une seule certitude : le porc, éboueur abject, a répandu par contact sa souillure. Ce forfait dépasse l’entendement, des mesures d’urgence s’imposent. L’œil de Yahvé est sur Matan Finbelstein, à ses oreilles sonne le grand Chofar3 annonciateur du Jugement céleste.

C’est habité de l’âme combative d’un fils de Massada que le shohet regagne sa voiture. Assis à l’arrêt derrière le volant il sent mûrir en lui un projet de représailles. Dix heures. Le moment du casse-croûte des ouvriers, l’instant le plus propice pour agir. Il prend dans la boîte à gants une clé anglaise et d’un pas rapide regagne l’abattoir. Le hall d’abattage est désert. Il se dirige droit vers le piège à contention, desserre les écrous qui fixent l’appareil au sol. Rotation de quelques degrés vers la gauche. Orienté vers la Mecque lors de la conception de l’abattoir, le piège est à présent dirigé vers Jérusalem.

Son sabotage accompli, pendant quelques instants d’intense plaisir, le shohet goûte le symbolique de cette vengeance intime sur l’Islam. Mais il doit maintenant informer le docteur Anémone Lambert du forfait dont sa communauté a été victime. Tandis que sa corpulente personne se hâte en ahanant vers le bureau des services vétérinaires, une bouffée de colère le suffoque. La porte s’ouvre sur un abatteur rituel furieux.

– Docteur……. regardez………….

L’offense faite au Seigneur tout puissant semble si énorme qu’elle ne laisse guère de place à la glose.

– Docteur, regardez !

Avec l’œil de Moïse découvrant le Veau d’or, le shohet désigne d’un doigt vibrant un fragment de cartilage nageant dans l’encre alimentaire.


1. Sacrificateur.

2. Commandements.

3. Corne de bélier dont on sonne au nouvel an juif.

I

Un simple fragment de cartilage égaré dans l’encre d’un abatteur rituel officiant un matin à l’abattoir de Marseille. En soi peu de chose. Mais cette oreille est du porc, l’animal qui inspire aux juifs la plus vive répulsion. Depuis Adam, chacun connaît la susceptibilité du Créateur pour ce qui touche aux interdits alimentaires.

A l’irruption du shohet dans mon bureau j’ai regardé l’objet du délit brandi sous mes yeux. Dans le silence j’ai dit : « C’est bien du porc. »

Et les problèmes ont commencé.

Depuis plus de cinq ans que je suis vétérinaire-inspecteur chez Saumaty, je n’ai eu à déplorer aucun incident grave et dieu sait que mes débuts n’ont pas été triomphants. Le plus difficile a été d’asseoir mon autorité dans ce monde d’hommes. A ma décharge, les circonstances ne me favorisaient pas : jeune veuve – mari tué net dans un accident, moi, pas mal amochée – un fils et une clientèle canine à assumer seule. Trop lourd. L’administration est gage de sécurité, de régularité dans le salaire sauf que les propositions aux services vétérinaires se résumaient à une seule place possible : inspecteur en abattoir. Je ne me sentais ni l’âme ni le profil de la fonction, mais ce poste avait un double mérite, il était libre et peu convoité. Je l’ai pris.

A l’époque, mon moral était au plus bas. Chaque matin, lorsque j’enfilais ma blouse blanche et mes bottes, que j’enfermais mes cheveux dans une charlotte, je me préparais à une catastrophe. Mon premier souci : tenir dans ce lieu violent voué à l’hécatombe animale. Entre une clinique vétérinaire et un abattoir, il y a un sérieux décalage. Jusque-là mon métier avait été de soigner, compétence qui n’a aucun sens dans cet univers de tuerie. A présent je devais vivre dans le sang, les os, les entrailles. Tout me faisait peur : le fracas des machines, les cris perçants des animaux, leur souffrance, le sol glissant jonché de fragments organiques, le sang qui gicle partout rougissant les bottes, les exhalaisons fades qui s’échappent de la triperie, les goulottes aspirant les déchets avec des bruits de succion. Toutes ces chairs mortes ! Je craignais la grossièreté des ouvriers artisans de ce massacre et par-dessus tout une erreur d’appréciation dans les saisies de viandes insalubres qui aurait définitivement ébranlé le peu de confiance qui me restait. Au milieu de tous ces hommes, je me sentais épiée. Pour mon bonheur j’ai trouvé Félix Lhérisson. C’est Sylvain Bimont, le directeur de l’abattoir, qui m’a présentée au technicien :

– Pour remplacer le docteur Fournier qui part à la retraite, les services vétérinaires nous envoient cette dame.

En parlant, il me fixait de son œil bleu, sans cacher l’étonnement que ma vue lui inspirait.

Lhérisson s’est avancé, un métis d’un mètre quatre-vingt-dix, plus de cent kilos, à tu et à toi avec les ouvriers : voilà l’homme qui était directement sous mes ordres. Il m’a tendu une main genre broyeur étrangement douce au contact puis est reparti sur la chaîne d’abattage.

Lui, la viande, il connaît, il est né quasiment dedans. Tout jeune, comme il me l’a raconté plus tard, il a été garçon-boucher dans son pays natal, la Guyane, avant de devenir technicien en abattoir. A son arrivée chez Saumaty, son teint chocolat et son accent « nègre » lui avaient valu quelques avanies, dont le surnom de Blanche-Neige, qui est resté. Mais son côté King-Kong blagueur a fait merveille ; au bout d’un mois il partageait le casse-croûte avec les ouvriers. Félix Lhérisson aurait pu jouer de sa popularité pour déstabiliser le vétérinaire-inspecteur frais émoulu. Pensez donc ! Une femme, pas même du métier, une brindille de moins de soixante kilos bottes et tenue réglementaire comprises, et qu’on nommait là pour vous commander ! Mais non, outre sa bonne humeur et ses compétences professionnelles, le géant était magnanime, un esprit plein de bonté. A peine installée dans mon poste, j’ai voulu saisir une carcasse de bovin sous prétexte de jaunisse, huit cents kilos de viande au bas mot, une charolaise superbe. Très gêné, Lhérisson, à l’énoncé du verdict. Lui qui se tenait poliment à mes côtés a commencé à tortiller son mètre quatre-vingt-dix, une attitude déférente mais sur la réserve. « Ben, euh ! Docteur… c’est vous qui savez… mais les bovins, quand ils bouffent du maïs, la graisse, ben, elle est jaune. » Ça a fait tilt dans ma tête, adipoxanthose ! une pigmentation des plus physiologique. Restait à ne pas perdre la face. Avec aplomb j’ai prétendu n’en être qu’aux suppositions et, lui ayant demandé de me prêter son couteau, j’ai pratiqué quelques incisions. Enfin, au soulagement du technicien, j’ai choisi son hypothèse. Depuis, je tiens compte de ses avis.

Quand l’abatteur rituel m’a montré l’oreille de porc, Félix était occupé à entrer des statistiques dans son ordinateur. Il a tendu le cou vers le godet et a confirmé la présence d’un fragment de l’obscène mammifère. Puis il a ajouté, songeur : « Comment cette oreille a-t-elle pu aboutir là alors que les abattoirs de porcs et de ruminants sont séparés ? Il doit s’agir d’une plaisanterie. »

Le mot de trop. Le shohet a perdu toute componction rabbinique. Plaisanterie ! Plaisanterie ! Sournoise agression antisémite, oui ! Les agneaux estampillés par ses soins ce matin, plus d’une centaine, étaient à présent impurs. La pollution avait proliféré par contact. Non ! Oh ! non ! Aucun fils d’Israël ne toucherait à cette viande profanée, cela pourrait le tuer ou au moins le rendre malade. Long silence afin que le docteur et le technicien puissent prendre conscience de la tragédie qui rôde à présent dans les frigos de l’abattoir Saumaty, digression sur le coût économique que représente le boycott d’une viande à tel point souillée qu’elle rend impure toute vaisselle entrée à son contact. Il allait s’arranger avec le directeur mais pas question que les carcasses soient livrées à des boucheries kasher. En attendant un nouvel abattage de moutons, les familles juives de Marseille devraient se contenter de poulets, une viande présente sur tous les étals. Point final.

Avec un frisson de dégoût, il s’est saisi de l’oreille de cochon, a cherché une poubelle afin de se débarrasser du répugnant appendice et, après s’être lavé les mains avec soin, a claqué la porte qui ouvre directement sur l’abattoir de porcs. Tel Loth fuyant Sodome et Gomorrhe, il a quitté la pièce par la porte opposée.

La baie vitrée, qui donne sur le hall d’abattage, offre une vue panoramique sur les chaînes, permettant de les surveiller sans sortir du bureau. Coupés du bruit infernal par l’épaisseur de la vitre, comme dans un film muet, nous regardions, Lhérisson et moi, les ouvriers qui poursuivaient leur travail avec des gestes d’automate, inconscients du « drame » qui venait de se jouer tout près. Profitant d’une pause, l’un d’eux nous a fait un signe de connivence, sa bouche s’est ouverte mais il n’était pas plus audible qu’un poisson dans un bocal.

Manifestement, et bien qu’ayant assisté à la scène, Félix partageait leur quiétude. Devant ma tête des mauvais jours, il est allé vers l’étagère où se trouve le trichinoscope (un antique appareil servant à la recherche de trichines dans les viandes de porc) placé à côté de la cafetière qu’il a mise en marche. « Allez, docteur, vous allez boire un petit café pour vous requinquer. Faut pas prendre la chose au tragique ! » et il a rajouté avec ce sourire au coin de l’œil qui précède chaque fois une blague : « Si vous permettez, ces baptisés au sécateur, ils devraient se faire végétariens plutôt que bouffer de la barbaque, ça leur simplifierait la vie. »

Il m’a tendu un café (sans sucre comme je l’aime) et s’étant servi une bière conservée au frais dans le frigo parmi les prélèvements, il a estimé qu’il était temps de retrouver une bonne humeur qui ne l’avait jamais quitté. Peut-être avait-il raison mais on ne se refait pas. Depuis l’accident, mon tempérament angoissé ne s’est pas arrangé. La moindre difficulté et je broie du noir. Cette affaire me semblait plus sérieuse que Félix ne voulait l’admettre. Qui avait bien pu jouer ce tour au shohet ? C’est un brave homme, mais imprégné de l’importance sacrée de sa fonction. C’est sûr, on avait cherché à le bafouer en tant que juif. Un ouvrier arabe de la chaîne ? Alors le pire était à craindre. Pourtant, depuis que je travaille à l’abattoir, je n’ai eu à déplorer aucun incident ; au contraire, je cite toujours ce monde brutal comme un exemple de bonne entente, j’en plaisante même en évoquant les couteaux qui traînent partout. Que faire ? Le mieux, peut-être : ne rien faire, surtout ne pas ébruiter l’événement. Mais si on est au début du problème ? Si l’abattoir devient un lieu d’affrontement entre juifs et beurs, « feujs » et « rebeus » comme l’écrit la presse qui se complaît au moindre incident ?

J’ai fini de boire mon café, le téléphone a sonné, c’est Félix qui a répondu, un problème de traçabilité délicat à résoudre. La communication terminée, je lui ai dit : « Vous savez, cette histoire d’oreille de porc qui s’égare chez les juifs, c’est un acte qui ne me plaît pas, mais alors pas du tout. On va devoir être vigilant. Si vous apprenez quelque chose, n’hésitez pas à m’en parler. Quant à moi j’avertis le directeur des services vétérinaires aujourd’hui même. Maintenant, venez, on va consigner les agneaux. » Il a passé sa polaire, un cadeau de l’administration – en bon Guyanais il est frileux, en bon fils il est prudent ; toute son enfance il a vu sa mère refuser d’ouvrir un frigo pendant qu’elle repassait les vêtements de la famille de peur de prendre un chaud et froid – et il m’a suivie sans un mot. Il a poussé la porte de la chambre froide marquée en lettres rouges « Ressuyage ovins » et s’est effacé pour me laisser passer. Sa tête était l’image de la réprobation. Suspendues aux rails par des crochets de fer se trouvaient les carcasses impures avec leurs estampilles brunes, carrées, aux caractères en hébreu, qui jouxtent et parfois se superposent à celles, ovales et rouges, du contrôle vétérinaire. « Si c’est pas malheureux de refuser une si belle viande », il a dit distinctement. Puis, après avoir regroupé les carcasses profanées par lots de dix qu’il a poussées vers le frigo des consignes, tandis qu’il les aiguillait vers leur lieu de relégation, il a murmuré en aparté : « S’angoisser pour une oreille de cochon, c’est branler les mouches, sont trop cons ces juifs ! »

Dans l’après-midi, j’ai appelé ma sœur à son magasin, rue de Breteuil, pour savoir si je pouvais passer vers dix-sept heures avant de rentrer à La Ciotat. « Non, viens plutôt à la maison, a-t-elle précisé, après que j’ai récupéré Anne à l’école. On pourra bavarder plus tranquillement. Si tu arrives avant moi, tu trouveras Erwan ou Grégoire, je les avertirai. Fais-toi chauffer du thé en m’attendant. Elle a ri (connaissant mes manies) : J’espère que la marque te conviendra… »

Il faut que je présente Elise, mon point fixe, ma boussole. Dès que j’ai un problème, et j’en ai souvent, c’est plus fort que moi, je dois lui en parler. Rien que d’entendre sa voix, je me sens mieux.

Ma sœur est une femme occupée : trois enfants, dont Anne la petite retardataire, le magasin de meubles et objets anciens dont son mari lui a laissé la gestion au lendemain de leur mariage, des associations caritatives, culturelles, des obligations mondaines, un vrai tourbillon mais un tourbillon qui trouve toujours le temps nécessaire à vous consacrer avec une inaltérable bonne humeur.

La vie est une étrange chose. Quand nous étions enfants dans notre Bretagne natale, c’est moi qui veillais sur elle avec un soin jaloux, prenant mon rôle d’aînée – six ans d’écart – au sérieux, la cadette n’avait qu’à bien se tenir. Elle ne se tenait pas très bien d’ailleurs. Les parents laissaient faire allant et venant du matin au soir dans la seule épicerie du village toujours ouverte, sauf le dimanche où nous allions tous à la messe, ma mère sur son trente et un, les filles bien lavées, bien coiffées, bien habillées et mon père traînant derrière. En bon Breton dont la foi s’était solidifiée au cours de générations de femmes et d’hommes pieux – je crois en Dieu parce qu’il existe – et aucune discussion, jamais, n’a pu entamer cette tautologie, il assistait à l’office mais son amour et sa crainte du Seigneur ne l’empêchaient pas d’écourter les dernières prières afin de s’éclipser quelques minutes avant la fin pour une tournée complète des bistrots. Et en Bretagne, même dans un petit village comme Pluvigner, ils sont nombreux. Hors les dimanches et les heures passées à l’école, j’avais donc la garde d’Elise et Elise ne m’obéissait pas. Quand je m’en plaignais, mon père haussait les épaules, il avait toutes les faiblesses pour sa Lisette, sa jolie petite blonde qui lui sautait au cou lorsqu’il revenait vacillant de son périple dominical tandis que sa femme cachait les bouteilles. Ma mère regrettait de ne pouvoir s’occuper davantage de ses filles et me prêtait une oreille attentive. Oui, Elise donnait du fil à retordre. Oui, c’était une enfant indocile, gentille dans le fond mais un peu fofolle. A l’école, les maîtresses s’étonnaient : Elise ? C’est la petite sœur d’Anémone Le Goff ? Elle ne lui ressemble pas du tout ! Une élève si sage, Anémone, des notes excellentes, un exemple à suivre… Sauf qu’Elise n’en avait rien à faire de mon exemple. Quand je voulais l’aider à faire ses devoirs, le premier écueil était de l’asseoir à la table familiale devant livres et cahiers. Ah ! charmante sœurette ! D’abord il fallait qu’elle goûte, l’idée de se remettre au travail dès le retour de l’école lui semblant une barbarie qui ne pouvait éclore que dans l’étrange cerveau de son aînée. Ensuite elle se lançait à la recherche de la chatte, la malheureuse Rosette ayant bien besoin de quelques caresses après une journée de solitude ; enfin quand tous les subterfuges étaient épuisés, elle allait faire un tour à l’épicerie qui jouxtait la salle à manger de notre appartement, au rez-de-chaussée. Comme mon père, pour plus de commodité, avait fait ouvrir une porte entre cette pièce et le magasin, je pouvais la voir qui virevoltait dans la boutique, à son affaire, toutes les clientes raffolant de la « petite » qui savait si bien servir. De temps en temps je passais la tête par la porte entrouverte. Ma mère me faisait signe : Oui, oui, elle arrive. Quand Elise daignait s’asseoir devant son cahier, j’avais perdu toute patience, c’était l’heure de dîner et la séance des devoirs se terminait en pugilat. C’est moi qui fondais en larmes me sentant responsable de ses échecs.

Aujourd’hui, je suis là à l’attendre dans son bel appartement du Prado dont la terrasse donne sur la mer pour me plaindre et lui parler d’abattoir. Ils ont vu juste, la famille et tous les enseignants. Anémone ? Avec les facultés intellectuelles qu’elle a, c’est sûr, elle ira loin. Elise, c’est autre chose. Jolie, certes. Très jolie même. De la vivacité… Mais si cossarde ! Elle va se gaspiller. Le soleil entre à flots par les baies grandes ouvertes, à peine voilé par de légers nuages en filaments annonciateurs de beau temps. Un bateau s’éloigne vers la Corse puis disparaît absorbé par un brouillard bleu. Malgré la ville pétaradante qui s’étend tout autour, le calme règne ici et l’élégance, chaque objet – de prix – mis en valeur sans ostentation ; les rideaux sont légers et volent à chaque souffle d’air, les fauteuils profonds, les coussins de couleurs vives et sur la table basse du salon – une petite merveille en marqueterie – il y a toujours un bouquet de fleurs fraîchement coupées, aujourd’hui des pivoines.

Voilà Elise qui arrive avec sa fille aussi brune qu’elle est blonde. En forme la petite sœur qui devait se gaspiller. Jupe longue, tee-shirt vert pâle moulant, veste en lin cintrée froissée juste ce qu’il faut, yeux bleus maquillés à leur avantage et son parfum qui m’enveloppe tandis qu’elle m’embrasse.

– Anne… viens dire bonjour… (mais Anne est déjà partie à la cuisine rejoindre son frère qui prépare le thé.). J’espère que les garçons t’ont tenu compagnie ?

– Erwan, oui. Grégoire est encore au lycée.

– Il y a quelque chose qui ne va pas ?

Ma sœur me regarde d’un œil bleu inquiet. J’ai dû, comme je le fais chaque fois que j’ai des soucis, caresser la cicatrice de ma joue gauche. J’essaie de plaisanter :

– Il faudra dire à tes beaux-parents qu’ils ne pourront pas manger d’agneau pendant quelques jours.

– Mes beaux-parents ? De l’agneau ?

Cette fois, Elise est interloquée mais quand j’ai terminé de raconter mon histoire d’oreille de cochon je vois, à sa mine, qu’elle prend le problème au sérieux.

– Je vais en parler à Simon.

Simon Zeitoun, c’est le mari d’Elise, un juif séfarade d’origine tunisienne. Même s’il ne croit ni à Dieu ni à diable – dit-il – et qu’il ne pense pas être damné s’il mange une rondelle de saucisson pur porc, il a été élevé dans la stricte observance des rites et interdits alimentaires judaïques. Quand Elise dit : « Je vais en parler à Simon », il faut comprendre que Simon va soumettre le problème à ses parents, monsieur et madame Zeitoun, des juges experts en la matière qui fréquentent régulièrement la synagogue de la rue Breteuil, respectent le repos hebdomadaire du Sabbat, fêtent comme au temps de leur jeunesse à Tunis chaque date importante du calendrier juif et se demandent chaque jour comment ils ont pu donner naissance à ce fils qui, après avoir jeté sa kippa par-dessus les moulins, s’est laissé séduire par une goy, certes jolie, mais une goy ! Et Simon a maintenant des enfants non juifs puisque la judéité est transmise par la mère, les trois avec des prénoms bretons… Tout ce que les grands-parents ont pu obtenir, c’est la circoncision à l’âge de huit jours des deux garçons, Grégoire et Erwan, et cette remarque de leur fils pourtant marqué dans sa chair par ce sceau indélébile d’alliance avec Dieu : « De toute façon ça ne leur fera pas de mal ! »

Ma sœur s’inquiète :

– Tu dînes avec nous ce soir ? Il me semble que tu as besoin d’un peu de compagnie. Je vais préparer quelque chose de simple.

Non, je prendrai seulement le thé. Je suis fatiguée, je n’aime pas conduire la nuit et puis j’ai déjà prévu mon repas du soir.

II

Chaque matin, à l’abattoir, je craignais le pire, retrouvant sous une autre forme mes angoisses de débutante. Ce n’était plus l’erreur grossière dans les saisies de viande qui me tourmentait non plus que le spectacle des tueries – vaincue par la routine ma sensibilité s’en était accommodée – mais la possibilité d’une nouvelle profanation et de ses conséquences. Avais-je gagné au change ? Le soir, chez moi, assise sur ma terrasse face à la mer, je goûtais un semblant de calme qui m’abandonnait dès que j’étais dans mon lit, toutes lumières allumées, un livre ouvert comme prétexte, l’esprit vagabondant. Allais-je m’enfermer à nouveau dans le cycle somnifères, antidépresseurs, anxiolytiques ? J’ai résisté avec bravoure supportant des nuits agitées entrecoupées de rêves d’animaux gesticulants, des cochons surtout, qui continuaient à vivre suspendus aux crochets dans des flots de sang, la gorge tranchée, la tête bringuebalante. Abreuvée de tisanes de camomille aux vertus sédatives, j’essayais d’oublier les cauchemars dans lesquels je replongeais aussitôt endormie.

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