Feuque

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1979, No Future For Fuck, groupe punk de Montluçon qui monte, trois cure-dents électriques défoncés jusqu'au noyau, mené par Zak, leur leader charismatique. Le trio est chaperonné par Gisèle, lesbienne baraquée, poignets d'amour et de force, championne de Vo-Vietnam, leur servant de roadie, garde du corps et chauffeuse, au volant d'un antique Magirus Deutz. Saint-Nazaire, fin de concert, Totor le manager, un enculé de première, s'est envolé avec la recette. Les kids sont en carafe, le résevoir à sec. Voir Saint-Naze et mourir... Mais une princesse punkette, pour l'amour de Zak, sacrifie son rat et les mène dans son château, plus pourri qu'Hérouville. Et comme la vie ne mérite pas de futur, Zak y enregistre sa légende, avant de partir niquer les étoiles. Feuque !

Publié le : mardi 1 janvier 2008
Lecture(s) : 64
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782361330262
Nombre de pages : 90
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Il y encore une ou deux bagarres devant la salle, mais ça ne nous regarde plus. Les flics locaux vont s’en charger. C’est toujours comme ça. Pendant le concert, on croit avec ferveur que la horde des déments qui se bousculent et se tatanent en hurlant, vont, après, attaquer le commissariat ou foutre le feu à la municipalité. Eh bien non, ça se calme assez vite, il y a toujours quelques irréductibles qui traînent, qui cherchent à terminer la nuit dans les paillettes irisées du n’importe quoi pourvu que ça bouge, mais la maréchaussée par-vient, sans trop de peine, à les disperser. Et ça fait des souvenirs pour tout le monde. Les petits sont déjà dans le camion, garé, derrière, le long du quai, à bibe-ronner. Hurler, ça donne soif. Mais ce n’est pas avec leurs biscotteaux épais comme des nouilles plates qu’ils peuvent m’être utiles. Ils aimeraient bien, ce ne sont pas des chiens, ils ne jouent pas encore les stars, y en a un, Klakos, le bassiste, enfin le bassiste… celui qui fait du bruit avec sa basse, on dit même qu’il n’avait jamais touché une Fender avant de faire partie deNFFF, bref, Klakos a même, un soir, voulu m’aider, le pauvre. Il a fallu que je l’extirpe de dessous un gros Marshall avant qu’il ne clabote étouffé. Alors je les ai calmés et prévenus en même temps. Pas de lézard, je leur ai dit, j’ai pas honte, je me plains pas, j’aimerais pas être à votre place, même si, à la maison, devant ma glace, moi aussi, des fois, je me prends pour la Princesse Paola, mais c’est vous les jeunes, pas moi. Je regarde le port, avec la base, éclairée, au fond. C’est bien un décor pour la musique qu’ils font. Ça cadre à mort. C’est raccord. Ils étaient tout contents
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de venir ici. Zak, qui est le plus cultivé des quatre, je me demande comment ce type, venant d’où il vient, a eu le temps de lire autant de trucs, était excité comme une puce sous nitrate d’amyle, rien que de venir à Saint-Naze : « C’est une ville anarchiste ! Putain ! La seule ville anarchiste du fumier France ! », il criait comme un veau. Anarchiste… Et pourquoi pas ?, comme disait le ser-veur dans « Lumière d’Été ». Mes petits, ils se disent, se proclament anar-chistes, ça cadre avec la punkerie,Anarchy in the UK, tout ce bordel… Ce n’est ni grave ni important. Si des mecs comme eux n’étaient pas anarchistes, qui le serait ? C’est comme Rimbaud. Si des mecs comme eux ne citent pas Rimbaud, qui va s’en charger ? Les pépés de la Sorbonne ? Les mémés du MLF? Et moi, dans les parages, dans leur entourage, ce que je crains le plus aujourd’hui, c’est pas des anarchistes comme eux, ce sont les autonomes en vadrouille, y en a partout, de ces dérivés tardifs des Katangais, toujours prêts à allumer le poêle pour on ne sait pas bien quoi… Ça s’était total calmé aux alentours de la salle. Les allumés s’étaient tous dirigés vers les bistrots, de l’autre côté du pont levant. On ne dira jamais assez que la bibine aide mieux à la dispersion que des responsables de manifs s’époumonant dans un mégaphone. Je me mets au boulot. Il était temps, nous sommes un peu en retard sur le programme. Gilou s’est mis en branle. Gilou, c’est mon « assistant ». On fait le même taf, mais c’est moi qui suis responsable in fine. Et question mus-cles, nous sommes taillés pareil. Ce qui en impose à tous les machos qui traî-nent dans ce boulot. Ça ne les gêne plus que je sois une nana. Ou alors ça ne
dure pas longtemps, à cause de mon poids, de mes biceps, de mes tee-shirts estampillés Johnny Thunders et Stiv Bators, de mes dix ans de Vo-Vietnam, et de mon manque absolu de trouille face aux emmerdes. Mais jamais on ne me laisse toute seule. On met un mec, un loulou, un costaud à mes basques. Gilou, il me respecte, et bosse réglo, pas besoin de faire le chef avec lui. Les « Tables de la Loi » du roadie de base : si c’est liquide, bois ; si c’est sec, fume ; si ça bouge, baise ; et si ça ne bouge pas, fous-le dans le camion. Il paraît que c’est une petite main deEddie and the Hot Rodsqui a dit ça le premier. C’est bien une pensée de gros mec poilu, ça. Et même si c’est pas vrai, ça y ressemble quand même. Moi, je conduis le camion, j’installe le matos avec Gilou, je fais quelque-fois la balance quand on n’a pas d’ingénieur du son, je protège les petits quand ça chauffe trop. Là aussi, le gros m’aide. Il y a encore beaucoup de pauvres nuls qui ne croient pas qu’une femme puisse les aligner sur place. On n’a pas encore à faire le plus emmerdant, le filtrage des journalistes, les tours de rôle pour les interviews. Même siNFFFcommence à faire jaser les gazettes, mouillant à fond que les rosbifs aient enfin fait des petits, aussi ner-veux qu’eux, dans l’hexagone. Y a eu des articles. Même dansRock & Folk. Ce jour-là, Wingo, le batteur, enfin… le batteur, on dit même qu’avant d’être dans le groupe, tout ce qu’il battait c’était des œufs en neige, a failli péter les plombs. Il se voyait déjà roulant en limousine dorée. Zak l’a séché en lui disant que ce canard, c’était de la merde, et que ce qu’ils méritaient, c’étaient les
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fanzines, les vrais, il a dressé la liste, j’en connaissais aucun, à part leFigaro. J’ai pas vraiment compris pourquoi il avait sorti ça… C’est leur première tournée, vingt-cinq dates en trois mois. Pas si mal que ça. N’importe comment, il faut battre le fer quand il est chaud, d’autres ont déjà compris ça, presque deux ans déjà que le punk existe ici, un an à peine qu’il peut passer pour rentable, y a même une major qui n’est pas loin, aux aguets, et qui attend de voir. C’est pour cela que c’est encore basique, sys-tème démerde, les trois zigues du groupe et quatre pour le staff. Plus le tour-neur qui va et qui vient. Mais si ça continue comme ça, si toutes les dates res-semblent à celles que nous venons de nous farcir,NFFFva grimper, et vite, très vite. Aussi rapidement que je serai débarquée. Et remplacée par une armada de gros bras avec tous des tee-shirts propres à l’effigie du label. On amène d’abord les grattes et la console. Ça, c’est fragile. Protégées par de grosses couvertures de l’armée et sanglée dans des coffres de bois. Personne n’y touche, sauf, quelquefois, quand il est encore en forme, Albert, notre "ingénieur", qui est déjà barré dans un des rades du port. Je le sais, j’ai l’habitude, il reviendra dans une heure, à moitié cuit et il ronflera dans le camtar pendant tout le voyage, soi-disant qu’il est malade en bagnole et qu’il préfère ça. Les petits sont en train d’écluser sur les sièges, à l’avant. Je sais qu’ils ont abandonné la bière pour le paddy et qu’ils tentent d’arrêter dans les brumes irlandaises l’immense tension qui leur tord encore les neurones. Je vois Wingo qui vient de les rejoindre.Il a dévissé ses fûts et détendu ses peaux pour qu’on
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