Eclats de voix

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Panique à la Maison de la radio !





Panique à la Maison de la radio ! Rosalie Douvet, l'animatrice vedette d'une émission de nuit, est retrouvée assassinée dans les couloirs de France Inter.
Émoi parmi les fans de la jeune femme. Qui pouvait bien en vouloir à Rosalie ? Auditeur désaxé, collègue jalouse, admirateur éconduit, paparazzi rancunier ? La liste des suspects est longue et les indices infimes.


En charge de l'affaire : Yann Gray, capitaine de la PJ. Signes particuliers : une balle logée dans la tête à l'origine d'hallucinations olfactives, quelques TOCs et un passé familial douloureux... De quoi se jeter à corps perdu dans l'enquête, du labyrinthe de la Maison de Radio France aux chambres de l'hôpital Sainte-Anne en passant par les rédactions des journaux à scandales.


Un irrésistible roman noir parisien qui nous plonge dans des ambiances à la Simenon avec un mélange de drôlerie et de noirceur. Une enquête au rythme des voix. Dont une aura le dernier mot...





Publié le : jeudi 7 février 2013
Lecture(s) : 18
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782365690591
Nombre de pages : 264
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couverture

DU MÊME AUTEUR

En chantier, Stock, 2011

Fleur de peau, L’Aube, 2007

Intérieur nuit, Calmann-Lévy, 2006

Noces de paille, Calmann-Lévy, 2005

Même la pluie, Albin Michel, 2001

POUR LA JEUNESSE

Aux Éditions Gallimard :

Nanuq en balade, 2010

Train mystère, 2010

Magicien des mers, 2008

Billet secret, 2007

Secret d’éléphant, 2007

Donjon maudit, 2006

Trop bavards, 2006

Bêtes de scène, 2005

Boulevard du fleuve, 2005

Vieilles neiges, 2005

Faim de loup, 2005

Piège miniature, 2004

Chevaliers de la Licorne, 2004

Polar Bear, 2004

Enquête à Mon Quotidien, 2003

Mystère et crapaudaille, 2003

Rapt à Branchecourt, 2002

Septembre en mire, 2002

Viva el toro, 2002

Cœur de piaf, 2000

Sale temps, 1999

Contre la montre, 1998

Aux Éditions Syros :

Fabulous Circus, 2006

Aux Éditions Grasset :

Caracol crime, 2010

Fausse note, 2008

Yves Hughes

ÉCLATS DE VOIX

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1

Au milieu de la nuit, la Maison de la radio ressemble à une bête enroulée dans son sommeil. Construite en rond autour d’une tour centrale, son architecture, signée Henry Bernard, fut à l’époque jugée révolutionnaire et a fait grincer bien des dents. Inaugurée en 1963 par le général de Gaulle, la gouaille moqueuse des Parisiens l’a tout de suite surnommée le « camembert ». Sur la façade périphérique du camembert, seules de rares lueurs subsistent que les automobilistes aperçoivent en longeant l’avenue Kennedy. Elles proviennent des bureaux qu’on a oublié d’éteindre et de la lampe, au troisième étage, du studio où se déroule l’émission Rosalie de nuit.

Rosalie venait de raccrocher sur la voix d’un homme essoufflé. Ça arrivait souvent ; le trac, la gêne. Il lui avait parlé de lui, de son enfance, de ses échecs professionnels et de ses amours déçues. Rosalie ôtait délicatement son casque pour ne pas se décoiffer. De l’autre côté de la vitre son assistante rassemblait ses fiches. Elle ne prendrait plus d’appel d’auditeur, le technicien venait de lancer la dernière plage musicale. C’était bientôt la fin.

Elle était entrée une heure auparavant par la porte B, comme chaque nuit, la porte qui donne sur la rue de Boulainvilliers et qui mène aux bureaux de France Info, France Culture et à certains studios de France Inter.

Outre l’entrée principale A que franchit le personnel administratif, plusieurs portes sont disséminées tout autour du « camembert ». Elles sont répertoriées de B à F dans le sens des aiguilles d’une montre et permettent l’accès direct aux locaux des différentes stations : France Inter, France Culture, France Musique, France Bleu et France Info, Fip et le Mouv’.

Rosalie avait adressé un petit bonjour au vigile en passant. À cette heure-là il était en faction pour quelques minutes encore, il bouclerait à minuit.

*

Pour monter jusqu’au troisième étage et atteindre le studio 334, les ascenseurs offrent la méthode la plus simple. Trois cabines, portes automatiques en alu brossé, quasi désertes entre minuit et 5 heures du matin, les heures creuses du camembert, quand les vigiles sont partis en bouclant derrière eux.

Les escaliers sont plus discrets encore.

Les bruits de la ville n’arrivent pas jusqu’ici. Les bureaux sont vides, la plupart plongés dans l’obscurité. Tout baigne dans la luminosité spectrale des veilleuses le long du couloir. On avance en se repérant aux numéros sur les portes. Si on se trompe, il n’est pas rare qu’on se tape un tour complet du camembert. Exercice courant chez les nouveaux venus. À force de déambuler dans ces couloirs circulaires on perd ses repères. On tourne. On marche. On tourne. Certains visiteurs décrivent plusieurs circonférences avant d’atterrir dans le bon bureau.

Pour venir ici au milieu de la nuit, il faut avoir une raison précise. Une motivation.

Arrivé devant la porte du studio 334 on y colle son oreille pour essayer de percevoir les voix. On entend celle de Rosalie qui dialogue avec ses auditeurs. Une voix reconnaissable entre toutes : son rythme, sa couleur. On attend que l’émission s’achève, que Rosalie sorte.

On ne fume pas, c’est interdit, et puis…

On enfile ses gants. On n’a pas envie de laisser de trace.

On sait que Rosalie n’est pas seule. Dans la régie, le technicien se tient à la console, à côté de lui l’assistante reçoit les appels, son rôle est de les trier, de faire patienter les correspondants avant de les passer à Rosalie en direct.

Une fois les gants enfilés, on ne reste pas dans le couloir derrière la porte du studio, on choisit un recoin, il faut attendre que l’assistante rentre chez elle. Des recoins, dans ce camembert lisse, il y en a quelques-uns : débarras, cagibis, placards à balais, colonnes montantes ou sanitaires. C’est un bon endroit pour attendre, les sanitaires.

Lequel des trois quitte le studio en premier ? Généralement l’assistante. Le technicien, lui, il reste, il doit lancer le flash d’infos enregistré puis la rediffusion de la fiction. Il attendra ensuite l’animateur qui occupe la tranche 1 h 45-5 heures.

L’assistante sort donc la première, elle est pressée d’aller se coucher et n’entretient pas des rapports très étroits avec Rosalie. Ces deux-là ne quittent jamais la Maison de la radio bras dessus bras dessous entre filles.

Rosalie aime prendre cinq minutes pour boire un thé après son émission. Elle aimerait fumer. Elle écoute d’une oreille distraite les infos ou échange quelques mots avec Raymond, le technicien. Puis elle sort du studio. On peut la suivre alors le long du couloir, à l’oreille, en écoutant ses pas. Ils résonnent sur le sol silencieux.

On calcule, on attend le bon moment.

*

En fait, les gants on les avait déjà enfilés depuis le début. On tend l’oreille, les pas de Rosalie sont comme sa voix : félins. Ils approchent. On attend encore un peu qu’ils dépassent le débarras, le cagibi, le placard à balais, la colonne montante ou les sanitaires. Plutôt un débarras, parce que dans les sanitaires le technicien ou l’assistante aurait pu venir pendant l’émission, on y a pensé, on est malin.

On est malin et patient. On sait qu’on doit agir sans précipitation. Rosalie vient de passer, on débouche du débarras, ça va très vite, le technicien dans son local n’entendra rien.

Rosalie n’est pas très grande. C’est une jeune femme de vingt-sept ans à la silhouette mince. En arrivant dans son dos on la surprend. Elle n’esquisse pas le moindre geste quand on lui agrippe le cou. Surprise, elle n’a pas le temps de tourner la tête pour voir qui se trouve derrière ces mains qui commencent à serrer.

Il suffit de faire ça : serrer.

Pas bien longtemps.

Pour l’étrangler.

2

— Celui-là je te jure, il me casse les maracas !

J’ai dévisagé Robin sans rien pouvoir dire. Un peu plus tôt ce soir-là je l’avais vu monter chez moi avec sa mère, Valentine, par la trappe au milieu de mon studio. Il avait enfilé son pyjama jaune rayé façon tigre. J’avais quand même envie de rire.

— Il voulait pas me croire, Yann ! Pendant toute la récré il a pas arrêté de répéter que c’était pas vrai, que j’avais pas fait deuxième au sabre !

— Laisse-le dire, tu t’en fous.

Son vieux copain de classe Bigle-Adémar, sept ans, finissait par devenir lourd, il risquait de discréditer Robin aux yeux de Muriel. Muriel était l’amour de jeunesse du fils de Valentine, c’est-à-dire sa fiancée officielle depuis la maternelle. Pour rien au monde Robin n’aurait toléré que quiconque le ridiculise en présence de sa petite amoureuse. Alors au milieu de la cour de récré, face à la mauvaise foi bornée de ce crevard de Bigle-Adémar, Robin avait dégainé sa rime mortelle : « Tu me casses les maracas ! »

J’ai tourné la tête vers sa mère. Valentine sait faire preuve de sang-froid dans ces cas-là. Elle a simplement lâché :

— Ce n’est pas avec ça que tu auras une bonne note en poésie. Allez Robin, on redescend se coucher !

La grand-mère du gamin revenait de ma terrasse où elle travaillait depuis une heure. Elle avait les mains pleines de vieilles racines.

— Je jette tout ça dans votre poubelle et je me sauve, mon petit Yann ! Je repasserai demain avec le rosier Iceberg, j’espère qu’ils l’auront reçu.

Sa dernière trouvaille : me confectionner une terrasse blanche, à l’image du jardin blanc de Vita Sackville-West. La pauvre folle avait lu toute l’œuvre de l’écrivaine anglaise et commandé à son fleuriste des plants d’onopordons, d’elymus, d’argyranthemums et de nigelles de Damas, sans oublier les plus simples géraniums des bois, campanules et chèvrefeuilles, ni les très classiques hortensias, lilas, pivoines et autres marguerites. Un assortiment de plantes à fleurs exclusivement blanches.

Chaque jour depuis une semaine, Mamounette, la mère de Valentine, investissait les lieux, s’agitant comme une hystérique au-dessus de mes bacs pour éliminer les restes d’une flore caduque, avec cette ardeur débordante dont elle nous accable jusqu’à l’épuisement à chacune de ses nouvelles passions. Je lui avais interdit de toucher à la vigne sauvage et aux rosiers, à l’oranger du Mexique et au petit mandarinier, et bien sûr aux buis taillés en pièces d’échecs qui ornent les quatre angles de ma terrasse et que Valentine lui aurait bien fait dégager sans ma vigilance. Pas plus ringard, selon elle, que mon fier cavalier, mon fou, ma tour et mon joli pion tout rond si amoureusement taillés. L’art topiaire reste obstinément étranger aux penchants artistiques de Valentine.

Mamounette se passait les mains sous l’eau du robinet. À son odeur habituelle de guimauve se mêlait celle du lilas.

— Bon eh bien à demain, tous !

Elle a embrassé sa fille, puis son petit-fils dressé sur la pointe des pieds, et quitté mon studio par la porte d’entrée.

Valentine et Robin, eux, ont rouvert la trappe.

— Bonne nuit bonhomme ! ai-je lancé.

Je les ai laissé regagner leur grand appartement où je ne descends jamais. Pourquoi au juste ? Une façon de leur abandonner leur existence jalousement protégée de mère et fils ? Les laisser avec leurs secrets intimes ? Mais j’y suis dans leur existence, j’en fais partie de leurs secrets intimes.

Je me suis penché au-dessus du trou pour refermer le panneau. Il fallait trouver quelque chose.

— Faut pas que tu te tracasses pour tes maracas !

Pas terrible.

Je suis revenu m’installer dans le canapé pour attendre le retour de sa mère.

J’ai hésité à allumer la télé ou à mettre un morceau de jazz. La terrasse était restée éclairée, j’ai tourné les yeux sur les saletés qu’avait laissées Mamounette. Je suis sorti et j’ai balayé.

J’ai balayé partout, sur les côtés des bacs, aux angles des bacs, entre les bacs, derrière les bacs. Si j’avais pu, j’aurais balayé sous les bacs. Puis j’ai ouvert le coffre en bois et j’ai déroulé le tuyau pour arroser. Ça ne pouvait que leur faire du bien.

J’ai arrosé chaque plante avec précision, en gardant un œil sur les buis. Le petit pion d’échecs ne m’a pas semblé parfaitement rond. Après avoir rangé le tuyau, j’ai décroché les ciseaux du mur et j’ai tranché l’extrémité d’une feuille qui dépassait. J’ai reculé de deux pas, me suis décalé pour juger, j’ai penché la tête pour déjouer une éventuelle illusion d’optique, à droite, à gauche, encore une fois. Ça allait. J’ai raccroché les ciseaux à leur clou.

J’ai refait du café dans la kitchenette et j’ai sorti deux tasses propres. Valentine est remontée à ce moment-là. Le panneau de la trappe s’est soulevé et elle a gravi les derniers barreaux de l’échelle pour déboucher chez moi. Elle était pieds nus cette fois.

J’ai apporté les cafés sur la table basse avec le pot de sirop d’érable. Valentine s’est assise près de moi dans le canapé. Elle n’a pas eu un regard vers la terrasse pour mon pion de buis bien rond.

— Il est très en colère contre son copain.

— Y a de quoi ! j’ai dit. Mettre en doute son titre de second au sabre ! Devant Muriel !

Elle a souri. Elle adore quand je prends la défense de son fils.

— C’est un petit connard, cet Adémar.

Même quand j’en fais trop.

On a porté ensemble nos tasses à nos lèvres.

— Tu es encore inquiet ? a-t-elle demandé.

— Pas inquiet.

— Tourmenté ?

— Ce ne sont pas les bons mots, Valentine.

Quand on est attaché à la brigade criminelle, certains mots ne doivent pas entrer dans votre lexique émotionnel. J’étais plutôt accablé. Fatigué. C’est souvent le cas lorsqu’une affaire se termine.

— Tu ne veux toujours pas m’en parler ?

— C’est fini, Valentine. Mon boulot est terminé, au tour de la justice.

À partir du lendemain, d’autres acteurs prendraient la relève : juge, procureur ou avocat général, avocats de la défense et de la famille de la victime, plus une myriade d’experts. Tout un système de rôles parfaitement définis pour boucler une enquête qui m’avait pris cinq mois et une instruction qui prendrait peut-être plusieurs années. Une mini-société de professionnels de la justice allait s’organiser en vue du procès où ils argumenteraient, contre-argumenteraient, joueraient de mauvaise foi et de sincérité, de talent et de métier, useraient de rhétorique avec force grandes phrases et petits slogans, débattant pour conclure autour d’un fait qui avait pris dix minutes de son temps à un assassin et dix secondes de vie à sa victime.

Dix secondes. Pas plus. Le temps de la mort.

Et ces dix secondes-là, j’en avais été plus proche qu’eux tous. Eux ne sentiraient jamais l’odeur d’un corps après ces dix secondes. Eux ne surprendraient pas les regards. Celui de la victime : étonné, incompris et soumis. Celui de son assassin aux premières heures de la garde à vue : confiant, provocateur et hautain. Eux ne se battraient qu’à coups de cotes dans un dossier, d’articles de loi, de qualification de chefs d’accusation, de pièces à conviction et au final d’intime conviction. Tout aboutit à ça : l’intime conviction. Et moi je n’y ai pas droit, moi je nage dans la réalité des actes et dans la brutalité des faits, je me débats dans la crudité violente d’une humanité imprévisible.

— Avec un tirebouchon, ai-je prononcé à mi-voix.

Pour ce meurtre-là, l’assassin avait utilisé un tirebouchon. Je n’en avais pas parlé à Valentine mais ce soir j’en éprouvais le besoin. Il ne l’avait pas planté en plein cœur de sa victime, il l’avait vrillé.

— Vrillé ! Tu comprends ?

Elle s’est rapprochée de moi. J’ai senti la chaleur de son corps.

— Il lui a enfoncé un tirebouchon en le tournant.

Ce geste monstrueux d’assassiner quelqu’un en lui tirebouchonnant de l’acier dans le cœur. Personne à la Boîte n’avait été confronté jusque-là à un tel truc. Même les plus vieux, les plus aguerris, pas même le Grand ni les autres patrons. Ni Sarclet, notre légiste aux souvenirs effroyables.

— L’autre devait être inconscient. On l’espère. On ne saura jamais.

Valentine me caressait le bras.

J’ai continué :

— Il a peut-être tout senti jusqu’au bout… quand la pointe a percé la peau pour s’introduire dans sa poitrine… quand elle a avancé en déchirant les premiers muscles entre les côtes. Il l’a sentie tourner en lui.

L’assassin ne s’était pas précipité.

— Il s’y est repris à deux fois. La première trajectoire n’était pas bonne, il avait touché le poumon. Il a ressorti le tirebouchon.

Valentine a eu un frisson.

— Sans dévisser cette fois, en tirant.

— Arrête.

— Et il a mieux visé à la deuxième tentative. L’acier a encore tirebouchonné quelques secondes avant d’atteindre le cœur.

Elle a tendu les lèvres vers moi. Elles sentaient le muguet. Je les ai embrassées à pleine bouche, comme pour y puiser de l’oxygène, et un peu d’oubli.

— Toi ? ai-je demandé.

Il me fallait une autre forme de concret. Valentine a dit :

— Du pur rayonnisme.

Ses mots à elle : rayonnisme, automatisme, symbolisme, divisionnisme. J’en ai tant entendu. Du formalisme au non-objectivisme, du « dissolutionnisme » au néoplasticisme en passant par le « cinétisme » jusqu’au « finitudisme ».

— L’artiste que j’expose tendrait vers une peinture incantatoire, il guette la surprise de soi-même dans ses exécutions.

— Ça se vend, l’incantatoire ?

— Ça commence.

Elle s’est collée un peu plus à mon flanc. Je l’ai serrée dans mes bras. On est restés ainsi l’un contre l’autre sans parler. En plus du muguet, elle avait remonté de chez elle les effluves d’enfance à la grenadine de Robin.

J’ai fermé les yeux, les ongles de Valentine grattaient ma poitrine entre deux boutons de ma chemise.

Quand j’ai rouvert les yeux elle regardait la terrasse éclairée.

— C’est gentil de sa part, ai-je dit, une terrasse blanche. Mais ta mère débarque tous les soirs.

— Je sais.

— Parfois elle…

— Je sais.

On a eu la même image en tête : des maracas brisées.

Elle a éclaté de rire en dégrafant mon pantalon pour y glisser sa main.

*

Quand Valentine est redescendue, le sommet de la tour Eiffel s’est mis à crépiter. Minuit. Je n’avais pas envie de dormir. J’ai lancé une playlist de Kenny Garrett. Le premier titre était Happy People. Mais c’est une voix féminine qui a empli l’espace de mon studio. L’appareil était resté programmé sur tuner et c’était la bande FM que j’avais déclenchée.

La fille à la radio semblait ne parler qu’à moi, au creux de mon oreille. Son timbre avait une sensualité lourde, presque lasse. Sans doute le faisait-elle exprès, elle n’était probablement pas lasse. De quoi l’aurait-elle été ? Au ton, elle devait avoir moins de trente ans.

Elle saluait ses auditeurs en citant le titre de son émission, Rosalie de nuit. Je l’entendais pour la première fois. Quand j’écoute l’émission qui passe avant, je coupe à minuit sur le dernier accord de jazz au moment où Crocodile Blues dit au revoir.

Je suis resté quelques secondes sur la fréquence avant de basculer sur la playlist, et le saxo de Kenny Garrett a ronronné.

Comment aurais-je pu savoir que la lassitude de cette voix féminine dans la nuit était prémonitoire ? Puisqu’elle n’allait pas vivre plus loin que le tout petit matin de ce jour-là.

3

Les bouquinistes n’avaient pas encore ouvert leurs boîtes quand j’ai franchi le Pont-Neuf.

Seuls Brévenart et Ferrerri étaient au bureau. J’ai identifié leur odeur avant d’entrer, le parfum d’agrumes de l’un, le mélange écœurant de pêche et de lavande de l’autre. Ferrerri écoutait Brévenart lui parler de lancer, c’était inhabituel. Pas que Brévenart parle de pêche au lancer, que Ferrerri écoute.

— Ils élèvent eux-mêmes leurs coqs pour prélever les lancettes, les pelles et les hackles… avoir les plumes parfaites pour fabriquer les mouches.

J’ai mis du temps à mettre bout à bout les informations, coqs, plumes, mouches. Et ils en sont revenus à leur sujet de départ : le cadavre d’une femme retrouvé dans la Seine en aval de Boulogne-Billancourt. Celle-là n’avait pas de tirebouchon vissé dans le cœur mais les auriculaires des deux mains tranchés, ça soulevait des questions.

— Legonsaur est chez le juge. Café ?

J’ai dit non. Brévenart a ressorti la déposition du type qui avait donné l’alerte. Le témoin était en train de pêcher à la ligne quand il avait vu le cadavre flotter. J’étais persuadé que Brévenart se demandait si un auriculaire humain pouvait faire un bon appât.

J’ai relu des pages du dossier concernant l’affaire du tirebouchonneur. Qu’est-ce qui m’avait pris, la veille, de tout déballer à Valentine ? Depuis cinq mois qu’on était sur ce meurtre je n’avais jamais rien voulu dire, ni à elle ni à sa mère. Et ce n’était pas faute d’avoir été questionné. Mamounette trouvait mon silence suspect, elle flairait la grosse affaire bien gore. Elle avait même aiguillonné Robin pour qu’il me tire les vers du nez. J’étais resté silencieux, pendant cinq mois. Et hier soir, tout d’un coup…

Une façon de me libérer ?

Il m’arrive souvent d’éprouver ce besoin : verbaliser pour alléger le poids de certaines visions, aller jusqu’au fond de l’abject pour m’en soulager. Je me suis livré à un psy, ça m’a ôté des scrupules. D’après lui je ne dois pas redouter de le faire, en fin d’enquête c’est assez compréhensible et plutôt sain. Tout exprimer sans rétention, éviter le refoulement, surtout ne pas retenir. Se « décharger ». Une forme de thérapie.

Il m’arrive de me « décharger » sur Valentine. Ma dernière parade d’adulte, aussi dérisoire qu’une rime enfantine. Un peu comme la sortie de Robin au visage de Bigle-Adémar. « Tu me casses les maracas. » À la face de l’inacceptable.

J’ai rangé les feuillets dans une chemise bleue. Brévenart et Ferrerri ne parlaient plus de pêche à la mouche ni de plumes de coqs. Le téléphone a sonné sur mon bureau. C’était Lazerschenne.

— Gray ! Homicide. Maison de la radio, passe par la porte B et monte au troisième. France Inter. J’ai prévenu le parquet.

Je suis d’abord descendu chez le Grand pour lui remettre la chemise bleue. Son bureau dégageait toujours cette étrange odeur d’orgeat, je n’ai jamais su pourquoi. Il était debout devant une fenêtre. Je me suis approché et j’ai regardé moi aussi, une péniche chargée de gravier passait sur la Seine. Le long du quai des Grands-Augustins, sur l’autre rive, les premiers bouquinistes ouvraient leurs boîtes.

Il m’a pris les documents des mains.

— Alors c’est fini, Gray.

Pour cette fois, ce meurtre-là. Il y en aurait d’autres. Il y en avait déjà un autre. Il le savait bien. Il a pivoté sur lui-même et a tiré les rideaux. Est-ce qu’il avait envie de gueuler, lui aussi, quelquefois, « ça me casse les maracas » ?

4

Je me suis garé rue du Ranelagh près de la sortie du RER et je me suis approché du bâtiment par la droite. Erreur. Je l’attaquais par la porte F dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. J’ai continué de marcher sur le trottoir le long du camembert en remontant l’alphabet.

Trois autres portes se sont succédé, E, D et C pendant que je finissais de décrire une circonférence.

J’avais pratiquement bouclé un tour complet quand j’ai aperçu le B majuscule au-dessus d’une entrée.

Deux hommes étaient penchés sur la porte vitrée, un troisième en retrait. Les deux premiers étaient des techniciens qui travaillaient à l’Identité judiciaire sous les ordres du gros Georges.

— Ça donnera quelque chose ?

Ils n’y croyaient pas beaucoup, trop de doigts superposés, un fouillis d’empreintes. C’était à prévoir. Ils avaient pratiqué des relevés sur toutes les autres portes : A, C, D, E, F. Eux aussi avaient décrit un tour de camembert.

J’ai observé la serrure. Elle n’avait pas été forcée, ou alors en douceur. Oxymore du casseur professionnel.

— La nuit, elles sont bouclées ?

C’est le troisième homme qui m’a répondu. L’agent de sécurité.

— Pendant la journée on reste en faction aux entrées. Un agent à chaque porte, plus une hôtesse d’accueil.

Il s’appliquait à employer les mots justes, on sentait l’effort.

— Jusqu’à quelle heure ?

— Minuit. Après on verrouille.

— Pour reprendre à ?

— 5 heures le matin.

— Pendant la journée, vous vérifiez l’identité des visiteurs ?

— Pas systématiquement, mais les sacs oui. Et ils doivent passer sous le portique de détection.

— Le personnel aussi ?

— Aussi.

— Vous en reconnaissez chaque membre ?

— Ils portent un badge.

J’ai franchi le portique. La balle de 6,35 fichée dans ma tête ne les fait jamais sonner, pas suffisamment de métal, trente grammes d’un noyau de plomb chemisé de cupronickel à soixante-quinze pour cent cuivre et vingt-cinq pour cent nickel. Ce n’est qu’une petite balle de défense, un calibre qualifié de « sac à main » dans le métier, elle ne fait pas sonner les détecteurs de métaux aux aéroports et n’a pas provoqué trop de dégâts en pénétrant par ma tempe gauche, excepté d’aiguiser mon sens de l’odorat qui désormais rivalise avec celui des meilleurs chiens de chasse. J’avais vingt-neuf ans quand je l’ai reçue, le type qui me l’a envoyée avait le même âge, j’avais tiré quasiment en même temps et il était mort.

J’ai marqué un temps d’arrêt sous le portique. Je portais mon Smith & Wesson et lui, il aurait dû déclencher l’alarme. Mais le portique était éteint.

— C’est où exactement ?

— Au troisième, studio 334.

Dans les ascenseurs aussi les Techniciens de Scène de Crime étaient passés. J’ai reconnu les traces de leur travail sur les boutons. J’ai choisi d’emprunter les escaliers.

Je pensais à celui qui était venu là avant moi. Comment avait-il procédé ? Avait-il choisi les escaliers plutôt que les ascenseurs ? Je n’avais pas de réponse et j’étais essoufflé en débouchant au troisième.

Le couloir décrivait une courbe et il était totalement aveugle, sans aucune fenêtre d’un côté ni de l’autre. Il sentait la baleine, l’ambre gris.

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