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Et un et deux et trois

De
280 pages

Début décembre 2012, deux meurtres sont commis dans la ville de Lons, près de Pau. Celui d’un professeur du collège Le Bois Tranquille, l’autre, celui d’une jeune mère de famille, dans une HLM du quartier Les Charmilles. Deux modes opératoires différents ont été employés. La nuit de la Saint-Sylvestre, un troisième corps, celui d'une femme, est découvert, démembré, sur la rive droite du Gave, dans la capitale du Béarn. Autre mode opératoire. Le commissaire Laurent Devos et l’inspecteur Thierry Dupré, D et D comme les appelle la P.J., mènent une enquête difficile et pleine d'incertitudes. Qui sont les meurtriers ? Combien sont-ils ? Les trois meurtres sont-ils liés ?


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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-90705-9

 

© Edilivre, 2015

Citation

 

 

Il n’y a point de hasard.

Voltaire

Prologue

Lundi 6 janvier 2014

Ce matin-là, à la rubrique « Faits divers » du journal Sud-Ouest, on pouvait lire l’article suivant, bref et inquiétant tout à la fois.

« La maison d’arrêt à Pau est sens dessus dessous depuis avant-hier matin. Un prisonnier s’est évadé. Pas n’importe lequel. Un individu condamné pour assassinat, sur le point d’être transféré au centre pénitentiaire de Bordeaux-Gradignan. Les gardiens l’avaient pourtant à l’œil. A-t-il profité d’une complicité au sein de la prison ? On n’en sait rien. Les forces de police le recherchent activement. L’homme en question est dangereux. »

Un journaliste, A.C., avait suivi de près l’affaire concernant ce détenu en 2012 et 2013. Du jamais vu dans la région.

Le malheur s’était abattu sur le Béarn. Trois crimes avaient été perpétrés. Une irréductible tragédie pour les familles des victimes.

A.C. terminait ainsi :

« On pensait en avoir terminé. Il ne manquait plus que cette cavale ! La course contre la montre a commencé. Un appel à témoin va être lancé. »

En attendant, revenons en arrière, en 2012.

C’était à la fin de l’automne, début décembre. Un hiver froid s’annonçait, plus rigoureux que celui de l’année précédente où le beau temps avait gratifié les Béarnais d’un effet de foehn.

La chaîne des Pyrénées était déjà tout enneigée depuis quelques jours. Les promeneurs s’étaient raréfiés dans les rues de la capitale béarnaise, dont la devise en latin Urbis palladium et gentis signifiant Protectrice de la ville et de son peuple avait été subitement mise à mal. Et, à proximité, la ville de Lons était endeuillée.

I

Le passé est immuable, l’avenir est incertain.

Cicéron

Décembre 2012 sur fond de passé
Mardi 4

Comme tous les matins, Paulo, le concierge, les écouteurs de son baladeur aux oreilles, s’apprêtait à commencer sa journée au collège Le Bois Tranquille, à Lons, dans les Pyrénées-Atlantiques. Ce cinquantenaire dégingandé et maigre, au visage émacié, était en train de changer de vêtements et d’ajuster son passe-montagne jusqu’aux oreilles sur son crâne dégarni. Il se levait à 5 h, faisait deux bonnes heures de vélo par tous les temps, et commençait invariablement son travail à 7 h.

Aujourd’hui cependant, il avait écourté sa balade, tant le froid mordant en ce début de décembre rendait les routes dangereuses. Il s’était engagé sur la départementale verglacée par endroits, en direction de la vallée d’Ossau, un aller-retour d’une quarantaine de kilomètres. Mais, comme il avait dérapé par deux fois et était tombé, il avait rebroussé chemin et occupé son temps libre à raboter des étagères destinées à une armoire de classe.

Fin prêt, il quitta son appartement de fonction et se dirigea vers le bâtiment principal.

Pour commencer, il alluma le chauffage. Il ferait bon lorsque les élèves entreraient dans leurs classes à 8 h 30. Ensuite, il pénétra dans les couloirs où, comme d’habitude, l’obscurité totale le saisit, suivie de cette impression tenace de s’introduire dans un tombeau, et qui lui coupait le souffle. Chaque fois, il marquait un temps d’arrêt, allumait les néons d’un geste vif, à l’écoute de la musique qui contenait son angoisse et colmatait sa solitude, puis ouvrait les portes.

Il tournait le passe dans les serrures, l’une après l’autre, en rythme, d’un coup sec qui résonnait dans le vide. La routine. Sauf que, ce matin-là, il ne réussit pas à enfoncer la clé dans l’un des canons. Un élève aurait voulu faire une farce au professeur d’histoire. Cela arrivait de temps en temps, ce qui était un moindre mal.

La minuterie s’arrêta. Il l’enclencha de nouveau, se baissa pour regarder le canon, constatant qu’on l’avait bouché avec du papier. Toujours les mêmes loustics ! se dit-il. La semaine précédente, il en avait surpris deux en train d’obstruer le trou à la récréation. A sa vue ils s’étaient enfuis, il n’avait pas eu le temps de les identifier. D’ordinaire, il laissait la serrure en l’état pour que le principal pût constater les faits qui ne manquaient pas de l’irriter. Mais ce dernier étant absent pour la journée, il s’exécuta.

Il tenta de pousser la boulette au moyen d’un tournevis. En vain. Il décolla lentement le morceau de papier bien tassé, – ils avaient dû l’enduire de colle –, en élargissant les pourtours de l’orifice, et lui imprima un violent coup qui l’expulsa. Il entrebâilla la porte et la referma. Il ferait son rapport à M. Tardieu le lendemain.

Quelques jours auparavant, les élèves de troisième avaient abandonné une boule puante dans cette même salle. Les agents s’en étaient formalisés, qui s’étaient plaints d’être obligés d’attendre que le local fût aéré et de perdre du temps, non sans s’étonner que M. Moreau eût pu faire cours. Au vrai, ce dernier avait ouvert toutes les fenêtres et terminé sa leçon quoi qu’il en fût, ses élèves partageant le même sort que le sien. Il était inutile pour lui d’aller se plaindre, tout le monde savait qu’il était chahuté et personne ne lui venait en aide.

De tempérament solitaire, il n’était lié à aucun de ses collègues, excepté Claire Leroy, la professeure de français avec laquelle il échangeait des propos anodins et partageait ses goûts. Elle avait de la classe. Des autres, il savait qu’il était la risée et, s’il ne les fuyait pas, il évitait de se trouver confronté à leurs sarcasmes à peine voilés. Alors, ces troisièmes, tu n’as pas eu maille à partir avec eux ? lui lançait l’un d’entre eux, sur un ton de jésuite. Souvent, ils se gaussaient dans son dos.

Il était le centre des conversations. D’aucuns en glosaient régulièrement sans le plaindre, les scientifiques, en particulier maths et physique, deux matières où il était difficile de relâcher sa concentration. Seule Claire Leroy éprouvait de la commisération pour ce collègue sans vocation de garde-chiourme.

A vingt-huit ans, sa vie professionnelle d’agrégé d’histoire était en dents de scie, tantôt satisfaisante avec les petites classes, tantôt une épreuve avec les grandes, surtout cette année où les fortes têtes de troisième lui menaient la vie dure. Il les punissait, collait, rien n’y faisait. Ils se détestaient mutuellement. Chaque heure était un véritable bras de fer, une épreuve de force qui l’anéantissait.

– Hé, monsieur, on vous a jamais dit que vous êtes le roi des emmerdeurs ?

La classe avait ri à gorge déployée. Cette dernière insulte d’Hugo Grangé, ponctuée par l’hilarité générale, l’avait désarçonné et profondément affligé. Il n’avait su répliquer à cet élève qui lui tenait la dragée haute, avait du toupet, se permettait toutes les impertinences, mais qui n’était jamais allé aussi loin dans l’invective et le mépris. Il en avait été si retourné qu’il avait dû augmenter sa dose d’anti-dépresseur sur le conseil de son médecin, auquel il racontait régulièrement son martyre.

Trois jours plus tôt, pendant qu’il rédigeait son ordonnance, le docteur Cambon dodelinait de la tête en signe de désapprobation. Il n’en croyait pas ses oreilles.

– Le niveau baisse, pas seulement culturel mais moral. Certains gosses ne respectent plus rien ni personne. Où va-t-on ? Que va-t-on devenir avec cette mauvaise graine ? Mon pauvre, je vous plains. Suivez bien le traitement au moins trois mois. Revenez me voir à l’issue de ce délai. Appelez-moi si vous vous sentez plus mal. Allez, courage !

Vingt milligrammes de seroplex. Une dose double. Et en dépit d’elle, la peur au ventre, flanqué des sulfureux troisièmes. Il en était venu à envisager de démissionner. Sa sœur Eliane, enseignante d’anglais, lui avait recommandé de tenir bon, de ne pas battre en retraite devant ces malappris et ses collègues. Elle le stimulait autant que faire se peut au téléphone, souvent au milieu de la semaine, quand il avait le moral au plus bas. Il avait refusé de se mettre en congé de maladie pour ne pas perdre la face, se bourrait de lexomil avant ses cours, respirait un bon coup, et entrait dans l’arène.

Il avait pourtant cru à sa vocation.

Fils d’ingénieur et d’une professeure des écoles, il était né dans le chaudron de la connaissance. Quoi de plus naturel que d’entrer dans l’enseignement dont il n’avait entendu dire que du bien, dont il s’était rempli avec enthousiasme et passion aussi bien au travers de sa mère que de ses maîtres durant son parcours scolaire. Aujourd’hui, il était loin de cette réalité idyllique, loin des préoccupations normales de son métier tel qu’il l’avait conçu.

A 8 H 25, la sonnerie retentit, pareille à une sirène d’ambulance. La plupart des élèves se rassemblèrent sous le préau, les pions rappelant à l’ordre les retardataires pour se ranger. De leur côté, les enseignants, soucieux de ne pas en oublier avant le coup d’envoi, vérifiaient d’un simple coup d’œil s’il en manquait ou non.

– Où est Kévin Bordenave ? s’enquérait Mme Leroy à l’instant.

– On l’a pas vu, fut-il répondu en désordre.

– Silence !!! entendit-on.

L’ordre avait claqué comme un coup de fouet sur les lèvres de l’aide-éducateur, dont on n’en attendait pas moins de discipline.

Cependant, la tentation était forte pour lui, Samuel, la coqueluche des filles, de sympathiser avec les récalcitrants qui, la plupart du temps, étaient des enfants issus de familles sinon inexistantes, du moins en grande difficulté, quelquefois monoparentales.

Kévin Bordenave était de ceux-là que la vie avait marqués dès la naissance. Pas de père, une mère employée dans un supermarché de Lons, qui rentrait vannée de son travail et avait peu d’autorité sur lui. Il n’en faisait qu’à sa tête, venait en classe ou non. Les rappels du CPE (conseiller principal d’éducation), Hervé Guérin, alarmaient cette mère qui n’avait pas suffisamment barre sur son fils. Pire, elle craignait ses réactions aussi soudaines qu’irrépressibles : il élevait le ton. Elle s’était bien gardée de s’en confier à cet homme qui la prenait en pitié chaque fois qu’ils se rencontraient et qui, dès qu’elle avait tourné les talons, s’exclamait Pauvre femme ! et se plongeait de nouveau dans ses papiers. Pourtant, elle n’était pas malheureuse. Car elle l’avait connu le bonheur, cette jolie brune de trente-cinq ans qui avait vécu un grand amour avec un jeune homme du même âge que le sien, dix-neuf ans.

Ils s’étaient rencontrés en juillet 1996. Elle s’était arrêtée sur le bord de la route, peu avant Bordeaux, pour le prendre en stop. Elle n’avait pas hésité à la vue du nom de la ville sur son écriteau en carton bistre, Pau où elle habitait. Ils avaient tout de suite engagé la conversation à bâtons rompus, comme s’ils se connaissaient de longue date.

Un rayon lumineux faisait briller ses grands yeux noirs quand elle tournait son visage vers lui, dont l’éclat était accentué par une frange bouclée et un sourire fin. Elle rentrait de Bretagne où elle avait passé ses premières vacances, après avoir obtenu un emploi comme vendeuse, une fois son bac pro en poche. Elle avait campé, transportant sa tente et ses affaires dans la Yaris qu’elle avait achetée d’occasion, et avait sillonné les lieux qu’elle avait rêvés de parcourir à l’instant même où elle les avait découverts dans un magazine.

Cancale et sa baie au soleil couchant. Le silence et une brise légère l’enveloppaient. Un cavalier en contre-jour passait sur la grève à marée basse, au pas, sur les amas de sable noir sillonnés par les rigoles nacrées, au-dessous d’un ciel encore bleu que drapaient des bandes de nuages à l’horizon. Elle l’avait suivi du regard dans le clair-obscur, jusqu’à ce qu’il eût disparu.

Saint-Malo et son port fortifié aux bâtiments de pierre imposants qui l’avaient émerveillée ce jour inondé de soleil. Sa Grande-Porte et ses vastes vues sur la mer où semblait avoir été posé l’îlot du Grand Bé, la dernière demeure de Chateaubriand. Et le pont suspendu Saint-Hubert, une curiosité qu’elle n’aurait su manquer.

La forêt de Brocéliande, La forteresse de l’autre monde, celle de Merlin, l’Enchanteur si vénéré des Bretons. Elle s’était recueillie sur sa tombe, avait perçu ses murmures et ceux de son aimée Viviane au-dessus des arbres à la fontaine de Barenton, avait croisé les korrigans qui l’avaient laissée en paix, et frôlé le grand vieux cerf portant chandelier. Un moment magique empreint de mystère, comme au temps de son adolescence, et d’une paix infinie.

Lui, rentrait d’un long week-end passé chez un ami à La Roche-sur-Yon. Pour la remercier, il l’avait invitée à boire un verre à la terrasse d’un café, sur la place Clémenceau de Pau, la place centrale piétonne, vivante avec sa fontaine, ses jets d’eau et ses passants, entourée de commerces et prolongée au sud par le palais des Pyrénées, un long et large couloir couvert donnant sur la chaîne et offrant une vaste galerie marchande aux lumières et devantures multicolores.

Dans ce décor citadin, la poésie et la fraîcheur qui émanaient de tout l’être de la jeune fille l’avaient séduit, touché, aimanté. Elle avait trouvé Julien Loiseau beau avec sa chevelure raide et ses yeux verts, intelligent et au caractère fort. Ils avaient évoqué leurs goûts pour la montagne, la chanson française de la génération de leurs parents, Véronique Sanson et Michel Berger, et de la leur, Raphaël et Doc Gynéco, divers groupes de rock, les romans policiers, les poètes français, et le cinéma.

Elle avait été très touchée par La liste de Schindler et La leçon de piano, avait adoré Isabelle Adjani dans La Reine Margot, Braveheart et son acteur principal Mel Gibson, Jumanji avec Robin Williams, Les trois frères interprétés par Les Inconnus, le film d’animation Pocahontas, une légende indienne de Mike Gabriel, et George Clooney dans la série télévisée Urgences. Lui aussi. Sur la même longueur d’onde, tous deux enfants uniques, ils étaient intarissables. Au moment de se quitter, ils s’étaient donné l’accolade et avaient échangé leurs numéros de portable. Deux jours après, il l’avait appelée.

Ils s’étaient fréquentés une année entière et, lorsqu’il avait obtenu son BTS informatique en juin 1997, il l’avait présentée à son père veuf, très à cheval sur la tradition. On officialisait une relation amoureuse que si l’on envisageait de se marier. Sa mère était décédée de mort violente, il avait dix ans. Il avait fini par enfouir son chagrin au fil des ans mais n’avait pu guérir de cette sensation foudroyante de néant qui lui avait glacé tout entiers l’esprit et le corps ce dimanche tragique, quand elle s’était éteinte sous ses yeux, terrassée par un infarctus.

Pernelle avait été reçue assez froidement par Maurice Loiseau. Elle n’avait vu dans cet accueil décevant que l’expression d’une dure vie de labeur pour élever seul son enfant.

Julien avait trouvé très vite un poste à Pau, grâce à un concours de circonstances. L’un de ses amis, qui venait de se séparer de sa compagne, avait obtenu un emploi identique à Paris. Il avait si bien vanté les mérites du jeune diplômé que celui-ci était entré par la grande porte.

Jusque-là, les amoureux s’étaient retrouvés le samedi, étaient partis en montagne en toute saison, quel que fût le temps, et avaient dormi dans des gîtes ruraux.

L’été, ils se levaient tôt, faisaient une longue marche dans la montagne à vaches, tantôt à Cauterets, en bordure des cascades et des lacs opalins, ourlés de vapeurs blanches, s’arrêtaient aux alentours de midi en face des éminences verdoyantes, et pique-niquaient. Tantôt au cirque de Gavarnie où ils aimaient monter par l’échelle des Sarradets pour atteindre la Brèche de Roland ouverte sur un majestueux panorama à perte de vue. Ou bien dans la vallée d’Ossau où ils musardaient autour du pic, sur les pentes d’iris, dans l’espoir d’une rencontre impromptue avec les isards qui les regardaient un instant et s’enfuyaient à peine entrevus. Par-dessus tout, ils affectionnaient la vallée d’Aspe qu’ils considéraient comme la leur, pour y avoir passé leurs vacances, enfants, sans se rencontrer… Ils s’attardaient dans son écrin d’émeraude aux reflets irisés, dominé par les Aiguilles d’Ansabère pareilles à des tours de garde se hissant dans l’azur du ciel. Ils grimpaient à la Table des trois Rois et, tout là-haut, contemplaient le cirque de Lescun, main dans la main, entourés des crêtes minérales surplombant les virides prairies et les toits minuscules des maisons. Ils respiraient à longues goulées l’haleine fraîche des cimes et laissaient monter en eux un alléluia, face à l’époustouflante beauté du site.

L’hiver, ils descendaient à skis les pentes de Gourette et de la Mongie, s’installaient à la terrasse d’un café vers midi, y déjeunaient en goûtant le silence absolu de la montagne enneigée, cet autre silence où tout bruit est amorti, toute vie en suspens. Ils vivaient heureux dans leur bulle, s’harmonisaient sans effort, s’aimaient de cet amour évident à la fois tendre et fervent, et avaient décidé de se marier la veille de l’Assomption.

Accompagnée de sa mère, Pernelle avait choisi une robe blanc cassé classique, aux lignes épurées façon fourreau. Elle était resplendissante d’élégance et de beauté dans cette toilette qui semblait faite pour elle, avec son tambourin mettant en valeur son visage à l’ovale parfait et au teint diaphane.

Quant à Julien, il était parti seul fin juillet à Bordeaux pour acheter son costume de marié. Ils étaient convenus de n’apparaître l’un à l’autre dans leur habit de cérémonie que le jour J.

Il conduisait lentement sur les départementales qu’il avait empruntées plutôt que l’autoroute, les vitres de la Clio, sa première voiture, abaissées.

Dans la capitale de l’Aquitaine, il avait gagné les Galeries Lafayette rue Sainte Catherine, auxquelles il avait téléphoné au préalable pour s’informer. Il ne partait jamais à l’aveuglette. Néanmoins, attiré par les vitrines, il avait flâné et fait halte devant celles d’une bijouterie aux lumières brutales. Il avait admiré leurs bijoux précieux, arrêté ses regards sur un collier de perles ras-du-cou, était entré, un peu gêné dans ce cadre où il faisait ses premiers pas, et avait demandé à le voir. La vendeuse lui avait fait l’article sur la beauté de son eau et son orient, comment en prendre soin, pas de parfum, pas de laque pour les cheveux sur ces petites merveilles fragiles. Il l’avait acheté. Avant qu’il ne fût empaqueté, il y avait glissé un mot. Son envie de parer sa future épouse comme une reine et de lui exprimer son amour lui avait donné des ailes. Puis, il avait pensé à lui et acquis un trois-pièces en satin noir brillant.

Au retour, il avait emprunté les mêmes routes, la circulation était plus dense, les ralentissements plus fréquents. Il avait allumé la radio, France Inter diffusait Con te partiro, le tube d’Andrea Bocelli. Rien ne le pressait, il avait tout son temps. Il imaginait sa future femme dans sa robe de mariée. Il n’était pas loin de la vérité tant il connaissait ses goûts pour des vêtements simples mais seyants. Il se la représentait telle une fée des temps modernes au fil de la chanson, quand la voix un peu éraillée de l’animateur avait mis fin à sa vision. Il avait interrompu la station et fredonné La femme est l’avenir de l’homme, se balançant en rythme, dans cet état propre aux amoureux pour lesquels le temps est suspendu, pour lesquels le bonheur occupe des mois et des mois la pensée, avec une intensité que la langue quotidienne ne parvient pas à traduire, mais que la poésie exprime en exhalant le Je et célébrant le Tu. Des vers de Victor Hugo lui étaient revenus en mémoire. Ils étaient le parfait écho de ses sentiments et de sa vision de Pernelle.

« Elle était déchaussée, elle était décoiffée,

Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;

Moi qui passais par là, je crus voir une fée,

Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ? »

La vision d’une femme en osmose avec la nature, sensuelle, et celle d’une âme sensible aux tourbillons du cœur.

De son côté, celle-ci s’était affairée. Les commandes de bouquets composés de fleurs des champs, la place de chaque invité, les musiques pour danser, slow, rock, tango, paso doble, ronde. A ce moment, elle était en train de réaliser les menus à l’ordinateur. Le nom de chaque invité figurait entre deux marguerites à la tige courbée. Les mets, en lettres Segœ script, étaient séparés par une campanule ornée d’un ruban. Elle n’était pas vraiment satisfaite de sa composition mais, comme elle disposait de temps, elle la laisserait mûrir avant d’y mettre la touche finale. De temps en temps, elle regardait sa montre. L’heure tournait vite, il était déjà 17 h, Julien n’allait plus tarder.

Elle avait fermé son ordinateur, s’était assise près de la fenêtre et avait feuilleté un magazine de mode.

Il n’était plus qu’à quatre kilomètres de leur domicile palois. Il se demandait s’il lui plairait dans son complet classique. S’exclamerait-elle comme elle avait coutume de le faire quand elle était agréablement surprise, ou lirait-il la désapprobation dans son regard ? Il espérait son assentiment, dont il ne doutait guère au fond de lui-même. Il abordait maintenant la dernière ligne droite.

18 h, le téléphone sonnait. C’était Julien qui l’appelait sans doute, il connaissait sa capacité à s’inquiéter et, tout en montant l’escalier au pas de course, il la prévenait de son arrivée imminente, comme il le faisait depuis leur installation. Leur manière à eux d’apprivoiser ce lieu qu’ils avaient choisi après mûre réflexion.

Ils avaient visité une dizaine d’appartements avant de se décider, fait leur choix en fonction du décor environnant, au premier étage d’où ils pouvaient toucher du regard les feuillages des arbres, avaient acheté quelques meubles pour la salle à manger, un salon en tissu fleuri et une chambre laquée bordeaux. Elle avait elle-même cousu les rideaux, habillé les murs de photos de montagne, un lever de soleil auréolant l’Ossau, la brèche de Roland sous son manteau de neige, et des brebis broutant sur leur pâturage parmi les collines à l’herbe grasse d’été.

Elle s’était saisie du combiné, impatiente et rassurée tout à la fois, souriante. Elle n’avait pas reconnu les inflexions de son futur mari. Celles qui s’étaient adressées à elle étaient bizarres, comme étouffées. Elle ne les avait pas identifiées tout d’abord, un léger grasseyement l’avait plus ou moins orientée.

– Tu imites ton père à la perfection. Je ne te connaissais pas ce don. C’est nouveau. J’ai bien failli te prendre pour lui.

– Julien est mort, avait-elle entendu. Un camion lui a coupé la route.

Elle avait raccroché sans mot dire. L’esprit obscurci, elle était tombée, évanouie. Lorsqu’elle était revenue à elle, elle s’était relevée, son corps en détresse était pris dans un étau. Elle avait serré ses bras sur sa taille et s’était tordue de douleur, d’une douleur si atroce qu’elle s’était mise à crier de toutes ses forces, à hurler sa souffrance, à verser des torrents de larmes. Tout son être était déchiré par le chagrin, tandis que la nuit tombait comme une chape de plomb et qu’elle ne parvenait pas à reprendre pied dans la réalité, une réalité inimaginable, un présent intolérable. Des heures et des heures s’étaient écoulées sans qu’elle fût parvenue à réagir. Et peu à peu, prenant conscience de sa terrible solitude, elle avait mesuré que le bonheur s’était détourné d’elle, que ce bonheur à leur portée leur avait échappé, que son bonheur s’était dissipé comme une illusion passagère. Qu’elle vivrait seule avec ses souvenirs, des souvenirs qu’elle chassait sur l’instant pour moins souffrir…

Trois jours plus tard, les obsèques avaient été célébrées par une grand-messe. Les premières d’un être cher. Une nouvelle épreuve pour elle.

En entrant dans l’église Saint-Jacques de Pau, la solennité des Grandes Orgues l’avait pénétrée dans sa chair. Tandis qu’un intense frisson la parcourait, elle n’avait pu retenir des sanglots derrière ses lunettes noires. De même à la sortie où elle avait été prise de tremblement en suivant le cercueil, avant l’ultime épreuve des adieux, dans le cimetière au silence palpable.

Devant la tombe, débordée par l’émotion, elle avait saisi la main du père de Julien. Mais celui-ci l’avait repoussée d’un geste brusque du bras et, pour comble de malheur, près de sa voiture avait refusé de l’embrasser, l’accusant, au vu et au su de l’assemblée, d’être responsable de la mort de son fils. Elle s’était alors écartée de lui et accrochée au bras de sa mère, et avait fondu en larmes sitôt le dos tourné.

Un mois après ce cataclysme familial dont elle ne s’était pas remise, elle s’était trouvée confrontée à un problème de santé qu’elle attribuait à son deuil. Elle avait mal au cœur dès le lever, son imagination s’emballait à tel point qu’elle était persuadée d’être atteinte d’un cancer.

Dans le cabinet, en alarme, elle observait les expressions du visage de son médecin, guettait sa réponse, pendant que son cœur battait la chamade et qu’une sueur froide s’emparait d’elle. Il s’était assis calmement, son regard atone lui avait fait craindre le pire. Elle s’était crue condamnée. Mais le rire éclatant qui avait suivi lui avait fait comprendre tout de suite qu’elle n’avait pas de maladie grave. Rassérénée, c’était à peine si elle l’avait entendu lorsqu’il lui avait annoncé un heureux événement. Il avait dû le lui répéter deux fois, et tout à coup réalisant qu’elle était enceinte, elle avait lâché un cri de joie.

Cette offrande inespérée de la vie, après l’impitoyable perte qu’elle lui avait fait subir, l’avait comblée d’un bonheur tout nouveau, enivrant et céleste. Elle n’avait pas tout perdu puisqu’elle portait en elle l’enfant de l’amour. Et la vie continuait, contrairement à ce qu’elle avait redouté.

Le soir même, elle en avait fait part à ses parents qui s’en étaient réjouis pour elle, puis à Maurice Loiseau. Avant de l’en informer, elle avait imaginé qu’ils allaient se réconcilier, qu’ils seraient unis plus que jamais à travers l’enfant, qu’ils seraient… Le futur grand-père l’avait rabrouée en refusant d’admettre la paternité de son fils. Elle se serait consolée auprès d’un autre homme…

Outrée et humiliée par ce déni qu’elle avait reçu comme une gifle en plein visage, durant plusieurs jours elle avait contenu tant bien que mal son indicible peine, mais sa jeunesse, sa vitalité, sa grossesse avec sa perspective de renouveau l’avaient emporté sur un obstacle embarrassant mais pas insurmontable. Partant, elle s’était ressaisie et avait décidé de jeter un voile sur cet ascendant en ligne directe, aigri et amer, dont il n’y avait rien à espérer. Le réalisme la poussait à s’adapter non sans regret mais avec persuasion, en se fixant une ligne de conduite. Ne jamais révéler ce rejet au fruit de son amour. Inventer un passé crédible à son père disparu, une légende faisant de lui la victime d’un accident mortel de la route avec ses parents. Remplir sa mission au mieux pour qu’il puisse trouver sa voie. Il était salutaire pour elle de se tourner vers l’avenir, sans faire machine arrière. Elle irait de l’avant, vaincrait l’adversité, serait heureuse…

Les difficultés avec Kévin étaient survenues à son entrée au collège. Un professeur avait demandé à chaque élève de remplir une fiche signalétique. Dans l’impossibilité de compléter la case Nom du père, il avait quémandé plus d’explications. Si le petit garçon avait gobé sa version, l’adolescent, qui s’ouvrait au monde et réfléchissait, ne lui avait plus accordé foi. Il avait senti qu’un secret inavouable s’y cachait. Jusqu’à ce jour, Pernelle avait évoqué Julien, encensé même, tout en évitant de tomber dans l’idolâtrie, mais en ce début douloureux d’année de 6ème, elle devait à son fils la vérité. Elle la lui avait donc livrée en partie, sans accabler Maurice Loiseau. Ce dernier aurait quitté les Pyrénées peu après sa naissance et ils se seraient perdus de vue.

Sa grandeur d’âme s’était retournée contre elle.

Il l’avait rendue responsable de l’abandon de son grand-père. Son attitude s’était durcie en 4ème, sa rébellion était devenue manifeste, son animosité avait pris des proportions qu’elle ne réussissait pas à tempérer. Lorsqu’elle se risquait à lui faire une remontrance, il lui retournait le couteau dans la plaie, en lui rappelant son mensonge.

La conversation s’arrêtait là, à ce point où sa parole mise en doute, elle était désarmée face au blâme et à la rancœur de son enfant. Il avait des antennes et percevait encore une faille dans sa seconde version, un non-dit qu’il interprétait comme une volonté délibérée de le priver de sa famille paternelle. Il n’acceptait pas cette situation et, convaincu qu’elle en était la seule responsable, il s’autorisait à jouer au garçon désinhibé. Il est en pleine crise d’adolescence. Ça lui passera, se disait-elle jour après jour, en continuant de tenir le gouvernail, en dépit des fins de mois difficiles et des sautes d’humeur de son garçon.

Au collège, de surcroît, ce dernier était considéré comme fauteur de troubles.

Quand on avait demandé aux élèves de dénoncer celui ou celle qui avait brisé le miroir des lavabos, bouché les toilettes, dérobé le ballon de volley-ball et des chaussures à clous dans le gymnase, un silence pieux s’en était suivi, les têtes s’étaient baissées, les mains avaient disparu sous les pupitres. Le nom de Bordenave avait été prononcé à voix basse. Après une enquête qui se voulait minutieuse mais sans résultat, on en avait déduit que ce dernier était à l’origine de ces dégradations ou vols. Car, précisément, ils avaient eu lieu les jours où il était présent, les autres où il était absent, Hervé Guérin avait noté qu’il n’y avait pas eu d’incident. A sa suite, le professeur de mathématiques, François Maisonnave, qui se prenait pour un fin psychologue, affirmait qu’il ne pouvait s’agir que de lui.

Ce mardi matin, l’adolescent dormait. Il avait passé une partie de la soirée à l’extérieur, errant dans les ruelles des Charmilles, et était rentré au milieu de la nuit. Sa mère, ensommeillée, ne l’avait pas entendu sortir sur le coup de 22 h, bien qu’un bruit lui eût fait ouvrir les yeux. Au lever, il avait prétexté une nouvelle fois un violent mal de tête pour rester couché. Elle ne discutait plus pour éviter une algarade et le lui accordait.