Erica

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Comme tous les écrivains authentiques, Emmanuel Roblès dans ses pièces de théâtre comme dans ses œuvres romanesques explore toujours les mêmes thèmes majeurs : l’amour d’une part, cet amour où le cœur et la chair ont partie liée, où le désir, la tendresse, le respect unissent la femme et l’homme, et d’autre part la guerre ou, plus exactement, la violence de l’histoire à laquelle nul n’échappe, que chacun d’entre nous doit, à un moment ou à un autre, affronter.On trouvera, dans les trois romans courts et dans les deux nouvelles qui composent ce volume, ces thèmes déclinés dans des histoires envoûtantes et fortes, incarnées par des personnages campés avec une telle perspicacité et une telle originalité qu’on pourrait les croire vivants.On trouvera aussi dans Erica un autre motif aussi attachant et plus sourd : celui de la solitude. Le talent et la grandeur de Roblès c’est d’âtre toujours à hauteur d’homme, attentif à ce qu’il a de meilleur, mais sans pour autant gommer les ombres.
Publié le : samedi 25 janvier 2014
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EAN13 : 9782021160369
Nombre de pages : 216
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Le Vieux jaloux, de Cervantès

Éditions Charlot

L’Espagnol valeureux, de Cervantès

Œuvres libres

Romances historiques de Garcia Lorca

Éditions Charlot

 

*

 

Entretiens avec J.-L. Depierris

Seuil

Erica



Vivre ailleurs ! C’est le premier désir de tout homme jeune. Croit-il donc que ses vœux seront comblés ailleurs ? Qu’il est un lieu pour être heureux et pour aimer ?

Jean Grenier,

Inspirations méditerranéennes.

– Vous souhaitez rompre avec cette situation de bureaucrate, cher monsieur Segré ? Ah, je vous comprends ! Une telle aspiration est bien de votre âge !

Cette entrée en matière m’avait mis à l’aise. Le bon M. Argence, directeur de la Compagnie maritime Hauriès (nom du fondateur), m’observait avec amitié, un homme excellent, au visage gras et aux mains fines. Il éteignit son cigare dans une tasse qui contenait encore un peu de thé et poursuivit :

– Malheureusement, pour l’heure je n’ai rien à vous proposer dans une de nos agences de l’Atlantique Sud. Je sais, le Brésil et l’Argentine vous tentent. Patientez donc ! Votre licence en droit vous met en bonne position pour un poste de premier ordre.

(Et il est vrai qu’un chef d’agence représente l’armateur auprès des autorités portuaires et peut même recevoir les actes judiciaires relatifs aux opérations, aux accidents et à tout événement qui concerne son autorité et sa compétence.)

J’avais quitté M. Argence sans cacher ma déception. Vingt-cinq ans et cette existence de cloporte ! Je partis ce soir-là pour le Vieux-Port, remontai la Canebière et retrouvai un petit groupe d’amis, dans un café, pour jouer aux cartes, ce qui s’appelle « tuer le temps ». Vérité consternante.

Deux jours plus tard, une jeune secrétaire, brune et jolie, vint m’informer que M. Argence me convoquait pour quatre heures dans son bureau. Comme je n’espérais rien, je ne m’impatientai pas et me remis à mes connaissements. Avec sa cordialité habituelle, M. Argence me reçut donc à l’heure fixée. Assis en face de lui, je l’écoutai :

– Monsieur Segré, le Dakar, un vieux tanker de notre compagnie, se trouvait à quai depuis des semaines, ce qui revient très cher, vous savez. Avec ses trente mille tonnes il est périmé face aux mastodontes d’aujourd’hui sortis des chantiers japonais. En accord avec les autorités norvégiennes, nous l’avons envoyé dans un fjord, comme d’autres bâtiments proposés à la vente ou à la démolition. Quelques mois plus tôt, le Dakar eût voisiné là-bas avec l’Olympic Bravery échoué à Ouessant et si mal en point qu’on l’a désarmé pour le vendre à la ferraille. Mais le Dakar est seul, du moins pour le moment. Des armateurs italiens s’intéressent à lui. Si cela vous convient, vous irez les recevoir à bord. Au plus, un mois d’attente. C’est la bonne saison même au-delà du cercle arctique.

J’acceptai sans plus réfléchir. Mais M. Argence, après un court instant d’hésitation, ajouta :

– Vous irez sur le Dakar comme délégué de la compagnie avec des responsabilités qu’un article du Code civil vous apprendra.

Je répondis que je connaissais cet article.

– Fort bien ! Ma secrétaire vous remettra les documents à signer et ceux qui vous sont nécessaires pour le voyage et le séjour en territoire norvégien.

Et c’est ainsi que tout a commencé.

A vrai dire, ce n’était pas le seul attrait du changement qui tout de suite m’avait décidé à accepter cette proposition. J’en avais assez de cette vie stagnante (l’adjectif me paraît approprié) et aussi d’une liaison avec une dame pointilleuse et possessive dont j’étais las.

Une autre raison, moins précise peut-être mais joliment évocatrice, tenait au charme des jeunes filles norvégiennes qu’un radio de notre compagnie m’avait vantées, toutes, à l’en croire, sportives et merveilleusement féminines, avec cette blondeur qui émeut les noirauds méditerranéens dont je suis.

Le voyage fut sans histoire. D’Oslo, la première et courte escale, je ne visitai que le parc-musée Vigeland et retournai dans le même taxi à l’aéroport pour rejoindre Bodo qu’on prononce Bodeu. Là je m’embarquai à bord de l’express côtier qui dessert tous les ports jusqu’à l’extrême nord.

Quand je débarquai, un employé de cette compagnie s’offrit aimablement, et en bon anglais, à me conduire jusqu’au Dakar. Le port était bâti sur un isthme au bord d’une large baie, l’autre versant ouvrait sur le fjord.

Dans la grand-rue aux maisons peintes de couleurs vives, pas une seule présence humaine. Parfois, sur notre passage, un visage se montrait derrière les vitres d’une fenêtre. En chemin, mon guide me signalait les édifices officiels : la poste, le temple, l’école et le dispensaire ouvert une fois par semaine, le vendredi. Un médecin arrivait alors de Bodo par la route. Je dis que la poste m’intéressait avant tout mais il tint à me montrer encore un bâtiment, le seul d’un étage : l’épicerie, restaurant et aussi petite hôtellerie à trois ou quatre chambres. Un tel site me parut de peu d’attrait, je veux dire : dépourvu de toute possibilité de quelque agréable rencontre. A l’embarcadère, mon Norvégien, toujours chic type, m’assura qu’il allait me transporter jusqu’au Dakar à bord de son petit canot de plaisance amarré à l’un des croisillons. Peu après nous contournions une pointe rocheuse pour naviguer vers l’aval. C’est alors que j’eus la vision du tanker au milieu du fjord entre deux rives pelées où, dans les creux, brillaient encore des traînées de neige. Le Dakar se reflétait dans l’eau sombre, son château arrière dominé par une cheminée cerclée de rouge. Il était seul, affourché vers l’amont, avec quelques brillances sur les vitres de la passerelle. Dans cette solitude, cette coque noire, immobile et en apparence déserte, prenait un aspect funèbre. Au bas de l’échelle de coupée, le canot à moteur réversible devait appartenir au bord. Peu après, mon compagnon me désigna d’un geste le gardien norvégien qui nous observait penché au bastingage. Dès que je l’eus rejoint, il me salua en anglais, dit qu’on l’avait averti de mon arrivée et qu’il allait sans plus tarder me céder la place. Il était rouquin, avec de bons yeux bleus et des paupières fripées. Son bagage était prêt. Il me débarrassa de ma valise et entreprit de me faire visiter le tanker, à commencer par ma cabine et le poste radio dont il me vanta le récepteur, un Keystone R 1 000 à antenne incorporée, branché sur les batteries du bord. Ensuite, il m’entraîna sur la passerelle pour me montrer la suite des réservoirs avec le long passavant qui menait du château à la proue. Pour finir, il me conduisit à la salle des machines. Depuis la balustrade, je voyais en bas luire dans la pénombre les aciers et les cuivres.

– C’est plein de rats, dit le rouquin. Je vous recommande de leur servir des coupelles avec du poison. Vous en avez des paquets à côté de la cambuse.

Je demandai :

– Mais de quoi vivent-ils ?

– Ils rongent les gaines de protection et se battent aussi entre eux. Il est certain qu’ils forment des clans. Les vainqueurs dévorent les cadavres des vaincus.

Et philosophe, d’ajouter, en tirant la porte de fer derrière lui :

– C’est comme dans la vie.

Ensuite, quelques dernières recommandations au sujet de l’essence pour le moteur réversible :

– L’épicière vous en fournira, de même que les boissons et les vivres. Elle vend aussi du tabac.

– Je ne suis pas fumeur.

– Et ouvrez l’œil. On peut se faufiler ici pour emporter des affaires.

Ma dernière question exprimait une curiosité plus vive :

– Quelles étaient donc vos occupations, seul à bord ?

– A la radio j’écoutais des postes suédois et surtout anglais. Je pêchais aussi. Et il m’arrivait de bricoler. Par exemple, je descendais dans les fonds luter les suintements. Du lut vous en avez en réserve. Pour compagnie j’avais un chat, mais il était trop aventureux et les rats l’ont bouffé.

– Vous alliez souvent au village ?

– Non. Pas souvent. Il n’y a rien de bien intéressant.

Il dut comprendre mon état d’esprit car il poursuivit, déjà à la coupée :

– Oui, c’est vrai ! La solitude est parfois difficile à supporter. Ailleurs il existe des fjords avec trois ou quatre bateaux mouillés, eux aussi promis à la vente ou à la casse. L’avantage est qu’on se reçoit d’un bord à l’autre et les soirées sont meilleures.

Après une petite tape amicale sur mon épaule et son bagage au poing, il ajouta :

– Le moteur de votre canot va bien. C’est un « Gnome et Rhône ». Soignez-le. Il est votre seule liberté.

Le mot « liberté » sonna en moi comme un avertissement. Tandis que le gardien et mon guide si complaisant s’éloignaient sur une eau frissonnante, je voyais les vols des sternes et j’entendais leurs cris bas et sonores comme des croassements.

J’entrepris alors d’organiser ma vie à bord et commençai par rejoindre ma cabine. Elle était déjà préparée (une attention du rouquin !), le hublot ouvert, les draps et les couvertures pliés. Le petit lavabo débitait une eau claire et l’électricité fonctionnait. Je vidai ma valise et rangeai mon linge et mes livres dans les tiroirs au flanc de la couchette. Derrière la porte : une femme. Une gravure de pin-up, les seins à l’air, laissée par quelque membre du dernier équipage.

Je retournai sur le pont et cette fois l’immense crevasse déserte avec ses rives abruptes et pelées me parut hostile. Entendre une voix humaine ! J’allai au poste radio, allumai le récepteur au hasard. Quelqu’un parlait en anglais et débitait des nouvelles d’un autre monde. Un apaisement me vint. Je captai ensuite Hilversum et une agréable émission musicale. Après un dîner rapide, je rejoignis ma cabine et tirai le rideau de mon hublot pour échapper à la lumière d’un ciel étrange.




Tôt le lendemain matin me réveillèrent les criaillements des oiseaux. Après ma toilette, j’allai sur le pont face à un soleil glorieux qui avivait le vert acide des mousses sur les flancs du fjord et créait une longue avenue de lumière sur la nappe d’eau immobile. Cet univers aride me rappelait qu’un glacier géant, au cours des millénaires, avait creusé le site et que j’avais au-dessous de moi une profondeur d’abîme.

Je me rendis dans le carré pour écrire à M. Argence et l’informer de mon voyage sans histoire et de mon installation à bord. Rien à signaler au sujet du Dakar, sinon quelques suintements dans les fonds. J’écrivis aussi à un de mes amis pour évoquer sans lyrisme le décor dans lequel j’allais vivre une existence de transition durant des semaines.

Cela fait, je décidai de me rendre au village pour poster mon courrier et déjeuner à l’auberge-épicerie. Je descendis dans la machinerie placer les coupelles de poison selon la consigne du rouquin. Je fus accueilli par des bruits feutrés et à un moment ma lampe révéla une file de rats qui m’observaient, postés flanc contre flanc sur une conduite, le dos rond et le museau pointé entre les pattes.

Après quoi je sautai dans le canot, fis démarrer le moteur, ce qui, sur un rocher voisin, provoqua l’indignation d’une colonie de macreuses.

Après la poste où la préposée me remit un chèque postal envoyé par ma compagnie et payable en couronnes norvégiennes, je me rendis sur le port pour saluer ce compagnon de la veille, si serviable, dans l’intention de l’inviter à déjeuner mais on m’apprit qu’à l’aube il était parti pour Tromsø à bord de l’express côtier Kong Olaf. Un moment je contemplai la baie lumineuse avec ses bateaux de plaisance, dont un yacht tout blanc, et ses pentes douces plantées d’arbres d’un vert bleuté qui descendaient jusqu’à la rive. Je me promis en une prochaine occasion de flâner sous ces frondaisons. J’allai le long du quai aux pêcheurs – les barques serrées bord contre bord – dans une forte odeur de poisson et j’entendis alors des cris joyeux d’enfants à la sortie de l’école. D’un coup, tout le village tiré de sa torpeur revint à la vie ! Peu après, il retomba dans son silence habituel et je me décidai à rejoindre l’épicerie-auberge à l’autre extrémité de la grand-rue. J’imaginais qu’à cette heure l’établissement serait peu fréquenté. Je pénétrai dans une pénombre très douce où sur des étagères brillaient des alignements de bouteilles, de boîtes de conserve et de flacons de verre. Attablée, une seule personne. Une jeune femme qui visiblement attendait qu’on la servît, un journal déployé devant elle. L’une des deux tenancières, une dame replète à cheveux blancs, me salua en norvégien. Parlait-elle anglais ? Elle secoua la tête en souriant. C’est alors que derrière moi l’inconnue dit en un français excellent :

– Puis-je vous aider, monsieur ?

J’acceptai son aide avec d’autant plus d’élan qu’elle était jeune, à peu près de mon âge, et qu’elle avait cette beauté nordique aux traits fins et aux yeux de gentiane.

– Venez donc ici, nous bavarderons, dit-elle avec un charmant naturel.

Je la remerciai, me présentai et m’installai en face d’elle. Comme la patronne attendait, je demandai qu’on me servît aussi le menu commandé par Madame.

Ce « Madame » m’était venu spontanément aux lèvres alors qu’elle ne portait pas d’alliance. A son tour elle me dit son nom : Erica Jensen, et elle m’apprit qu’en qualité de médecin, chaque vendredi elle venait au dispensaire. Dans la semaine elle travaillait à l’hôpital de Bodo. Cette confidence appelait la mienne et je lui expliquai les raisons de mon séjour dans ce coin perdu pour une durée de quelques semaines.

– Et vous avez été volontaire ?

– Je ne le regrette pas depuis deux minutes.

Elle sourit malicieusement en femme sans doute habituée aux compliments. Sa robe claire lui laissait les avant-bras nus et, sournoisement, j’admirai la rondeur de sa gorge à l’instant même où l’on me servait un plat de morue avec un verre de bière.

Plus tard, Mme Jensen se mit à me parler de Paris, à évoquer quelques souvenirs d’une voix basse et douce et pour moi délicatement sensuelle. Je comprenais que beaucoup d’images revenaient à sa mémoire nées d’une nostalgie un peu languide.

Le repas terminé, il lui restait une heure environ avant de retourner à son dispensaire. Le plus souvent, des mères venaient la consulter pour les soins à leurs enfants. Peu de malades à domicile. Une population de marins et de cultivateurs, aussi résistants, à l’en croire, que le granit des fjords.

Elle me questionna ensuite sur la période qui suivrait mon départ et il me sembla qu’il s’agissait moins d’une véritable curiosité que d’une attention courtoise.

Je dis la vérité, que je souhaitais un poste de chef d’escale dans un grand port d’Amérique du Sud, et que ma licence en droit justifiait cette ambition.

– A ce que je sais, dit-elle, les Sud-Américaines sont charmantes comme toutes les femmes d’origine latine.

Et moi, poussé par le démon qui déjà m’incitait à agir, de répliquer :

– Les femmes scandinaves sont tout aussi charmantes, non à ce que je sais mais à ce que je vois.

– Ah, Français que vous êtes !

Et elle rit, d’un rire léger accordé à une lueur de malice dans ses yeux clairs.

– Plus sérieusement, monsieur Segré, qu’irez-vous chercher si loin ?

– Ce qui est si difficile à trouver et qu’on appelle le bonheur.

Et je ris à mon tour, pour retirer toute gravité pédante à ce trait en vérité facile mais pour moi gonflé de sens. Et comment évoquer ce désir de liberté, de conquête de soi-même dans un monde qui se défaisait ?

Mais elle me parut rêveuse, ses yeux magnifiques tournés vers la fenêtre ouverte sur l’étroite plage où aboutissait la grand-rue. L’air frais qui entrait rosissait son visage, et une vitalité conquérante s’éveillait en moi devant cette belle femme.

Mais elle se leva, dit qu’elle devait rejoindre son dispensaire. Je me levai aussi pour aller régler les repas sans entendre sa protestation.

Elle me remercia, sortit devant moi et c’est alors que (ruse trop évidente) je lui demandai :

– Que dois-je faire si quelque accident m’arrivait ?

– Demandez qu’on appelle un médecin. En cette saison, il peut fort bien vous rejoindre par la route et trouver quelqu’un qui le conduise jusqu’à votre bateau.

– Et si je tiens à ce que ce soit vous ?

– Compris, dit-elle avec bonne humeur. Voici ma carte avec mes numéros de téléphone, celui de l’hôpital et le mien. En fin de journée et le dimanche, comme la poste est fermée, vous pouvez appeler de chez les dames Pelteven, mère et fille. Celle-ci (elle est divorcée) s’occupe de la cuisine. La mère, vous l’avez vue. Veuve depuis que les nazis ont assassiné son mari.

Elle marchait à ma hauteur d’un pas souple et je lui demandai si je pouvais la retrouver sur le quai d’embarquement.

– Mais bien sûr, dit-elle, toujours avec ce parfait naturel qui me subjuguait.

Et d’ajouter :

– Soyez donc là-bas vers cinq heures, heure d’arrivée du Lofoten qui appareillera pour Bodo à la demie.

Je la quittai près du dispensaire, la regardai s’éloigner la gorge haute et libre sous sa jolie robe d’été qui moulait son corps de sportive. Seigneur, que j’avais eu raison d’accepter cette mission pour rompre avec un enlisement qui me désespérait !




Je retournai chez les dames Pelteven. La mère avait disparu, mais la fille était cette fois présente, encore en tablier de cuisine, la quarantaine ronde et fraîche. Et comme j’étais réellement dans l’embarras… Oui, elle savait un peu d’anglais mais insista sur le « little ». Je lui commandai un bidon de cinq litres d’essence, un paquet de pain grillé d’origine suédoise, des conserves et quelques boîtes de bière. Sur une tablette je vis des journaux mais tous norvégiens. Je réglai ma note et dis que je reviendrais prendre mes achats plus tard.

 Very well, dit la dame, et je vis que son sourire malin mettait sur ses joues deux jolies fossettes.




A l’heure dite, je gagnai le quai où devait s’amarrer le Lofoten. Bientôt il pénétra dans la baie pour, à vitesse réduite, accoster le flanc contre les pare-battages. Aucun voyageur ne descendit. Je les voyais accoudés au bastingage pendant que les marins confiaient à des dockers des caisses et des colis. Mais point d’Erica. Était-elle retenue par quelque obligation de dernière minute ? Hé non ! Elle déboucha de la grand-rue, son sac serré sous le bras, face au soleil immobile au-dessus de l’horizon. J’allai à sa rencontre :

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