Du son sur les murs

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" J'étais capable de donner le biberon à Luna et même de la changer. Je la gardais à la plage quand Perle voulait nager.


–; Faut que je retrouve mon corps d'avant, disait-elle.


Et elle me montrait ses abdos qui se raffermissaient de jour en jour.


Elle me prenait pour un grand-père – du moins, c'est ce que je croyais. J'aurais préféré être un gentil vieux qui aurait eu un boulot avouable et n'aurait jamais tué personne, même par accident. "



Auteur d'une trentaine de meurtres non élucidés, Jon Ayaramandi a bien mérité de prendre sa retraite de tueur professionnel. Désormais, il coule des jours paisibles à Largos, petite ville du Sud-Ouest de la France. Il lit, mange des huîtres, écoute du rock garage avec le patron du Cap'tain Bar, et fait l'amour en quête d'éternité... Un homme comblé, ou presque.


Oui, mais voilà, un seul être vous manque et... tout se met à foirer. Où donc est passé Al, le pêcheur ? Perle ne lâchera pas Jon tant qu'il ne l'aura pas retrouvé. Or Jon ne se sent aucun don pour rechercher un individu sans avoir à le tuer. La vérité, c'est qu'il n'aspire qu'à aimer.


À aimer ? OK, alors prouve-le, Papy !





On est frappé par le rythme de cette comédie policière, son intrigue inavouable et son infatigable ironie, et par l'à-propos de ses incessantes références musicales. Du son sur les murs, polar euphorique, défi à tous les puristes, quel que soit leur genre de pureté, est le premier roman de Frantz Delplanque.


Publié le : jeudi 13 octobre 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021060317
Nombre de pages : 394
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© Éditions du Seuil, octobre 2011
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À Agnès et à nos filles, Alice et Léa
Les tueurs sont rarement des gens prévoyants. C’est un métier où l’on ne cotise pas pour la retraite. J’en connais peu qui mettent de l’argent sur un livret à la Caisse d’épargne en prévision de leurs vieux jours. J’imagine que notre espérance de vie moyenne ne doit pas aller chercher bien loin, mais on manque de statistiques à ce sujet. En ce qui me concerne, j’ai pu faire valoir mes droits à la retraite auprès de mon employeur le jour où je suis entré dans son bureau en disant : – Marconi, je sais vos accointances avec le député Mendilahatxu. Je connais la moitié des commanditaires des crimes dont vous m’avez confié l’exécution. Il était flanqué d’Antoine, son inusable homme de main, grand, maigre, gris. Taillé dans un bloc de marbre funéraire. Effrayant. – Jon Ayaramandi, tu sais que j’ai plus de vingt tueurs à mes ordres pour te faire taire à jamais ? Antoine avait la main posée sur le cœur. Pas loin du flingue. J’ai répondu : – J’y ai pensé patron. Mais écoutez ce que j’ai à vous dire : j’ai commis trente-deux crimes, dont trente et un pour vous, trente et un crimes parfaits. J’en ai écrit la chronique. J’ai trouvé un éditeur qui a accepté d’attendre ma mort pour la publier, ça s’appelleraJ’étais l’un des tueurs de Marconi. Il a ça sur un disque dur, aussi inaltérable qu’un cœur de radium.
Marconi m’a adressé un sourire attendri.
– Tu t’es pas foulé pour le titre.
Il m’a semblé qu’Antoine se détendait – autant que faire se peut quand on est taillé dans le marbre. Et même, j’ai cru percevoir un soupir de soulagement. Je suis peut-être candide, mais je me plais à croire que ça lui aurait fait de la peine d’avoir à me transformer en mort. Je leur ai serré la main et j’ai dit :
– Y a plus qu’à prier pour ma longévité.
Depuis, Marconi me tanne pour que je lui envoie un exemplaire du manuscrit.
– Que je sache au moins pour quoi je paye.
Avoir su m’arrêter de travailler est la seule chose intelligente que j’ai faite dans ma vie. Et sans doute aussi la plus originale : c’est ce qui me distingue, non pas du commun des mortels, mais de celui des tueurs. Depuis, je me suis « installé » à Largos, du côté de la voie ferrée, dans un ancien quartier ouvrier devenu « résidentiel ». Voici ce qu’on peut dire de mon « pavillon » : discret, un certain charme, de l’ancien – notez que ces trois qualificatifs peuvent aussi bien s’appliquer à ma modeste personne. À quoi j’ajouterais : sobre, confortable et fonctionnel – là s’arrête la comparaison. Je paye à peine huit cents euros de loyer. À mon âge il était trop tard pour une première accession à la propriété. J’ai l’Adour et la zone industrielle au bout de ma rue. La plage et la forêt sont à vingt minutes à pied. La mer fait un tel boucan quand il y a du vent d’ouest qu’on ne s’entend plus ruminer ses mauvaises pensées.
L’air iodé est chargé de relents d’hydrocarbures et de métaux lourds, mêlés aux effluves de pin et de bruyère en provenance de la forêt landaise.
Mon quartier possède son propre centre : la place des Martyrs de la Résistance – un Abribus, une pizzeria, un commerce et un PMU. Tous les quartiers de Largos sont faits sur le même moule : ça ressemble à des « bourgs » (un concept qui évoque tout de suite la
grande classe, non ?) et d’ailleurs c’en est un. Les anciens bourgs ont fini par fusionner à force de s’étendre, pour finalement former Largos : dix-sept mille habitants, un seul axe routier et tout un merdier de quartiers, lotissements, forêts, dunes, étangs, supermarchés, magasins de meubles, bars à bières et restaurants chinois. Le tout fondu avec toutes les autres communes alentour. Bref, du mégalo-rurbain à perte de vue, avec juste une longue plage sur le côté et une vaste étendue d’eau salée, secouée par les vagues. Notre Los Angeles rural à nous.
La moyenne d’âge de la population est la plus élevée du département (des ouvriers à la retraite pour la plupart et une poignée de chômeurs longue durée). L’ensemble manque merveilleusement d’ambition. Comme on disait autrefois :
Que demande le peuple ?
J’ai soixante-huit ans, mais dans le genre :
– Ouah, grave comme vous les faites pas !
La coiffeuse. Une fille bien. J’y suis allé hier. Elle a eu son pourboire.
– C’est quoi votre secret ? Qu’elle n’en rajoute pas quand même ! – Je pratique les arts martiaux depuis que j’ai dix-huit ans. À l’époque personne ne s’y risquait. J’ai été un pionnier du kung-fu dans la région. – Ouah ! Vous devez savoir vous battre. – Mmm. – Ouah ! – Je prends aussi un bain de mer tous les matins. Quel que soit le temps, hiver comme été.
– Ouah ! Même quand l’océan est démonté ? – Mmm. – Ouah ! J’observais notre reflet dans le miroir. Son nombril orné d’un piercing, juste au niveau de mon visage. On aurait dit que je m’adressais à son ventre. Elle a allumé le sèche-cheveux et nous en avons profité pour ne plus nous parler. Mes cheveux redeviennent d’un blanc éclatant en séchant. Avant ça, j’avais fait mes exercices de méditation dans les dunes, près d’un blockhaus où des gens sexuellement motivés se donnent rendez-vous, même en plein jour. Ça entrait et ça sortait de là comme d’une église à l’heure de la messe. Surtout des messieurs. Ces choses-là n’arrivaient pas quand j’avais vingt ans. J’ai eu envie de lui dire : « Si vous saviez comme le monde a changé, mademoiselle ». Mais elle m’aurait pris pour un vieux con. – Est-ce que vous pensez que je devrais me raser la barbe ?
– Oh, non ! Ça vous va bien. C’est pas très tendance, mais ça vous donne un genre.
Incroyable comme cette fille possède le don de se faire aimer. Arrivé au comptoir, je lui ai glissé un billet de dix euros dans la main. Son visage s’est illuminé et elle m’a ouvert la porte en m’adressant un dernier sourire.
– Par contre, à votre place, je laisserais tomber la casquette du capitaine Haddock.
Je parie qu’elle a un ange tatoué sur une fesse et un diable sur l’autre.
– Ça fait un peu ringard ? (Je m’en doutais.) – Ça faitpurement ringard, si vous permettez, surtout avec le temps qu’il fait. Il est vrai que j’avais un peu chaud sous ma casquette. Mais pour avoir l’air d’un vieux marin retraité, je suis prêt à toutes les concessions.
Cette année, l’océan est particulièrement déchaîné. Un MNS m’a dit que les pertes de l’été atteignent des records historiques : plusieurs dizaines de noyés depuis le début des vacances, et nous ne sommes que le huit août. Il avait l’air de déplorer toutes ces noyades. La faute en serait au dérèglement climatique. L’éruption du volcan islandais – celui dont je suis incapable de retenir le nom – n’y serait pas non plus pour rien.
Bon, moi, ça me va, j’adore les grosses vagues. Je me baigne avant l’ouverture officielle de la baignade, tant que ça n’est pas gardé. C’est parfois difficile de regagner le rivage, mais je m’en sors toujours. Les imprudents sont-ils les seuls à mourir ? Je dirais plutôt qu’ils sont les seuls à vivre.
J’étais en train de me sécher avec la serviette que Perle m’a offerte. J’avais envie de dire à la jeune femme qui venait de s’installer à quelques mètres de moi et qui se mettait de la crème partout : « Eh, vous avez vu ma serviette Kenzo ? » À quoi j’aurais pu ajouter : « Vous m’avez vu nager tout seul dans les gros rouleaux ? Vous avez vu comment j’ai surfé ma dernière vague sur au moins vingt mètres ? »
Depuis que je suis à la retraite, je suis entré dans l’une des périodes les plus puériles de ma vie, j’ai presque retrouvé l’intelligence de mes quatorze ans, quand tout était instinctif et gai.
Malheureusement, ce genre d’embellie ne peut pas durer : la loi de l’emmerdement maximum, vous connaissez ? Ce n’est pas moi qui l’ai inventée. Une samba compressée comme si elle sortait d’une boîte de conserve est parvenue à mes oreilles encore à demi bouchées par l’eau de mer. La jeune femme s’est ruée sur son sac et en a extirpé un téléphone mobile.
– Allo ? Attends, je capte mal. Elle s’est déplacée vers le Cap’tain. Les efforts qu’elle devait faire pour marcher dans le sable bandaient magnifiquement ses muscles fessiers. Elle était blonde, foutue comme une machine de guerre, la peau encore blanche mais ça n’allait pas tarder à dorer. Elle n’aurait pas déparé les armées de Poutine. – T’es où ? Le mec lui faisait signe depuis la dune. – Ah, ouais, je te vois. Ben oui, moi aussi, je le voyais. Il se trouvait à même pas cinquante mètres. Le téléphone portable, ça me dégoûte. Cerveau trop sensible aux ondes…
Après ma baignade matinale, je me rends place des Martyrs de la Résistance, pour mon petit café au PMU. Je passe par la voie ferrée, c’est un rituel. Les rails serpentent entre les jardins privés. Il n’y roule que des trains de marchandises et le TER. Un endroit joli comme tout. Le ballast sent bon le métal et le charbon. Ce raccourci (interdit) que n’empruntent que les sales gamins me fait songer à un parc d’attraction abandonné. Dans le monde en péril où nous vivons – un monde apparemment sous contrôle et dans lequel il est difficile de faire un pas de côté –, un chemin de traverse est une aubaine, un fragment de paradis terrestre à conserver. Le monde est comme un vase brisé, à la valeur inestimable mais dont il ne reste que quelques morceaux, de rares connaisseurs s’y intéressent, on pourrait tout aussi bien les considérer comme des archéologues par anticipation. J’appartiens à cette catégorie d’illuminés.
Quand je passe derrière le jardin de Perle, trois pavillons après le mien, je jette toujours un œil. Parfois, elle est réveillée et nous nous saluons de la main. Mais le plus souvent, les volets sont fermés. À son âge, on a la vie devant soi, on n’aime pas se lever de bonne heure ; elle a quarante ans de moins que moi – et encore, j’arrondis au-dessous – mais on se comprend. Je l’imagine nue sous la douche, en train de se savonner, puis je me ressaisis et la vois en train de préparer le petit déjeuner de Luna, une boîte de cornflakes à la main. Ce qui convient mieux à une jeune mère exemplaire, d’autant qu’elle se considère quasiment comme ma fille adoptive, depuis que je lui ai permis de bien repartir dans la vie. Je vous raconterai plus tard. Ce matin, elle n’a pas ouvert et je reste les bras ballants, avec la frustration de ne pas avoir pu agiter la main. J’ai du retard à rattraper sur le plan affectif. Je ne suis plus aussi passionné par la solitude qu’autrefois. Lorsque j’étais tueur professionnel, je ne faisais jamais ce genre de choses : saluer une personne familière en agitant la main, guetter l’apparition d’un être cher. Un jour, dans ma vie précédente, j’ai éprouvé ce qu’on appelle « un magnifique élan de fraternité ». J’étais en train de dîner avec un collègue tueur, un sale type (il s’appelait Couture, comme le chanteur), à la terrasse d’une auberge dans un village de montagne, quand la terre s’est mise à trembler. Une secousse qui a duré à peine une poignée de secondes, mais si brutale qu’on s’est retrouvés par terre. Tombés de nos chaises, la table renversée. Un nuage de poussière s’était élevé dans la vallée. Quand il est retombé, on a pu mesurer l’étendue des dégâts : le village venait d’être l’épicentre d’un séisme de grande ampleur, tout s’était effondré, même l’église n’avait pas tenu le coup. On a passé l’après-midi, mon collègue et moi, à porter secours aux blessés, à soulever des pierres et des poutres avec des villageois, pour dégager les rescapés des décombres. On entendait des cris atroces. On découvrait des gens dont la tête et le corps étaient fracassés. Mais on a sorti aussi des gens bien vivants qui nous remerciaient en pleurant, et j’ai aidé un petit garçon qui boitait à avancer en s’appuyant sur moi pour retrouver ses parents.
J’ai longtemps considéré que ça avait été le plus beau jour de ma vie.
Je ne m’attendais pas à croiser un jour un ancien collègue au PMU de Largos.
Vraiment pas le bar louche. Je dirais même : un endroit pépère – et aussi mémère éventuellement. Les coupe-gorges sont plutôt du côté de Saint-Esprit, après la zone industrielle. Trop de va-et-vient, avec les paris mutuels urbains et le bureau de tabac, pour que des gens qui en ont gros sur la conscience puissent y établir leur repaire.
Mais il est bien là ! Il m’a salué sans l’ombre d’un sourire, en levant discrètement la main. Et j’ai fait de même. Les tueurs sont en général des gens solitaires, on ne leur connaît ni femme ni enfant et s’ils ont des amis, ils se gardent bien de les fréquenter. Je n’ai pas eu besoin de fouiller longtemps ma mémoire pour retrouver son nom. Burger. Moi qui voulais à tout prix saluer quelqu’un… Après ça, on a fait bien attention de ne pas s’observer. Je me suis plongé dans la lecture du journal. Une vieille actrice célèbre portait plainte contre un chirurgien qui lui avait raté son ravalement de façade. Par charité, je ne révélerai pas son nom.
Je l’ai quand même regardé, juste une fois, à la dérobée, pendant qu’il remuait le sucre dans son café. De toute évidence, il n’avait pas encore raccroché. Il avait l’air de ce qu’il est : un tueur à gage, brutal et sans scrupule. À se demander comment les gens font pour ne s’apercevoir de rien. Apprenez à les reconnaître, ceux qui gagnent leur vie en abrégeant celle des autres ! Il avait pris un sacré coup de vieux. Est-ce que j’ai l’air moi aussi d’un vieillard désagréable et quadrangulaire ? Son costard était aussi froissé que sa face de tueur. Aucune classe. Juste de la bêtise et de la méchanceté.Purement ringard, comme dirait ma coiffeuse. J’ai longtemps cru que le fait de tuer vous plaçait automatiquement dans une situation de supériorité par rapport au commun des mortels. Mon cul. Ce costard froissé avec des traces de sel.
Le mec revenait d’une mission et il s’y était pris comme un bourrin.
Rien de plus infâme qu’un mauvais burger,
à part peut-être des nuggets de poulet farineux.
Enquête de satisfaction auprès de la clientèle d’un fast-food français.
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