Eaux Mortes

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Roman policier ou roman d'analyse d'une société qui se délite peu à peu ? Qui pourrait bien être le héros de ce récit ? Un brillant médecin ? Un vieux manadier nostalgique ? À moins que ce ne soit Marisol, la vieille gitane autour de laquelle s'articulent toutes les relations. Un roman crépusculaire qui invite la nuit comme actant décisif. Une histoire d'amour et de mort, dans une Camargue sublimée et inquiète, prise dans les enjeux de la modernité.


Publié le : vendredi 25 mars 2016
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EAN13 : 9782334120814
Nombre de pages : 148
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ISBN numérique : 978-2-334-12079-1

 

© Edilivre, 2016

Dédicaces

 

 

A tous mes proches, petits et grands, qui m’ont inspiré cette histoire et qui ont suivi sa rédaction avec bienveillance

Espiguette, printemps 2015

Et dès lors, je me suis baigné dans le poème

De la mer, infusé d’astres et lactescent

Dévorant les azurs verts, où flottaison blême

Et ravie, un noyé pensif parfois descend

(A Rimbaud, le Bateau Ivre)

Chapitre 1

Julien Mazel s’épongeait le front à grands coups de mouchoirs jetables qu’il se gardait bien d’abandonner sur place. Son amour de la nature le poussait à un respect absolu, parfois exagéré, de l’intégrité des lieux. Abandonner un déchet, fût-il périssable, le perturbait durablement. Son côté écolo, à trente ans passés, amusait son père mais en irritait plus d’un. Exténué par une journée de travail harassante – il avait fallu, entre autres, renter Domingo, un taureau agressif et sournois, suivi de son petit troupeau de fidèles, pour le faire changer de pâture – il s’accordait un bref moment de répit sur le petit tertre, qu’on appelait les joncs salés, envahi de massettes et qui dominait la manade. Quelques mètres de dénivelé suffisaient pour avoir une vue splendide sur une grande partie du domaine Mazel, trois cent trente hectares d’un seul tenant, de marais, de pâtures, de pins parasols, de chênes kermès arc-boutés sur eux-mêmes pour résister au chaud et au salé. Toute la palette des verts se répondait en harmoniques subtiles : vert profond des cyprès de Provence, vert légèrement bleuté des rizières, vert franc des innombrables touffes de lauriers roses, éclaboussées de fleurs. Il ne pouvait s’empêcher d’avoir à chaque fois un coup au cœur devant tant de beauté sauvage. Au loin, les étangs qui tremblotaient sous la brume de chaleur de ce début d’été conféraient à l’ensemble une note magnifique mais incertaine, un peu inquiétante. L’homme n’était qu’un invité de passage, tout au plus toléré dans ce théâtre à ciel ouvert. Un modeste figurant sans plus. Le soleil de juin, anormalement brûlant, avait rougi les chemins, trempé le corps des hommes et des bêtes, engourdi les doigts crispés sur les cordes de cuir. Les gardians là-bas autour du père Mazel achevaient de fermer les barrières du petit enclos provisoire. Julien s’étonnait toujours que ces quelques bois dérisoires suffisent à éteindre la violence de ces bêtes capables de tout faire voler en éclat sur un coup de tête. Clignant des yeux sous le soleil et la poussière, Julien détourna son regard qui se fixa malgré lui sur un spectacle minuscule mais fascinant. Entre les joncs aigus de ce bord d’étang asséché, une épeire des marais démesurée, espèce rare, avait tissé une toile gigantesque. L’araignée monstrueuse avançait lentement et alternativement ses pattes de sauterelle, passant de manière brusque et saccadée d’un fil à l’autre, avec une précision d’équilibriste. Les fils de soie vibraient sous la baguette de ce chef d’orchestre implacable qui se dirigeait vers le haut de la toile. Là, un moustique, une de ces grosses bestioles qui harcellent tout le monde, tentait spasmodiquement de rapides manœuvres pour échapper au piège. Il s’épuisait progressivement à chaque tentative. L’araignée, sûre d’elle, avançait son ventre jaune et soyeux. Julien quitta des yeux cette scène pour lorgner de nouveau du côté des hommes et de la manade. Son père, à cheval, apparaissait et disparaissait au gré de la poussière soulevée par la cavalcade. Petit et légèrement enrobé, il n’en avait pas moins une surprenante aisance à cheval, à soixante ans passés. Le taureau beuglait de rage, bavant de longs filets blanchâtres et grattant le sol.

– Eh bien ! Ça promet pour nous et pour les raseteurs, il ne change pas ! s’exclama Julien tout surpris de parler seul à voix haute. Il était temps de rentrer. Il jeta un rapide coup d’œil à son épeire. Le moustique avait disparu, recouvert entièrement par le ventre mou de l’araignée qui se gonflait rythmiquement au gré d’une vie intérieure autonome.

Le domaine Mazel était une de ces propriétés, maintenant cohérente mais qui n’avait été qu’un puzzle éclaté pendant des dizaines d’années, jusqu’à la réussite de l’ancêtre Jules, à la fin du dix-neuvième siècle. Celui-ci, authentique camarguais, s’était embarqué à Toulon sur un coup de tête, pour l’Algérie, alors colonie française. Il avait profité de la générosité du gouvernement de l’époque pour faire fructifier les quelques hectares au sud d’Oran, donnés en signe de bienvenue aux nouveaux colons. Jules, un bourreau de travail comme on disait alors et d’une intelligence toujours en alerte, avait su saisir toutes les opportunités : mariage bien doté et savoir-faire dans le domaine des oranges et du miel, qu’il tenait de son beau-père. L’orangerie Mazel, ainsi que la miellerie qu’il y avait installée, avaient fait rentrer des dividendes, oh ! Pas au point de devenir richissime mais suffisamment pour être à l’abri. La guerre de 14 avait saisi Jules comme beaucoup d’autres, alors qu’il venait de se marier avec Clémence Baud. Celle-ci lui avait donné presque immédiatement un fils Charles, avant de mourir des suites tardives d’un accouchement difficile. La guerre finie, le retour du soldat, blessé par les horreurs de la violence humaine, mais heureux d’être en vie, avait tout d’un nouveau départ. La charge d’un enfant à élever ne fut jamais un fardeau mais plutôt un défi à relever. Ce bel élan se concrétisa par un remariage heureux mais infécond. Doué d’un incontestable sens des affaires et d’une intuition quasi animale, Jules avait fait de la petite entreprise familiale une exploitation d’une trentaine d’employés, reconnue à l’international. Les événements de Sétif en 45 avaient été déclencheurs et les troubles qui se multipliaient depuis faisaient pressentir à Jules et à son fils Charles que l’indépendance était en route, que tout cela allait dans le sens de l’histoire, même si personne ne se l’avouait. Charles, marié à Louise Herbert avait repris la gestion de l’exploitation, son père vieillissant continuant à l’assister périodiquement. Il parvint à transformer par souci de modernité cette exploitation en une sorte de coopérative participative. Une gestion saine et avisée, tant sur le plan économique que sur le plan humain, permettait des bénéfices mais aussi une juste redistribution des dividendes entre les « actionnaires », français ou « indigènes », selon le vocable de l’époque. Une sorte de petit miracle de l’autogestion bien pensée. Cependant, les troubles prenaient de l’ampleur. L’indépendance était en marche avec son cortège d’attentats, d’horreurs en tout genre, et de séismes politiques. Charles sentait qu’on était arrivés à un tournant décisif. Les bénéfices de l’entreprise commençaient à faire des envieux. Les nouvelles élites, que l’on sentait poindre, entendaient bien préserver un élan pour la future économie du pays. D’où les tractations pour le passage du relais. Charles était dans l’expectative. Son amour pour sa terre natale était indéfectible et ses amitiés « pieds-noirs » solides. Mais il se décida, le cœur brisé, à rejoindre la métropole. Il s’installa avec son épouse dans un coquet village sur les hauteurs de Nîmes. Un fils, Raoul, naquit en 1950, auquel il inculquait le respect des autres et l’engagement personnel. Sa famille à l’abri, il continua à gérer son entreprise, avec l’appui d’un administrateur resté sur place. Il multiplia les allers et retours entre la métropole et l’Algérie pendant une dizaine d’années avec la passion de l’entrepreneur. L’Histoire se précipitait. Il n’empêche, c’est avec surprise qu’il avait vu un matin de juin 62, embarquer la plupart de ses amis, sous un soleil de plomb : les « cadres », vastes cubes de ferraille grisâtres, contenant les maigres restes de toute une vie, étaient déjà chargés sur le pont des ferries, solidement arrimés par des pieuvres d’acier, et les voitures, des « Dauphines » et des « 404 » pour la plupart, disparaissaient dans le ventre des bateaux, tout cela dans un silence effrayant. L’indépendance était proclamée. Les français partaient en masse et souvent en pleurs. Mais ce n’est qu’en 1965 que Charles rentra définitivement à Nîmes, après avoir assuré l’avenir des employés de son ancienne entreprise, dûment débaptisée et nationalisée par l’Etat algérien. Il prit cette fois-ci le bateau pour un aller qu’il pressentait sans retour. Encore une errance et des racines à reconstruire ! Il avait eu vent des projets d’aménagement de la côte languedocienne. Dès lors, peu enclin à la nostalgie et à la passivité, son instinct de bâtisseur l’avait poussé à racheter les parcelles émiettées d’un gigantesque territoire de Camargue, entre St Gilles et le bac sauvage. Un retour aux sources de l’ancêtre Jules pour ainsi dire. Les Mazel se sentirent en effet immédiatement chez eux. Au-delà des préoccupations professionnelles, c’est surtout la beauté magique des lieux qui leur importait : les aurores roses sur les langues de sable, l’éclaboussement sanglant des couchers de soleil. Raoul, bien que poursuivant de convenables études à Montpellier, sentait bien que son avenir était là. La vraie vie ! Il avait hérité de son père un caractère ombrageux mais positif et c’est ainsi qu’il se retrouvait aujourd’hui à la tête d’une « manade » imposante d’une centaine de bêtes qu’il gérait seul depuis la mort de son père en 1985. Il n’avait pas épargné ses efforts pour compléter ses études d’économie par une spécialité « gestion de territoires en milieu humide ». L’exploitation vivait bien, partagée entre l’élevage de taureaux pour les courses et la boucherie, la riziculture sur les terres moins salines du nord, et quelques hectares de zone maraîchère particulièrement fertile. Un petit troupeau de chevaux sauvages faisait en été la joie des petits enfants, et des touristes de plus en plus nombreux. L’air avait quelque chose de doux, même au creux des hivers de gel, ajoutant des fleurs de givre aux cristaux de sel qui affleuraient. Oh ! Tout n’était pas rose : les digues constamment menacées et à consolider en permanence, le vent, tramontane ou mistral, qui asséchait les zones et modifiait les écoulements, l’efficacité des drains. La montée inexorable des eaux, certes à peine sensible encore, mais bien réelle, posait paradoxalement des problèmes d’assèchement profond de certaines zones et d’envasement de certaine. Mais une fierté collective, celle d’avoir dominé la nature, tenait profondément les hommes, persuadés d’œuvrer au maintien d’un certain ordre. On vivait bien chez les Mazel, d’autant que la partie financière était orchestrée efficacement par Marie, épousée en 1976 et rencontrée un an plus tôt, en faculté. Marie, une belle brune aux yeux bleus, aux hanches appétissantes, une pure nîmoise, née Chassagne, une fille du vent et du soleil. Elle s’était donnée corps et âme à sa famille et à la manade. Deux enfants étaient nés, dans une joie naturelle et partagée : Sophie, 40 ans maintenant, qui avait hérité de sa mère à la fois le charme ravageur et une rigueur de pensée inhabituelle. Après des études poussées en sciences économiques, elle dirigeait efficacement à présent le département Financement des Entreprises d’un important groupe bancaire, et avait épousé Arnaud Beausset, brillant médecin nommé récemment professeur après des années de recherche et grâce à son rayonnement international sur les maladies infectieuses. Le cadet, Julien, 35 ans depuis peu, avait lui-aussi trouvé sa voie : une solide formation en essor économique et protection de l’environnement lui permettait de toucher ces deux pôles en travaillant sur le domaine familial. Il s’y était d’ailleurs installé avec son épouse Justine, née Vayres, ingénieur à l’INRA de Montpellier. Julien étudiait pour l’instant la possibilité de « faire du sel ». Le sel Mazel pouvait bien prendre la relève des oranges et du miel. Les parents Marie et Raoul étaient fiers de la réussite universitaire de leurs enfants et encore plus du regard humaniste qu’ils avaient su garder sur les choses et les gens. Mais leur lumière essentielle était leurs quatre petits-enfants : boules de vie remuantes et fatigantes mais qui les bouleversaient de bonheur ! Tout était donc calé dans un confort chaleureux, comme pouvait en témoigner la belle bâtisse d’habitation, d’une harmonie sereine et sans tapage, qu’on appelait par commodité « la Bastide ». Julien, Justine et leurs deux filles Charlotte et Margaux habitaient une dépendance magnifiquement retapée, distante de quelques centaines de mètres et surnommée ironiquement « les tamaris », à cause d’une maigre touffe poussiéreuse de ces végétaux qui en marquait l’entrée, mais d’imposants eucalyptus la signalaient de loin. Sophie, Arnaud et leurs deux enfants, Hugo et Léa, habitaient un bel « appartement-terrasse » très moderne, près du Lez à Montpellier mais venaient souvent se ressourcer à la Bastide. Pourtant, depuis le printemps, quelque chose avait changé et semblait vouloir perturber ce bel équilibre. Des concentrations anormales de moustiques étaient signalées, notamment autour des joncs salés. Certes, une Camargue sans moustiques aurait fait sourire, mais il s’agissait là d’un phénomène jusqu’ici inconnu : des masses compactes de moustiques, lourdes comme des essaims d’abeilles, souvent en vols stationnaires inquiétants. Des moustiques, oui mais rayés comme des guêpes !

Chapitre 2

Le docteur Beausset avait reçu ce matin même du doyen Arsac sa nomination de professeur de médecine, spécialiste des affections tropicales, au CHU de Montpellier. Un diplôme officiel, dûment visé par le ministère de la santé. Quel parcours pour en arriver là ! Arnaud, après un double doctorat de médecine et de science, avait franchi toutes les étapes professionnelles : chef de clinique d’abord, puis, sur concours, maître de conférences et praticien hospitalier, enfin, par cooptation de ses pairs, professeur universitaire, le sommet de sa carrière. Une immense fierté l’envahit, qu’il essaya de cacher sous un air faussement détaché. Mais c’est avec précipitation qu’il avait pianoté sur son portable dès l’ascenseur. D’un naturel discret et peu porté sur la fanfaronnade, il annonça à Sophie son nouveau poste avec exaltation, plus par satisfaction professionnelle que par vanité. Il aurait carte libre pour ses recherches sur les zoonoses sauvages, une équipe pour son labo, un budget conséquent ! Sophie était heureuse pour lui et espérait qu’il dégagerait du temps pour elle et ses enfants, sans trop y croire cependant. Il ne s’occuperait que de quelques doctorants, qu’il encadrerait en séminaire et au labo. C’est d’ailleurs ce dernier aspect qu’il adorait et dans lequel il excellait : la recherche fondamentale et appliquée, loin des amphis parfois bruyants et au sein d’une équipe réduite de passionnés. Le rêve pour un chercheur ! Arsac, vieux professeur austère mais perspicace, savait s’engager et faire confiance à des personnalités comme Arnaud. Le nouveau promu franchit le hall à grands pas pour rejoindre sur le parking sa puissante voiture : un 4x4 flambant neuf. La « voiture », son seul luxe, un vice pour certains, un péché mignon pour d’autres. On ne lui connaissait aucune extravagance mais les belles cylindrées l’avaient toujours fasciné. Le bruit du moteur, les carrosseries rutilantes et cette impression utérine de bien-être absolu, assis au volant. Une folie quoi ! Le « cheyenne turbo » rugit et s’éloigna lentement.

Début juin, un soleil déjà estival, solide et franc, une promenade avec Sophie et les enfants au bord du Lez : profiter de tous les instants de bonheur, vite, goulûment… Sophie savait lire entre les lignes et décoder les moindres inflexions du regard ou de la voix. Quelque chose passait dans le regard d’Arnaud et voilait l’impression de bonheur pourtant dominante.

– Tu as des soucis, demanda-t-elle, sûre de la réponse. Je le vois. Quelque chose te tracasse.

– Non, juste ces responsabilités nouvelles, mais j’assumerai !

– Tu sais que je peux t’aider sur le plan financier. Arsac sait bien jongler entre les dotations de l’état et les appuis bancaires.

– Mais il ne s’agit pas de cela ! coupa sèchement Arnaud.

Pour arrêter cette discussion, il se mit à courir derrière le vélo d’Hugo qui zigzaguait dangereusement sur les bords de l’allée verte, tandis que Léa pédalait de toute la force de ses petites jambes de deux ans, sur un tricycle déglingué. Le Lez étalait ses reflets bleus et argent, en accord avec le petit nuage de bonheur qui les accompagnait. Ils s’assirent sur un banc, main dans la main, mais l’esprit d’Arnaud ne quittait guère l’« Aedes Albopictus »

Quand Raoul poussa les lourds volets de bois de la chambre du haut, la Bastide dormait encore. Il pouvait être six heures du matin et l’aurore magnifique dirigeait son grand théâtre : les dernières ombres de la nuit fuyaient et des langues roses avançaient, aléatoires, au gré des grands cyprès qui faisaient le guet vers l’est. La rosée huilait là-bas les herbes à pâturage. L’air avait quelque chose de transparent qui détachait les contours. Les rochers qui bordaient le marais reluisaient bleu et les coins humides se levaient lentement, dégageant une vapeur légère. Au loin, le souffle puissant de la mer…

– C’est magnifique, murmura Marie venue le rejoindre.

– Oui, mais tellement fragile ! Je préfère maintenant les crépuscules. C’est drôle, hein ?, dit Raoul dans un souffle.

Son épouse le regarda étrangement.

Une heure plus tard, une journée ordinaire commençait. Julien était au bureau, le clavier de son PC crépitait et il répondait à son téléphone portable en même temps. Mais comment fait-il ? pensa Raoul. Il s’agissait ce matin de régler plusieurs problèmes. D’abord la vente de dix taureaux, pour moitié à une autre manade et pour l’autre, malheureusement à la boucherie. Triste sort pour les reproducteurs en fin de carrière. Mais gérer un domaine de cette taille demandait une détermination et une anticipation sans faille. Une autre négociation s’annonçait plus difficile à aborder. Les riziculteurs, locataires de trente hectares sur les terres du nord, se plaignaient de la faiblesse des drains d’inondation, partiellement obstrués, tâche qui incombait de droit à Julien et à lui seul. Celui-ci prit la remarque de front : il reviendrait immédiatement sur l’entretien des infrastructures en renforçant les contrôles de niveau déjà existants par informatique. Mais il savait aussi jouer sur l’« humain » et rappeler que ces terres du nord étaient initialement dédiées à la saliculture. Faire du sel en lieu et place du riz, pourquoi pas ? D’autant que la demande industrielle augmentait. Le complexe de Fos-sur-Mer, très proche, exigeait des volumes considérables de cet or blanc indispensable à l’industrie chimique. Mais Julien dans le fond préférait croire en une agriculture naturelle et locale. Quoi qu’il en soit, la gestion du domaine s’avérait de plus en plus délicate.

– Je suis fatigué, dit Raoul en se tenant les reins à deux mains. Trop de cheval. Je devrais arrêter de monter.

Des douleurs musculaires de plus en plus pressantes le tracassaient depuis quelques semaines sans qu’il n’en ait parlé à personne. Il préférait attribuer tout cela à une arthrose, somme toute assez normale. Marie sourit et lui annonça la venue de ses enfants et petits-enfants pour la fin de semaine. Il rajeunit aussitôt et descendit voir ses bêtes dans l’enclos provisoire. Domingo semblait le narguer de son œil sombre. De légers coups de tête lui levaient par moment le mufle, dans un geste de défi. Autour de lui, une vingtaine de vaches, encore jeunes et qu’il fallait marquer d’un double M au fer rouge. La signature de la Manade Mazel était respectée par tous.

– Julien, va dire à Gitano qu’on aura besoin de lui et de ses frères dimanche, cria Raoul de loin sans tourner la tête vers son fils. Dis-leur qu’ils resteront à manger ! Ils sont tous invités.

Tous, c’étaient les gitans installés sur les terres Mazel depuis près de cinquante ans. Raoul, dès son arrivée, s’était lié à Ramon Hernandez et à sa compagne Esperanza encore jeunes à l’époque. Une amitié profonde s’était immédiatement installée entre eux sans qu’on puisse dire pourquoi, mais les plus beaux sentiments ne se raisonnent pas. Peut-être un désir d’enracinement : avoir une terre ferme sous les pieds. Raoul et Marie avaient presque tout de suite proposé aux Hernandez de se fixer sur le domaine. Des terres leur avaient été données. Un acte en bonne et due forme avait été signé devant notaire...

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