Félicie est là

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" Le cœur a ses raisons que la raison ignore "- Maigret devine que Félicie, servante énigmatique, en sait plus qu'elle ne le dit sur l'assassinat de son maître..







" Le cœur a ses raisons que la raison ignore "...

Pourquoi a-t-on assassiné chez lui Jules Lapie, dit Jambe-de-Bois, qui passait une vieillesse paisible dans sa nouvelle maison des environs de Poissy ? Maigret pressent que Félicie, la bonne de Lapie, sortie faire des achats au moment de l'assassinat, sait quelque chose, mais elle reste muette.
Adaptation télévisuelle (BBC), en 1962 sous le titre Love from Felicie, dans la série Maigret, avec Rupert Davies (Maigret) et Lana Morris (Félicie) ; en 1968 par Claude Barma pour Les Enquêtes du commissaire Maigret, avec Jean Richard (Maigret) et Frédérique Meininger (Félicie) ; en 1993 par Stuart Burge sous le titre Maigret and the Maid pour la série The Maigret Collection, avec Michael Gambon (Maigret), Susie Lindeman (Félicie) et Tony Rohr (Ernest Lapie) ; en 2002 par Christian de Chalonge sous le titre La Maison de Félicie pour la série Maigret avec Bruno Cremer (Maigret) et Jeanne Herry (Félicie).

Simenon en numérique : les enquêtes du célèbre commissaire Maigret, et les très "noirs' Romans durs








Publié le : jeudi 20 juin 2013
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EAN13 : 9782258103276
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FÉLICIE EST LA

 

Ecrit à L’Aiguillon-sur-Mer (Charente-Maritime), villa C’ma faute, mai 1942.

Première édition : Gallimard, 1944. Achevé d’imprimer : 5 janvier 1944.

Publié dans un recueil intitulé Signé Picpus comprenant Signé Picpus suivi de L’Inspecteur Cadavre, Félicie est là et Nouvelles exotiques.

 

Adaptation télévisuelle (BBC), en 1962 sous le titre Love from Felicie, dans la série Maigret, avec Rupert Davies (Maigret) et Lana Morris (Félicie) ; en 1968 par Claude Barma pour Les enquêtes du commissaire Maigret, avec Jean Richard (Maigret) et Frédérique Meininger (Félicie) ; en 1993 par Stuart Burge sous le titre Maigret and the Maid pour la série The Maigret Collection, avec Michael Gambon (Maigret), Susie Lindeman (Félicie) et Tony Rohr (Ernest Lapie) ; en 2002 par Christian de Chalonge sous le titre La maison de Félicie pour la série Maigret avec Bruno Cremer (Maigret) et Jeanne Herry (Félicie).

1

 

L’enterrement de Jambe-de-Bois

 

Ce fut une seconde absolument extraordinaire, car cela ne dura probablement qu’une seconde, comme, assure-t-on, les rêves qui nous paraissent les plus longs. Maigret, des années plus tard, aurait encore pu montrer l’endroit exact où cela s’était produit, la portion de trottoir où il avait les pieds, la pierre de taille sur laquelle se profilait son ombre, il aurait pu, non seulement reconstituer les moindres détails du décor, mais retrouver l’odeur éparse, les vibrations de l’air qui avait un goût de souvenir d’enfance.

C’était la première fois, cette année-là, qu’il sortait sans pardessus, la première fois qu’il se trouvait à la campagne à dix heures du matin. Sa grosse pipe elle-même avait une saveur de printemps. Il faisait encore frais. Maigret marchait lourdement, les mains dans les poches du pantalon. Félicie marchait à côté de lui, un tout petit peu en avant de lui, obligée de faire deux pas précipités chaque fois qu’il en faisait un.

Ils passaient tous les deux devant une façade neuve, en briques roses. Dans la vitrine on voyait quelques légumes, deux ou trois fromages, des boudins sur un plat de faïence.

Félicie se précipita davantage, tendit le bras, poussa une porte vitrée et c’est alors, sans doute à cause de la sonnerie qui se déclencha, que le phénomène se produisit.

La sonnerie de la boutique n’était pas une sonnerie quelconque. Des tubes en métal léger pendaient derrière la porte et, quand celle-ci s’ouvrait, les tubes s’entrechoquaient, formant carillon, émettant une musique aérienne.

Jadis, quand Maigret était gamin, il y avait dans son village, chez le charcutier qui venait de remettre sa boutique à neuf, un carillon pareil à celui-ci.

Voilà pourquoi la seconde présente resta comme en suspens. Pendant un temps impossible à déterminer, Maigret fut vraiment en dehors de la scène qui se vivait, il la vit comme s’il n’était pas dans la peau de l’épais commissaire que Félicie traînait derrière elle.

À croire que c’était le gamin d’autrefois qui était là, caché quelque part, invisible, et qui regardait avec une forte envie de pouffer.

Voyons ! Tout cela était-il sérieux ? Que faisait-il, ce monsieur grave, massif, dans un décor qui n’avait pas plus de consistance qu’un jouet, derrière cette Félicie au ridicule chapeau rouge sortie des pages d’un illustré pour enfants ?

Une enquête ? Il s’occupait d’un assassinat ? Il cherchait un coupable ? Et cela alors que les petits oiseaux chantaient, que l’herbe était d’un vert innocent, les briques d’un rose de bonbon fondant, qu’il y avait partout des fleurs toutes neuves, que les poireaux eux-mêmes à la devanture avaient l’air de fleurs ?

Oui, il devait s’en souvenir plus tard, de cet instant, et pas toujours avec bonne humeur. Pendant des années et des années, la tradition resterait au Quai des Orfèvres, certains matins de printemps folâtre, de lui lancer avec un sérieux confit d’ironie :

— Dites donc, Maigret…

— Quoi ?

— Félicie est là !

Et il reverrait cette mince silhouette aux vêtements baroques, ces grands yeux de myosotis, ce nez qui le narguait, ce chapeau surtout, cet ahurissant bibi vermillon perché sur le sommet de la tête, planté d’une plume-couteau d’un vert mordoré.

— Félicie est là !

Un grognement. On savait bien que Maigret se mettait à grogner comme un ours chaque fois qu’on lui rappelait Félicie, qui lui avait donné plus de fil à retordre que tous les « durs » envoyés au bagne par les soins du commissaire.

Ce matin de mai, Félicie était là pour de bon, debout sur le seuil de la boutique. Au-dessus des réclames transparentes pour un amidon et pour une pâte à métaux, on lisait en lettres jaunes : Mélanie Chochoi, épicière. Félicie attendait que le commissaire voulût bien sortir de son rêve.

Enfin il fit un pas, se retrouva dans la vie réelle et reprit le fil de son enquête sur le meurtre de Jules Lapie, dit Jambe-de-Bois.

Les traits pointus, agressive à force d’ironie, Félicie attendait ses questions, comme elle le faisait depuis le matin. Derrière le comptoir, une bonne femme courte, Mélanie Chochoi, les mains croisées sur un gros ventre, contemplait l’étrange couple formé par le commissaire de la Police Judiciaire et la servante de Jambe-de-Bois.

Maigret tirait de petites bouffées de sa pipe, regardait autour de lui les casiers bruns pleins de boîtes de conserves, puis, à travers la vitre, la rue inachevée où les arbres récemment plantés n’étaient encore que de frêles enfants d’arbres. Tirant sa montre de la poche de son gilet, il soupira enfin :

— Vous êtes entrée ici à 10 h 15, m’avez-vous dit. C’est bien cela, n’est-ce pas ? Comment pouvez-vous préciser l’heure ?

Un mince sourire méprisant étira les lèvres de Félicie.

— Venez voir, dit-elle.

Et, quand il fut près d’elle, elle lui désigna l’arrière-boutique qui servait de cuisine à Mélanie Chochoi. Dans la pénombre, on distinguait un fauteuil de rotin où un chat roux était roulé en boule sur un coussin rouge ; juste au-dessus, sur une étagère, un réveille-matin marquait 10 h 17.

Félicie avait raison. Elle avait toujours raison. Quant à l’épicière, elle se demandait ce que ces gens venaient faire chez elle.

— Qu’est-ce que vous avez acheté ?

— Une livre de beurre… Donnez-moi une livre de beurre, m’ame Chochoi… M. le commissaire tient à ce que je fasse exactement ce que j’ai fait avant-hier… Alors, du demi-sel, n’est-ce pas ?… Attendez… Vous me mettrez aussi un sachet de poivre, une boîte de tomates et deux côtelettes dans le filet…

Tout était étrange dans le monde où Maigret vivait ce matin-là et il devait faire un effort pour se convaincre qu’il n’était pas lui-même une sorte de géant pataugeant au milieu d’un jeu de construction.

À quelques kilomètres de Paris, il avait quitté les bords de la Seine ; à Poissy, il avait gravi la colline et soudain, dans la réalité des champs et des vergers, il avait découvert ce monde à part qu’annonçait une pancarte au bord d’un chemin neuf : Lotissement de Jeanneville.

Quelques années plus tôt, il devait y avoir là les mêmes champs, les mêmes prés, les mêmes bosquets qu’ailleurs. Un homme d’affaires était passé, dont la femme ou la maîtresse s’appelait Jeanne sans doute, d’où le nom de Jeanneville donné à ce monde en gestation.

On avait tracé des rues, des avenues plantées d’arbres encore hésitants, le tronc maigre entouré de paille pour les protéger du froid.

De-ci de-là, on avait bâti des villas, des pavillons ; cela ne formait ni un village ni une ville, c’était un univers à part, incomplet, il y avait des vides entre les constructions, des palissades, des terrains vagues, des becs de gaz ridiculement inutiles dans des rues qui n’étaient encore qu’un nom sur une plaque bleue.

Mon rêve… Dernière Étape… Sans pipelet… chaque bicoque avait son nom entouré d’enjolivures et en bas c’était Poissy, le ruban argenté de la Seine où glissaient des péniches bien réelles, des voies de chemin de fer où déferlaient de vrais trains. Un peu plus loin sur le plateau, on apercevait les fermes et le clocher d’Orgeval.

Ici il ne paraissait y avoir de vrai que la vieille épicière, Mélanie Chochoi, dénichée par les lotisseurs dans un bourg voisin et à qui ils avaient donné une belle boutique neuve afin que le commerce ne fût pas absent du nouvel univers.

— Et avec ça, ma petite ?

— Attendez… Qu’est-ce que j’ai encore pris lundi ?…

— Des épingles à cheveux…

On vendait de tout chez Mélanie, des brosses à dents et de la poudre de riz, du pétrole et des cartes postales.

— Je crois que c’est tout, n’est-ce pas ?

De la boutique, Maigret s’en était assuré, on ne pouvait apercevoir le pavillon de Jambe-de-Bois, ni la venelle qui contournait le jardin.

— Mon lait ! se souvint Félicie. J’allais oublier mon lait !

Elle expliqua au commissaire, toujours avec son air souverain :

— Vous m’avez posé tant de questions que j’ai oublié d’emporter mon pot à lait… En tout cas, lundi, je l’avais… Je l’ai laissé dans la cuisine… Un pot bleu à pois blancs, que vous verrez près du réchaud à butagaz… N’est-ce pas, m’ame Chochoi ?

Et chaque fois qu’elle fournissait un détail, elle le faisait de très haut, comme la femme de César qui ne peut être soupçonnée.

C’est elle qui insistait pour que rien ne fût oublié.

— Qu’est-ce que je vous ai dit lundi, m’ame Chochoi ?

— Je crois bien que vous m’avez dit que mon Zouzou avait des vers, rapport à ce qu’il mange toujours ses poils…

Zouzou était évidemment le matou somnolant sur le coussin rouge du fauteuil.

— Attendez donc… Vous avez pris votre Ciné-Journal et un roman à vingt-cinq sous…

Sur un bout de comptoir s’étalaient les couvertures bariolées de publications populaires, mais Félicie n’y jeta pas un regard et haussa les épaules.

— Je vous dois combien ?… Dépêchez-vous, car M. le commissaire tient à ce que tout se passe comme lundi et je ne suis pas restée aussi longtemps…

Maigret intervint.

— Dites-moi, madame Chochoi… Puisque nous en sommes à lundi matin… Pendant que vous serviez mademoiselle, vous n’auriez pas entendu une auto ?…

L’épicière contemple le décor ensoleillé au-delà de la vitrine.

— Je ne peux pas dire… Attendez… Ce n’est pas qu’il en vienne beaucoup par ici… On les entend seulement passer sur la route nationale… Quel jour était-ce ?… Je me souviens d’une petite auto rouge qui est passée derrière chez les Sébile… Mais quant à dire quel jour c’était…

À tout hasard, Maigret nota dans son calepin : Auto rouge, Sébile.

Et il se retrouva dehors avec Félicie qui se dandinait en marchant et qui portait son manteau sur les épaules comme une cape, en laissant flotter les manches derrière elle.

— Par ici… Pour rentrer, je prends toujours par le raccourci…

Un étroit sentier, entre des potagers.

— Vous n’avez rencontré personne ?

— Attendez… Vous allez voir…

Et il vit. Elle avait raison. Juste comme on débouchait dans une nouvelle avenue, le facteur, qui venait de monter la côte, passa en vélo, tourna la tête vers eux et lança :

— Rien pour vous, mademoiselle Félicie !

Elle regarda Maigret.

— Il m’a vue ici, lundi, à la même heure, comme presque tous les matins…

Ils contournèrent un affreux pavillon en crépi bleu ciel, entouré d’un jardinet où étaient figés des animaux de faïence, longèrent une haie ; Félicie poussa le portillon, frôla de son manteau flottant un rang de groseilliers.

— Voilà… Nous sommes dans le jardin… Vous allez apercevoir la tonnelle…

À dix heures moins quelques minutes, ils étaient sortis du pavillon par l’autre porte, donnant sur une avenue. Pour aller à l’épicerie et en revenir, ils avaient décrit un cercle à peu près complet. Ils longeaient des bordures d’œillets qui fleuriraient bientôt, des plates-bandes de jeunes salades d’un vert tendre.

— Il aurait dû être ici… décréta Félicie en désignant un cordeau bien tendu et un plantoir fiché en terre. Il avait commencé à repiquer des tomates. Le rang est à moitié… Quand je ne l’ai pas vu, j’ai pensé qu’il était allé boire un coup de vin rosé…

— Il en buvait beaucoup ?

— Quand il avait soif… Vous trouverez son verre retourné sur la barrique, dans le cellier…

Un jardin de petit rentier soigneux, une maison comme des milliers de besogneux rêvent d’en construire pour abriter leurs vieux jours. On quittait le soleil pour entrer dans l’ombre bleuâtre de la cour qui faisait suite au jardin. Il y avait une tonnelle à droite. Sur la table de la tonnelle, un carafon d’alcool et un petit verre à fond épais.

— Vous avez aperçu la bouteille et le verre. Or, vous m’avez dit ce matin que votre maître ne buvait jamais d’alcool, surtout celui du carafon, quand il était seul.

Elle le regarde avec défi. Elle semble toujours lui offrir, non sans ostentation, le bleu limpide de ses prunelles, pour qu’il puisse y lire sa parfaite innocence.

— Ce n’était pas mon maître… riposte-t-elle cependant.

— Je sais… Vous me l’avez déjà dit…

Bon Dieu ! que c’est irritant d’avoir affaire à une personne comme Félicie ! Comment a-t-elle encore dit, de sa voix pointue qui tape sur les nerfs de Maigret. Ah ! oui. Elle a dit :

— Je n’ai pas le droit de dévoiler des secrets qui ne m’appartiennent pas. Aux yeux de certains, j’étais peut-être la servante. Mais ce n’est pas ainsi qu’il me considérait et on apprendra sans doute un jour…

— On apprendra quoi ?

— Rien !

— Voulez-vous insinuer que vous étiez la maîtresse de Jambe-de-Bois ?

— Pour quoi me prenez-vous ?

Maigret a risqué :

— Sa fille, alors ?

— C’est inutile de me questionner. Un jour, peut-être…

Voilà Félicie ! Raide comme une planche à repasser, acide, fantasque, un visage pointu mal barbouillé de poudre et de rouge, une petite bonne qui prend des airs de princesse dans un bal musette, et, soudain, dans le regard, une fixité inquiétante, ou bien, sur les lèvres, quelque chose comme un sourire lointain, d’une méprisante ironie.

— S’il a bu tout seul, cela ne me regarde pas…

Or, le vieux Jules Lapie, dit Jambe-de-Bois, n’a pas bu tout seul, Maigret en a la conviction. Un homme qui travaille dans son jardin, le chapeau de paille sur la tête, des sabots aux pieds, n’abandonne pas soudain ses plants de tomates pour aller chercher le carafon de vieil alcool dans le buffet et se servir un verre sous la tonnelle.

À un moment donné, sur cette table de jardin peinte en vert, il y a eu un second verre. Quelqu’un l’a enlevé. Est-ce Félicie ?

— Qu’avez-vous fait en ne voyant pas Lapie ?

— Rien. Je suis entrée dans la cuisine, j’ai allumé le butane pour cuire le lait et j’ai pompé de l’eau pour laver mes légumes.

— Ensuite ?

— J’ai changé l’attrape-mouches en montant sur la vieille chaise…

— Avec votre chapeau sur la tête ? Car vous faites toujours vos courses en chapeau, n’est-ce pas ?

— Je ne suis pas un souillon.

— Quand avez-vous retiré votre chapeau ?

— Quand j’ai eu enlevé mon lait du feu. Je suis montée…

Tout est neuf et frais dans la maison que le vieux a baptisée Cap Horn. L’escalier sent le sapin verni. Les marches craquent.

— Montez… Je vous suis…

Elle pousse la porte de sa chambre où un sommier garni de cretonne à fleurs fait figure de divan et où des photographies d’artistes de cinéma garnissent les murs.

— Voilà… Je retire mon chapeau… Je pense :

» — Tiens ! J’ai oublié d’ouvrir la fenêtre chez M. Jules…

» Je traverse le palier… J’ouvre la porte et je crie…

Maigret tire toujours des bouffées de sa pipe qu’il a bourrée à nouveau en traversant le jardin. Il contemple, sur le plancher ciré, un dessin à la craie, le contour du corps de Jambe-de-Bois, tel que celui-ci a été découvert dans la matinée du lundi.

— Et le revolver ? questionne-t-il.

— Il n’y avait pas de revolver. Vous le savez bien, puisque vous avez lu le rapport de la gendarmerie.

Au-dessus de la cheminée, un trois-mâts en réduction et sur les murs des tableaux qui, tous, représentent des voiliers. On pourrait se croire chez un vieux marin retraité, mais le lieutenant de gendarmerie qui a fait la première enquête a mis Maigret au courant de la curieuse aventure de Jambe-de-Bois.

Jules Lapie n’a jamais été marin, mais comptable dans une maison de Fécamp qui vend des fournitures pour la marine, voiles, cordages, poulies, aussi bien que des vivres pour les longues traversées.

Un célibataire épais, méticuleux, peut-être maniaque, tout en grisaille, dont le frère est charpentier de marine.

Un matin, Jules Lapie, alors âgé d’une quarantaine d’années, monte à bord du Sainte-Thérèse, un trois-mâts qui appareille le jour même pour le Chili où il va charger des phosphates. Lapie est chargé très prosaïquement de s’assurer que toutes les marchandises ont été livrées et d’en réclamer le paiement au capitaine.

Que se passe-t-il alors ? Les marins de Fécamp se moquent volontiers du comptable minutieux qui a l’air si mal à l’aise chaque fois que son métier l’appelle à bord d’un bateau. On trinque, comme c’est la coutume. On le fait boire. Dieu sait ce qu’on peut lui faire boire pour le saouler de la sorte ?

Toujours est-il que quand, à la marée, le Sainte-Thérèse glisse entre les jetées du port normand pour gagner la haute mer, Jules Lapie, ivre mort, ronfle dans un coin de la cale alors que tout le monde le croit à terre — du moins tout le monde le prétendra !

On a fermé les cales. Ce n’est que deux jours plus tard que le comptable est découvert. Le capitaine refuse de faire demi-tour, de s’écarter de sa route, et voilà comment Lapie, qui, en ce temps-là, possède encore ses deux jambes, se trouve en route pour le cap Horn.

Il laissera une jambe dans cette aventure, un jour qu’un coup de tabac le lancera à travers une écoutille.

Des années plus tard, il sera tué d’un coup de revolver, par un lundi de printemps, quelques instants après avoir abandonné ses plants de tomates, tandis que Félicie fait son marché dans la boutique neuve de Mélanie Chochoi.

 

— Descendons… soupire Maigret.

La maison est si calme, si plaisante, grâce à sa propreté de jouet et à ses bonnes odeurs ! La salle à manger, à droite, est transformée en chambre mortuaire. Le commissaire ne fait qu’entrouvrir la porte sur la pénombre ; les volets sont fermés et de minces filets de lumière pénètrent seuls dans la pièce. Le cercueil est posé sur la table recouverte d’un drap, flanqué d’un ravier plein d’eau bénite dans laquelle trempe un brin de buis.

Félicie attend sur le seuil de la cuisine.

— En somme, vous ne savez rien, vous n’avez rien vu, vous n’avez pas la moindre idée de la personne que votre maître… enfin, que Jules Lapie a pu recevoir en votre absence…

Elle soutient son regard sans répondre.

— Et vous êtes sûre que, lorsque vous êtes rentrée, il n’y avait qu’un verre sur la table du jardin ?

— Je n’en ai vu qu’un… Maintenant, si vous en voyez deux…

— Lapie recevait-il des visites ?

Maigret s’assied près du réchaud à gaz butane et boirait volontiers quelque chose, de préférence un verre de ce vin rosé, dont Félicie lui a parlé et dont il a aperçu la barrique dans l’ombre si fraîche du cellier. Le soleil monte dans le ciel et résorbe peu à peu la buée matinale.

— Il n’aimait pas les visites…

Curieux bonhomme, dont l’existence devait être si totalement bouleversée par ce voyage autour du cap Horn ! De retour à Fécamp où, malgré sa jambe de bois, on ne peut s’empêcher de sourire de son aventure, il vit plus seul que jamais et engage sa longue lutte avec les armateurs du Sainte-Thérèse. Une lutte qu’il gagnera, à force de ténacité. Il prétend que la compagnie est dans son tort, qu’il a été embarqué contre son gré et que, par conséquent, les armateurs sont responsables de l’accident. Il évalue au plus haut prix sa jambe perdue et obtient gain de cause, un jugement lui reconnaît le droit à une importante pension.

Les Fécampois s’en amusent. Il les fuit, s’éloigne aussi de la mer qu’il déteste, et il est un des premiers à se laisser séduire par les prestigieux prospectus des créateurs de Jeanneville.

Il fait venir comme domestique une fille qu’il a connue, gamine, à Fécamp.

— Depuis combien d’années vivez-vous avec lui ?

— Sept ans…

— Vous avez vingt-quatre ans… Vous aviez donc dix-sept ans quand…

Il laisse aller ses pensées, questionne soudain :

— Vous avez un amoureux ?

Elle le regarde sans répondre.

— Je vous demande si vous avez un amoureux.

— Ma vie privée ne regarde que moi.

— Vous le receviez ici ?

— Je n’ai pas à répondre.

Elle est à gifler, oui ! Il y a des moments où Maigret a envie de la gifler, ou de la secouer par les épaules.

— Enfin ! Je trouverai bien…

— Vous ne trouverez rien du tout…

— Ah ! je ne trouverai rien du tout…

Il s’arrête. C’est trop bête ! Est-ce qu’il va se disputer avec cette gamine ?

— Vous êtes sûre que vous n’avez rien à me dire ? Réfléchissez tant qu’il est encore temps.

— C’est tout réfléchi.

— Vous ne me cachez rien ?

— Cela m’étonnerait. Il paraît que vous êtes si malin !

— Eh bien ! nous verrons ça.

— C’est tout vu !

— Qu’est-ce que vous comptez faire quand la famille arrivera et que Jules Lapie sera enterré ?

— Je ne sais pas.

— Vous comptez rester ici ?

— Peut-être.

— Vous espérez hériter ?

— C’est fort possible.

Maigret ne parvient pas à garder tout à fait son calme.

— En tout cas, mon petit, il y a une chose que je vous prie de retenir. Tant que durera l’enquête, je vous interdis de vous éloigner sans en avertir la police.

— Je n’ai pas le droit de quitter la maison ?

— Non !

— Et si j’ai envie d’aller quelque part ?

— Vous m’en demanderez l’autorisation.

— Vous croyez que je l’ai tué ?

— Je crois ce qu’il me plaît et cela ne vous regarde pas.

Il en a assez. Il est furieux. Il s’en veut de se laisser mettre dans un pareil état par une quelconque Félicie. Vingt-quatre ans ? Allons donc ! C’est une gamine de douze ou treize ans qui joue à Dieu sait quel jeu et qui se prend au sérieux.

— Au revoir.

— Au revoir.

— Au fait, qu’est-ce que vous allez manger ?

— Ne vous inquiétez pas pour moi. Je ne me laisserai pas mourir de faim.

Il en est sûr. Il l’imagine, quand il sera parti, s’asseyant devant la table de la cuisine et mangeant lentement n’importe quoi, en lisant un de ces petits romans qu’elle achète chez Mme Chochoi.

 

Maigret enrage. Il a été joué, là, devant tout le monde, et qui plus est, il a été joué par ce poison de Félicie.

On est jeudi. La famille de Lapie est arrivée : son frère, Ernest Lapie, le charpentier de Fécamp, un homme rude aux cheveux en brosse et au visage marqué de petite vérole, sa femme, qui est énorme et moustachue, deux enfants qu’elle pousse devant elle comme on pousse les oies dans les champs. Puis un neveu, un jeune homme de dix-neuf ans, Jacques Pétillon, qui est venu de Paris, fébrile et mal portant, et que le groupe des Lapie regarde avec méfiance.

Il n’y a pas encore de cimetière à Jeanneville. Le cortège s’est acheminé vers Orgeval dont dépend le lotissement. La grande sensation a été le voile de crêpe de Félicie. Où l’a-t-elle déniché ? Maigret n’apprendra que plus tard qu’elle l’a emprunté à Mélanie Chochoi.

Félicie n’attend pas qu’on lui désigne sa place, elle la prend, au premier rang, elle marche devant la famille, toute raide, véritable statue de la douleur, se tamponnant les yeux d’un mouchoir bordé de noir qui doit venir aussi de chez Mélanie et qu’elle a aspergé d’eau de Cologne à bon marché.

Le brigadier Lucas, qui a passé la nuit à Jeanneville, est là avec Maigret. Tous deux suivent le cortège le long d’un chemin poudreux et les alouettes chantent dans le ciel clair.

— Elle sait quelque chose, c’est évident. Si fine qu’elle se croie, elle finira par se couper…

Lucas approuve. Les portes de la petite église restent ouvertes pendant l’absoute, si bien que celle-ci sent le printemps plus encore que l’encens. Il n’y a pas loin à aller pour se trouver au bord de la fosse.

Après la cérémonie, la famille doit gagner la villa pour s’occuper du testament.

— Pourquoi mon frère aurait-il rédigé un testament ? s’est étonné Ernest Lapie. Dans notre famille, ce n’est pas la coutume.

— Félicie prétend…

— Félicie ! Félicie ! Toujours cette Félicie…

On hausse les épaules, malgré soi.

Ne voilà-t-il pas qu’elle se faufile et parvient à lancer la première pelletée de terre sur le cercueil ? Après quoi, tout en larmes, elle s’éloigne à pas si pressés qu’il semble qu’elle doive tomber, fatalement.

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