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ŤPEUR
Adossé ŕ la paroi, le marcheur risque un regard en direction du vide. Ne pas se pencher. Ne pas bouger. Ne pas rester immobile. Il a peur. Peur ŕ l'état pur, entre l'hostilité massive de la paroi dans son dos et l'hostilité friable du sol sous ses pieds. Et en dessous encore, le vide. L'irréversible. Il sent ŕ cet instant le fil de son existence, tendu ŕ se rompre. Lui ŕ chaque extrémité. Depuis le temps, il l'avait oublié, on n'en avait plus conscience ou si peu. Tout juste parfois un poids sur les épaules, léger tiraillement au niveau du cou. L'homme regarde en bas. Penser avec ses pieds, de tous ses sens, penser de toute la peur qui résonne en lui. Spectateur de sa propre existence un instant de plus et le spectacle est terminé. Faire un pas.ť
Publié le : jeudi 28 janvier 2010
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072314001
Nombre de pages : 129
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L’Arpenteur Collection dirigée par Gérard Bourgadier
Éléonore Clovis
É C H A N T I L L O N S
© Éditions Gallimard, 2010.
MOUVEMENTS PENDULAIRES
Le flot humain se déverse dans la bouche de métro, dégringole les marches et s’écoule dans les profondeurs de la croûte urbaine. Un train l’aspire et referme ses mâchoires avec un glapissement, puis disparaît dans l’ombre en grondant et tremblant sourde ment. Absorbés et impassibles dans cet ébran lement des sens, les voyageurs empoignent plus fermement la barre d’aluminium et leurs certitudes de plomb. À chaque tour nant, les rails crissent l’absurdité de l’aller matinal tendu vers le retour vespéral, stri dence dominée avec peine par une hausse de la voix de la raison et de la routine.
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MENDIANT
Au coin de la rue, un hommetronc mendie. Forme d’existence trop lointaine, trop proche de la végétation urbaine pour permettre l’identification ou la pitié. On ne donne pas. Non par insensibilité, plutôt par paresse d’habitude, déposant sur les choses son voile d’innocuité. Atrophie progressive du sentiment qui se recroqueville en lui même. En passant devant, l’estomac se contracte légèrement. Même pas un senti ment, une sensation, sitôt balayée par le flux de l’activité. Avant même d’avoir pu par venir à la conscience, impuissante à modifier autant qu’à ignorer les choses, honteuse face à l’existence nue dépouillée du faste de sens de l’utilité sociale. Existence à laquelle l’homme s’accroche comme la tique au chien. Ou l’existence à l’homme.
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LA MÈRE
Le petit garçon couine en se roulant sur son siège. La mère tâche de tempérer son enfant avec fermeté et bonne humeur, arti culant fortement et distinctement les mots qu’elle déverse syllabe à syllabe, baume apaisant, du haut de son autorité bienveil lante. L’aîné vient appuyer l’argumentation de tout le poids de ses années supplémen taires. La mère développe avec soin le papier d’aluminium du déjeuner qu’elle répartit avec une parfaite équité entre ses deux petits. Mission du midi accomplie. La puissance génitrice s’est faite entéléchie, dans laquelle se plantent voracement les petits crocs. Plus tard il y aura le goûter. Les yeux maternels luisent d’un sourire de lionne repue. Quel bonheur que ces deux petites finalités taillées sur mesure, toujours à portée de main,
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qu’elle agrippe en caressant. Petits miroirs grossissants sur lesquels elle se penche avec avidité pour y réajuster sa nécessité.
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