Femmes dans la vie

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Ayant évoqué son enfance orpheline durant la guerre (et son attachement à sa mater dolorosa), le narrateur nous promène tout au long du siècle passé. Après le fabuleux destin de Colette et Gilberte (entamé en un temps que les moins de cent ans ne peuvent pas connaître), il nous raconte les Trente Glorieuses à travers un conte au fumet de Clochemerle. Jacques vieillissant parle littérature avec ses adorables petites filles (les sœurs Bronteë) et tombe sous le charme de Flora, la femme idéale (auprès de laquelle tous les hommes se conduisent comme des cons).
Publié le : jeudi 7 mai 2015
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EAN13 : 9791026201861
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Paul Sandrin

Femmes dans la vie

 


 

© Paul Sandrin, 2015

ISBN numérique : 979-10-262-0186-1

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I
La gloire de ma mère

 

 

 

Préface

 

« Les prunes bleues sont rouges quand elles sont vertes ». Cette proclamation tricolore n’étonnera pas les consommateurs de prunes des jardins d’Auvergne. Elle ne saurait constituer une énigme, sinon pour les jeunes générations ne connaissant pas le fruit sur l’arbre. On la doit à Jean Anglade. Ce joyeux centenaire auvergnat continue à augmenter sa pléthorique production littéraire et à fréquenter assidument les fêtes régionales du livre pour conforter sa fortune. Tu ne connais pas Jean Anglade ? Heureusement que tu m’en parles avant la Foire du Livre à Laroquebrou. Va vite voir sur Wikipedia : « Jean Anglade, est né le 18mars1915 dans le Puy-de-Dôme . Il obtient le Prix du roman populiste en 1957 et le Prix des libraires en 1962. » Tu auras l’air moins bête. Laroquebrou est à mi-chemin de Brive et d’Aurillac. Si tu n’es pas convié à Brive, tu as là une séance de rattrapage. Ce n’est pas toujours gagné pour autant. Une année, Poulidor avait délaissé les pédales pour le clavier. On s’était fait un devoir d’inviter l’icône culturelle à Laroquebrou. Anglade excepté, elle seule a mobilisé les ventes de bouquins. Je me trouvais à côté du Maître. Un gars furieux est venu me faire ses doléances.

- Vous savez ce qu’a dégoisé votre collègue, quand j’ai reposé son bouquin sans l’acheter : « Monsieur, vous ne connaissez pas Jean Anglade ? », « Non ! », « Monsieur, vous êtes inculte !». J’ai tenté d’apaiser l’homme. La mauvaise humeur du Maître était légitime. Poulidor vendait plus que lui. L’argument n’a pas convaincu le chaland. Retiens qu’il est imprudent de rencontrer Anglade sans avoir consulté Wikipedia. La vie amène à affronter des énigmes plus difficiles à résoudre que la couleur des prunes chère à Anglade. Le cumul des années, associé au camarade Alzheimer, peut métamorphoser la vérité la plus criante en mystère des plus arides. Un quart de siècle sépare ma naissance de celle de ma compagne. Nous sommes très unis, nonobstant cet écart. Trois décennies de vie commune ont forgé notre unisson et nos échanges verbaux revêtent immuablement la même forme. Nous pourrions éviter de nous fatiguer les cordes vocales sans nuire à la communication habituelle dans un couple.

— Non ! répond-elle en toute bonne foi, quand je lui parle.

Lui ayant dit ceci, elle pensait que je voulais dire cela. Si je dis une fois sur deux une connerie, pourcentage élevé, une fois sur deux elle ne devrait pas dire non. Par paresse, j’ai renoncé à occuper cette ligne de défense. Nous sommes tant unis que nous ne percevons plus notre différence d’âge. Peut-être est-ce moi qui ai zappé ce détail ? Avec la complicité de ce con d’Alzheimer, ma compagne prétend que je ne me rappelle pas des choses. Elle profite de mes incertitudes mémorielles pour enjoliver son passé ou obscurcir le mien. Tel événement fâcheux, je n’y étais pour rien, je n’étais pas encore avec toi ou tu te souviens, à l’époque, c’est grâce à moi… Pour reprendre contact avec la vérité de mon existence, le plus simple est d’en parcourir les principaux faits depuis l’origine.

 

1

 

Très tôt j’ai commencé à mal me comporter. N’ai-je pas provoqué une grave hémorragie à ma mère, lors de ma venue au jour. Elle ne m’en a pas voulu. Ma mère acceptait sereinement la mort pour que vive son petit dernier. Elle garda de cet épisode le souvenir d’une grande quiétude, d’un grand repos. On l’en tira avant qu’il ne devînt éternel. Une relation affective particulière s’établit entre nous. Certains analystes se plairaient sans doute à la qualifier de fusionnelle. Tels détails pourraient accréditer leur thèse. Durant mon enfance, j’étais allergique aux œufs. Ma mère, durant sa vie entière, fut allergique aux œufs. Cette allergie se manifestait par un picotement déplaisant dans la bouche suivi de vomissements. Ma mère et moi avions conjointementle don de savoir sans y avoir goûté si tel biscuit ou tel aliment contenait la matière vénéneuse.

— Prenez donc. Je vous assure, il n’y a pas d’œuf dans ces biscuits.

Si nous cédions aux amicales injonctions, le cataclysme régurgitatoire ne tardait pas. Il provoquait la gêne ou le désagrément pour chacun des protagonistes. Ma mère et moi supportions sans préjudice de manger de la brioche riche en œuf à la fin du repas dominical suivant la messe. Cette mansuétude de notre appareil digestif pour un aliment ovophile était de règle si nous absorbions de la brioche riche en œuf, en toute circonstance autre que le dessert du repas dominical suivant la messe. A l’adolescence, sous la pression de la testostérone, j’ai été libéré de cette allergie. Lorsque ce rejet ovoïdal était apparu à l’introduction de l’aliment dans ma nourriture, d’autres vicissitudes avaient déjà marqué mon jeune parcours. La régulation naturelle jouait alors son office pour modérer la surpopulation. On gratifiait volontiers les bébés de graves affections. La bronchopneumonie emportait le jeune patient une fois sur deux. Les deux aînés avaient échappé à cet inconvénient. Il n’était pas extraordinaire que mon frère André et moi contractassent l’affection. Le dévouement de ma mère aboutit chez nous à cent pour cent de réussite dans la victoire contre la camarde :

— Vous m’y aviez bien aidé. Vous leviez vos petits bras sans larmes quand j’approchais les cataplasmes qui vous brûlaient la peau !

J’ai gardé mes petits bras toute la vie. Cela permet de modérer les élans excessifs d’une vendeuse laudatrice :

— Vous avez de l’allure avec cette veste.

— Et elle me fera faire des économies. Je n’aurai pas besoin de gants !

Cette particularité anatomique a des inconvénients. Je dois retourner les poignets de mes chemises et faire raccourcir les manches des vestons. Nous boxant naguère avec un autre pensionnaire au lycée, ses poings atteignaient plus facilement la cible que les miens. Mon nez était le plus endommagé, quand les copains nous ont séparés. Cela m’a incité à privilégier la négociation dans les conflits de l’existence. Enfant, mes parents s’accordaient à m’éviter la moindre réprimande. Cela signifiait pour mes aînés que j’étais gâté-pourri plus que de raison. J’étais le seul à n’avoir pas été en nourrice. C’est-à-dire à avoir longtemps tété le sein maternel. Cause de la transmission de l’allergie aux œufs ? Ma mère ayant formulé qu’on ne me faisait jamais d’observations, mon père aurait répondu :

— Pourquoi le gronder ? Il ne fait pas de bêtises.

Paré de celle auréole de précoce sainteté, je pris conscience de ma qualité innée. Sans ostentation à l’époque. Cela me fut d’un grand réconfort en dernière année de classe enfantine. J’avais été classé dernier dans un exercice d’ânonnement. De début d’apprentissage de la lecture, pour s’exprimer comme to-day. Mes absences consécutives à un gros rhume expliquaient cette déconvenue. Mon ego me souffla une remarque judicieuse :

— Ce n’est pas juste d’être le dernier. Je suis meilleur que Claudet pour la lecture. S’il était venu à l’école aujourd’hui, j’aurais été avant lui.

Notre classe se situait entre le préau des filles et celui des garçons, au rez-de-chaussée du vieux bâtiment au toit de tuiles rouges sur la place de la Fontaine du faubourg de Saint-Flour. Les classes primaires au premier étage bénéficiaient d’un meilleur ensoleillement. Par beau temps. Le deuxième étage m’avait vu naître. S’y trouvaient les appartements de la directrice des filles et du directeur des garçons. Le drapeau tricolore et l’enseigne Ecole Publique ont fait place depuis aux néons d’une pizzeria. Des normes sanitaires strictes souhaitent désormais éviter la listeria aux amateurs de pastas, aliment peu favorable à un profil abdominal harmonieux. Tu me diras qu’on peut attraper l’obésité au Mac Do, malgré la chasse aux bactéries coutumières revendiquée par les usines à hamburger. Dans les impeccables restaurants japonais aux plats moins roboratifs, le risque infectieux pourrait persister, dit-on, du fait de la fabrication en série des sushis dans une cuisine chinoise du treizième ? Récemment, nos inénarrables media s’extasièrent en boucle sur un fait divers. Une petite pièce métallique incongrue se serait retrouvée sous la dent d’un sushivore. Saura-t-on nous protéger du moderne virus Ebola ? La fille de la directrice était une grande pimbêche à lunettes. Elle prenait des airs et avait une liaison avec un divorcé claudiquant de la jambe gauche, avec l’espoir de le conduire à nouveau devant Monsieur le Maire. Je ne sais ce qu’il en advint. J’avais demandé à mes parents si un divorcé c’était un boiteux. Ils ne m’avaient pas détrompé. Pour des enseignants, ils auraient pu être plus explicites. Nénette ne nous était pas sympathique depuis qu’elle avait fait du foin. Elle avait faussement prétendu qu’Emile lui aurait soulevé les jupes dans l’escalier. Telle l’adjointe au Maire de Levallois-Perret dédouanant son mari, nous avions démenti tous les quatre cette assertion. Emile avait subi d’injustes remontrances. A l’époque, le sexe des filles constituait pour moi une énigme. Plus tard, quand je fus habité d’une naturelle convoitise à cet endroit, je me montrais peu audacieux, handicapé d’une timidité lourdement aggravée par la disparition brutale de mon père. Ce séisme m’a confronté tôt à l’énigme majeure de la mort. On dit que l’homme prend conscience de la mort et de sa propre mort, par étapes successives. Vers cinq ans, l’enfant acquerrait la notion de l’absence. Autour de sept ans, il intégrerait le fait que cette absence est définitive. Les animaux savent-ils qu’ils sont destinés à disparaître ? Suivant le développement de leur lobe frontal, leur connaissance de cette réalité leur serait plus ou moins accessible. Les singes ou les éléphants sont favorisés du lobe frontal le plus proche du nôtre. Ils atteindraient à l’âge adulte un niveau de compréhension du sujet, comparable à celui d’un enfant de sept ans. Les éléphants recouvriraient de branchages la dépouille de leur congénère et lui apporteraient des offrandes. Ils reviendraient honorer son squelette à l’anniversaire de sa mort. La mort d’un des leurs provoquerait dans le groupe des singes des manifestations inhabituelles, l’abandon de leurs jeux et autres démonstrations festives. La disparition de mon père provoqua chez moi à cinq ans des réactions comparables à celles relevées en semblable circonstance chez les singes adultes. J’avais acquis à ce jeune âge une représentation de la mort qui n’aurait habituellement lieu qu’aux environs de sept ans chez l’enfant, devenu alors malin comme un singe adulte. Approximations contestables, glanées sur Internet, sur l’âge où s’acquiert la notion de l’absence, me dis-tu ? Conteste si tu veux, mais accorde-moi d’approximer. Je ne rédige pas un traité de psy, j’essaie de faire marrer, à défaut d’émouvoir. Tu ne me contrediras pas si j’affirme que chez l’homme adulte, la mort provoque une angoisse liée à l’absurdité de la condition humaine qui a amené Malraux à réfléchir. Cette angoisse conduit certains à s’investir dans des croyances religieuses de vie éternelle aussi multiples que contradictoires. Cela incite les plus fervents à attribuer généreusement une mort anticipée à leur prochain de conviction hétérogène, en provoquant éventuellement leur propre disparition pour accéder plus vite au nirvana. D’autres acceptent la mort avec l’évidence de son inéluctabilité et de notre incapacité à la comprendre. Ils prétendraient accéder à la sagesse. Les simagrées de Nénette avaient participé à me forger dans l’idée erronée que les filles ne souhaitaient pas que l’on soulevât leurs jupes. Aujourd’hui, le problème est moins aigu. Les filles soulignent leurs rondeurs arrière à l’aide de pantalons, d’une taille volontiers inférieure à celle de leurs mensurations. Certaines, férues d’égalité des sexes n’hésiteraient pas, dit-on, à prendre l’initiative dans les préludes amoureux avec les garçons. Faut-il accorder crédit à de telles allégations ? Claudet, mon camarade de classe enfantine qui m’avait lâchement laissé la dernière place en lecture, était un garçon délicat, bien vêtu et délicatement parfumé. Ses parents, négociants en vins et liqueurs, habitaient une belle demeure proche de l’école. De l’autre côté du Lander qui baigne le faubourg de Saint-Flour, ils avaient un jardin d’agrément, avec une tonnelle blanche, parmi des parterres multicolores. J’y fus convié un jeudi ensoleillé de printemps. Je me souviens avec délice que nous bûmes de la limonade et goûtâmes de pain d’épice. Lors d’une journée du livre dans ma contrée d’origine, je me suis trouvé auprès d’un jeune auteur prénommé Philippe. Il se révéla être le fils de Claudet, mon jeune compagnon d’antan.

— Mon père, son boulot maintenant c’est de roupiller devant la télé. Je vais essayer de vous l’amener cette après-midi.

Promesse tenue, malgré le peu d’enthousiasme du Claude rougeaud, chauve et ventripotent venu me saluer. Avant de s’éclipser, Claude me dit avec, à ses yeux, quelque apparence de raison :

— Ca n’a pas de sens de se revoir après tant d’années.

Salut à toi Saint-Flour, âpre cité du vent…

Ô guerrière qui meurt sur ton roc basaltique…

Mon père aimait La Cité du Vent, poème de Camille Gandilhon Gens d’Armes. Il prisait l’attachement de l’auteur pour Saint-Flour. Ce sont les premiers vers qui ont laissé une trace durable en ma mémoire. Philippe, le jeune auteur fils de Claude, présentait un ouvrage sur l’âpre cité du vent. Je pus le feuilleter. Quelle ne fut pas ma stupéfaction ! Mon irritation ! Mon indignation ! Ma colère ! Quelle ne fut pas ma déception en somme, à voir dénoncées à propos dudit poème « les rimes en ique » d’un de ces « vieux poètes cocardiers à barbiche qui avaient accompagné aux tranchées les enfants de 14 et qu’un demi-siècle après on nous servait encore » ! Trahi par le père, massacreur de mes souvenirs d’enfance, et par le fils, assassin de mon poète mythique, je me gardais d’invoquer le Saint-Esprit. Ayant remué de doux souvenirs enfantins et exalté par ma propension à poétiser, il me parut tragique de côtoyer un Claude iconoclaste et un Philippe vandale ! Les relations humaines sont difficiles et sujettes à variations, en fonction de l’écoulement du temps, de l’humeur de chacun et des circonstances. Je présentais récemment mon dernier ouvrage au Cercle Littéraire dont j’abrite les comptes-rendus en mon site informatique. Je fus déçu du fait que ce roman n’inspirât pas davantage d’acquisitions, par intérêt pour mes élucubrations ou par reconnaissance pour cet hébergement. En ce printemps on avait une préférence pour mes poèmes. A l’automne où je les avais proposés, l’opinion avait prédominé que mes romans étaient d’une qualité supérieure. Question de saison. Importante la saison, si elle respecte le calendrier. Quand l’automne s’installe en avril par-dessus l’hiver, le nouveau pouvoir politique s’enlise dans la gadoue. Il faudra apprendre à évoluer sur terrain lourd. Jadis le rugby panache à la bayonnaise s’épanouissait sur terrain sec et souffrait dans le crachin d’outre-manche. Maintenant, les pros de toute l’Ovalie, chargés comme des bourrins, s’adaptent à toutes les conditions météo. En haut lieu, comme tu dirais, il serait temps de mettre le nez dans le guidon et de tirer le grand braquet quel que soit l’état de la chaussée. Selon certains, la libération gratuite d’otages pourrait faire remonter la cote hollandaise. Sans grever le déficit public, tant dénoncé par ceux qui l’ont allègrement creusé. En cettedate historique du 11 janvier 2015, mon manuscrit n’a pas obtenu d’imprimatur. Cela me permet d’ajouter que la réaction du pouvoir face aux tueries barbares pourrait faire évoluer les sondages dans le même sens. Resteront les problèmes du pays et de l’heure. Of the world and to-day, peut-on préciser pour globaliser. Publier un ouvrage est un parcours du combattant pour qui n’a pas un nom médiatisé, comme pose problème l’expérience professionnelle requise à l’embauche pour un premier emploi. L’auteur débutant se fourvoie en maison d’édition régionale au budget chroniquement déficitaire, en édition ruineuse à compte d’auteur, ou s’essaie auprès d’enseignes aguichantes. Elles ne versent de part à l’auteur qu’au-delà d’un chiffre de vente qu’il n’atteindra jamais en l’absence de diffusion et de promotion. Il ne faut pas laisser passer sa chance, si quelque petit éditeur sérieux s’intéresse à son travail. Je remarquai qu’un libraire solidement établi, chez qui j’avais signé un ouvrage, s’était lancé dans l’édition. Je rencontrai l’intrépide. Il avait abandonné jadis son métier d’architecte par amour du livre. A l’issue d’un déjeuner chaleureux, il se déclara convaincu de la qualité de mon travail. L’occasion pour moi d’être édité dans une vraie maison, fût-elle modeste. Les premières publications de Rolland s’apparentaient à des histoires de Bisounours. Promouvoir un auteur un peu plus vertébré pouvait lui être l’opportunité de franchir une marche, pensais-je. Je fus abreuvé par e-mail de commentaires laudatifs au fur et à mesure de l’avancement de la lecture. L’arrêt brutal de ces échanges me causa surprise et désagrément. Le dernier envoi se rapportait à des pages précédant un dialogue entre deux homos. L’un s’adressait à son compagnon en l’appelant ma choupinette ! Le terme n’apportait rien d’essentiel à l’histoire. Me remémorant certains détails, je réalisai que Rolland pouvait se trouver concerné par ce type d’intimité et marri par l’expression inappropriée, comme on qualifie une connerie de nos jours. Je tentai un sauvetage :

« … Dans la première page de Sex Boy, que je t’adresse réécrite en P.J., j’ai modifié certains termes inappropriés qui se voulaient stupidement « accrocheurs ». Ils pouvaient faire craindre une parenté avec La cage aux folles, pièce très contestable par certains aspects, avec laquelle Sex Boy n’a strictement rien à voir... »

Mon mail permit la reprise du dialogue. Des difficultés pratiques dans l’organisation professionnelle de Rolland l’amenèrent peu après à me faire part de son impossibilité matérielle à finaliser notre projet. Professionnellement instruite de la difficulté à être édité, ma petite fille Elinka pense qu’il faut continuer sans relâche à piocher ses manuscrits et à les répandre. Lors de notre dernière rencontre, j’avais espéré modérer ma dépense. Je me ruine à traiter mes adorables petites filles au Train Bleu en la gare de Lyon, lorsqu’elles m’honorent de leur présence parmi leurs nombreuses occupations. Il était fermé pour cause de rénovation. J’optai pour un établissement où lesprit bistrot se fait chic, et la cuisine du chef est toujours aussi enlevée, généreuse et savoureuse. La générosité n’est pas le fait du sommelier. Il arrête à 10 cl le contenu des verres promis à 14 cl, pour inciter à renouveler la commande. La délicate constitution d’Ela ne lui permit pas de se sustenter avec le menu habituel. Elle dut s’orienter vers l’ardoise du jour, taxée de suppléments plus élevés que le prix du menu lui-même. La saveur de la cuisine du chef s’exprimait en vérines de bouillies parfumées, avec lesquelles on ne sait plus si l’on en est à l’entrée ou au dessert. Les tarifs de ces délices finement moulinés ne permettent pas aux sans-dents,qu’a osévêler Trier, d’y accéder. Dans ce luxueux établissement,on vous recommande de garder vos couverts d’un plat à l’autre, par vertueux souci écologique. Vivement la réouverture du Train Bleu. Une autre façon pour l’auteur méconnu d’attirer le regard peut être d’adresser l’ouvrage autoédité à des animateurs d’émissions ou personnalités littéraires ? J’avais été honoré d’une brève réponse du maître d’Ormesson, à ma missive lui signalant l’envoi d’un opus à EHO, la maison de sa fille. Suite à la défection de Rolland, éphémère ami libraire, me voilà à la poste face à l’accueil exubérant de la guichetière, avec un carton d’enveloppes à bulles contenant les exemplaires auto publiés de mon nouveau bouquin, accompagnés de missives persuasives, telle :

« Ma compagne est adepte de La Grande Librairie parce qu’elle vous trouve beau. Soupçonnant ne pas apprécier votre émission, à laquelle j’enrage de ne pas participer, je zappe moi-même systématiquement lorsqu’elle m’apparaît... ».

Si tu adresses le manuscrit papier aux éditeurs, tu as une lueur d’espoir à l’arrivée de l’enveloppe à en-tête de la maison, le temps de la décacheter. Avec l’envoi du bouquin nulle désillusion de cet ordre. Pour t’éviter ce désagrément, chacun s’abstient du moindre accusé de réception. Benfé poutoi tavé kapafé la pute.

 

2

 

Après la nourrice, mon frère André fut confié à nos grands parents. Au pied des monts, André avait un copain privilégié. Gégé devint plus tard un skieur émérite sur les pentes abruptes du Plomb du Cantal avant même qu’elles ne fussent mécanisées. Plusieurs de ses fils ont exercé depuis comme moniteurs de ski à Superlioran. Tu t’en fous, mais moi je dois songer à la couleur locale ! Lors d’une visite chez les grands parents, un échange entre les jeunes amis interpela la famille :

— Gégé ! Je ne peux pas venir jouer avec toi, mes cousins ils sont arrivés.

André intégrait peu après le deuxième étage du bâtiment au toit de tuiles rouges de la place de la Fontaine du Faubourg de Saint-Flour. Cet édifice constitua désormais le centre des activités scolaires, professionnelles et domestiques de la totalité de la famille. Une Donnet-Zedel rouge à toit noir, acquise à un hobereau de la Planèze, était venue se ranger sur le côté du préau des garçons. Outre les déplacements familiaux, on l’en sortait pour libérer tout l’espace du préau par grand froid, pluies intempestives ou jour de marché aux moutons. Les élèves désertaient alors la place de la Fontaine, espace habituel de la récréation. Une photo ensoleillée prise autour du carrosse rutilant, constitue, dans l’album familial, la vivante image du bonheur. Pas de photo de la foule réunie l’hiver qui suivit, pour l’enterrement de mon père. Ma mère n’a cessé d’être depuis l’objet de la vénération de ses quatre enfants. Pour le petit gâté-pourri plus que de raison, cela s’accompagnait de la hantise constante et cachée de la voir brutalement disparaître comme mon père. La pâleur de ma mère grava en moi le terrible souvenir des obsèques :

La cloche

Résonne

Le glas

Résonne

La cloche.

Ma mère

En noir

Est blanche.

Mon père

Repose

Dans son linceul gris.

En noir

Ma mère

Est blanche.

Le glas

Résonne

La cloche

Résonne

Le glas.

Plus précieuse que les portraits figés aux murs de la maison familiale, une image animée de mon père revient souvent à mes yeux. Je le revois en train d’aller et venir sur la place servant de cour de récréation près de la fontaine. En vareuse et casquette, les mains derrière le dos, il surveillait les grands avant l’étude. Revenu de la classe enfantine, j’observais sa silhouette sur la vitre d’une fenêtre ouverte de l’appartement. Fenêtre que je manœuvrais pour garder plus longtemps son image à ma vue. Cette image reflétée reste un témoignage essentiel de la réalité de l’existence passée de mon père. Elle a souvent un peu atténué la douleur, le vide de son absence. Ma mère, fuyant les souvenirs incandescents, s’installa dans une autre école, à Thiézac, avec sa petite tribu. Son voile de crêpe, masquant lesnoirs sillons par où l’on pleure…, et nos brassards noirs nous désignaient matériellement le dimanche à la commisération collective. Nous redoutions les visites dans la famille ou aux amis, lors des retours vers le berceau familial. Chacun y allait de ses pleurs. Plus lointains étaient les liens, plus bruyantes étaient les démonstrations :

— Ah ! Les pauvres petits orphelins ! 

Une petite tape amicale derrière la tête précédait une offre généreuse :

— Ils ont besoin d'être gâtés ces pauvres petits ! Prenez donc un bonbon ! 

La grand-mère, soutien sans faille pour sa fille, nous sermonnait avec la plus noble intention :

— Vous devez travailler mieux que les autres. Ne soyez pas exigeants avec votre Maman. Vous n'êtes pas comme ceux qui ont leur père et leur mère.

C’te blague ! On n’était pas au courant ! Emile bénéficiait le plus de conseils amicaux. A l'adolescence, il alliait à un physique agréable des aptitudes sportives remarquables. Il commençait à émouvoir les jeunes filles en fleur. Soucieux de son apparence, Emile s'ingéniait à se vêtir du mieux qu'il pouvait en fonction de modestes possibilités. Le craignant trop exigeant dans ce domaine, la grand-mère lui confiait aux vacances des travaux nécessitant de se changer. Elle lui faisait revêtir de vieux oripeaux, censés lui apprendre une indispensable humilité vestimentaire. Certaines initiatives étaient plus positives. Ma mère m’avait offert un livre de circonstance, Hors du nid. Il relatait l'exil d'un jeune orphelin loin de sa mère, par nécessité de réorganisation de la vie familiale après la disparition du père. J’avais pleuré sur notre sort commun et sur celui du jeune héros plus cruel encore. De page en page, un espoir s'était fait jour, jusqu'au retour de celui-ci vers le nid familial. De cet apaisement apparu dans le récit, mon destin m’avait semblé moins tragique. J'ai longtemps conservé ce roman, disparu au cours de quelque déménagement. Je fus très concerné plus tard par le sort de Cosette. Son histoire m'émut aux larmes, lors de la projection en plusieurs épisodes de l’adaptation des Misérables par un opérateur ambulant dans une salle de café du village. Nous voilà en plein pathos ! Ben oui. Quand tu te prends une grande tarte, ça peut durer cinq minutes avant d’avoir envie de te marrer ou de raconter des conneries. C'était le premier contact des petits campagnards de Thiézac avec le cinéma. Les aventures de Popeye the sailor man, en première partie de la séance, avaient eu nos faveurs autant que le film. Huguette vint passer chez nous les vacances de Pâques. Ma sœur dorlota sa jeune cousine comme une poupée animée. Emile lui témoigna un intérêt légèrement condescendant. La compétition s’établit entre les deux cadets pour capter son attention. André s’ingéniait à trouver des sucreries dans les tiroirs pour la régaler. Ayant épuisé les réserves de bonbons à notre portée, il découvrit de petites dragées appétissantes. Il s’empressa de les grignoter avec Huguette. Il s’agissait de Lactobyl, médicament laxatif apprécié en cas de rétention fécale fonctionnelle ou de simple constipation passagère. En un temps où l’on séparait les filles des garçons, mon souci était de profiter de la proximité d’une fille pour m’informer de près quant à l’anatomie intime particulière à l’autre moitié de l’espèce humaine. Huguette accepta de m’accompagner dans les cabinets pour baisser pédagogiquement sa culotte. Sa visite garde pour moi un parfum de renouveau printanier. Nous jouions au croquet avec le jeu offert par une grand-tante niçoise, venue elle aussi meubler l’absence qui nous terrassait. Nous courions dans les prés au vert vif d’herbe jeune, sonorisés du gazouillis de l’eau claire du ruisseau. Le souvenir de ces beaux jours n’est pas étranger à l’engouement qui fut le mien à la lecture de Qu’elle était verte ma vallée, traduit de l’Anglais Richard Llewell. Il y a eu aussi un film de John Ford tiré du roman ? Oui, mais à l’époque je manquais de tunes pour le cinoche. Qu’elle était verte ma vallée/qu’elle était belle à regarder/il faisait bon s’y reposer, fredonnais-je naguère avec Yves Montand. J’eus l’occasion d’aller chez Huguette assez longtemps après sa visite. Nous convînmes sans attendre de nous essayer à un baiser sur la bouche. Je n’en garde pas un divin souvenir. Quelque molaire de lait pourrie participait encore à sa denture. Cet élément incongru générait une odeur et une saveur fétides. Je projetais, lors d’un prochain tête à tête, de glisser la main sous son corsage jusqu’à la pointe de ses tétons, avec l’espoir de découvrir quelque volume naissant alentour.

— Tu vois bien qu’on ne peut pas garder ce gosse huit jours à la maison. Regarde comme il s’ennuie déjà de chez lui.

Devant l’offensive amicale de sa femme, personne d’une grande affabilité qui intervenait pour mon plus évident intérêt, mon oncle se résolut à me ramener le lendemain du jour où il était venu me chercher pour passer une semaine chez eux. Tante Louise n’avait pas eu la crainte que je dévergondasse Huguette. De santé fragile sous une apparence robuste, elle devait se lever tard. Elle ne pourrait pas s’occuper suffisamment de ce petit, ni lutter efficacement contre la nostalgie qu’elle décelait en moi du fait de mon éloignement des miens. J’ai appris récemment que cette personne de bien avait renouvelé à la génération suivante le scénario abrégatif du séjour d’une de mes nièces. Venue pour huit jours tenir compagnie à la petite fille de Tante Louise, elle avait été reconduite au train le lendemain de son arrivée. Mon frère André eut plus de chance. Quand il vint travailler trois semaines avec mon oncle dans son entreprise, il alla jusqu’au terme de son stage bénévole. Du fait de son activité, André ne s’ennuyait pas et passait peu de temps dans l’appartement. Alexandre, le cousin de son âge, frère aîné d’Huguette, n’avait pas été très sympa à l’arrivée d’André. Il le traitait comme un employé de la maison. Il prit une pêche d’André dont il n’osa pas se plaindre et se montra plus amène. Une vie nouvelle s’était organisée dans l’école où nous avions émigré. Pour adoucir la douloureuse solitude nocturne de ma mère, ma sœur dormait auprès d’elle dans le petit lit installé dans sa chambre. Quand ma sœur fut partie en pension au collège, j’occupai ce lit durant les périodes scolaires. Lorsque je n’étais pas endormi au coucher de ma mère, après ses corrections de cahiers et ses préparations, je sollicitais d’aller dans son lit lui faire une bise pour lui souhaiter bonne nuit. Je me blottissais contre elle et la couvrait de baisers dont elle avait du mal à se libérer. Cela contribua-t-il à accentuer la relation affective particulière, entre ma mère et moi, que certains analystes n’hésiteraient pas à qualifier de fusionnelle ? J’avais tendance à retarder mon sommeil dans l’attente de son coucher. Il était arrivé qu’étant éveillé un moment après être revenu sous mes draps, j’avais entendu le lit maternel agité de grincements énigmatiques. Ma mère refusa très vite de m’accepter auprès d’elle pour lui dire bonne nuit. Sauf à avoir exceptionnellement mérité très brièvement cette récompense. Au fil des années j’ai toujours réglé par moi-même mes problèmes existentiels. Je frémis à l’idée des conclusions assassines qu’un psy, si j’avais dû faire appel à ses services, m’aurait exposées sur ma relation fusionnelle supposée avec ma mère. Il n’aurait pas manqué de vouloir démasquer une relation spirituellement coupable, après m’avoir malmené pour narrer en détail mon enfance auprès d’elle. Aucun psy ne tire de conclusions assassines du discours de son patient, me dis-tu encore? Je te rappelle que le psy dont je te parle n’existe nulle part ailleurs que dans ma tête. Alors laisse-moi délirer à ma guise pour le plus grand bien de ma santé mentale. Mon frère André et moi étions inséparables de Ludovic, le fils du directeur de l’école des garçons. Ludovic nous rejoignait après la classe ou le jeudi. Nous jouions dans une chambre inoccupée de l’appartement attribué à notre mère comme directrice de l’école des filles. Cette pièce se trouvait au-dessus de l’entrée de la mairie sur la rue. C’était un poste d’observation pour assister à bien des allées et venues. Rires et commentaires moqueurs n’étaient pas perceptibles des intéressés. Une scène nous avait enchantés. Son évocation ne manquait pas de nous réjouir par la suite. Une vieille paysanne, arrêtée devant le placard grillagé où l’on affichait les avis de la mairie, s’était attardée dans une posture figée, bien campée sur ses deux jambes écartées. A notre grand émerveillement, bien que le temps fût au beau, un mince filet liquide s’était écoulé lentement dans le caniveau au-dessous d’elle. C’était du temps, à la campagne, des longs pantalons féminins fendus de part en part. L’été à l’ombre des haies, ils n’étaient pas dépourvus de commodité. L’année qui précéda l’entrée en sixième, Ludovic et moi allâmes à Murat pour accomplir notre Confirmation. L’évêque n’officierait dans notre paroisse que l’année suivante où nous serions pensionnaires à Aurillac. Les confirmands (je n’y peux rien ça ne prend pas un t, tu peux vérifier sur le dico) prirent le train puis le car, parés de recommandations pour le voyage et la cérémonie. Ma grand-mère, qui nous hébergeait, nous accompagna à l’église, renouvelant directives et conseils. Ivres de bonne volonté, nous fûmes intégrés à un groupe de jeunes indigènes ayant longuement répété les cantiques successivement chantés. La plupart nous étaient inconnus. Des paroles plus familières parvinrent à nos oreilles. Nous entonnâmes à pleins poumons Ave Marinella, laissant exploser notre ferveur musicale, un moment contenue. Cette Marinella, que Tino Rossi glorifiait sur les ondes, n’avait rien à voir avec la très sainte Maria Stella qu’il s’agissait d’honorer. Un jeune prêtre vint nous susurrer :

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