Du coeur et de l'affection

De
Publié par

La mémoire est une invention difficile. pendant des années, je n'ai retrouvé de la mienne qu'une accumulation, un entrelacs d'instants, de rencontres, de souvenirs : une mémoire en morceaux. Ecrire, c'était vouloir redonner une forme à ma vie. J'ai cherché longtemps. Puis l'idée du triptyque s'est imposée. Elle permettait un rythme et, avec ses variations, le retour d'une cohérence, comme une figure du temps. La remémoration est affaire de visages. Se précipitant vers moi, ils occupent tout l'espace du panneau de gauche. À travers la barbarie de nos défigurations, les visages de ceux que j'aime, à travers les injures faites aux victimes, les figures de la folie qui me hantent, et passant de l'effroi à la tendresse, de la colère à la compassion, du mépris à l'amitié, de la terreur à la haine, des effusions amoureuses à la souffrance du coeur, j'ai retissé le lien. Je pouvais alors retourner en arrière, jusqu'aux premières années de l'enfance (1940-1945) en Algérie, dans cet espace trop lumineux, pour y retrouver le désastre et la figure de qui j'étais, insupportable gamin, innocent et obscène, qui construisait sa résistance. Le panneau central est celui des origines. Celui de droite appartient aux paysages, à la paix venue, aux bruissements des couleurs, à l'achèvement des livres, à l'humidité de l'aquarelle, au désert entrevu. C'est maintenant fini. Les volets du triptyque sont rabattus sur le panneau central. Quelque chose dort, à l'abri de tout regard, une forme dans l'obscurité, sous les visages et les paysages.
Publié le : samedi 25 janvier 2014
Lecture(s) : 10
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021065800
Nombre de pages : 288
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

DU MÊME AUTEUR

aux mêmes éditions

Le Pharaon

coll. « Écrire », 1968

 

L’Amour réduit à merci

1970

 

Les Trous de la viande

1973

 

Vermeer

Coll. « Fiction & Cie », 1977

 

Cours, Holderlin !

Coll. « Fiction & Cie », 1979

 

Le Vol des oiseaux

Coll. « Fiction & Cie », 1983

chez d’autres éditeurs

La Bagnole

Albin Michel, 1981

 

3 élégies

Grandir, 1986

 

Les Victoires de Cézanne

Adam Biro, 1990

 

Hamburghafen in der Nacht, 17 nocturnes

Paris, Christoph von Weyhe, 1990

Dans la même collection

DOMAINE FRANÇAIS

Jean-Louis Baudry, Personnages dans un rideau, roman

Eugen Baucar, Le Voyeur absolu

Bruno Bayen, Restent les voyages, roman

Eloge de l’aller simple, roman

Hernando Colón, Enquête sur un bâtard, roman

Simone Benmussa, Le prince répète le prince, roman

Jean-Luc Benoziglio, La Boîte noire, roman

Beno s’en va-t-en guerre, roman

L’Ecrivain fantôme, roman

Cabinet Portrait, roman

Le jour où naquit Kary Karinaky, roman

Tableaux d’une ex, roman

Peinture avec pistolet, roman

Alain Borer, Rimbaud en Abyssinie, essai

Rimbaud d’Arabie, essai

Philippe Boyer, Le Petit Pan de mur jaune, essai

Les Îles du Hollandais, roman

Pascal Bruckner, Lunes de fiel, roman

Parias, roman

Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut

Le Nouveau Désordre amoureux, essai

Au coin de la rue, l’aventure, essai

Jean-Pierre Campagne, Dépêches de Somalie

Belinda Cannone, Dernières Promenades à Petrópolis, roman

Michel Chaillou, La Croyance des voleurs, roman

La Petite Vertu

Mémoires de Melle, roman

Antoine Compagnon, Le Deuil antérieur, roman

Hubert Damisch, Fenêtre jaune cadmium, essai

Michel Deguyn, Jumelages, suivi de Made in USA, poèmes

La poésie n’est pas seule, essai

Aux heures d’affluence, poèmes et proses

Florence Delay, Catalina, enquête

Florence Delay et Jacques Roubaud, Partition rouge, poèmes et chants des Indiens d’Amérique du Nord

Jacques Derrida, Signéponge, essai

Jean-Philippe Domecq, Robespierre, derniers temps, récit

Sirènes, Sirènes, roman

La Passion du politique, essai

Lucette Finas, Donne, roman

Alain Finkielkraut, Ralentir, mots-valises !

Le Juif imaginaire, essai

L’Avenir d’une négation, essai

Viviane Forrester, La Violence du calme, essai

Van Gogh ou l’Enterrement dans les blés, biographie

Anne-Marie Garat, Photos de familles, essai

Jean-Marie Gleize, Léman, récit

A noir, Poésie et littéralité

Jacques Godbout, L’Ecrivain de province, journal

Le Temps des Galarneau, roman

Jean-Guy Godin, Jacques Lacan 5 rue de Lille, récit

Georges-Arthur Goldschmidt, Un jardin en Allemagne, récit

La Forêt interrompue, récit

Serge Grunberg, « A la recherche d’un corps », Langage et silence dans l’œuvre de William S. Burroughs, essai

Remo Guidieri, Cargaison, essai

Jacques Henric, Adorations perpétuelles, roman

L’Hexaméron (Michel Chaillou, Michel Deguy, Florence Delay, Natacha Michel, Denis Roche, Jacques Roubaud)

Nancy Huston, Les Variations Goldberg, roman

Histoire d’Omaya, roman

Nancy Huston et Sam Kinser

A l’amour comme à la guerre, correspondance

Jeanne Hyvrard, Le Corps défunt de la comédie, littérature

Raymond Jean, Cézanne, la vie, l’espace, biographie

Jacques Jouet, Le directeur du musée des cadeaux des chefs d’Etat de l’étranger, roman

Patrick Kéchichian, Les Usages de l’éternité, essai

Nicolas Kieffer, Peau de lapin, roman

Abdellatif Laâbi, Le Règne de barbarie, poèmes

Jacques Lacarrière, Le Pays sous l’écorce, récit

Hugo Lacroix, Raideur digeste, roman

Yves Laplace, On, roman

Giovanni Marangoni, George Jackson Avenue, roman

Eric Marty, Sacrifice, roman

François Maspero, Les Passagers du Roissy-Express

Le Temps des Italiens

Patrick Mauriès, Second Manifeste Camp, essai

Pierre Mertens, Les Eblouissements, roman

Lettres clandestines, récit

Les Phoques de San Francisco, nouvelles

Daniel Mesguich, L’Eternel Ephémère, essai

Natacha Michel, Impostures et Séparations, 9 courts romans

Canapé Est-Ouest, récit

Le jour où le temps a attendu son heure, roman

Jean-Claude Milner, Détections fictives, essais

Philippe Muray, Jubila, roman

Claude Nori, Une fille instantanée, roman

Pierre-Yves Petillon, La Grand-Route, essai

L’Europe aux anciens parapets, essai

Rafaël Pividal, La Maison de l’écriture, roman

Marcelin Pleynet, Les Etats-Unis de la peinture, essais

Alina Reyes, Le Boucher, roman

Jean Ricardou, Le Théâtre des métamorphoses, mixte

Jacqueline Risset, Dante écrivain, essai

François Rivière, Fabriques, roman

Le Dernier Crime de Celia Gordon, roman

Agatha Christie, « Duchesse de la mort », essai

Profanations, roman

Tabou, roman

Julius exhumé, roman

Denis Roche, Louve basse, roman

Dépôts de savoir & de technique, littérature

Maurice Roche

Je ne vais pas bien, mais il faut que j’y aille, roman

Patrick Rœgiers, Beau Regard, roman

L’Horloge universelle, roman

Olivier Rolin, Phénomène futur, roman

Bar des flots noirs, roman

L’Invention du monde, roman

Alix Cléo Roubaud, Journal 1979-1983

Jacques Roubaud, Le Grand Incendie de Londres

La Boucle

Elisabeth Roudinesco, Théroigne de Méricourt, essai

Pierre Schneider, Plaisir extrême, essai

Jacques Teboul, Vermeer, roman

Cours, Hölderlin, roman

Le Vol des oiseaux, roman

Paule Thévenin, Antonin Artaud, ce Désespéré qui vous parle

Jean-François Vilar, Les Exagérés, roman

Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués, roman noir

Bertrand Visage, Tous les soleils, roman

Angelica, roman

Rendez-vous sur la terre, roman

Bambini, roman

Frédéric Vitoux, Fin de saison au palazzo Pedrotti, roman

La Nartelle, roman

Riviera, nouvelles

Sérénissime, roman

DOMAINE ÉTRANGER

John Ashbery, Fragment, poèmes

John Barth, La Croisière du Pokey, roman

Donald Barthelme, Le Père mort, roman

Walter Benjamin, Rastelli raconte…, nouvelles

José Bergamin, La Solitude sonore du toreo, essai

Peter Brook, Points de suspension, essai

Margarete Buber-Neumann, Milena, biographie

William S. Burroughs, Le Métro blanc, textes

German Castro Caycedo, Mille Fusils à la mer, récit

Robert Coover, Le Bûcher de Times Square, roman

La Bonne et son Maître, roman

Une éducation en Illinois, roman

Gerald reçoit, roman

Demandez le programme !, nouvelles

John Hawkes, Aventures dans le commerce des peaux en Alaska, roman

Innocence in extremis, récit

Le Photographe et ses modèles, roman

La Patte du scarabée, roman

Le Cannibale, roman

Cassandra, roman

Autobiographie d’un cheval, roman

Glenn B. Infield, Leni Riefenstahl et le IIIe Reich, essai

Brian McGuinness, Wittgenstein, t. 1, biographie

Giorgio Manganelli, Discours de l’ombre et du blason

Serguei Paradjanou, Sept visions, scenarii

Thomas Pynchon, V., roman

L’homme qui apprenait lentement, nouvelles

Vente à la criée du lot 49, roman

L’Arc-en-ciel de la gravité, roman

Vineland, roman

Ishmaël Reed, Mumbo Jumbo, roman

Thomas Sanchez, Rabbit Boss, roman

Kilomètre zéro, roman

Susan Sontag, La Photographie, essai

La Maladie comme métaphore, essai

Moi, et cetera, nouvelles

Sous le signe de Saturne, essais

Gertrude Stein, Ida, roman

Autobiographie de tout le monde

Botho Strauss, Théorie de la menace précédé de La Sœur de Marlène, récits

Kurt Vonnegut, Le Breakfast du champion, roman

R. comme Rosewater !, roman

Le Cri de l’engoulevent dans Manhattan désert, roman

Gibier de potence, roman Rudy Waltz, roman

Tom Wolfe, Acid Test, roman

Mes fenêtres donnent sur un cimetière. Cela fait des années maintenant que j’écris devant les tombes, dans les seuls moments disponibles de la nuit, quand peut me revenir le monde. J’ai longtemps pensé que les morts, en face, pompaient mon énergie, qu’ils me laissaient sans voix et que lentement ils m’avaient affaibli. L’ombre scellée des caveaux, l’horreur hermétiquement cimentée, c’est avec ça que je dialogue et c’est contre cela que je lutte et que j’invective pour continuer à écrire et pour raviver ma mémoire.

Je suis entouré de tout un fatras, papiers, crayons, objets de bureau, plumes, pinceaux, stylos, couleurs, livres entassés, bibelots bizarres, objets trouvés, objets offerts, photographies, cartes postales, reproductions d’œuvres d’art qui restent un temps sur ma table puis disparaissent, piles de carnets et de cahiers, liasses de feuilles, machine à écrire, peintures d’amis, télévision, oiseaux de bois, mannequins, aquarelles, masques africains, poupées, paquets de factures, quittances diverses, lettres d’amis. Sans doute le désordre d’une fabrique, sans doute aussi le fragile rempart contre la nuit des morts. Sans doute une accumulation pour déclencher les rêves, quand les yeux passent du noir de la nuit, derrière les vitres, aux objets éclairés, vaguement regardés, et s’attardent sur une forme sans vraiment la voir, la pensée tirée ailleurs.

Retrouver ma mémoire, comme si l’enjeu était de rassembler mon existence. J’avais à lutter contre les morts qui offraient à ma perception triste et plutôt douloureuse les restes d’une histoire absurde, qui lentement m’enlevaient la force d’écrire et me prenaient les mots.

Je quittais Paris de plus en plus souvent pour aller au bord de l’Océan. Jour de tempête. J’avançais dans le sable humide au milieu des détritus rejetés jusqu’au pied de la dune. Le temps était sombre, le ciel noir, effacé par la pluie, par les bourrasques et les traînées d’embruns. Reconstituer et raffermir qui je pouvais être. Tout le temps de la marche j’étais désemparé devant l’incohérence hérissée des ordures, des morceaux de plastique, par la solitude disloquée des débris de naufrages, par les rebuts domestiques, ces bras de poupée, ces flacons de détergent, ces bouteilles de soda, d’huile, de vin et de bière, ces tubes de produits solaires, ces vieux ballons déchirés, ces sandales et chaussures gonflées d’eau, ces objets mystérieux aux fonctions inconnues, ces cageots maculés de cambouis, rongés par le sel, signes d’une vie quotidienne morte, d’une mémoire désespérante ou d’une actualité sans mémoire, parce que d’une forme à l’autre, d’un bout de bois à une bouée de filet, d’un lion jaune en caoutchouc, la gueule noire de mazout, à un siège de chiottes enfoncé dans le sable et dentelé de moules agglutinées en bouquets gris, il n’y avait rien que le blanc de la plage où se reformaient les souvenirs de comportements dérisoires, il n’y avait rien que ces intervalles où mes pieds s’enfonçaient, rien que le sens disparu. Je m’arrêtais au milieu des ordures et sans vraiment les regarder, comme devant les morts depuis ma table de travail, je n’avais plus la mémoire de ma vie.

Et les vagues ne cessent de s’abattre, tumultueuses, pressées, de se précipiter et de se chevaucher en cavalcades déchaînées. Reprenant la marche, j’allais d’un pas plus rapide, l’imperméable claquant et se relevant autour des jambes. Je me mis à vouloir trouver, le long des courbes d’ordures laissées par la mer, une trace qui pourrait me toucher, m’émouvoir, quelque chose où se rencontreraient un sentiment de beauté et la tendresse de la vie, un signe moins désolant.

L’endroit, le vent, les passages de nuages, les vagues, les ordures, la ligne de la dune suscitaient des visages. Il n’y avait pas de sens à ces retours. Je ne pouvais pas trouver une architecture ou une forme à cette mémoire, à cause de la nuit des morts, à cause des ordures, à cause des textes épars. Marchant contre le vent, je pensais : « A cause de la mort en moi. »

Puis j’ai découvert sous des morceaux de bois, des bouts de filets emmêlés et déchirés, d’autres objets de plastique, le cadavre d’un fou de Bassan, tordu sur lui-même, les ailes froissées dans le sable, que j’ai sorti de là et que j’ai déployé sur une étendue libre pour admirer sa beauté, le profil du bec, la finesse et l’envergure des ailes. L’étendant sur le sable, l’étirant comme une flèche, pour lui laisser encore sa perfection, j’ai retrouvé d’abord l’endroit où j’avais vu, dix ans plus tôt, le vol d’un même oiseau sous un ciel et sur un océan gris, si calmes et si vides, si confondus, où j’étais resté longtemps dans la méditation de cet instant, après l’avoir observé et l’avoir vu disparaître comme un trait dans la grisaille.

De la tête de l’oiseau, de ce masque pointu et finement dessiné, naissait le visage d’une vieille femme juive qui venait, très âgée, très lasse, soutenue par une jeune fille, s’asseoir à une table du Plaza de New York. Une chaîne s’organisait : l’oiseau mort, puis l’oiseau vivant, puis le gris d’un masque peint, puis le gris du ciel, puis le gris terreux d’un vieux visage aiguisé par la douleur, l’andante d’un concerto de Bach, les dorures et les fleurs du Plaza, la ville exagération de toutes les villes et la scène si présente dans la tempête et le fracas des vagues, moi entortillé dans mon imper, les pieds dans les ordures : la vieille femme jouait l’andante sur le clavier imaginaire de sa table. Elle prenait possession de la musique avec les gestes d’une interprète magistrale, animée de la même détermination, prise dans le même sommeil, quand la musique s’emparait d’elle, elle tellement abattue à son arrivée et dont la force m’avait ensuite ébahi. Je me souvenais des images qui avaient fait irruption quand je la regardais jouer : le cimetière juif de Vienne, abandonné, désert, envahi par les arbustes, les ronces et les mauvaises herbes. Ainsi se rencontraient les expériences. Revenaient l’enfance, l’espace des premières années d’Algérie, le visage d’une grand-mère juive, ceux des autres grands-parents, d’une bonne, du fou Tida, de mon père, de ma mère, plus tard de mon frère venant de naître. Tous m’apparaissaient comme les masques totémiques de ma vie, inoubliables et parmi lesquels certains avaient longtemps effrayé mes rêves. A cause de l’oiseau de mer échoué. C’était aussi façon de renouer le fil des textes, cinq ou six ans plus tard. Est-ce que je tenais la possibilité d’y aller, de tenter encore une fois le coup d’un livre et d’une forme ? L’enjeu était d’exister mieux, d’avancer d’un petit pas de plus dans un travail inutile de beauté. Est-ce que je pouvais, planté dans le paysage, refaire des liens dans cette incohérence ? Sur la plage s’imposait la forme du triptyque comme la plus simple et la plus juste. Je suis, la nuit, devant les tombes, à ma table de travail progressivement plus conquérant.

Mes fenêtres ouvrent sur le cimetière et j’écris là, devant des vagues immobiles et noires, dans les seuls moments disponibles de la nuit, dans ces instants où le monde pourrait revenir, mais qui me laissent à la présence des morts, si forte que j’ai souvent pensé qu’ils avalaient mon énergie, qu’ils finissaient, nuit après nuit, par me déposséder des expériences que j’avais faites et que je voulais continuer et dire encore.

Ou bien, l’existence devenue si affligeante, j’écoutais trop volontiers l’appel du silence. Je suis resté comme ça, quelques années, au-dessus des vagues sombres, à regarder la nuit l’espace des tombes, attendant, rêveur et passif, songe-creux, que les mots reviennent autrement que par bribes et hoquets. Je n’étais plus capable du peu d’amour nécessaire pour que ma mémoire prît forme, moi-même amorphe et dégoûté. Mais je donnais le change, feignant de vivre comme d’habitude, de travailler, de voyager selon d’anciennes manières qui faisaient illusion. Je savais, moi, que je perdais régulièrement mes dents, une à peu près par an.

L’image du fou de Bassan étalé sur le sable, ailes déployées et pointues, ouvrait un espace intérieur et suscitait le visage de la vieille pianiste. Et parce que j’étais au milieu des ordures, les pieds dans des filets et des cordages effilochés, parmi de multiples objets, bouteilles, morceaux de caisses, branches, avirons brisés, planches, troncs d’arbres, sacs de plastique, parce que je suis assis à ma table de travail devant le cimetière, j’éprouvais de l’effroi, encombré d’une mémoire éparse, restes d’un anonymat voulu, d’une existence quotidienne morte, identique partout, ravageant les identités, puisque partout sur les rivages revenaient inlassablement rapportés par la mer les objets indestructibles de notre misère.

Mais il y eut la découverte de l’oiseau dont le bec dessiné comme une flèche sortait de l’entrelacs des branches et des cordages, suivi de l’œil cerné, fixe comme une pierre au milieu des plumes souillées de sable et d’eau salée, sous les poutres et les bouteilles, les coquillages et les paquets d’algues sombres. Un filet de sang coulait sur le gris du bec et j’ai pensé qu’il était mort depuis peu. J’ai tiré sur le bec, faisant venir un informe tas de plumes et de sable mouillé. J’ai traîné l’oiseau vers un endroit plus clair où la plage était blanche. Encore souple le corps s’est développé, puis j’ai doucement ouvert les ailes, tendu le cou, disposé la tête à gauche, et j’ai regardé, accroupi, la trace d’un vol comme si je voulais que l’oiseau volât encore, emblématique et silencieux. L’immobile profil m’a rappelé le mouvement d’un autre fou sur une autre plage, quand le temps était gris de ce gris sombre et lumineux qui dessine les formes autrement, qui assourdit les couleurs mais qui les charge de plus d’intensité. J’avais alors regardé s’éloigner l’oiseau.

Entre le déploiement des ailes – ce petit exercice de beauté – et le retour du paysage animé par le vol, il y eut comme un flash, le vieux visage de la pianiste, d’un gris plus jaune, terreux et porteur d’une souffrance qu’elle seule pouvait un peu consoler, quand elle s’entendait jouer sur son clavier imaginaire. Le vent, la pluie, l’imperméable claquant autour des jambes, je suis debout, au-dessus des objets rejetés, cassés et disjoints, et dans cette dispersion comparable à celle des tombes devant mes fenêtres, à celle des textes, je serais resté dépossédé de ma mémoire, au fond de l’impuissance, s’il n’y avait eu le simple geste d’honorer l’élégance morte, le vol interrompu, au moment où je dépliais soigneusement les ailes de l’oiseau devenant sous mes mains une figure possible de la beauté rattrapée jusque dans la mort, quand je retrouvais le geste d’écrire avec le branle de tout l’être qui lui correspondait, au-delà de l’état de cadavre. Juste avant le paysage silencieux d’une autre plage, comme un éclair le visage marqué d’une femme épuisée et puis l’immensité si calme animée par le vol d’un fou de Bassan qui s’enfuyait vers le large, dans le ciel et l’eau confondus, sans même la coupure de l’horizon à cause de la brume.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi