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Free Love

De
582 pages
Il appuya sur la touche de réponse, porta l'appareil à son oreille sans baisser le volume de la musique. — Lieutenant? C'est Samuel. J'étais devant l'appartement de Sarah Mulligan quand il y a eu soudain du mouvement. Une ambulance est arrivée ainsi qu'une voiture de police et celle d'un gars de la maison. Je suis allé voir. On a retrouvé le corps de Mulligan. Elle est morte. Assassinée certainement. Aucune trace de violence, pas une goutte de sang. Mais son coeur ne bat plus. Vous êtes là? Le lieutenant émit un grognement. — Un détail important, ajouta Samuel, celui qui l'a tuée a écrit deux mots sur son front: Free Love. Silence. — Vous êtes là lieutenant? Pallini se racla la gorge. — Free love, dit-il. — Ouais, c'est ça. Écrit sur son front au marker et avec des majuscules: Free Love. — Free Love, répéta Pallini. Quand Johnny voit entrer José et Sonja dans son restaurant, il ne sait pas à quel point sa vie va être bouleversée. Durant la nuit, Sonja disparaît, José est exécuté, un groupe de filles enlevé, un chef de mafia dévalisé. Un serial killer signe aussi "Free Love" sur le front de sa première victime. Lorsque le lendemain il réceptionne un colis de José, Johnny comprend qu'il va devoir fuir. Il croisera un commissaire désenchanté, un biker en colère, un gangster enragé, un dandy criminel, deux vieillards héroïques, une femme au coeur éteint, une autre au coeur impitoyable... Roman noir complexe et abouti, aussi bien dans sa structure, riche, que dans ses personnages, hauts en couleur et crédibles à la fois, "Free Love" séduit également par sa plume entraînante et son ambiance singulière. Avec ce thriller tortueux et imprévisible, Ruby Bast signe incontestablement une réussite à tout point de vue.
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Free Love



Du même auteur



Icebergs,
Roman, 2010
Ruby Bast









Free Love






















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2016


Chapitre 1



Mardi 22 avril
Dans la confusion de ses sentiments, Erkan Sirmaçek se disait
que Beril n’avait à priori rien pour lui plaire. Trop brune, trop
petite. Trop maigre aussi.
Enfoncé dans le fauteuil jaune, étonné une fois encore de se
retrouver là, Erkan suivait du regard le réseau de veines bleues
sous la peau diaphane des cuisses et des seins de cette Mexicaine
débarquée on ne sait pourquoi dans sa vie. On était loin du type
scandinave qui l’avait toujours fait fantasmer.
Beril, allongée, nue, semblait ignorer la présence de l’homme
dans son dos et fumait lentement une cigarette, ses minuscules
pieds jouant avec l’oreiller.
Le regard absent d’Erkan glissait sur le corps adolescent
cependant que remontaient les images du passé. Une année plus
tôt, alors qu’il se trouvait dans son bureau à une heure tardive,
Erkan avait vu entrer sa nouvelle assistante. Beril s’était tenue un
instant immobile dans l’encadrement de la porte, les yeux
froidement plantés dans les siens. Il s’apprêtait à lui demander ce
qui l’amenait lorsqu’elle s’était avancée. Lentement. Elle avait
contourné son bureau sans dévier son regard une seule seconde
et était venue s’agenouiller à ses côtés. Ses grands yeux noirs
toujours braqués sur lui, elle avait fait pivoter le fauteuil et ses
petites mains blanches avaient lentement défait sa ceinture. Puis
elle l’avait pris dans sa bouche sans jamais détacher ses yeux des
siens.
Quelques semaines avant cette scène inoubliable, Beril avait
commencé à travailler pour Erkan. Menue, l’air maussade,
toujours vêtue de noir, un piercing sur la langue, un tatouage de
reptile dans le cou, elle ne parlait jamais sauf pour répondre aux
questions et encore de manière lapidaire. Il ne l’avait pas choisie,
comme toutes celles qui l’avaient précédé. Un jour, une
aidecomptable était virée par Boris et le lendemain une nouvelle
9
prenait sa place. Il n’y avait pas à discuter. Erkan devait alors
patiemment former la nouvelle recrue. Ce qui prenait parfois des
semaines.
Boris n’aimait pas les questions et Erkan n’en posait jamais.
Il savait parfaitement qu’en dehors de son boss et de lui-même,
personne n’avait une idée précise des affaires dont il tenait les
comptes. Officiellement, plusieurs restaurants, deux boîtes de
nuit, un hôtel, des immeubles et divers magasins. Par ailleurs, les
comptes plus troubles de pas mal d’autres choses.
C’était la première fois qu’Erkan Sirmaçek avait une liaison.
Mais, pouvait-il véritablement parler de liaison ? Beril ne
travaillait plus pour Boris depuis plus de trois mois et il continuait
de la retrouver tous les mardis dans ce studio. Il entrait, prenait
une douche, se mettait dans les draps (en prenant soin de garder
un T-shirt pour cacher son ventre) et attendait. Beril arrivait. Plus
tard. Quand elle l’avait décidé. Erkan avait essayé au début
d’organiser les choses, de fixer une heure, mais c’était peine
perdue. Elle avait écouté, n’avait rien répondu et avait continué
de faire comme elle l’entendait. Elle entrait, sans dire un mot
passait dans la salle de bains et en ressortait nue. Erkan faisait
alors sa petite affaire, rapidement, puis il retournait sous la
douche tandis que Beril restait dans les draps à fumer
nonchalamment. Il revenait alors s’asseoir dans le fauteuil jaune.
Et il se mettait à parler.
Si Beril devait un jour refuser de baiser, s’était dit Erkan, il
lui demanderait d’accepter de seulement l’écouter. Elle était la
seule personne sur cette terre à qui il pouvait parler. Et c’était
devenu essentiel, vital. Il oubliait seulement qu’au tout début,
c’était elle qui lui avait demandé de raconter. Sa vie. C’est à dire
son boulot.

Erkan parti, Beril Ramo se lava, s’habilla et sortit.
La nuit était tombée et il pleuvait. Elle avait rabattu la capuche
de sa parka couleur kaki et avançait tête baissée, les mains
enfoncées dans les poches, le regard perdu dans les reflets de
néons sur la chaussée. Tous les mardis elle faisait le même
chemin. Une demi-heure de marche. Cela ne lui déplaisait pas.
Cela ne lui faisait pas plaisir non plus. Elle n’y pensait pas.
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Il n’y avait pas grand monde au Dizzy’s. Deux types à une
table et un client au comptoir. Beril grimpa sur un tabouret en
humant les odeurs de cuisine.
— Pas trop froid ? demanda Johnny en guise de salut. Beril
ne répondit pas et dégagea ses épaules de sa parka trempée.
— Un café, dit-elle en le regardant par en-dessous. Johnny la
dépassait de deux têtes ce qui l’obligeait à lui balancer son regard
de féline prête-à-bondir. Elle aimait bien ce mec. Souriant, beau
et qui se la pétait pas. Et qui surtout ne posait jamais de questions.
Un mec rare quoi.
— José a appelé il y a quarante-cinq minutes pour dire qu’il
serait là dans une heure.
Johnny connaissait Beril depuis quelques temps déjà. Ce
n’était pas une cliente ordinaire. C’était la petite sœur de José.
Une drôle de fille. En général il ne laissait pas les femmes
indifférentes, mais avec Beril, il n’y avait pas ce genre de rapport.
Pas le moindre regard appuyé ni propos masqué. Pas de sourire
calculé. Rien. Jamais le moindre sourire d’ailleurs, se dit
Johnny.
Beril chassa les mèches de son front en jetant un coup d’œil
au type sur sa gauche. La cinquantaine bedonnante, les tempes
grises mais le reste des cheveux, bruns et frisés, abondants. Une
petite tâche de vin en forme d’hippocampe sur sa joue droite. Ce
denier avança son verre vide, le faisant glisser sur le comptoir.
Johnny Dallen, barman, cuistot, serveur, patron et unique
employé du Dizzy’s lui resservit une Bud pression. L’autre
remercia d’un coup de menton.
— J’ai pas vu José depuis la semaine dernière. Johnny
avançait le sucrier près de la tasse de Beril. Il est passé vendredi
je crois. Avec une fille que je n’avais jamais vue. Une brune aux
cheveux coupés très courts qui jetait sans arrêt des coups d’œil à
droite à gauche. Beril ajouta une quatrième cuillerée de sucre
dans son café.
— Les nanas de mon frère, je m’en tape.
Johnny se retourna pour fouiller la pile de CDs.
— Tu sais, il amène rarement une fille ici. Le lecteur avala le
CD sur le plateau et la voix de Norah Jones s’envola.
Johnny observait Beril penchée sur son café. Si elle
débarquait en robe, les cheveux attachés, je ne sais pas si je la
reconnaîtrais. Tête éternellement baissée, des mèches de
11
cheveux couleur de jais barrant la moitié d’un visage glacé, aucun
maquillage ou parfois un léger fard violet. Difficile pour un autre
que Johnny de véritablement saisir ses traits.
— T’aurais pas une clope ?
— Tu sais bien qu’on ne peut pas fumer.
— Fais pas chier.
La salle du Dizzy’s dépassait à peine les trente mètres carrés
et les deux autres clients se trouvaient à la table du fond. Johnny
saisit un paquet de Camel derrière lui et le montra au type au
comptoir.
— Vous permettez ? L’homme frisé à l’hippocampe fixa un
moment le paquet sans réagir avant de hausser les épaules.
Johnny tendit le paquet à Beril. Il avança le briquet. Beril
planta ses yeux dans les siens pour tout remerciement.
Durant les quinze minutes qui suivirent, personne n’ouvrit la
bouche. Le type sirotait sa bière, Beril réfléchissait intensément,
Johnny s’affairait en cuisine.
— Il est quelle heure là ? interrogea Beril.
— Presque huit heures, dit Johnny.
— Je finis cette clope et s’il est pas là, j’me casse. Johnny
avait posé une fesse sur la plonge.
— Il a dit une heure. Il n’est jamais en retard. Ça fait deux
changements en quelques jours. Beril ne répondit pas. Tu ne veux
pas manger là ce soir ? J’ai fait un haricot de mouton. Tu vas le
regretter.
Beril leva la tête et le fixa un moment.
— T’as pas de problème toi ? Johnny sourit en penchant la
tête de côté.
— T’en connais beaucoup qui n’ont pas de problème ?
— C’est quoi.
— C’est quoi… mon problème ? Oh, des trucs comme ça.
Rien ne va jamais comme on voudrait, tu sais bien.
— Sans déc ?
Johnny sourit cette fois largement.
— Quoi, t’es sérieuse ? Tu ne vas pas me dire que tu
t’intéresses à mes problèmes ? Beril se contenta de garder le
silence.
Bon, ok, voyons… eh bien j’ai souvent mal à la tête, tu vois,
des migraines terribles. Et puis je culpabilise parce que j’ai
toujours un retard de plusieurs mois sur la comptabilité du resto.
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Je ne sais pas comment c’est possible mais… il y a toujours un
truc à faire. Tu dois connaître ça non ? T’as pas été comptable ?
— Aide-comptable.
Beril écrasa furieusement son mégot dans le cendrier. Elle mit
la main dans sa poche mais Johnny l’arrêta.
— Laisse, c’est pour moi.
— Tu peux passer un message à José ? Dis-lui que Boris sait
pour Fred.
— Je lui dirai. Elle se leva et enfila sa parka en se dirigeant
vers la porte.
— Je suis ouvert tous les jours, lança Johnny. Beril l’examina
quelques secondes, intriguée, avant de refermer la porte.

Johnny salua José sans pouvoir détacher ses yeux de la jeune
femme qui l’accompagnait. Blonde, cheveux longs ondulants,
nez fin et légèrement retroussé, lèvres parfaitement dessinées,
une puce étincelante à son oreille gauche, un mètre soixante-dix,
mince, élégante dans une robe bleue moulante largement
décolletée dans le dos. Elle tenait son manteau sur son bras droit
au bout duquel pendait un sac à main recouvert de strass. Johnny
vit défiler une scène de film. Mais quelle star ? Rita Hayworth,
Grace Kelly, Michelle Pfieffer peut-être ? Regard baissé, un port
de tête à faire pâlir un top-model, la jeune femme suivit José dans
le fond de la salle.

Il était huit heures et demi et la plupart des tables du Dizzy’s
étaient garnies. Ce qui se résumait à onze clients. José s’était
installé à la table du fond, comme toujours. Johnny, occupé à
servir, faire chauffer les plats et envoyer quelques verres ici et là,
s’activait salement. Au bout de vingt minutes, il s’approcha enfin
de la table de José pour prendre la commande.
— Pas mal de monde pour un mardi ! souligna José
misourire.
— Ah bon, on est mardi ?
— Je te présente Sonja. Sonja, voici Johnny.
La blonde tint un instant son regard bleu marine planté droit
sur la bouche de Johnny avant de le reporter sur l’ardoise qu’il
tenait dans une main et qui servait de carte.
— Et cette bouteille de vin, ça vient ? dit le type à la table
voisine.
13
— J’ai vidé la dernière à l’instant, répondit Johnny en
titubant. Le couple se marra et José ébaucha un sourire. Un peu
forcé, pensa Johnny. La blonde, elle, ne réagit pas, semblant
l’ignorer copieusement.
— Pour faire court, dit José, tu nous mets deux plats du jour
et une bouteille. Si t’as pas tout sifflé.
— Ça marche ! dit Johnny en s’éloignant.
De temps à autre, tout à son travail, Johnny jetait un coup
d’œil vers la jeune femme blonde. Et il n’était pas le seul. La
plupart des hommes et des femmes présents se tournaient
régulièrement, volontairement ou pas, vers la jeune femme.
Incroyablement, divinement belle, se répétait Johnny.
Une heure plus tard et quelques clients en moins, Johnny en
profita pour observer la table du fond. José avait l’air soucieux.
Leurs regards s’étaient croisés deux ou trois fois et pas le moindre
sourire ou clin d’œil comme José en avait l’habitude. La superbe
blonde à ses côtés demeurait absente, intensément centrée sur
autre chose, semblait-il.
Alors qu’il débarrassait une table, la voix de José lui parvint
dans son dos. Une question au sujet de Beril.
— Ah oui, elle a laissé un message, dit Johnny en passant un
torchon sur le bois vernis, Boris sait pour Fred.
Silence.
Johnny tourna la tête.
— Répète ça ! dit José.
Johnny se redressa et répondit d’une voix plus grave.
— Elle a dit Boris sait pour Fred. Rien d’autre. Tu la connais,
elle s’étend rarement.
José se leva d’un coup, les yeux rivés sur quelque image
visible pour lui seul. Il se tourna vers Sonja.
— Désolé, lâcha-t-il. Il attrapa sa veste et quitta le restaurant
précipitamment.
Passé le moment de surprise et après avoir suivi des yeux José
qui filait sur le trottoir mouillé, Johnny se tourna vers la blonde.
— Vous en faites pas pour l’addition. José a un compte ici.
Elle le considéra un instant, regard braqué sur ses lèvres,
comme si elle n’avait pas compris. Puis elle haussa les épaules.
— Je dois seulement trouver un taxi, dit-elle en cherchant son
sac.
— Je vous en appelle un, dit Johnny.
14

Les derniers clients se levèrent et la jeune femme les suivit
jusqu’au comptoir. Johnny encaissa, salua le couple et leva les
yeux sur Sonja.
— Je ne sais pas ce qui se passe, dit-il en se tournant vers la
rue. Ils m’ont dit qu’ils envoyaient une voiture.
La jeune femme lui tournait le dos. Adossée au comptoir, elle
regardait du côté de la rue. Lisa Ekdahl finit de chanter It’s oh so
quite et la musique ouatée imprégna l’atmosphère d’un délicat
silence égal et beau. Johnny ne pouvait détacher ses prunelles du
profil, de la parfaite ligne de la mâchoire. La mèche de cheveux
qui s’enroulait sur un cou mince et long, la peau extrêmement
fine, douce et pâle comme celle d’un enfant.
— Vous allez fermer maintenant ? Elle avait parlé sans se
retourner, avec cette pointe d’accent qui acheva de charmer
Johnny emporté dans une inquiétante et folle tourmente.
— Pas avant d’avoir mis un peu d’ordre, dit-il d’une voix
hésitante.
— Vous n’attendez pas de nouveaux clients, je veux dire.
Johnny se redressa mais ne répondit pas. Ses yeux caressèrent
l’épaule un instant dévoilée de la fille qui passait son manteau.
Lentement. Avec une grâce infinie. Il s’accrocha un instant à
cette tempe, fragile, ces cheveux si blonds, ce teint si clair.
Le taxi se gara devant le Dizzy’s. Johnny regarda tour à tour
la voiture et le profil de la jeune femme immobile.
— Emmène-moi chez toi, dit-elle. Interloqué, Johnny se
demandait s’il avait bien entendu. Dis au taxi que le client est
parti.

Johnny entra le premier dans l’appartement et jeta les clés
dans un panier avant d’écarter largement la porte.
— Si j’avais su j’aurais mis un peu d’ordre, dit-il sans
conviction.
Elle pénétra dans l’appartement et Johnny, cloué sur place,
suivit ses mouvements. Elle inspecta tranquillement la pièce,
s’attardant sur chaque chose. La pièce n’était pas grande mais
joliment décorée de façon exotique, avec un salon en rotin clair
garni de coussins fleuris, une natte de chanvre au sol, deux
lampes sur pied aux abat-jours de papier rouge et aux pieds de
bois sculpté. Sur les murs, ça et là, des tableaux aux couleurs
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vives dans le style haïtien. La paroi du fond était recouverte d’un
écran blanc de trois mètres par deux, flanqué d’étagères garnies
de dizaines de DVDs.
— Où est la salle de bains ?
Johnny, abasourdi par la présence chez lui de cette fille
extraordinaire, parvint tout de même à détacher son bras de son
corps et montra une porte. Sonja suivit la direction indiquée, se
défaisant de son manteau qu’elle abandonna au passage sur le
fauteuil. Johnny reçut un nouveau choc en apercevant la
silhouette bleue, magique, irréelle. Hollywoodienne.
Il engagea un CD de Michael Franks et se servit un verre avant
de s’affaler sur le sofa. Il ne buvait jamais au Dizzy’s mais il lui
arrivait quelquefois, quand il rentrait tôt, de siroter un bourbon
en essayant de ne penser à rien. Ce qui ce soir s’avéra mission
impossible.
Il sursauta presque en entendant le son de la voix provenant
de la salle de bains. Par la porte entrouverte, elle demandait un
T-shirt. Un instant après, il lui tendit le plus large qu’il possédait,
jaune avec un énorme 10 dans le dos et un Brazil écrit en vert
juste au-dessous. Un long bras nu empoigna le tissu.
Elle apparut peu après vêtue de jaune et vint se planter devant
Johnny.
— Je crois que tu occupes mon lit, dit-elle, le regardant
franchement cette fois. Johnny décroisa ses jambes et sourit.
— Je peux te laisser la chambre, dit-il en se levant.
— Merci mais non. Il écarta les mains en secouant la tête.
— Comme tu veux. Il resta un moment indécis cherchant à
dire quelque chose qui ne venait pas. Il se détourna.
Il entra à son tour dans la salle de bains et prit une douche,
essayant de ne pas penser. Sans succès. Se brossant les dents, il
remarqua l’emballage d’une brosse neuve identique à la sienne.
Elle avait dû la trouver dans un tiroir. Le regard de Johnny se
posa sur le sac à main oublié là. Il en écarta délicatement
l’ouverture et en retira un petit étui en cuir dans lequel se trouvait
un permis de conduire. Sonja Lanska, 28 ans.
Lorsque Johnny sortit de la salle de bains, les lampes étaient
éteintes. Il avança prudemment, faisant une courte halte à hauteur
du canapé silencieux avant de se diriger sans bruit vers la
chambre.
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Une demi-heure à tourner dans son lit plus tard, il s’endormit
de fatigue. Sous ses paupières, la photo de la fille sur son permis
de conduire.

Était-ce un rêve ?
La chaleur d’un corps, blotti tout contre le sien, le tira
doucement de son sommeil. Il demeura un moment magiquement
suspendu dans une douce incertitude. Mais il ne rêvait pas. Elle
se trouvait bien là, dans son dos, collée contre lui. Le corps de
Sonja épousait la courbure de son dos, ses jambes repliées unies
aux siennes. Ses pieds touchaient ses pieds, son bras droit
enlaçait son torse. Johnny n’osait plus respirer. Peu à peu, il prit
conscience de la respiration de Sonja, lente et régulière. Son cœur
à lui cognait de plus en plus fort. Passé quelques minutes, il se
décida à prendre dans la sienne cette main abandonnée sur sa
poitrine. Une main chaude, douce et tendre. Sonja, ne réagit pas,
apparemment endormie. Johnny se prépara à passer une nuit
blanche, espérant secrètement qu’elle ne finisse jamais. Contre
toute attente, il se rendormit.
Lorsqu’il s’éveilla la seconde fois, il fût aussitôt attentif aux
divers signaux que lui renvoyaient ses sens. Un doux parfum
sucré. Le poids d’une tête, au creux de son épaule. Sur son bras,
la caresse d’une chevelure. Sur son flanc, le mouvement régulier
d’une respiration. Sur sa cuisse droite, la chaleur d’une autre
cuisse. Abandonnée sur sa poitrine, légère et fragile comme un
oiseau, une main aux doigts ouverts. Peu à peu, Johnny cala sa
respiration sur celle de Sonja. Déterminé à calmer cette ardeur en
haut de ses jambes et à ne plus se rendormir.
La présence inattendue de cette fille, l’infinie tendresse de
leurs deux corps enlacés le ramena vers un lointain passé, vers
son île, vers son enfance. Vers ces matins ensoleillés, blancs, purs
et joyeux. Vers le rire de sa grand-mère, sa Mamilie, et les doux
baisers de Cathie à l’école, de Cathie à la plage, de Cathie dans
l’eau scintillante des bains de minuit. Vers le bonheur éternel de
la tenir dans ses bras, amoureuse et offerte. Vers la promesse de
s’aimer jusqu’à la fin du monde.
Johnny avait lutté contre le sommeil, mais une fois encore la
fatigue avait eu raison de lui. Ou bien était-ce cette paix, ce
sentiment merveilleux de retour vers un paradis perdu qui l’avait
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bercé ? Il fit un rêve qui devait le poursuivre durant toute la
journée.
Il se trouvait sur un voilier chahuté par la houle. L’eau était
devenue soudain ténébreuse. Il voyait à l’arrière une fille qui
nageait, dans un désordre de bras affolés, cherchant à rattraper le
bateau. Mais plus elle gesticulait et moins elle avançait. Bientôt,
sa tête s’enfonce dans l’eau noire. Johnny s’affole. Cherche une
bouée, un cordage, une gaffe. Rien. Le crâne de la fille réapparaît
par instant. Il hésite à plonger. Finalement il trouve la gaffe et la
tend désespérément vers la fille. Mais, soudain, la fille cesse de
se débattre, le regard figé, éperdu, désespéré. Johnny ne
comprend pas. Pourquoi abandonne-t-elle la partie au moment où
il lui porte enfin secours ! Elle coule, sous ses yeux. Il appelle,
impuissant. C’est alors qu’il réalise que ce qu’il tient braqué vers
la fille n’est pas une gaffe mais un fusil !
Mercredi 23 avril
Au petit matin, Sonja avait disparu. Johnny agissait comme
un automate, sous la douche froide, les yeux plissés, refusant
d’affronter cette réalité. La nuit était terminée. Ces heures
magiques envolées. Une fois de plus, il demeurait seul avec ses
souvenirs.
Deux blocs séparaient l’appartement de Johnny du Dizzy’s. Il
avançait, le pas lourd et résigné.
Max l’attendait assis sur le perron, deux cartons posés à ses
côtés.
— T’es en retard mon pote !
— Tu te plaindras au patron. Max se leva regardant Johnny
par en-dessous.
— N’empêche mec t’as raté un client.
Johnny ouvrit la porte et frappa le panonceau indiquant les
heures d’ouverture.
— Il sait pas lire l’heure ?
Max le suivit à l’intérieur, ses cartons dans les bras.
— C’était le genre à ignorer ce genre de détail, je crois. Il a
posé des questions.
— Qu’est-ce qu’il voulait savoir, le menu du jour ? J’ai pas
encore décidé.
18
Max passa dans l’arrière salle et posa les cartons par terre. Il
rangea les bouteilles de lait et les steaks dans le frigo et les
croissants sur le plan de travail.
— T’as fini tard ou quoi ?
— À onze heures j’étais chez moi.
— Et t’as regardé un de tes films de cinglés ? Johnny secoua
la tête.
— Pas du tout. J’étais dans mon lit. Max leva le nez.
— Tu déconnes… t’étais malade ? Johnny soupira.
— Si je te disais, tu ne me croirais pas. La porte du frigo
claqua tandis que Max jetait un drôle de regard sur son ami.
— Ok, alors fais-moi un café, ça vaut mieux.
Johnny alluma la machine à café italienne. Il était le seul à en
avoir une comme ça dans le quartier. Il sortit les œufs et le bacon.
Il posa deux tasses sur le comptoir avec quatre croissants.
— Il posait quoi comme question ? Max, grimpé sur un
tabouret, enfournait la moitié d’un croissant.
— Il voulait chavoir si che te connaichais.
— En quoi ça le regarde ?
— Ch’est che que ch’ai dit.
— Il a répondu quoi ?
— Il a demandé si je savais où tu créchais. Johnny stoppa son
geste au moment de mordre dans son croissant.
— Vrai ?
— Te jure.
— Et t’as dit quoi ?
— Ben je lui ai dit.
— Quoi ? T’as dit où j’habitais ?
— J’ai dit : puis quoi encore ?
Johnny mâchait en réfléchissant.
— Il ressemblait à quoi ? Max avala son café d’un trait avant
d’essuyer sa bouche avec sa manche.
— À tout le monde. En plus gros. Ni vieux ni jeune. Un blanc
tout à fait ordinaire. Ah si, je me rappelle il avait un truc spécial
celui-là… un imper vert. Mais pas vert militaire tu vois ! Non,
vert, comment dire… Shrek.
— Vert Shrek ?
— C’est ça mec. Vert Shrek.
Max fit un bond de son tabouret.
— Faut qu’j’y aille là !
19

Johnny était arrivé en ville et avait fait divers petits boulots
avant d’être embauché par Joe au Dizzy’s. Joe était un vieux noir
originaire comme lui des Antilles. De Sainte Lucie. Johnny
arrivait lui d’Antigua. Un blanc des îles. Le vieux Joe avait
débarqué sur le continent quarante ans plus tôt avec le rêve de
rentrer un jour au pays, riche. Et finir sa vie paisiblement. À
regarder la mer.
Ne fais pas comme moi, n’attend pas. Met de l’argent à
gauche et pars. Pars avant de te laisser piéger. Mais pourquoi tu
pars pas toi ? avait demandé Johnny. J’ai trop attendu. Passé un
certain temps, on est plus de nulle part. On est d’ici.
Ils avaient passé deux ans à travailler ensemble au cœur du
Village. Joe lui avait tout appris. Oh, rien de spécial à vrai
dire. Te bile pas, il disait, ce qu’ils veulent le matin c’est des œufs,
du bacon et du lait. À midi, un hamburger et des frites. Tu vois,
c’est pas compliqué. Le soir, si tu veux rester peinard, tu fais
comme moi. Un vrai plat de chez nous. Un truc que faisait ta
mère ou ta grand-mère. T’auras pas grand monde, mais ce sera
les meilleurs.
Non, ce que le vieux Joe lui avait vraiment appris c’était
comment jauger le client. Comment lui parler et surtout comment
l’écouter. Parce que le type, ce qu’il vient chercher ici fiston,
c’est pas un verre ou un plat, c’est un pote. Un pote. Rien de plus.
Joe était parti un an plus tôt. Comme ça sans prévenir. Dans
son sommeil. Mais il avait bien fait les choses. Dans son
testament, il laissait tout à Johnny.
Sur la tombe de Joe, Johnny avait promis deux choses : la
première est qu’il se donnait dix ans au maximum pour se faire
la pelote et déguerpir. La seconde, c’est qu’il continuerait de
passer la même musique au Dizzy’s. Des chanteuses et rien que
des chanteuses.
Un jour, environ deux semaines après la mort de Joe, un
homme était entré dans le restaurant. Johnny l’avait déjà croisé
quelques fois. Edward May. Une connaissance du vieux Joe.
L’homme, un noir de presque deux mètres, lui demanda si
l’affaire était à vendre. Johnny répondit par la négative.
L’homme ne se démonta pas et continua à discuter. Une heure
après, Johnny déclarait qu’il allait réfléchir à sa proposition. Un
mois plus tard il signait l’acte de vente.
20
Edward May, vieil ami de Joe, appartenait à la pègre locale,
une sorte de parrain, qui protégeait le Dizzy’s des bandes
concurrentes depuis deux décennies. Edward May avait acheté
l’affaire pour sa retraite et, en attendant, Johnny devait continuer
à tenir les commandes et lui verser un loyer.
Johnny, sur les conseils de Jennifer, son amie d’enfance, avait
placé son argent sur un compte ouvert par celle-ci dans une
banque des îles Cayman (le bateau de croisières sur lequel
travaillait Jennifer y faisant escale régulièrement.)

Johnny vit arriver Sally et n’était pas mécontent de la voir. Il
allait, pour un temps, cesser de ruminer.
Sally, surexcitée comme toujours.
— J’te jure, la même gueule, avec la moustache et tout,
comme dans Butch Cassidy, ça f’sait cinq minutes que j’louchais
sur son p’tit cul, j’étais toute mouillée ! J’te jure ! J’pouvais pas
le laisser filer comme ça tu vois, alors j’lui dis : me dites pas que
vous allez manger tout seul ? il a tourné la tête, style c’est à moi
que tu parles ? parce que dans dix minutes j’ai ma pause, j’lui
dis. T’aurais vu ses yeux ! Merde alors ! Redford craché ! J’te
jure. Et vous déjeunez où d’habitude ? il a demandé. Alors là
c’était cool tu vois, j’lui ai dit qu’il pouvait m’attendre chez
Eddy, il a souri dans sa moustache blonde. Putain ! Trop
craquant ! J’dégoulinais. J’te jure !
La porte du Dizzy’s s’ouvrit et Sally jeta un coup d’œil au
type qui entrait. Johnny le suivit lui aussi du regard sur les deux
mètres qui séparaient la porte du comptoir. Pas le genre de la
maison. Blouson de cuir noir, genre biker, cheveux longs et gras,
l’air un peu endormi dans sa vieille barbe emmêlée. Il grimpa sur
un tabouret en reluquant les jambes de Sally.
— Qu’est-ce que je vous sers ?
— Une pression. La voix allait avec le type, genre bouledogue
énervé. Le Dizzy’s n’était pas à proprement parler un bar, et il
était assez rare qu’on y entre juste pour boire un verre. Pas
question de refuser un client néanmoins. Tandis que Johnny
servait, Sally se leva. Le type tourna la tête pour la voir passer
derrière lui.
— Faut que j’me sauve ! J’te raconterai la suite plus tard mon
chou.
— Take it easy !
21
Sally partie, Johnny retourna en cuisine finir sa préparation.
Une ouverture dans le mur lui permettait de voir ce qui se passait
en salle. Durant les dix minutes qui suivirent, et à chaque fois
qu’il levait les yeux, c’est à dire au moins une dizaine de fois, il
trouva le regard du biker planté sur lui. Mais, pas un mot.
Depuis trois ans, Johnny avait vu toutes sortes de clients,
affronté diverses situations. Cela allait des mecs bourrés qu’il
fallait foutre dehors au couple qui se jetait les assiettes à la figure.
Du malaise cardiaque d’un vieux, ou de la pute qui racolait au
comptoir au dealer qui fixait ses rendez-vous chez lui. Une seule
fois, il avait dû faire appel aux flics. Une bagarre avait éclaté
entre quatre types et il avait vite été débordé. Sans parler des
dégâts à déclarer à l’assurance.
Le biker demanda combien ça faisait, laissa la monnaie sur le
comptoir et sortit.
Johnny le regarda traverser la rue pour rejoindre une voiture
garée le long du trottoir.



Le biker se pencha à la portière côté passager et s’adressa au
type au volant, un rouquin aux cheveux filasse planqué derrière
des Ray Ban.
— Passe-moi ton phone.
— Pourquoi foutre ?
— Passe-le moi, faut que j’appelle Gus.
— Quoi t’as pas le tien ?
— J’en ai pas. Allez file !
— Quoi ? T’as pas de mobile ? Tu déconnes.
— Fais pas chier. Le rouquin puait l’eau de toilette à deux
balles.
L’autre sortit son téléphone de la poche intérieure de son
blouson orange comme ses cheveux et le tendit au biker.
— Comment ça se fait que t’en as pas ? Le biker composa un
numéro.
— Pas besoin.
— Ah ouais ! Pas besoin. Et tu fais quoi là ? Le biker
s’éloigna de quelques mètres.
— Allô. Ouais c’est Ron.
— Vous êtes où là ? dit la voix éraillée de Gus.
22
— Thomson Street. En face d’un troquet. Le Dizzy’s.
— Et il est là-dedans ?
— Non, y’a personne.
— Comment ça y’a personne ?
— On le pistait depuis la bagnole. Puis y’a eu cette
fourgonnette de livraison qui s’est garée devant le café. Au bout
d’un moment, le livreur est ressorti du troquet et le gros a quitté
sa caisse. Il est passé derrière.
— Derrière quoi ? Le van ?
— Ouais. Nous on matait les deux côtés du truc et il est pas
sorti de là.
— Le gros ?
— Ouais. Quand la fourgonnette a démarré y’avait personne
derrière. Juste le café. Rien d’autre. Alors on a attendu que le gros
sorte du troquet. Au bout d’un quart d’heure, toujours rien. Juste
une gonzesse qui est entrée. Alors j’y suis allé.
— Quoi ? T’es allé dans le bar ? Mais il va te repérer putain !
— Il était pas là.
— Il était pas là ?
— Ouais.
— Il est passé où bordel ?
— Pas idée. Je suis resté là un bon moment à boire un verre
des fois qu’il soit aux chiottes ou quoi mais que dalle. L’était plus
là.
— Tu déconnes. Je connais ce resto. Pas plus grand que ma
salle de bains ! Alors il est passé où ?
— Pas idée. À moins qu’il soit monté dans le camion. Vois
pas d’autre explication.
— Faites chier bordel ! Putain mais je le crois pas ça ! Deux
mecs dessus et vous le laissez filer ? Putain tu foutais quoi dans
cette putain de bagnole, une pipe à ton pote ?
Les naseaux du biker s’ouvrirent d’un coup en soufflant un air
venimeux. Il allait lui faire avaler sa langue à ce connard de
métèque !
De l’autre côté de la rue, il pouvait voir Johnny sortir du
Dizzy’s et accrocher un panneau sur le mur à gauche de la
porte.
— Bon. Vous filez au commissariat et vous le chopez dès
qu’il refait surface. Compris ?
— On le chope ? Ça veut dire quoi ?
23
— Vous le filez, bordel !
Gus raccrocha et leva les yeux au plafond. Il n’avait rien
d’autre que ce putain de flic et ils allaient le laisser filer. Si ça se
trouve le gros ne retournera pas au poste avant ce soir ! Et va
savoir ce qu’il va fabriquer jusque là ? Gus décrocha son
téléphone et composa le numéro de Sirvin.
— Allô, c’est Gus Gianola.
— J’écoute.
— Je me demandais… l’adresse perso du flic, vous l’auriez
pas des fois ?
Un silence.
— Me dites pas que vous l’avez perdu ?
— Ben en fait…
— Je vous rappelle, coupa Henri Sirvin qui reposa le combiné
et réfléchit.
Il se pencha sur son portable, cliqua sur Google puis tapa
pages blanches, Greg Pallini. Il soupira. Liste rouge. Bien sûr.
Retour sur Google où il tapa directement Greg Pallini. Apparut
aussitôt une liste de 275 pages. Sirvin fit défiler les premières
pages, survolant les titres. Tous ou presque traitaient d’affaires
dans lesquelles le nom de Greg Pallini était mentionné. Articles
de presse essentiellement. Il décida de piocher au hasard et cliqua
sur la page 45. Un article concernant une enquête. Page 78.
Même chose. Page 123, idem. Sirvin cliqua encore sur quelques
numéros de pages, désespérant de trouver quoi que ce soit de plus
personnel quand il tomba sur un nom propre qui retint son
attention : Davenport. Il s’agissait d’un article de presse relatant
une affaire survenue deux ans plus tôt et dans laquelle Greg
Pallini était directement impliqué. Une histoire de kidnapping.
« …une affaire qui malheureusement s’est mal terminée avec la
mort de l’épouse du lieutenant Pallini. Les malfaiteurs n’avaient
pas hésité à menacer directement le policier à son propre
domicile, rue Davenport, où ils l’ont séquestré, lui et sa femme,
durant 24 heures. Une fusillade, au cours de laquelle deux
malfaiteurs ont été tués, a finalement permis de mettre un terme
à la séquestration. Il faut saluer la conduite exemplaire du
lieutenant Pallini qui… »
Rue Davenport. Sirvin n’était pas mécontent. Un clic sur
Google Maps. Il tapa Davenport. À l’échelle du plan, la rue ne
24
faisait pas plus de cent mètres. Il décrocha son téléphone et
transmit l’information à Gus Gianola.
— Vous avez quoi pour l’instant ? demanda Sirvin.
— Première chose que le flic a fait c’est d’aller se garer près
d’un restaurant. Le Dizzy’s.
— Pour prendre son petit déjeuner ? Captivant.
— En fait, on n’est pas sûr qu’il y soit entré.
— Écoutez, coupa Sirvin, quand vous aurez des vraies
informations, vous m’appelez.
Gus raccrocha et appela aussitôt les deux autres.
— Passe-moi Ron.
— C’est qui ?
— C’est Gus. Passe-moi Ron, grouille-toi.
Le rouquin tendit son mobile à son collègue assis à ses côtés
dans la voiture.
— Putain, mais c’est quoi ça ? Je sers à quoi moi ? De
standardiste ?
— Ouais, aboya Ron.
— Vous êtes où là ?
— Pas loin du commissariat.
— Ok. Tu laisses Rouquin y aller et toi tu files rue Davenport.
— C’est où ça ? J’ai pas ma bécane.
— Elle est où ?
— Je l’ai laissée à un bloc du troquet là, le Dizzy’s.
— Alors tu files là-bas. À pince, en métro, en taxi je m’en
branle, mais tu te grouilles, vu ?
— Pourquoi, je me grouille ? Et il y a quoi rue Davenport ?
— C’est l’adresse du flic.
— Tu crois qu’il y a une chance qu’il repasse chez lui dans la
journée ?
Gus hésita.
— Bon, ouais. Retourne du côté du Dizzy’s et vois ce que tu
peux choper comme infos aux alentours sur le mec qui tient la
taule.
— Putain, c’est tout ce que t’as à proposer ?
— On a un deal, tu te souviens ? J’essaye de t’arranger ton
affaire et en échange tu me files un coup de main. J’ai besoin
d’un gars qui ne soit pas de chez nous, tu piges ? Et n’oublie pas
que tu as besoin de moi Ducon.
25
Ron balança le mobile sur les genoux du rouquin et ouvrit la
portière. À la fin de ce merdier, il allait lui faire avaler ses dents
à ce connard.
— Eh putain, tu fais quoi là ?
Le rouquin freina et immobilisa la voiture le long du trottoir.
Ron claqua la portière et se pencha.
— Tu files là-bas comme prévu et tu mates. S’il se pointe
t’appelles Gus. Dans tous les cas, tu le lâches plus.
— Hey ! Tu vas où ?
Ron s’éloigna en roulant des épaules. Il marchait en pensant à
la gueule de Gus en train d’exploser sous ses coups de latte. Il
descendit dans une bouche de métro et retrouva la lumière du jour
à deux cent mètres du Dizzy’s. Il parcourut nonchalamment la
distance qui le séparait de sa bécane, l’enfourcha et passa devant
le restaurant au ralenti.
Johnny, qui l’avait vu passer, continuait sa mise en place sans
pouvoir chasser le souvenir de la nuit.



Quelques instants plus tard, Shrek pénétra dans le bar. Johnny
leva son regard depuis sa cuisine. À moitié chauve, entre
quarante et cinquante-cinq ans, difficile à dire avec les gros, une
alliance en or impossible à ôter de ses énormes doigts dodus, un
imper vert sur une chemise qui avait dû être jaune. Il avait posé
ses coudes élimés sur le comptoir. Son imper semblait vouloir
craquer aux épaules.
— J’arrive ! lança Johnny. L’autre ne répondit pas.
Johnny apparut peu après en s’essuyant les mains dans un
torchon.
Le gros commanda un café avec deux croissants.
— Ma main dans la figure qu’ils viennent de chez Vincent,
fit-il la bouche pleine et tendant un demi croissant entre ses doigts
gros comme des pistons. Les meilleurs. Son regard de chien triste
tombait sur le comptoir à quelques centimètres de sa grosse main
blanche inerte.
Un moment plus tard, le gros souleva un sourcil et fixa
Johnny, comme pour déchiffrer quelque chose, avant de laisser
retomber son regard las dans sa tasse. Il avala une gorgée de café.
Johnny observait le triple menton.
26
— Un autre, c’est possible ? articula le pachyderme. Johnny
posa un croissant sur le comptoir et retourna dans sa cuisine.
— José Ruiz, dit-il. Johnny baissa la tête dans le passe-plat. Il
était chez vous hier soir. Johnny sortit les œufs durs d’une
casserole fumante comme s’il n’avait rien entendu. Le gros finit
de mâcher son croissant avant d’avaler d’un trait le reste de son
café. On l’a retrouvé mort dans la nuit.
— José ? Johnny fixait l’œuf dur en équilibre dans une
cuillère à soupe. Le gros essuyait sa bouche. Après avoir fait une
boule de sa serviette en papier, il la laissa tomber de haut dans la
tasse vide.
— Vous le connaissiez bien ?
— C’est un client, répondit Johnny méfiant. Vous êtes de la
police ?
— C’est la question que je me pose parfois, dit le gros. Il
venait souvent ici ? Il retira ses gros bras du comptoir et pivota
sur sa gauche vers la rue.
— De temps en temps, dit Johnny évasif.
— Vous connaissez la femme qui l’accompagnait hier soir ?
demanda le policier passé quelques secondes. Johnny sursauta
intérieurement.
— Non, dit-il en s’écartant de l’ouverture comme pour aller
s’occuper d’autre chose. Durant une bonne minute, caché du
regard du policier, les yeux fixés sur le plan de travail, Johnny fit
fonctionner ses méninges. Bon sang ! José est mort. Est-ce que
Beril est au courant ?
— Comment savez-vous qu’il était là hier soir ? demanda
Johnny l’air dégagé en réapparaissant dans l’encadrement.
— En faisant mon boulot.
— Vous voulez dire que vous surveillez le Dizzy’s ? Le
policier prit son temps.
— Ça n’a pas l’air de vous plaire ? Johnny tranchait du bacon,
tête inclinée, évitant de croiser le regard de l’autre.
— J’aime bien la tranquillité. C’est meilleur pour le
commerce, dit-il du ton de celui qui a d’autres chats à fouetter. Il
est mort comment ?
— On peut supposer que la balle qui a traversé son front a
ordonné un arrêt de travail immédiat et définitif à tous les
neurones. Le policier prit un temps avant de se retourner.
Auparavant on l’avait salement amoché.
27
Johnny, abasourdi, avala sa salive. Son regard figé traversa
celui vaguement triste du policier.
— Salement torturé pour être plus explicite. Avez-vous
remarqué quelque chose de particulier ?
— Comme quoi ?
— Je ne sais pas, mais c’est une phrase que je dois poser.
Vous avez peut-être entendu quelque chose, une conversation
autour d’une table par exemple. Johnny prit son temps.
— Vous savez je travaille seul alors je n’ai pas trop le temps
d’écouter les conversations. Est-ce qu’il sait que je connais
Beril ? Le policier regardait la rue derrière la vitre et semblait
concentré sur quelque chose.
— Il y a longtemps que vous surveillez mon bar ? demanda
Johnny passé un moment. Le policier ne répondit pas. Descendu
de son tabouret, il avança lentement jusqu’à la porte. Il demeura
planté là un bon bout de temps avant de revenir vers le comptoir
et y poser un billet de vingt.
— Tout le monde surveille tout le monde, dit-il. En ce
moment vous me surveillez, je vous surveille et d’autres nous
surveillent. C’est comme ça que ça marche.
Johnny fit le tour et ramassa le billet.
— Ouais, dit-il, et bien je n’aime pas ça. Il posa la monnaie
sur le comptoir. Moi, tout ce que je veux c’est travailler
tranquillement.
— Tranquillement, reprit le policier. Qui peut vivre ent ? Est-ce qu’il y a un seul type dans cette ville qui
peut vivre tranquillement ? Il plaqua sa main sur le comptoir et
remplaça la monnaie par sa carte de visite. Appelez-moi si vous
avez quelque chose à dire. Il se dirigea vers la porte, l’ouvrit et
s’arrêta dans l’encadrement.
— Il y a 24 heures je ne connaissais pas l’existence de ce café,
dit-il. Mais je reviendrai. Les croissants sont excellents. Il ferma
la porte derrière lui.
Greg Pallini s’immobilisa sur le trottoir. Ce gars-là est un peu
trop futé pour être cuistot. Il sortit un paquet de Marlboro de sa
poche droite et mit une cigarette à ses lèvres. Puis sa grosse main
fouilla dans sa poche gauche. Il ouvrit un vieux Zippo et,
inclinant la tête, alluma sa cigarette en réfléchissant. Il n’avait
jamais vus ces deux types auparavant. Il fixait cet endroit, de
l’autre côté de la rue, où s’était trouvé la voiture. Apparemment,
28
son petit numéro avait marché. Il avait avancé sur quelques
mètres à l’allure du camion de lait et s’était précipité dans la
première entrée d’immeuble un peu plus loin. Il avait eu de la
chance encore cette fois. Trop lourd pour ces conneries ! Il était
revenu vers le Dizzy’s sans se presser, une fois les types partis.
Cela faisait pas mal de temps qu’il avait laissé tomber l’idée
de maigrir. Depuis le temps où Maggie était là. Pour elle, il avait
pensé un temps qu’il pourrait essayer. Tu parles ! Pensé, oui.
Essayé, pas vraiment.
Il décida de laisser sa voiture là où elle était et de marcher un
peu. Il descendit la rue, tourna à gauche sur Baker St. Durant les
cent mètres qui le séparaient de la bouche de métro, il parla au
téléphone.
— Janice ? Trouve-moi ce que tu peux sur le Dizzy’s café.
Propriétaire, employés, passif, articles de presse, n’importe quoi.
— Et tu veux ça pour quand ?
— Je serai là dans vingt minutes.
— Je suis encore sur José Ruiz…
— Qu’est-ce qu’on a ?
— Pas mal de choses.
— Ok. J’arrive.
Pallini s’apprêtait à faire demi-tour après avoir fermé son
mobile quand il aperçut Johnny, de l’autre côté de la rue, l’air
pressé, qui descendait dans la bouche de métro. Pallini se
précipita (autant que lui permettait sa corpulence) dans l’escalier
en vis-à-vis, mais au moment où il arriva sur le quai, les portes
du wagon s’étaient refermées. Essoufflé, il chercha Johnny des
yeux. À l’instant où le bout de la rame passa à son niveau, il le
vit, debout derrière la vitre.
Johnny aussi vit le policier même s’il ne croisa pas son regard.
En fait, il l’avait repéré Pallini qui dévalait péniblement les
dernières marches, au moment où lui sautait dans le wagon.



Johnny glissa sa main dans la poche arrière de son jean et en
ressortit la carte de visite. Greg Pallini. Trop tard. Il m’a vu et il
sait que j’ai quitté mon boulot juste après avoir appris la mort
de José.
29
Johnny avait conscience de l’irrationalité de sa démarche (il
devrait être en train de travailler.) La question qui trottait dans sa
tête était de savoir, tandis qu’il se dirigeait vers cette adresse
imprimée dans sa tête, ce qui allait en résulter. Pourquoi chercher
à revoir Sonja ? Elle n’avait pas quitté ses pensées une seule
minute depuis son réveil. Elle. La chaleur de son corps blotti
contre le sien. Son parfum. Sa démarche envoûtante dans sa
longue robe bleue. Elle. Si sensuelle lorsqu’elle le surplombait
dans son grand T-shirt jaune. Elle. Sonja. L’incroyable lumière
de ses cheveux. Si blonds sur ses tempes éclatantes.
Descendu dans le quartier où se situait la rue qu’il cherchait,
il fonça sur un passant qui le renseigna sur la direction à prendre.
Quelques pâtés de maisons plus loin, il tomba sur une petite
résidence de standing avec parking souterrain. Une grille en fer
forgé fermait l’entrée de l’allée menant aux petits pavillons
habillés de verdure. Alors que Johnny parcourait la liste des noms
sur l’interphone sans trouver de Lanska. Une femme s’approcha.
— Excusez-moi, dit-elle.
— Pardon, dit à son tour Johnny en s’écartant. Elle lui jeta un
regard en biais. Johnny détourna sa tête mais la releva une
fraction de seconde tandis que la femme composait le code
d’entrée.
— Vous cherchez quelqu’un ? demanda-t-elle.
— Oui, euh… En fait je rends visite à une amie pour la
première fois mais, c’est idiot, j’ai oublié son nom de famille.
— Désolée, dans ce cas je ne peux rien pour vous, dit-elle
sèchement.
— Ça ne fait rien, dit Johnny, je vais me débrouiller. La
femme pénétra dans la résidence et Johnny fit mine de consulter
son mobile, s’éloignant de quelques pas. Un instant plus tard il
revint sur ses pas, composa le code et entendit le déclic
d’ouverture.
Il parcourut l’allée à pas rapides, jetant un œil sur les portes
et leurs numéros. Arrivé devant le 10, s’assurant que personne ne
le regardait, il sonna. Aucune réponse. Il insista. Frappa.
Toujours rien. Soudain, il aperçut une ombre, deux pavillons plus
loin. Une femme. Par réflexe, il se colla à la porte. (Un étranger
à la résidence ne pouvait entrer sans appeler au préalable à
l’interphone, et s’il n’était pas étranger, il n’avait pas besoin de
frapper à la porte.) La femme se rapprocha et Johnny fit ce qu’un
30
locataire des lieux aurait fait, il fouilla dans ses poches à la
recherche de ses clés. Quelques secondes s’écoulèrent. La femme
allait bientôt arriver à sa hauteur. À l’instant où la femme allait
passer derrière lui, il fit mine d’ouvrir la porte. Il tourna la
poignée et celle-ci s’ouvrit. Tout simplement. Johnny
s’engouffra dans la pièce et referma la porte derrière lui, s’isolant
de la femme, qui de toute façon ignorait sa présence.
À première vue, la pièce ne faisait pas plus de trente mètres
carrés. Les volets clos ne lui permettaient pas de voir
grandchose. Il appela : Sonja… ? Silence. Une clarté tombait de biais
de la salle de bains. Il se décida à allumer la lumière.
Une impression d’ordre composé. Le lit trône au centre de
l’appartement. Défait. Sur le drap et sur l’oreiller, des ombres
brunes. Johnny reste un instant suspendu, n’osant s’approcher.
Ses yeux ne peuvent se détacher de cette tache sur le drap blanc.
Il ose un pas. Un deuxième. Un autre. Ses jambes touchent le
bord du lit et Johnny tient sa main tendue et tremblante au dessus
de la tache de sang. Soudain effrayé, il retire son bras et essuie sa
main sur sa cuisse.
À partir de cet instant, il photographie mentalement tout ce
que ses yeux rencontrent : l’oreiller à demi taché, l’énorme tache
juste en dessous comme si quelqu’un avait été égorgé là. Le
tableau sur le mur représentant un paysage enneigé, le Montana,
les Alpes peut-être, un pyjama en satin rose sur une chaise laquée
blanche, une paire de chaussons roses sur la moquette blanche, la
porte de la salle de bains ouverte, les flacons sur l’étagère au
dessous du miroir, des tubes de crème Clarins, une eau de toilette
Opium, une lime à ongle, des ciseaux, deux brosses à dents dans
un verre blanc.
La lumière de la salle de bains, blanche, était restée allumée.
Il s’avance. Dans la pièce, un lavabo, une douche, une cuvette de
WC. Sur le couvercle rabattu se trouve le sac à main avec les
strass. Ouvert, comme la nuit dernière dans sa propre salle de
bains. L’étui en cuir est là, visible. Un coin du permis de conduire
en dépasse.
Johnny retourne dans la pièce principale. Sur sa droite, une
commode de bois laqué blanc. Les deux tiroirs supérieurs sont
ouverts. Un vêtement soyeux pend du premier tiroir. Dans le
second on distingue des sous-vêtements. Sur le mur de gauche,
un placard est ouvert. Des robes sur des cintres, des pantalons,
31
des chemisiers. À côté, sur des étagères, des T-shirts, bien rangés,
des chandails, des boléros, divers vêtements pliés. Johnny
ramène son regard sur la penderie. Là, sous ses yeux, se trouve
la robe bleue que Sonja portait la veille.
Il se tourne et photographie mentalement le reste de la pièce
tel un objectif de caméra. Dans l’angle à gauche de la porte
d’entrée, un coin cuisine. Propre, ordonné. Il n’a pas l’air de
servir souvent. À droite de la porte, une table de bois laqué blanc
encadré de trois chaises assorties. Sur le dossier de l’une d’elles
une écharpe de soie bleue. Près de la porte, un petit meuble laqué
blanc sur lequel se trouve un téléphone, blanc lui aussi, avec au
dessous, un tiroir. Johnny s’approche, hésite. Finalement, il
prend l’écharpe de soie bleue dont il enveloppe sa main et tire à
lui le bouton du tiroir. Du courrier.
Johnny, parfaitement immobile, fixait le tiroir, sans le voir. Il
réfléchissait. Sa mémoire photographique reproduisait le film
depuis son entrée dans l’appartement. Au bout de plusieurs
minutes, il sait qu’il a plusieurs choses à faire.
D’abord, il attrape son mobile et l’éteint. Puis il retourne près
du lit et se penche sur la table de nuit pour bien s’assurer de ce
qu’il a vu. Un briquet en or. Un Dupont. Deux initiales gravées :
BN. À côté du briquet, un téléphone mobile. Le même qu’il a
aperçu dans le sac à mains de Sonja, la veille, chez lui. Il le prend
et le serre un instant dans sa main gauche. Il le retourne, dégage
la batterie et la pose sur la table de nuit. Il fait la même chose
avec son propre mobile et pose une batterie à côté de l’autre.
Ensuite il enlève la carte SIM de son téléphone et la remplace par
celle de Sonja. Il tape sur les touches répertoire, menu, copier,
tout sur téléphone. Il vérifie. Tout y est. Il remet cartes et batteries
en place. Il essuie le mobile de Sonja avec l’écharpe bleue et
remet le mobile à sa place.
Il se redresse et marche à reculons, lentement, détaillant
chaque objet, leur disposition, l’organisation de la pièce. Son dos
touche à présent la porte. Il se retourne et essuie le poignée à
l’aide de l’écharpe. Il ouvre la porte, glisse sa main à l’extérieur
et essuie la poignée. Puis il écarte le battant, jette un coup d’œil
à l’extérieur, s’assure qu’il n’y a personne. Il se penche et saisit
le paquet de lettres dans le tiroir. Johnny réfléchit tandis que ses
mains enveloppent le courrier avec l’écharpe de soie bleue. Il
glisse le paquet à l’intérieur de son blouson. Il sort.
32
Il ferme la porte délicatement et se retourne. Ses yeux
photographient le jardin et les autres appartements. Un seul
possède une fenêtre donnant sur cette porte. Le numéro 13.
Johnny remarque que chaque appartement est flanqué d’un
escalier qui semble descendre aux sous-sols. Parking souterrain,
se dit-il.
Il avance calmement, d’un pas assuré, la tête droite,
s’efforçant de ne penser à rien. Une chose apprise de son oncle
Edgar lorsqu’il était enfant. Si tu parviens à ignorer tout ce qui
t’entoure, tout, jusqu’à ta propre existence, alors tu deviens
invisible.
Parvenu à la grille, il jette un coup d’œil aux boîtes à lettres.
Dans celle du N°10 il y a deux lettres adressées à Sonja Lanska.
Johnny les fourre avec les autres dans son blouson. Après
avoir constaté que la rue est déserte, il étudie une fois encore les
noms sur l’interphone. Face au N°10 : A. Tchenko. Face au 13 :
E. Noris. Sans hésiter, il appuie sur ce bouton-là. Silence. Il
insiste. Pas de réponse. Il sonne une, deux, trois fois ; la troisième
longuement. Rien. Personne au numéro 13. Ou alors il est
sourdingue.

Johnny marche d’un pas ferme et pour la première fois de la
journée, lève le nez au ciel. Il constate qu’il fait beau, que l’air
est frais et le printemps enfin là. La rue bordée d’arbres aux
jeunes pousses d’un vert tendre. Johnny inspire à pleins poumons
comme pour se laver de l’atmosphère de l’appartement. Que
s’était-il passé ? Avait-on vraiment égorgé quelqu’un dans ce
lit ? Était-ce Sonja ?



Quelques minutes après son retour au Dizzy’s Johnny vit
entrer un type, un paquet sous le bras.
— Vous êtes le gérant ?
— Oui.
Le type posa un carton FedEx sur le comptoir.
— Une pièce d’identité ?
Johnny sortit son portefeuille de la poche arrière de son jean
et tendit son permis de conduire.
— Parfait. Signez là.
33
Le type disparut aussi vite qu’il était entré.
Johnny arracha le document collé sur le paquet, ouvrit le
sachet plastique et en retira une lettre avec cette simple phrase :
À remettre uniquement à moi ou à Beril. José. Le mot uniquement
était souligné deux fois.
Johnny considéra le paquet. Cinquante centimètres de long,
quarante de large, dix d’épaisseur. Il entra dans la cuisine et posa
le paquet sur le frigo. Il réfléchit un moment puis saisit de
nouveau le paquet. Il pesait bien un kilo. Il le secoua mais ne
perçut aucun déplacement, aucun bruit particulier. Son nom et
son adresse au Dizzy’s figuraient sur le paquet. Le nom de
l’expéditeur lui était inconnu : Joseph Bernet. Il tourna le carton
dans ses mains cherchant du regard autour de lui. Au bout d’une
minute, une idée enfin se présenta. Il saisit le bord du plan de
travail et le tira doucement à lui. Quelques jours plus tôt, il avait
remarqué que celui-ci s’était détaché du mur et écarté d’un bon
centimètre. Sur le moment il n’avait pas jugé utile d’y remédier.
Entre le meuble et le mur, se trouvait un vide d’une dizaine de
centimètres. Johnny laissa glisser le paquet FedEx le long de la
paroi couverte de poussière et de toiles d’araignée. Après avoir
repoussé le plan de travail, bien calé au mur cette fois, il remit les
choses à leur place et en ajouta quelques autres pour faire bonne
mesure.
De retour derrière son comptoir, attendant l’arrivée des
premiers clients, Johnny pensait à ce colis empoisonné. Pourquoi
tu m’as envoyé ça José ? Quelque chose lui disait que sa vie
risquait d’être beaucoup moins tranquille. Il avait déjà remarqué
des signaux ces derniers jours, quelque chose d’inhabituel dans
l’attitude de José avec, pour finir, cette brusque sortie de la veille.
Le téléphone sonna. Il décrocha.
— C’est Pallini. Où étiez-vous passé ? Johnny revit le visage
rond de Shrek dans son imperméable.
— Comment ça ? bredouilla Johnny.
— Ça fait une heure que j’appelle.
Johnny réfléchit quelques secondes en regardant la rue.
— Parti faire une course, dit-il. Vous avez quelque chose à me
dire ?
— Quelle genre de course ? Johnny prit un temps.
— Je ne vois pas en quoi ça vous regarde. Des courses pour
mon restaurant.
34
— Il est à vous ?
— Quoi ?
— Le restaurant. Il vous appartient ?
— Non.
— Mais il vous a appartenu durant quelques mois. Un silence.
— Comment un gars de vingt-huit ans débarqué de son île les
mains dans les poches peut se payer un restaurant comme
celuilà ?
Nouveau silence. Johnny accusait le coup.
— Vous continuez à me surveiller, dit-il.
— Vous ne répondez pas à ma question.
— Je pense que vous connaissez déjà la réponse. Ou alors
vous n’avez pas terminé vos recherches.
— Pourquoi ne pas m’éviter ce travail inutile ? Et tant qu’on
y est pourquoi ne pas me dire tout ce que vous savez sur José
Ruiz ?
Johnny laissa passer un temps.
— Je vous l’ai dit. C’était un client. Je n’ai pas grand chose à
ajouter.
— Est-ce qu’il venait régulièrement ?
— De temps en temps.
— Venait-il toujours accompagné ?
— Presque toujours.
— De femmes ?
— Jamais. Sauf hier soir. Pallini fit une pause.
— Est-ce qu’il lui arrivait de bavarder avec vous ?
— Il venait généralement le soir, et le soir je n’ai pas le temps
de bavarder. Johnny trouvait étrange de parler de José au passé.
En vérité, il leur arrivait souvent de discuter José et lui. Et il
avait aimé ça. Parfois en espagnol. Johnny aimait bien pratiquer
dès qu’il en avait l’occasion une de ses langues maternelles.
Maria, sa nounou originaire de Saint Domingue lui avait enseigné
l’espagnol. Johnny parlait aussi le français, son père étant
originaire de la partie française de Saint Martin. Et il parlait
évidemment le créole, avec les copains.
José posait des tas de questions sur les îles et la vie qu’on y
mène. Il disait qu’il aimerait bien se retirer là-bas, un de ces
quatre. Johnny racontait son enfance à Antigua. Faisait le portrait
de sa grand-mère Mamilie, évitant de parler de Cathie. José
parlait de sa vie à lui, là-bas, à Mérida, au Mexique. Avec ses
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mots à lui. Des mots qui s’étiraient, se terminaient en plages de
silence.
— Bien, bien, fit le lieutenant avant de raccrocher sans même
saluer.

Renversé sur son fauteuil, Pallini regardait d’un œil vague
Janice, sa collaboratrice, occupée sur son ordinateur derrière la
vitre Il décrocha son téléphone.
— On en est où ?
— Del Potro, Ruiz ou Dallen ?
— Ruiz.
— Parmi les affaires où le nom de José Ruiz apparaît, on
retrouve aussi celui d’Henri Cordan, gérant de la COMEX,
propriétaire des entrepôts où on a retrouvé le corps de Ruiz.
— Cordan apparaît de quelle façon ?
— Plusieurs fois témoin dans les affaires qui nous occupent.
Jamais inculpé.
— Soupçonné ?
— Pas vraiment. Interrogé dans les affaires Delgado, Bunuel,
dans celle des entrepôts.
— Ruiz était impliqué de quelle manière dans les affaires de
Cordan ?
— Directement ? Aucune. Soit il travaille avec ou pour
quelqu’un lié à la COMEX, soit son nom se trouve sur un listing,
un répertoire, des coups de fil passés ou reçus.
— Jusqu’à ce jour. à cette nuit.
— Tu déjeunes où ?
Janice leva la tête vers le bureau voisin.
— C’est quoi, une invitation ?
— J’aimerais bien…
— Alors c’est du boulot hein ?
— Sors-moi juste la liste complète des noms cités dans
chacune des affaires où apparaît le nom de José Ruiz.
— Après quoi j’aurai droit à un deli, c’est ça ?
— Je ne vais pas t’inviter à la pêche.
— Tu pêches ?
— Je n’ai pas dit ça.
— Tu n’as jamais pêché ?
— Je n’
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— Ok. Je sors cette liste.
Pallini raccrocha tout en gardant ses yeux fatigués sur sa
collaboratrice (la main gauche de Janice soutenait sa tête, le
majeur dressé.) Pallini sourit. Il l’aimait bien. Elle le savait. Voilà
bien deux ans qu’ils travaillaient ensemble. Et ils ne s’étaient
encore jamais rencontrés en dehors de ces bureaux. Elle avait su.
Au sujet de sa femme. Comme tout le monde dans le service.
Mais jamais la moindre remarque ou allusion.
Pallini ouvrit le dossier et prit un feutre rouge pour ses notes.
Bon, qu’est-ce qu’on a ?
- Emiliano Del Potro. Soupçonné plusieurs fois dans des
affaires de prostitution et trafic de drogue.
- Emiliano Del Potro, retrouvé mort dans la nuit de
dimanche à lundi. Officiellement, arrêt cardiaque.
Éliminé très proprement dans son sommeil. Comment ?
nota le lieutenant.
- Sa femme de ménage prévient la police le lundi 19 avril.
Elle parle d’assassinat. Pourquoi ?
- Puissant sédatif (décelé par le labo dans le sang de Del
Potro.) Le ne pouvant être la cause de la mort. On
a dû lui faire absorber à son insu. Dans son verre durant
la soirée ?
- Dernière soirée passée au Feever avec son amie Sarah
Mulligan (Pallini chercha la déposition de Sarah
Mulligan.) Qui d’autre était présent ?
- Parmi les personnes présentes : José Ruiz. Confirmé par
le barman du Feever le lundi. Une chance que je sois
passé au Feever lundi soir et que José Ruiz s’y trouvait
également.
- On file José Ruiz et Sarah Mulligan.
- Filature de José Ruiz du lundi soir au mardi soir. Passe
toute la journée dans son appartement, rue Chaplin. Peu
ème avant 20h, il appelle un taxi. Il se rend à l’angle de la 5
ème et la 32 où l’attend la femme blonde. Ils se rendent au
Dizzy’s Café où ils arrivent vers 20h30. Ils dînent.
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- José Ruiz quitte seul le restaurant vers 22h. Il nous
échappe dans la circulation vers 22h15.
- Appel anonyme le mardi 21 mars à 06:00. José Ruiz est
retrouvé assassiné dans les entrepôts de la COMEX.
Après un interrogatoire plutôt sévère.

Pallini attrapa la liste des numéros de téléphone passés et
reçus par José Ruiz à partir de sa ligne fixe durant le dernier mois.
José Ruiz utilisait rarement son téléphone fixe. Essentiellement
pour communiquer avec ses collègues de travail. Pallini décrocha
son téléphone.
— Les noms des correspondants du mobile, tu les as ?
— Pas encore, dit Janice. Je viens de relancer l’opérateur.
— Passe-les-moi dès que tu les auras. Il raccrocha puis se
renversa sur son fauteuil, soupirant et se caressant la nuque. Il
reprit
le combiné.
— Renoir. Venez dans mon bureau. Dès que vous pouvez,
ajouta-t-il comme pour s’excuser de sa brusquerie.

Pallini rêvassait. Il voyait bien que sa motivation avait
sérieusement diminué. Qu’est-ce qu’il en avait à faire que les
méchants s’entre tuent ? J’en ai soupé de cette merde ! Il sourit.
Ce genre de propos était totalement nouveau pour lui. Que se
passait-il ? Force était de constater qu’il n’était plus le même.
Son regard se posait çà et là sur les meubles et les objets
autour de lui comme s’il les regardait pour la première fois. Ça
fait des années que je ne vois plus rien. Des années à plonger
dans la vie des autres, à s’identifier à eux. À cogiter sur les
affaires, à s’immerger dans un monde de haine et de sang. J’ai
oublié le reste.
Il se leva, fit quelques pas jusqu’à la fenêtre. Il faisait beau.
Un bout de ciel bleu coincé entre les bâtiments laissait entrevoir
un autre monde, ailleurs, loin de la ville. En bas, des voitures
circulaient lentement. Des gens marchaient sur le trottoir.
Certains avaient le nez en l’air. Au bout de la rue, le feu passa au
rouge. Des personnes traversèrent. Il reconnut l’un d’eux. Le type
aux cheveux roux avec son blouson orange. Toujours derrière
moi ceux-là.
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La porte s’ouvrit et un type mince en costume-cravate entra.
Cheveux coupés courts, des yeux bleu pâle derrière des lunettes
à monture d’acier, un petit nez, des lèvres fines. Il referma la
porte derrière lui, avança ses un mètre quatre-vingt cinq au milieu
de la pièce et s’immobilisa. Silencieux.
Pallini demeura une autre demi-minute à la fenêtre puis se
retourna. Il jaugea un moment Renoir avant de s’avancer vers son
bureau.
— Tenez, prenez tout et voyez ce que vous pouvez en tirer. Il
souleva le dossier et le tendit à Renoir (qui le saisit avec
précaution.)
— Je dois chercher quelque chose en particulier ?
— Faites à votre manière. Demandez à Janice de vous fournir
la liste des appels passés et reçus par José Ruiz sur son mobile
ces derniers jours. Notamment dans la journée d’hier.
— Vous semblez avoir une idée…
— Faites comme si je n’existais pas.
— Très bien.
Pallini enfila sa veste, notant au passage les chaussures noires,
brillantes, impeccables de Renoir. L’un penché sur sa bedaine et
les boutons de sa veste prêts à craquer, l’autre sur le dossier rose
dans ses mains, ils s’éloignèrent chacun de leur côté du couloir.
Soudain, Pallini s’arrêta et héla Renoir.
— Cette blonde, dit-il, celle avec qui José Ruiz passe sa
dernière soirée, il a bien fallu qu’il la joigne pour lui donner
ème ème ?rendez-vous à l’angle de la 5 et la 32
Il s’éloigna tandis que Renoir, intrigué, observait la démarche
du pachyderme au bout du couloir.
Pallini descendit par l’ascenseur, rejoignit sa voiture,
s’installa avec peine sur le siège, démarra et sortit du parking.

Le capot avant dépassait largement sur la chaussée et Pallini
attendait. Lorsqu’il s’engagea enfin sur la chaussée, il avança au
pas, surveillant son rétroviseur. Une fois assuré que l’autre le
filait, gentiment, il accéléra. Le rouquin était seul dans sa voiture.



Une demi-heure plus tard, il appela Janice.
39
— Janice. Fais une demande pour avoir la liste des mobiles
ayant passé une communication entre 9 heures et 9h30 au niveau
du Dizzy’s Café et note les numéros appelés. Il ferma son Nokia
et vérifia le rétroviseur.
Dans la voiture derrière lui, Mike ne comprenait pas.
Qu’estce qu’il fout ce gros con ? Voilà une demi-heure qu’il suivait la
bagnole du flic. Au début il avait eu l’impression que le gros ne
savait pas très bien où il allait. Ils avaient tourné en rond un
moment puis le flic avait semblé se diriger quelque part. Et plus
ils avançaient, plus il reconnaissait le quartier. Putain mais c’est
quoi ça ? Il gara la voiture le long du trottoir et plongea la main
dans son blouson. Il fixa un instant son mobile, tapa sur dernier
numéro composé.
— Gus, c’est Mike.
— Quel Mike ?
— Mike quoi. Je suivais la bagnole du flic et tu sais quoi ?
— Ah, Mike. Ne me dis pas que tu l’as perdu ?
— Non, il est là devant moi.
— Alors quoi ?
— Il vient de se garer devant l’appart’ de ma copine.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Je te jure.
— Et il fait quoi maintenant ?
— Rien. Il reste dans sa bagnole.
— Tu es dans quelle bagnole là ?
— Celle de ma copine.
Gus n’en revenait pas de tant de connerie ! Il réfléchissait.
Est-ce que ce putain de flic pouvait remonter jusqu’à lui ?
Certainement. Mais ça prendrait un peu de temps. Ça me laisse à
peine un jour ou deux.
— Je fais quoi alors ? demanda le rouquin.
— Tire-toi.
— Quoi ?
— Tu te tires. Tu disparais ! Et tu ne m’appelles plus, ok ?
Gus coupa la communication. Quel con ! Il n’y avait plus qu’à
espérer que Ron chope le flic chez lui. Mais avec sa bécane il
allait se faire repérer aussitôt. En plus on peut pas le joindre ce
con ! Il fallait mettre quelqu’un d’autre sur le coup. Mais qui ?
Quelqu’un de neutre. Un type éloigné du business. Gus cogitait.
Soudain une idée se présenta.
40
— Allô maman, c’est Gus.
Il coupa court aux reproches de sa mère.
— Maman, tu peux m’avoir le téléphone de ce type, tu sais,
celui qui faisait ton jardin quand je suis passé la dernière fois. Je
crois que c’est un copain au fils des voisins.
— Oui je vois. Mais pourquoi tu veux lui parler ?
— J’aurais peut-être un boulot pour lui. Essaye de m’avoir ça
aujourd’hui ok ? Il raccrocha.

— Qu’est-ce que tu manigances ? demanda Joyce.
Gus réfléchissait, le regard vaguement posé sur Joyce, assise
sur le bord d’une chaise, qui peignait les ongles de ses orteils.
Entre ses longues cuisses bronzées, la dentelle de sa culotte rouge
laissait transparaître sa toison brune. Mais Gus ne voyait rien
d’autre que son nouveau plan. Après tout, si le flic remontait
jusqu’à lui, il n’aurait rien. Mike n’existait pas. Et Ron ne
travaillait pas vraiment pour lui. Il faisait juste un extra. Non, si
le flic fourre son nez dans nos affaires, il n’aura rien ou pas
grand-chose. C’est sûr, s’il avait Sirvin, il m’oublierait aussitôt.
Moi je suis que dalle à côté de Sirvin. De la petite friture.
— C’est qui ce type que tu veux embaucher ?
Gus ne répondit pas. Non, ce qu’il me faut, c’est un type à moi.
Un gars que personne ne connaît ici. Et ce gars-là devrait
pouvoir faire l’affaire. Quelques semaines plus tôt, alors qu’il
rendait visite à sa mère dans la maison qu’il lui avait achetée près
d’Albany, il était sorti un moment sur le palier fumer un clope et
siroter une bière. Et il y avait ce type, un jeune gars de vingt et
quelques, qui tondait la pelouse. Il l’avait invité à prendre une
mousse avec lui.
— Tu te fais de l’argent de poche ?
— Ouais, si on veut, avait dit l’autre. Je rends service. Billy
avait promis de le faire et il s’est cassé le poignet.
— C’est qui Billy ?
— C’est mon pote. Il habite à côté. Gus avait tourné la tête.
— À part ça tu fais quoi ?
— Pas grand-chose. J’ai arrêté l’université et je cherche du
travail.
— Qu’est-ce que tu sais faire ?
— Je sais faire ce qu’on me dit de faire.
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Gus l’avait regardé en coin en avalant une gorgée de bière. Le
gars avait l’air sain. Des cheveux coupés courts, blonds, sur un
visage carré. Le genre sportif, solide et posé.
— Et tu sais tout faire ?
— Je crois que rien n’est jamais vraiment compliqué. Il suffit
qu’on explique bien ce qu’on veut.
Gus avait souri et lui avait claqué sa main sur l’épaule en se
levant. L’autre s’était dressé aussitôt.
— Si j’ai quelque chose pour toi, avait dit Gus, je te ferai
signe.
Joyce changeait de pied.
— Si tu n’as rien prévu, dit-elle, je vais aller me dorer sur le
balcon.
Mais Gus cogitait toujours. Sirvin n’avait rien dit sur la nuit
dernière ni sur les raisons de filer le flic. Gus avait quand même
appris, pour José Ruiz. Et merde ! Ça ne lui plaisait pas cette
histoire. Pourquoi Boris l’avait-il cuisiné la nuit dernière ? Les
poulets avaient débarqué et trouvé le cadavre dans les entrepôts
de la COMEX. Je me demande qui a bien pu les appeler. En tous
cas un gars qui ne veut pas que du bien à Cordan. Ou à Boris.
Le téléphone sonna. Gus nota les chiffres dictés par sa mère,
raccrocha et composa le numéro.
— Oui ?
— Daniel ?
— Lui-même.
— On m’appelle Gus. La dernière fois qu’on s’est parlé, tu
jouais les jardiniers dans le jardin de ma mère. Ça te rappelle
quelque chose ?
— C’est que j’en ai pas mal fréquenté de jardins ces derniers
temps.
— Peu importe, dit Gus. J’ai un boulot pour toi si t’es libre.
— Quel genre ?
— Détective privé. Silence.
— Faut que je photographie un type qui trompe sa femme ?
— T’es pas loin. Peux-tu rappliquer dans la journée ?
— Ça dépend du salaire.
Gus expliqua à quel hôtel Daniel devait se présenter et ce qu’il
attendait de lui.
Gus raccrocha et appela Sirvin. Il lui rapporta qu’il avait un
type rue Davenport mais que l’autre était grillé.
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— Ce n’est pas ce qui s’appelle une bonne nouvelle, dit Sirvin
d’un ton glacial. On ne vous paie pas pour engager des amateurs.
Une journée de perdue c’est beaucoup d’argent de perdu.
— Je comprends, dit Gus.
— Vous ne comprenez rien du tout ! siffla la voix de Sirvin.
Écoutez bien ce qui va suivre Mr Gianola : nous sommes sur une
affaire explosive et je vous conseille de vous réveiller au plus vite
où vous dormirez bientôt pour longtemps.



La main gauche de Sirvin reposa délicatement le combiné et
vint caresser sa mâchoire lisse et tendue. Il n’espérait pas
grandchose de la filature de Pallini, mais il ne fallait rien négliger. La
mort de Ruiz dans les entrepôts, c’était certain, allait amener les
flics à fouiner dans tous les coins. Et ce n’était jamais bon pour
les affaires.
Il se leva, ramassa quelques papiers, mit son VAIO dans
l’attaché-case et quitta la chambre. Dans l’ascenseur, son regard
glissa sur les fesses et les cuisses du jeune homme devant lui. Il
se ressaisit aussitôt. Il y avait plus urgent. À l’extérieur de l’hôtel,
sa voiture l’attendait.
Le mobile vibra dans sa poche droite.
— Oui.
— Dorothy. Mr Norodine sera dans quinze minutes à son
rendez-vous.
— Merci, dit Sirvin.
Il fouilla dans sa poche intérieure et en sortit une carte qu’il
tendit à son chauffeur.
— Ceci est l’hôtel où une chambre est réservée à mon nom
pour ce soir. Faites en sorte que toutes mes affaires s’y trouvent
dans une heure. Je vous appellerai plus tard.
— Bien Monsieur.
Il prit le mobile dans sa poche gauche et appuya longuement
sut la touche 5.
— Restaurant Savoy. À partir de midi. Aujourd’hui.
Henri Sirvin referma son mobile. Savoir qu’à partir de midi il
serait suivi et protégé par Sernois ne le satisfaisait qu’à moitié. Il
se sentait tout de même plus en sécurité quand il n’avait pas
besoin de protection. Ce qui devenait de plus en plus rare. La
Chevrolet le déposa devant le Savoy à 11h55. Une grande salle
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aux tables relativement éloignées les unes des autres l’accueillit.
Le maître d’hôtel le salua par son nom et le conduisit vers une
table isolée. Sirvin commanda une eau pétillante puis croisa ses
mains manucurées sur la nappe blanche.
Attablé non loin de lui, dans le centre de la salle, son double
avait la tête tournée vers les fenêtres, sa main jouant avec le
couteau sur la table. Il portait comme convenu ses lunettes en
écaille.
Boris n’allait pas tarder. Henri Sirvin ouvrit son portable et
pianota sur le clavier. Au bout d’une minute l’image dansa sous
ses yeux. La micro-caméra insérée dans les lunettes de Double
lui renvoyait l’image fixe de la rue. Il mit l’écouteur dans son
oreille droite, invisible depuis la table centrale, et attacha le
micro-cravate à sa boutonnière.
— Test, dit-il.
— Parfait, répondit la voix de Double dans son oreillette.
L’homme ne bougea pas. Il savait ce que l’on attendait de lui et
s’y conformait professionnellement. Sirvin appréciait cela.
Double, tel qu’il le surnommait, ne l’avait jamais vu. Pas plus
que Boris. Ni personne. Et c’était heureux. De toute façon, il
n’aurait jamais pu supporter ce Russe mal élevé, bruyant,
exubérant et menaçant. Dès le premier contact, hélas, Boris
Norodine avait exigé de le rencontrer. Condition indispensable
avait dit le Russe. Il avait donc, sans jamais le rencontrer, engagé
ce comédien, Double, qui le remplaçait lorsque cela était
inévitable. Grâce à ce petit équipement vidéo, il pouvait voir
Boris, contrôler le dialogue et dicter ses réponses. Comme
toujours, Double allait se montrer efficace et distant. Le Russe
restait incontournable. Tout au moins pour l’instant.
Les événements de la nuit dernière ne présageaient rien de
bon. Et surtout pas un déjeuner cordial. Une grosse somme en
ballade pour Boris Norodine, deux hommes en moins (et pas des
moindres se disait Henri Sirvin puisqu’il s’agissait de ses deux
contacts à lui, l’un travaillant pour le chef des Mexicains Pedro
Delgado, l’autre pour le chef Russe Boris Norodine.) Le plus
important étant un manque-à-gagner conséquent pour lui-même.
On pouvait comprendre que tout le monde soit nerveux.
Forcément. Boris explosait déjà pour un rien, alors avec la mort
d’un de ses hommes, son coffre-fort dévalisé et la police sur le
coup, la déflagration risquait d’être fracassante.
44
Boris Norodine se dirigea droit sur Double, précédant le
maître d’hôtel de plusieurs pas. Les un mètre-quatre-vingt-dix et
les cent-dix kilos du Russe prirent place à la table centrale. D’un
regard mauvais sur les pieds du maître d’hôtel, il commanda une
bouteille du meilleur Bourgogne. Après quoi, son regard balaya
la salle. Il ne pouvait apercevoir Henri Sirvin qui se tenait penché
sur son ordinateur, faisant mine de taper sur son clavier.
— Qu’est-ce vous avez ?
— Des problèmes, dicta Sirvin agacé par les manières du
Russe qui n’avait pas pris la peine de saluer son double. Plus de
marchandise donc plus d’argent.
— Ça je le sais ! Je me fous de la marchandise. On m’a pris
mon pognon ! De quoi payer plusieurs livraisons !
— C’est aussi en partie mon argent, corrigea Sirvin, dans la
mesure où il devait servir à payer la marchandise.
Boris souleva un regard assassin.
— C’est surtout votre problème. Moi c’est à vous que
j’achète. Les autres, connais pas !
— C’est également ce que les autres disent.
— Arrêtez votre baratin ! Il n’y a pas dix personnes au courant
et vous en faites partie.
— Serait-ce une accusation ?
— À votre avis ?
Double marqua une pause, détaillant un instant le travail de
manucure sur ses doigts fins. Sirvin n’ignorait pas que les petits
silences précédant chacune de ses réponses irritaient le Russe.
— Je suppose que vous avez des hommes sur le coup,
demanda-t-il.
— Sur quoi ? demanda Boris.
Double esquissa un sourire.
— Sur la dizaine de personnes en question, je présume.
Boris inclina la tête en arrière et prit une profonde inspiration.
— Je ne connais que mes gars. Donnez-moi les noms des
autres gars et je vous jure que je vais faire cracher ces fils de pute.
Double but un peu d’eau tandis que le maître d’hôtel ouvrait
la bouteille de vin.
— Chacun s’occupe de ses hommes. Occupez-vous des
vôtres. Avez-vous quelque chose sur la personne ayant informé
la police ?
— Non.
— Puis-je savoir ce qui se passait avec José Ruiz ?
45
— C’est mon affaire.
— Pardonnez-moi mais c’est aussi la mienne. Jusqu’à ce jour,
José Ruiz était mon principal interlocuteur chez vous.
Le Russe scrutait l’homme en face de lui cherchant à deviner
sa nature profonde. Quelque chose ne cadrait pas avec ce type.
Boris ne comprenait pas. Il avait toujours été très fort pour percer
les gens.
— José m’avait doublé sur un coup.
— Pouvez-vous préciser ? La moindre information peut nous
faire progresser. Quoi qu’il ait fait, il n’a peut-être pas agi seul.
— Il me doublait.
— En êtes-vous certain ? José Ruiz paraissait fiable.
— Plusieurs de mes filles avaient disparu ces derniers temps.
L’une d’elles a été récupérée. Elle a craché le morceau pour José.
Sirvin analysa l’information.
— Pensez-vous que José Ruiz soit également lié au vol de
votre argent ? interrogea Sirvin.
— Je n’en sais rien. Vous avez des nouvelles de Lopez ?
— On y travaille. Il serait étonnant que sa disparition n’ait
rien à voir avec tout ça. Tout comme la mort soudaine de Del
Potro. À propos, où se trouvait l’argent ?
— Dans mon coffre.
— Combien de personnes étaient capables d’ouvrir ce coffre
sans le forcer ?
— Une seule. Moi ! grogna le Russe. Sirvin laissa le silence
faire son effet.
— Qu’en déduisez-vous ? demanda Double esquissant un
sourire.
Boris se pencha brusquement sur la table comme prêt à bondir
sur le nain en face de lui et lui faire bouffer sa cravate. Il se
contenta de souffler bruyamment par les narines et, pour se
calmer, versa une rasade de vin dans le verre de Double. Celui-ci
regarda le liquide couler gardant une parfaite maîtrise de
luimême. Il ne buvait jamais d’alcool et Boris le savait.
— Et vous ? Vous déduisez quoi ? Double fixait son verre
plein.
— La même chose que vous probablement. Vous n’êtes pas
le seul à connaître le code de ce coffre.
Boris saisit le menu que lui tendait l’homme debout près de
lui et le posa sur la table sans le regarder.
— Et comment c’est possible ça ? demanda-t-il.
46
Double répondit le nez sur la carte ouverte devant son visage.
— Peut-être aussi simplement qu’en plaçant une caméra au
dessus d’un distributeur de billets.
Boris réfléchit un instant avant de se lever. Il fourra la main
dans sa poche et jeta un billet de cent dollars sur la table.
— Téléphonez-moi, dit-il en guise de salutations avant de
quitter la salle.
Sirvin prononça terminé et ferma son portable. Il commanda
un plat, rendit le menu au maître d’hôtel, déplia sa serviette, posa
ses mains sur la nappe et réfléchit. Il traitait avec les deux parties,
il recevrait donc des coups des deux côtés. D’autant qu’aucune
des deux parties ne souhaitait parler à l’autre. En principe. Car,
Juan Lopez pour Delgado et José Ruiz pour Norodine se
connaissaient.
Aucun des deux camps, à priori, n’était au courant de la
totalité de son propre business. Mais était-ce toujours le cas ?
Que savait exactement José Ruiz et qu’avait-il dit sous la
torture ? Pour le moment (et fort heureusement pour ce pauvre
Double) Boris ne l’avait pas encore pendu par les couilles, pour
reprendre les propos choisis du Russe.
Sirvin laissa errer son regard vers la rue ensoleillée. Il ne lui
fallut pas longtemps pour repérer la voiture de Sernois garée le
long du trottoir en face. Il chercha son téléphone dans sa poche
gauche, bascula sur la seconde carte SIM, et appuya longuement
sur la touche 2.
— Martin, envoyez-moi un taxi au Savoy pour 13heures.
Comment va le petit ?
— La fièvre est tombée Monsieur.
Il raccrocha et enfonça cette fois la touche 3 du mobile.
— Où êtes-vous ?
— Derrière lui. Il semble se diriger vers ses bureaux.
— Bien. Notez bien tous les mouvements. Voitures,
personnes, piétons.
— Pas de problème, dit Gary.
Gary tourna le volume de la radio et reprit ses mouvements de
tête en cadence. Putain, on fera jamais aussi bien que ça !
Creedence jouait Suzie Q.
La Cherokee de Boris tourna à droite et Gary dut passer à
l’orange (même s’il savait où ils allaient.) La voiture
s’immobilisa en effet trois-cent mètres plus loin devant
47
l’immeuble ancien dans lesquels se trouvaient les bureaux de la
TROÏKA, la société de Boris Norodine.
Le Russe pénétra dans l’immeuble d’un pas vif. En moins
èmed’une minute, l’ascenseur le déposa au 8 . La secrétaire, qui
l’aperçut à travers les vitres de son bureau, se précipita pour lui
ouvrir la porte.
— Envoyez-moi Suska et Erkan dans mon bureau tout de
suite.
En moins de deux minutes, les intéressés se trouvèrent là.
Erkan Sirmaçek, rondouillet et discret, attendait, adossé au
meuble qui se trouvait derrière la porte, qu’on l’invite à s’asseoir.
Vadim Suska arriva le second et s’installa dans le fauteuil faisant
face à Boris Norodine.
— Je vous écoute, dit Boris, se forçant à garder son calme.
— Les flics en ont fini avec les entrepôts. Je ne crois pas qu’ils
aient quoi que ce soit.
— Tu ne crois pas ?
— D’après Brings, un type de la COMEX, l’équipe
scientifique s’est bornée à relever des trucs uniquement dans le
périmètre où José a été tabassé. Donc pas de problème avec les
livraisons précédentes. Brings est en train de tout nettoyer en ce
moment même.
Boris donna un coup de menton en direction du comptable.
— Erkan ?
— Tous les papiers concernant José ont été triés. Il ne reste
que ce qui concerne le New Fun.
— Et l’informatique ?
— Je n’ai pas encore terminé.
— Faut pas perdre une minute.
— D’accord. Je peux y retourner ?
— Tu penses en avoir pour combien de temps ?
— Peut-être deux heures.
Boris se renversa sur son fauteuil et toisa tour à tour les deux
hommes face à lui. Il avait une confiance quasi-totale en son
comptable, Erkan. Pas le genre à le doubler. Suska, son second,
avait tout du type efficace et droit, mais également pragmatique.
Il ne changerait de monture qu’en cas d’extrême nécessité. Pas
du genre à couler avec le navire toutefois. Bon soldat mais pas
kamikaze.
— Venons-en à notre problème de coffre. Suska, à partir de
cet instant, je veux que tu te concentres là-dessus. Toi, le
48
comptable, tu finis d’abord ton boulot et tu y réfléchis après.
Voilà. Vous le savez, le coffre a été dévalisé cette nuit. Et il y
avait une putain de grosse somme dans ce coffre ! Je suis le seul
en principe à connaître la combinaison. Je veux savoir comment
c’est possible. Suska, tu vois si quelqu’un aurait pu placer une
caméra quelque part et filmer mes doigts lorsque je compose le
code. Toi, Erkan, je veux la liste de toutes les personnes qui ont
eu une carte d’entrée de nos bureaux ou qui auraient pu avoir
accès à une de ces cartes. Secundo : je veux savoir s’il y a un
rapport entre le vol de l’argent et la mort de José ? Peut-être que
l’argent a servi à payer la marchandise. Je veux une réponse. Et
vite ! Bougez-vous le cul !
— Tu veux dire qu’ils ont livré la marchandise ? interrogea
Suska.
— Exactement.
— Au même endroit ?
— Ça j’en sais rien.
Déjà, se bousculaient des questions dans la tête des deux
hommes. Qui aurait livré la marchandise sans être payé ? Et avec
quel argent avait-on payé ? Si c’est avec l’argent de Boris, qui a
pu pénétrer dans les locaux de la TROÏKA sans déclencher
l’alarme ? Comment a-t-on pu ouvrir le coffre sans se faire
repérer ? Et enfin, où est passé la marchandise ?
Parmi les trois hommes présents dans le bureau, seul Erkan
Sirmaçek était censé ignorer ce qu’on entendait par marchandise.
Lui, ne traitait que les chiffres. C’est du moins ce que pensait
Boris. Mais Erkan n’ignorait pas vraiment de quoi il
s’agissait.
Après des années passées dans ces bureaux, il avait compris
un certain nombre de choses. Un mot échappé ici ou là, une note
abandonnée, un recoupement d’informations. La marchandise
arrivait du Mexique. Des filles. Des enfants peut-être. Pas tous
Mexicains. Destinés à quel commerce ? Cela, il ne le savait pas
et préférait ne pas y réfléchir. Pour lui, il n’y avait qu’une chose
à ne jamais oublier : un comptable entrait un jour au service de
Boris et ne le quittait plus.
Les deux hommes venaient de quitter le bureau lorsque la
secrétaire annonça à l’interphone la visite d’un policier. Un
certain Pallini.
— Dites-lui que je n’ai pas le temps, répondit Boris.
49
— Il insiste, dit-elle un instant après. Il affirme que sinon il
devra vous convoquer à son bureau.
— Donnez-lui le numéro de mon avocat.
La secrétaire transmis le message au policier.

Pallini retourna vers l’ascenseur pas du tout désappointé. Il
avait l’habitude. Et puis il n’était pas mécontent d’avoir ajouté
quelques degrés à la tension qui régnait déjà dans la maison. Et
puis il avait aussi croisé ce Monsieur Suska (comme l’avait
nommé la secrétaire visiblement très nerveuse) et pouvait
maintenant mettre un visage sur ce nom. Il quitta l’immeuble.
Dans la rue, il ne remarqua pas la voiture de Gary mais ce dernier,
lui, le reconnut aussitôt. Il avait reçu sa photo par MMS une heure
plus tôt. C’était le gros flic qui enquêtait sur l’affaire.
Pallini se dirigea vers sa voiture. Gary en nota le numéro.



Il était environ 13 heures et Pallini enfournait un beau
morceau d’entrecôte dans un restaurant du quartier lorsque son
mobile sonna. Janice l’informa qu’elle avait reçu les
informations demandées. Il lui demanda de les transmettre à
Renoir.
— Juste une chose, ajouta-t-il. Tu as eu le numéro de la
blonde avec qui Ruiz avait rendez-vous ?
— Oui. Sonja Lanska. 28 ans. Polonaise. Tu veux son
adresse ?
— Donne. Pallini nota le nom de la rue sur la nappe en papier.
Une heure plus tard, le policier rotait devant l’interphone sur
lequel ne figurait aucune Lanska. Il tenta deux trois boutons au
hasard. Une vieille dame maigrichonne et acariâtre vint
ellemême lui ouvrir la grille après avoir demandé à voir ses papiers.
Comme Johnny Dallen quelques heures plus tôt, Pallini
tourna la poignée et pénétra dans l’appartement de Sonja Lanska.
Quelques minutes plus tard il demandait une équipe scientifique.
En attendant, il enfila des gants de chirurgien et fit le tour du petit
appartement, ouvrant les tiroirs et les placards, faisant les poches
des vêtements dans la penderie, tentant de s’imprégner de
l’atmosphère.
Janice appela.
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— Il semble que l’appartement soit au nom d’Anna Tchenko.
Du moins c’est à ce nom que les factures arrivent. Cette adresse
figure aussi sur le permis de conduire de Sonja Lanska délivré il
y a six mois. Toutes deux ont des papiers en règle et sont entrées
régulièrement dans le pays. Je te donne les numéros de leurs
portables.
— Merci. Peux-tu vérifier si le numéro de Sonja fait partie de
ceux appelés par José Ruiz hier ?
— C’est déjà fait. Il l’a appelée à 16h33. La conversation n’a
duré que vingt secondes.
Pallini laissa sonner le téléphone de Sonja, sur la table de nuit,
sans attendre que la messagerie se déclenche puis il raccrocha. Il
sortit un mouchoir de sa poche et saisit le mobile. Il appela la
messagerie. Pas de message. Il consulta les SMS. Effacés.
Rien sur la messagerie, pas grand-chose dans les meubles et
pourtant l’essentiel était là : papiers d’identité, téléphone, sac à
main, clés. Partie sans ses affaires. Ou, plus certainement,
enlevée sans ses affaires. Vivante ou morte ?
L’équipe scientifique arriva et le lieutenant céda la place pour
la relève d’empreintes et traces d’ADN.
Il fit quelques pas dans l’allée, jetant ça et là, des coups d’œil
sur les autres appartements. Au-dessus de la porte du N°8 se
trouvait une caméra. Il pressa le bouton de sonnette. La vieille
dame qui lui avait ouvert la grille apparut.
— Encore vous !
— Une rencontre suffit et on ne peut plus se passer de moi.
— Qu’est-ce que vous voulez cette fois ?
— Je constate, dit-il en levant le nez, que vous avez un
système de vidéo.
— Vous constatez bien.
— Auriez-vous remarqué quoi que ce soit de suspect depuis
hier soir ?
— Je ne passe pas mon temps à surveiller, s’offusqua-t-elle.
— Je n’en doute pas un instant, ironisa Pallini.
La vieille souleva le menton et toisa la bedaine du policier.
— Que s’est-il passé ? Pourquoi ces questions ?
— Vous promettez de ne pas le répéter ?
— Je sais déjà qu’il y a pas mal d’animation au N°10. Il y a
eu un meurtre ?
— C’est ce que vous croyez ?
51
— Bien, pas besoin d’une dizaine de personnes pour un
impayé d’électricité.
Pallini tenta un regard dans l’appartement de la vieille.
— Allez-y, ne vous gênez pas, dit-elle. De toute façon vous le
ferez tôt ou tard.
— Quoi donc ?
— Demander à voir l’enregistrement.
— Quel enregistrement ?
La vieille s’impatienta comme devant un gamin qui ne
comprend rien.
— Mon système possède une mémoire de 24 heures. Vous
voulez certainement les visionner ?
Pallini sourit. Parfois les choses coulaient toutes seules.
Rarement certes, mais lorsque cela se produisait, une lumineuse
confiance en la vie vous traversait furtivement.
Une demi-heure plus tard, Pallini appelait le Dizzy’s. Une
jeune femme lui répondit. Le policier se présenta et demanda à
parler à Johnny Dallen.
Sally déclara qu’il était sorti et qu’il ne reviendrait pas avant
18 heures. Elle répondit aux questions du policier puis le salua.
Elle appela aussitôt Johnny et l’informa de l’appel. Il la
remercia.



Pourquoi Shrek s’accrochait-il à lui ? s’interrogeait Johnny.
Qu’avait-il trouvé de nouveau ? Beril ? Non, Beril n’aurait
jamais parlé de moi. Le paquet FedEx ? Comment serait-il au
courant ? Apparemment, José avait pris ses précautions. Le nom
de l’expéditeur était bidon.
Johnny se pencha de nouveau sur son ordinateur et tenta une
nouvelle fois de joindre Anna Tchenko via Skype.
— Allô, répondit une voix endormie.
— Anna Tchenko ?
— Oui. C’est qui ?
— Je m’appelle Johnny et je suis… un ami de Sonja. Un
silence accueillit ces derniers mots.
— Il lui est arrivé quelque chose ?
— Peut-être. Je suis allé à son appartement ce matin. Sonja
n’y était pas mais toutes ses affaires, son téléphone, son sac, tout
était là.
52
— Comment tu es entré ?
— La porte était ouverte.
— Quoi ?
— Mais ce n’est pas tout. Sur le lit, il y avait une énorme tache
de sang.
Silence.
— C’est quoi cette histoire ? Tu es qui exactement ? Sonja ne
m’a jamais parlé de toi.
— On vient juste de se rencontrer. J’ai essayé de t’appeler
plusieurs fois…
— J’avais éteint mon GSM.
— Est-ce qu’on pourrait se rencontrer ?
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Je voudrais être sûr qu’il n’est rien arrivé à Sonja.
— Tu crois que… ?
Soudain, des coups frappés à la porte interrompirent la
conversation.
— Excuse-moi, j’ai de la visite. Je peux te rappeler ?
Johnny alla ouvrir. La porte vola à deux centimètres de son
nez mais un poing énorme s’écrasa sur sa joue et sa pommette.

Johnny faisait la grimace en gémissant, allongé sur la natte. Il
souleva la tête pour voir celui qui avait frappé. En fait ils étaient
deux. L’un fermait la porte, l’autre s’approchait de lui. Il eut à
peine le temps de plier les coudes pour amortir le coup de pied
dans son estomac. Mais le pied revint aussitôt et fit jaillir une
douleur aiguë entre ses jambes.
Le souffle coupé, Johnny se tordit un bon moment par terre
avant de se sentir soulevé et balancé sur le canapé.
— Ça c’est pour te faire comprendre qu’on n’est pas des amis.
Est-ce que ça te paraît clair ?
— Mmh…
— Je n’ai pas bien compris ta réponse ?
— …très clair, grogna Johnny.
— Bien. C’est juste un aperçu de ce qui va suivre si tu te fous
de ma gueule. Est-ce que tu as envie de te foutre de ma gueule ?
— Nan.
— Okay. Alors tu vas éclaircir deux ou trois petites choses
d’accord ?
Johnny confirma d’un coup de menton.
53
— Un flic est passé te voir ce matin. Je veux savoir ce qu’il
t’a dit.
— Il m’a demandé si José Ruiz a dîné chez moi hier soir.
— Et c’est le cas ? Nouveau coup de menton.
— À quelle heure il est parti ?
— Vers dix heures.
— Il est parti seul ?
— Oui.
— Tu sais où il est allé ?
— Non.
— Tu sais où il est en ce moment ?
— Il est mort.
— Bien on avance. Maintenant je veux que tu sois plus précis.
Que voulait exactement le poulet ?
— Il m’a dit, pour José.
— Plus précis j’ai dit.
Johnny se redressa et ôta les mains d’entre ses cuisses pour
les croiser sur son estomac en grimaçant.
— Il a dit que José avait été torturé.
— Il t’a dit pourquoi ?
— Non. Il voulait savoir ce que je savais. Sur José. Je lui ai
dit que c’était juste un client. Rien de plus.
Le type fit une pause tandis que le second se déplaçait derrière
lui. Johnny, jeta un œil en arrière et comprit qu’il devait continuer
de parler.
— Il m’a demandé s’il m’arrivait de discuter avec José ou si
j’avais surpris des conversations.
— Et alors ?
— Bien, ché pas… je vois beaucoup de gens avec qui
j’échange des trucs comme ça. Rien de vraiment personnel. Vous
savez, comme dans tous les cafés, on discute un peu parfois avec
le patron.
— Vous étiez intimes José et toi ?
— Non, c’est ce que j’essaye de vous dire. C’était un client.
Rien de plus.
Le type se leva et rejoignit son acolyte derrière le canapé.
— Alors qu’est-ce qu’il te voulait le flic ?
— Rien, je crois. Une enquête de routine. Il savait que José
avait dîné au Dizzy’s hier soir.
— Et comment il savait ça ?
— Ils le filaient. Ils filaient José. C’est ce qu’il a dit.
54
— Et il t’a dit pourquoi ils le filaient ?
Johnny tenta de se retourner mais deux mains vinrent se
plaquer sur ses épaules.
— Non, il a rien dit. Y’avait pas de raison qu’il me dise quoi
que ce…
Le contact métallique d’un canon de revolver sur sa joue
l’empêcha de continuer.
— Je ne sais pas pourquoi, dit la voix du second type, j’ai
l’impression qu’il nous sort que des conneries.
Johnny se sentit devenir livide, liquide.
— On se revoie un peu plus tard, dit le premier. Pendant ce
temps tu réfléchis bien à ce que tu vas nous raconter. Quelque
chose qui va nous empêcher de coller un pruneau dans ta belle
petite gueule.
Johnny reçut un violent coup sur le crâne qui l’assomma à
moitié. Comme dans un rêve (ou un cauchemar) il entendit la
porte se refermer doucement.

Parmi les choses qui l’étonnaient le plus, convenait-il avec
lui-même tandis qu’il se rafraîchissait la nuque au dessus du
lavabo, c’était la tenue du type qui l’avait interrogé. Chaussures
Weston, chemise Lacoste, blouson Armani et montre Rolex. Il
n’avait pas eu le temps de détailler l’allure du second type, celui
qui l’avait cogné. Il retenait seulement son fort accent
hispanique. Mexicain sans doute.
Lui étaient-ils vraiment tombé dessus uniquement parce qu’il
avait parlé avec Shrek ? Non. Ça c’est un maillon. Je suis sûr que
ce qui les intéresse se trouve dans le paquet FedEx.
Johnny passa dans la cuisine, mit quelques glaçons dans une
serviette, posa le tout sur son visage et revint s’allonger sur le
canapé. Faut que je m’en débarrasse.
Son téléphone sonna et il sut instantanément ce qu’il fallait
faire du paquet.
— Johnny ? Tu as une place pour moi ce soir ? demanda
Jennifer. Jennifer était son amie d’enfance. Elle travaillait sur un
bateau de croisière de luxe. Elle passait le voir chaque fois que
son bateau faisait escale en ville. Cela faisait des mois qu’ils ne
s’étaient vus. C’est un signe du ciel ! se disait Johnny. Il allait
remettre le paquet à Jennifer (à condition qu’elle accepte) en
attendant d’y voir plus clair. Elle lui rendait déjà quelques petits
services en rapportant parfois des cadeaux pour sa grand-mère,
55
sa Mamilie dans sa petite maison près de Half Moon Bay, sur
Antigua. C’était elle qui avait aussi ouvert pour lui un compte
dans une banque de Grand Cayman sur lequel il avait déposé ses
économies.
Il proposa à Jennifer de la rappeler un peu plus tard, raccrocha
et composa le numéro de Max continuant d’utiliser Skype. Il
n’avait pas eu besoin de preuve aussi fracassante que le poing du
Mexicain pour comprendre qu’il devait à présent dissimuler
chacun de ses gestes.
— J’ai un service à te demander.
— J’t’écoute mec.
— Est-ce que tu pourrais me passer ta piaule cette nuit ?
— Ça veut dire quoi ça ? La phrase correcte devrait être :
estce que je peux crécher chez toi cette nuit ? La phrase : est-que tu
peux me passer ta piaule suggère que tu veux juste la piaule sans
Max à l’intérieur. Et si c’est le cas, c’est que tu ne seras pas tout
seul. Et si t’es pas seul je me demande pourquoi t’amènes pas ta
meuf dans ta crèche à toi ? Ou alors c’est que tu veux pas que la sache où tu chèches ? Auquel cas, j’vois pas c’que tu fous
avec ce genre de meuf. Ou alors…
— T’as fini oui ?
— Ben non. J’ai pas encore trouvé. Et tu comprendras que je
cherche un peu parce que si t’avais, comme moi, un pote qui
s’appelle Johnny Dallen, tu connaîtrais l’infime probabilité de le
voir te donner les raisons exactes de sa requête. Pas vrai ?
— Je crois que sur ce coup là, il vaut mieux en effet…
— Qu’est-ce que j’t’avais dit ?
— Bon alors ?
— C’est ok. On fait comment ?
Johnny lui demanda de laisser les clés chez la voisine qu’il
connaissait un peu.
— Man, si t’as besoin d’un coup de main…
— Pas de problème. Il raccrocha.



Deux heures plus tard, il gardait les yeux fermés. Allongé sur
le canapé, la douleur sur sa pommette et son œil gauche le faisait
moins souffrir. Sous ses paupières dansaient les images de Sonja
et ses cheveux si blonds sur sa tempe fragile. Le simple fait
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d’imaginer quelqu’un frapper ce visage magnifique l’emplissait
d’horreur.
Il avait joint Sally. Elle lui donnait jusqu’à 19 heures au plus
tard. Il avait de nouveau parlé avec l’amie de Sonja, Anna
Tchenko. Elle voulut en savoir davantage et il avait seulement
répété ce qu’il lui avait déjà dit. Il l’avait sentie méfiante et avait
essayé de la rassurer. Jusqu’à ce qu’elle lui apprenne que la
police venait de la joindre. Ils n’avaient pas été très rassurants.
Sans autres éléments, lui avait-on dit, on ne pouvait se prononcer
sur la disparition de son amie.
Johnny avait appelé plusieurs numéros de Sonja copiés sur
son mobile. Il avait remarqué dans la liste le nom de Boris et
s’était rappelé le message de Beril pour José. Boris sait pour
Fred. Pour ce qui était des autres noms sur le répertoire de Sonja
(quasiment toutes des femmes), la plupart s’étaient défilées de
diverses manières pour ne pas lui parler. L’une d’elles du nom de
Laurie avait timidement répondu à quelques questions. Deux
autres avaient acceptés de parler. Le premier, un homme bizarre
répondant au nom de Jack Stegner. Intrigué par les questions de
Johnny, il avait tenté de son côté d’en apprendre davantage sur
son compte. Surtout sur sa visite au domicile de Sonja. La
seconde personne à accepter de parler (notée sous le nom de
Brenda), paraissait plutôt âgée. Elle appelait Johnny mon chou et
dit que Sonja avait promis de passer la voir mais qu’elle ne l’avait
pas fait. Cela datait déjà d’un bon mois.
— Comment va-t-elle ?
— Je ne sais pas très bien, avoua Johnny.
— Vous êtes ensemble et tu ne sais pas où elle est partie, c’est
ça ? Pas besoin de mentir à Brenda mon chou. Ta voix parle pour
toi. T’es accroché pas vrai ? Et tu veux la retrouver ? Je
comprends. Y’en pas deux comme elle tu sais. Brenda lui
proposa de venir bavarder chez elle et lui donna son adresse.
Johnny promit de passer.
Peu avant dix-neuf heures, Johnny quitta son appartement. Il
jeta un coup d’œil de chaque côté du couloir, dans la cage
d’escalier puis descendit les deux étages sans faire de bruit. Il
stoppa au dernier palier et se pencha pour tenter de percevoir une
présence en bas. Rassuré, il décida malgré tout de passer par la
porte de derrière. Il fit le trajet sans remarquer la moindre
surveillance.
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Sally l’attendait en feuilletant un magazine people, assise sur
les frigos derrière le comptoir.
— Hey, sweet heart, t’as failli être en retard.
Johnny sourit. Il se dirigea aussitôt vers la hi-fi et coupa la
radio qui diffusait une musique pour ados boutonneux. Sally leva
les mains.
— Quand je suis seule je mets la musique que je veux, on était
d’accord. Mais, fais voir ça ! Waouh ! Tu t’es pris une vitrine ou
quoi ?
Johnny se détourna et engagea un CD de Billie Holliday. Sally
sauta au sol, tira sur sa jupe et attrapa son blouson.
— Pas un chat, dit-elle. Heureusement que ma copine Molly
est passée sinon j’aurais pété les plombs.
Elle s’approcha de Johnny, prit son visage dans ses mains,
examina l’hématome en dodelinant la tête et pour finir lui colla
un baiser sur la bouche.
— À demain. Je vais retrouver Molly au New Fun ce soir.
Paraît qu’ils ont tout refait. Ça fait un paie que j’y ai pas mis les
pieds. Johnny la salua en levant le poing.
Dès qu’elle fut partie, il rangea un peu la cuisine et au lieu
d’allumer les fourneaux comme il faisait toujours, il éteignit tout,
coupa la musique, prit les billets dans la caisse et ferma les
grilles. Il fourra la clé dans sa poche et se dirigea vers la bouche
de métro la plus proche. Il s’arrêta auparavant dans une cabine
publique pour passer un coup de fil à Jennifer.
La nuit tombait. Une ombre se colla au mur, dissimulée par
un panneau d’enseigne vertical. Johnny ne la vit pas. Il sortit de
la cabine et avança à pas rapides sur le trottoir. Il s’arrêta pour
prendre un journal dans un distributeur et continua de marcher en
feuilletant les pages.
« Un homme a été retrouvé assassiné dans un entrepôt de la
COMEX la nuit dernière. José Ruiz, 34 ans, originaire du
Mexique, aurait subi des tortures avant d’être abattu d’une balle
dans la tête. Un appel anonyme aurait permis à la police
d’arriver sur place tôt ce matin. Les meurtriers ont réussi à
prendre la fuite préférant tuer celui qu’ils torturaient et ainsi
l’empêcher de parler. José Ruiz, ne laisse aucune famille
derrière lui. Il était employé dans une boîte de nuit, le New Fun.
La police pense qu’il pourrait s’agir d’un règlement de compte
entre dealers. »
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Johnny fixa son regard devant lui sans voir les passants qu’il
croisait. Il claqua des doigts. 34 ans et puis pfft ! Tout s’arrête.
Le visage de José, souriant, parlant de son enfance à Mérida,
se dessina. Les fossettes de chaque côté de sa bouche. Ses
sourcils ombrageux et son regard noir, étincelant. Sa voix rauque
dans sa moustache impeccablement taillée. Plus rien. Johnny
essaya de se représenter le visage éteint de José mais n’y parvint
pas. Il baissa les yeux sur le portrait imprimé dans le journal. Une
photo d’identité qui ne lui ressemblait pas vraiment. Aucune
famille, dit-il à voix haute.
Son regard fut soudain attiré par un autre fait divers, deux
colonnes plus bas.
« UNE JEUNE FEMME DISPARUE. » « La police a ouvert
une enquête sur la disparition d’une jeune femme âgée de 28 ans,
Sonja Lanska, de nationalité polonaise, disparue en laissant chez
elle toutes ses affaires, ses papiers, ses clés, son mobile. Certains
éléments laisseraient penser, selon les enquêteurs, qu’il y aurait
eu homicide. Un avis de recherche a été lancé. »
Plus encore que pour José, Johnny ne pouvait accepter que
l’image parfaite de la beauté, celle de Sonja, put être abîmée ou
anéantie. Comment accepter l’idée que plus jamais, ni lui ni
personne, ne veillerait la douceur de son sommeil ? Sa respiration
légère, la fragilité de ses doigts fins. La lumière d’un champ de
blé dans ses cheveux longs.
L’angle d’une vitrine lui renvoya son image. Il arrêta son pas
pour se regarder. Derrière lui une ombre se projeta sur le côté
pour sortir de son champ de vision. Johnny oublia aussitôt Sonja
et José. Il reprit son chemin. Jetant de temps à autre un coup d’œil
sur les vitrines de l’autre côté de la rue, il n’eut plus aucun doute.
Il était suivi. L’homme, grand, solide, le pas lourd, semblait
jeune et portait un costume léger et sombre.
Johnny n’eut pas à réfléchir longtemps à ce qu’il devait faire.
Un peu plus loin le long du trottoir, un taxi déposait un client. Il
se mit à courir, attrapa la portière avant qu’elle ne se referme et
sauta à l’intérieur du véhicule.
— Désolé, dit le chauffeur, j’ai une autre course.
— Ça ne fait rien, dit Johnny, vous n’aurez qu’à me déposer
un peu plus loin. La voiture démarra. Johnny évita de se
retourner.
L’homme derrière eux chercha en vitesse un autre taxi mais,
hélas, rien à l’horizon. Il fonça jusqu’à l’angle de la rue suivante,
59
tendit le cou pour repérer un cab au loin puis pesta en dégainant
son mobile.
— Miguel. Lo he perdido.
— Comment ? Dans le restaurant ?
— Non. Il a fermé le restaurant. Je l’ai filé dans la rue mais il
a sauté dans un taxi. Il est plus malin qu’on ne pensait.
— Bon. Retourne à son appartement.
— Y si no vuelve ?
— Appelle-moi plus tard.
Miguel coupa son GSM et passa ses doigts sur son menton.
Inutile de prévenir Henri Sirvin. Peut-être qu’il retrouverait le
type un peu plus tard. Con suerte.
Miguel n’aimait pas la manière dont les choses se
présentaient. Il travaillait pour deux camps, Delgado et Sirvin et
cela devenait risqué. Pedro Delgado allait remuer ciel et terre
pour retrouver celui l’avait doublé : Lopez. Les filles, c’était
important, bien sûr, mais seulement un grain de sable dans ses
affaires. L’important pour Delgado était que ses hommes
apprennent ce qu’on risque en doublant Pedro Delgado. Delgado
ne soupçonnait pas Sirvin. Sirvin était un homme d’affaires. Un
calculateur froid, efficace comme un ordinateur. Il n’avait aucun
intérêt à stopper le business. Non, pour Delgado comme pour
Sirvin, ceux qui avaient fait le coup se trouvaient au milieu, juste
entre eux. Et au milieu il y a moi, se dit Miguel.



Rentré chez lui, Miguel décida de sortir. Ne gardant que sa
veste légère, il faisait plutôt doux dehors, il pénétra dans sa
voiture, démarra et passa tout le temps qui le séparait du Feever
à vérifier son rétroviseur. Il arriva au bar sans avoir rien observé.
Soit il n’était pas suivi, soit le type était très fort.
Le Feever était presque vide. Deux types au comptoir, un
couple dans le fond à droite, un autre sur sa gauche. Quelques
filles, employées de l’établissement, rigolaient dans un coin de la
salle. Miguel s’accouda au comptoir, répondit au salut du barman
qu’il connaissait vaguement et commanda une Margarita. Ce
n’était pas la première fois qu’il venait au Feever, mais c’est un
endroit qu’il préférait éviter. Ne serait-ce que parce que des types
comme José Ruiz le fréquentaient. Ce n’est jamais bon d’être vu
en compagnie de ceux avec qui on est en affaires, pensait Miguel.
60
José, il l’appréciait. Un type droit, qui faisait son boulot
tranquillement. Il refilait la mallette, on lui passait la
marchandise et puis c’était tout. Pas de bavardage inutile. Pour
parler, il y avait des bars comme le Feever. Après le boulot. Et
pour ce qui était de s’amuser, il n’était pas le dernier José. Si
c’était pas le business, pensait Miguel, on aurait pu devenir amis
José et moi.
Un couple entra. Il connaissait la femme. Miguel l’avait
croisée quelque part. Le type avec elle, un grand blond en costard
Valentino, souriait de toutes ses dents en voyant s’avancer une
des serveuses.
— Salut beauté. Tu es superbe ce soir.
— Bonsoir Vadim. Bonsoir Sarah. Quel couple vous faites !
Sarah, quelle robe ! Tu veux toujours la même table Vadim ?
— Bien sûr, dit le Russe qui enlaça les deux femmes et se
dirigea vers une table isolée. Apporte-nous du champagne.
Sarah se répéta Miguel. Sarah Mulligan. Ancienne star du
porno soft. Elle travaillait à présent pour les Russkoff. Et toujours
dans la vidéo X. Une habituée du Feever. Miguel n’était venu que
deux ou trois fois et Sarah avait été présente à chaque fois. Par
contre, il n’avait jamais vu Vadim Suska bien qu’il connaisse son
existence. Le N°2 de Boris Norodine.
Quelques minutes plus tard leurs regards se croisèrent. Miguel
en déduisit que Vadim appartenait à la catégorie des joueurs
d’échecs, ceux qui prennent leur temps. Les plus dangereux.
Comme Henri Sirvin.
Une heure plus tard, le Feever affichait presque complet.
Miguel laissait traîner ses yeux et ses oreilles. Il ne s’attarda
pourtant pas sur un homme d’environ vingt-cinq ans qui, non loin
de lui, en bout de comptoir, passait son temps à jouer avec son
cellulaire, faisant mine d’écrire ou lire des messages.
En réalité, Samuel Dietrich, prenait des photos dont la qualité
allait se révéler excellente malgré la faible lumière. Par
précaution, il les envoyait par MMS au bureau avant de les
effacer. Au cas où. Un type mal luné pourrait découvrir son
manège et lui piquer son smartphone dernier cri. La note de
téléphone allait être salée, mais il fallait bien que le contribuable
paye. Pour sa sécurité justifiait Greg Pallini, son chef.
Samuel se dirigea vers les toilettes. Il en ressortit trois minutes
plus tard, fit quelques pas vers le comptoir et s’arrêta soudain
comme pour répondre à un appel. Il consulta son téléphone,
61
dirigea discrètement l’objectif vers la table sur sa droite, zooma
et prit deux clichés du Russe. Il referma son mobile et poursuivit
son chemin vers le bar. Il récupéra son verre et observa son
entourage. Tout paraissait normal. Toutefois, au cas où un sbire
du Russe rappliquerait, il expédia les dernières photos
directement sur le mobile de son chef.
Pallini reçut le message alors qu’il se trouvait dans sa voiture,
laquelle était rangée le long du trottoir juste en face du Dizzy’s
Café. Il reconnut sans difficulté le portrait de Vadim Suska
croisé en milieu de journée. Il appuya sur répondre et écrivit : ton
partenaire le file à sa sortie toi tu restes. Il tenait à ce que Samuel
ne soit pas repéré. C’était un bon élément et il avait besoin de lui
sur cette affaire. Mac Coy assurerait la filature.
Renoir aussi est un bon à sa manière, pensa Pallini. Durant la
journée Renoir avait composé sur son ordinateur une page
composée de cercles avec dans chacun d’eux le nom d’une
société, COMEX, TROÏKA, NEW FUN, Nec+, ou celui d’une
personne liée à l’affaire, tels, Del Potro, José Ruiz, Sonja Lanska,
Gus Gianola, Mike Torne ou Johnny Dallen. Il suffisait d’un
simple clic sur un nom pour qu’apparaisse une liste de numéros
ou adresses associés à ce nom. Une autre fonction traçait des
lignes rouges entre le nom sélectionné et les personnes appelées.
Comme sur ces sites de voyage où, lorsqu’on clique sur une ville,
on voit apparaître tous les destinations possibles. Cela permettait
de gagner du temps. Dommage que la demande d’informations
auprès des opérateurs téléphoniques prenne des heures. De plus,
obtenir le contenu d’une conversation ne restait possible que dans
les cas où les personnes étaient inculpées dans une affaire. Ainsi,
le rouquin Mike Torne avait bien appelé un certain Gus Gianola
à plusieurs reprises mais on ne savait pas ce qu’ils s’étaient dit.
On savait seulement que Gianola avait aussitôt joint quelqu’un
d’autre. Un numéro impossible à identifier parce que lié à un pays
étranger. Un des paradis fiscaux des Antilles ou d’ailleurs. Cela
ne servirait à rien de demander le nom de l’abonné car, même si
on nous répondait, on n’aurait aucune certitude sur son identité.

Que le Dizzy’s Café soit fermé ne laissait présager rien de bon
pour Johnny Dallen. Pallini devait convenir qu’il n’avait rien de
concret le concernant. Les images vidéo de la vieille curieuse
étaient hélas inutilisables. Pourtant, il l’aurait parié, l’homme qui
était passé devant la porte de la vieille dame à 10:30 puis à
62
nouveau dans l’autre sens à 10:35 était bien Johnny Dallen. Il
s’était rendu chez Sonja Lanska. À l’aller il a la tête tournée vers
la porte opposée à celle de la vieille dame et sa caméra vidéo. Au
retour, on le voit de profil mais l’image est floue. Le visage
méconnaissable. Étonnant alors que la qualité du reste de
l’enregistrement est parfaite. Comme celle de Sonja Lanska à
07:00 rentrant chez elle. Où est-ce qu’elle a passé la nuit
cellelà ? Et où se trouve son corps à présent ? Pallini en restait
persuadé, quelqu’un avait fait le ménage. En même temps que
son ami José Ruiz. Ils avaient dû passer par le parking, attendre
la jeune femme dans l’appartement, et ressortir par le même
chemin. L’enregistrement ne montrait rien de leur arrivée.
Pallini composa une fois encore le numéro de Johnny Dallen
tandis qu’il faisait démarrer le moteur de sa Ford. Après cinq
sonneries, il coupa l’appel sans attendre la messagerie. Dommage
pour mon dîner, se dit-il. Il décida d’aller manger ailleurs.
En rentrant chez lui, vers dix heures, Pallini prit son courrier.
Dans l’ascenseur, il décacheta une enveloppe non-oblitérée,
déposée directement dans sa boîte par l’expéditeur.
63



Chapitre 2



Jeudi 24 avril
Le lendemain, Pallini retrouva le reste de son équipe dans son
bureau.
— Bien, nous commençons par quoi ?
— Par la filature de Sarah Mulligan, dit l’inspecteur Samuel
Dietrich. Elle sort de chez elle hier vers 14 heures. Elle se rend
en taxi aux bureaux de la Nec+ d’où elle ressort vers 19 heures.
Elle se rend ensuite au restaurant Red Corner, où elle retrouve
Vadim Suska. Ils en sortent vers 22 heures et se rendent
directement au Feever. Ils partent ensemble peu après minuit et
se rendent chez lui en compagnie d’une autre femme.
— Je confirme, dit l’inspecteur Mac Coy. J’ai accompagné la
voiture de Suska jusqu’à son domicile à minuit et demi. Personne
n’est encore sorti de la maison à cette heure. On a toujours un
gars sur place.
— La jeune femme peut être celle qui se trouvait à leur table
une bonne partie de la soirée, dit Samuel. Elle apparaît sur trois
clichés. Il fit défiler une série d’images sur l’ordinateur et
sélectionna les photos que le rétroprojecteur afficha sur l’écran
derrière Pallini. On distinguait une jeune femme de type slave,
blonde et jolie. Personne ne commenta les images.
Pallini passa à la suite.
— Bien. Rien à ajouter concernant Suska ou Boris Norodine ?
— On a reçu ce matin une partie des résultats du labo
concernant le domicile de Sonja Lanska.
Pallini demeura silencieux, attendant la suite.
— Le briquet en or Dupont gravé aux initiales BN appartient
bien à Boris Norodine. Empreintes à l’appui. Les autres relevés
d’empreintes dans l’appartement sont au nombre de quatre :
Sonja Lanska, Anna Tchenko, Boris Norodine et un gars fiché
chez nous sous le nom de Jack Stegner. Il travaille pour
Norodine. Cela laisse supposer que Norodine aurait lui-même
65
participé aux événements survenus dans l’appartement. On
attend l’analyse du préservatif retrouvé dans les draps.
— Que sait-on sur la fille ?
— Sonja Lanska, 28 ans, née à Cracovie, Pologne, entrée sur
le territoire il y a cinq ans. Travaille au départ comme serveuse
et danseuse au New Fun.
— Serveuse ou danseuse ?
— Officiellement danseuse. Mais il semblerait qu’elle se
contentait de servir. Avant de cesser de travailler.
— Depuis quand elle ne travaille plus ?
— Six mois. Elle est devenue entre-temps une des maîtresses
de Boris Norodine.
— Autre chose ?
— Anna Tchenko. Sonja Lanska et Anna Tchenko se sont
rencontrées au New Fun. Peut-être avant ça. En tous cas elles ont
dansé sur les scènes du New Fun. Anna Tchenko travaille
désormais avec Sarah Mulligan.
— Elle tourne dans les films ?
— Je ne crois pas. Aujourd’hui elle assiste Mulligan. Pallini
laissa s’écouler quelques secondes.
— Quelque chose à ajouter ?
Passé un moment, Renoir prit la parole.
— Plusieurs des noms contenus dans le répertoire du
cellulaire de Mademoiselle Lanska nous sont connus : Boris
Norodine, Sarah Mulligan et Anna Tchenko. J’ai fait une
recherche sur les autres noms. La plupart sont des filles qui
travaillent au New Fun ou à la Nec+. Le nom de Jack Stegner en
fait aussi partie. J’attends la liste des appels de ces dernières 48
heures.
— Bon c’est tout ? questionna Pallini apparemment pressé
d’en finir.
— Que fait-on pour Boris Norodine ? demanda un inspecteur.
On avait déjà José Ruiz mais avec Sonja Lanska cela fait déjà
deux morts dans son entourage. Sans parler de son briquet.
— On attend le résultat du labo pour le préservatif. Je ne
serais pas étonné que l’on y trouve aussi son sperme, dit le
lieutenant Pallini.
Un peu plus tard, Pallini s’arrêta devant la porte ouverte du
bureau de Janice.
— Quoi de neuf ? demanda-t-il.
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— Dans quinze minutes, vous avez rendez-vous avec
Larsson. Je pense que c’est ce qu’il y a de plus neuf pour le
moment.
Un quart d’heure plus tard, on frappait effectivement sur la
porte vitrée ouverte du bureau de Pallini qui sortit de sa rêverie.
— Steve Larsson. Je peux entrer ?
Pallini lui indiqua d’un geste fatigué un fauteuil et s’adossa
au sien. Durant les minutes qui suivirent, il écouta Larsson sans
l’interrompre. Ce dernier exposa les faits.
Depuis deux ans, il travaillait sur des réseaux de prostitution
infantile. La découverte récente d’un réseau pédophile avait
permis d’établir un lien entre les membres de ce réseau et une
série de morts suspectes. Onze personnes à ce jour. Toutes
décédées officiellement d’un arrêt cardiaque. Larsson venait de
demander l’exhumation de l’avant dernier, un certain Robert
Ross.
— S’il apparaît que la mort de Robert Ross est due à une
embolie gazeuse, comme pour Emiliano Del Potro, alors on peut
supposer que les dix autres, tous des hommes, ont été assassinés
de la même manière. Et dans ce cas nous avons à faire à un serial
killer.
Pallini digéra un instant l’information.
— Jusque-là le tueur s’en prenait aux clients du réseau, ajouta
Larsson. À moins que Del Potro soit également pédophile.
— Vous dites que onze personnes sont mortes d’un arrêt
cardiaque et que dix d’entre elles appartenaient à un réseau
pédophile. Larsson confirma d’un signe de tête. Rien ne dit que
le tueur ne s’en soit pas pris à d’autres personnes ? dit Pallini.
— En effet.
— Embolie gazeuse, dit Pallini. Comment ça se passe
exactement ?
Larsson le lui expliqua.
— Le tueur serait une femme, commenta Pallini.
— Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
— L’autopsie a révélé un puissant sédatif dans le sang de Del
Potro. Hors, il passe la soirée dans un bar, le Feever.
J’imagine que l’une des femmes présentes rentre ce soir-là avec
lui, verse le sédatif dans son verre, puis l’exécute avec une
seringue.
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— Possible, dit Larsson mais la femme, si c’est une femme,
pouvait tout aussi bien se trouver déjà chez lui lorsqu’il rentre.
Rien ne prouve pour l’instant qu’il s’agisse d’une femme. En tous
cas, cette personne, quel que soit son sexe, possède quelques
connaissances en médecine. Au minimum infirmier ou
infirmière. Trouver l’artère et faire le travail proprement n’est pas
donné au premier venu.
— Elle a eu le temps de s’entraîner.
— On ne pourra pas prouver que les dix autres arrêts
cardiaques sont dus à une embolie gazeuse. Ce n’est qu’une
supposition.
Pallini réfléchit.
— Comment avez-vous mis à jour ce réseau ?
— En approchant un pédophile après sa sortie de prison. Plus
de quatre-vingt pour cent d’entre eux récidivent. Un de nos
agents est parvenu à gagner sa confiance en se faisant passer pour
un des leurs. Résultat : des sites internet éphémères. Les clients
sont avertis du jour et de l’heure d’enchères. Le lieu et la date de
la transaction est communiqué à l’enchérisseur via une adresse
électronique créée pour l’occasion et ne servant qu’une seule
fois.
— Vous voulez dire que le client achète l’enfant ?
— Exactement.
Pallini tourna la tête vers la fenêtre. Même s’il n’éclairait pas
le bâtiment de la police, on devinait que le soleil illuminait la rue.
Sans en avoir véritablement conscience, Pallini cherchait au
dehors, derrière la vitre, dans cet ailleurs à portée de main, à
quitter les ténèbres du monde qu’il côtoyait chaque jour. Il pensa
qu’il avait faim. Une heure à peine le séparait de son copieux
petit déjeuner pourtant.
— Vous pensez que Del Potro faisait partie du réseau
pédophile ? demanda-t-il.
— Pas à proprement parler. Il en serait plutôt un des
fournisseurs.
— D’après nos services, Del Potro opérait dans la prostitution
classique.
— Je sais. Mais notre enquête nous a permis d’établir que
c’est grâce à lui que notre pédophile a pu de nouveau pénétrer le
réseau.
Larsson se renversa sur son fauteuil et soupira.
68
— Nous n’avons interpellé que deux personnes et libéré
qu’un seul enfant. Le réseau est parfaitement organisé. Les
personnes qui livrent l’enfant ne savent rien de ceux qui les ont
engagés.
Larsson croisa ses bras et suivit le regard de Pallini du côté de
la rue.
— On pourrait croire que le pédophile que nous avons arrêté
est à présent totalement grillé. Ce n’est pas tout à fait vrai
pourtant. Dès sa sortie de prison, il reprendra contact, d’une
manière ou d’une autre. Devenu plus méfiant il multipliera les
précautions, voilà tout. Quant aux vendeurs, chaque échec les
rend plus astucieux.
— D’où viennent les enfants ?
— Presque tous d’Amérique latine. Principalement Mexique,
Guatemala, Colombie.

Après le départ de Larsson, Pallini resta un long moment
devant la vitre donnant sur la rue. Puis il fit appeler Renoir dans
son bureau. Il lui brossa un tableau des informations reçues de
Larsson.
— Il attend que nous nous mettions en rapport avec son
service. Voyez comment nous pouvons collaborer.
Renoir acquiesça d’un mouvement du buste et retourna dans
son bureau.
Pallini quitta les bureaux de la police et roula durant vingt
minutes en repensant à la disparition de la jeune Polonaise, Sonja
Lanska, et aux traces trop évidentes laissées par Boris
Norodine dans son appartement. Après quoi, il décida d’oublier
tout ça et chercha à se concentrer d’abord sur la conduite, puis
sur la musique diffusée par la radio. Une vieille chanson de Paul
Simon. Cela le ramena des années en arrière quand Maggie et lui
avaient assisté au concert de Simon et Garfunkel à Central Park.
Il s’en souvenait comme si c’était hier. Le 19 septembre 1981.
Un demi-million de personnes. Il avait réussi l’exploit de tenir
Maggie sur ses épaules durant la moitié du concert. Maggie
portait une robe légère. Il se souvenait de ses deux mains sur ses
cuisses brûlantes.
Il y avait eu cet incident qui avait fait hurler Maggie. Elle avait
serré ses cuisses sur ses oreilles et durant quelques minutes, il
n’avait entendu que les cris étouffés des gens autour d’eux. Un
69
type était monté sur scène pour menacer Paul Simon alors qu’il
chantait The Late Great Johnny Ace en référence à la mort de
John Lennon. Une fois le type évacué de la scène, la tension était
retombée aussi vite qu’elle était montée. Maggie avait chanté
jusqu’à la fin. Tout le monde chantait.
Des instants magiques. Comme ils en avaient connu au début.
Avant le mariage. Mais le mariage n’y était pour rien. Pallini le
savait bien. Tout avait toujours été la faute de son putain de job !
J’aurais dû tout lâcher dès la première année de mariage.
Mais il ne servait à rien de chanter cet éternel refrain. Il avait été
flic avant d’être un mari. Et c’était trop tard. Trop tard. Maggie
en est morte. Et moi aussi.

Contre toute attente, le Dizzy’s était ouvert. Tant mieux,
pensa-t-il, salivant déjà en visualisant les croissants qu’il allait
avaler. Johnny le vit garer la voiture le long du trottoir. Vaut
mieux Shrek que les autres enfoirés, pensa-t-il. Max venait juste
de partir. Johnny avait demandé à garder les clés de son
appartement en précisant qu’il y reviendrait certainement le soir
même. Seul cette fois car Jennifer avait embarqué le matin même
et son bateau devait déjà être loin. Max n’avait pas posé de
questions.
Pallini s’installa au même endroit que la veille et commanda
la même chose. Puis il s’attarda sur le visage de Johnny et sur ses
ecchymoses.
— Vous avez traversé une vitre ?
Johnny rapporta les événements tels qu’ils s’étaient passés et
Pallini demanda à quoi ressemblaient les types en question. Il fut
surpris par l’avalanche de détails apportés par Johnny.
— Vous avez passé la soirée avec eux ou quoi ?
Johnny se contenta de dire qu’il avait le sens de l’observation.
— Est-ce que vous avez aussi le sens de la déduction ? Johnny
réfléchit un moment.
— Si vous êtes là c’est que vous cherchez quelque chose. Et
ces types-là aussi. José a été torturé mais n’a pas avoué ce que,
selon eux, je serais susceptible de savoir ou d’apprendre de vous.
Pallini fit une grimace d’appréciation.
— Et que pensez-vous apprendre de moi ?
— Je ne sais pas. Mais je n’ai pas l’intention de me retrouver
une seconde fois face à ces types.
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— Vous croyez être assez malin pour leur échapper ?
— Non.
— Alors ?
— C’est à vous de me protéger.
— À moi ?
— À la police.
Pallini donna un coup de menton signifiant qu’il ne fallait pas
trop y croire. Il finit de mâcher son croissant, avala d’un trait le
reste de son café, s’essuya la bouche, fit une boule de sa serviette
et la laissa tomber dans sa tasse.
— Je vais vous dire… commença-t-il avant de se raviser. Il
n’avait pas vraiment envie de donner des conseils. Pas envie de
parler du tout à vrai dire. Il observa Johnny, sourit, puis tourna la
tête vers la rue. Le soleil faisait jaillir des éclats de sa vieille Ford
et invitait à un ailleurs. Quelque part, loin, dans les montagnes.
Un coin de paradis dans la forêt où bondiraient des ruisseaux, des
daims, des truites. S’allonger là et, le nez dans les cimes, cesser
d’attendre. Enfin.
Le silence de Pallini laissa Johnny circonspect. Le
comportement de ce flic était pour le moins inattendu. Il n’y avait
qu’à voir son allure, son vieil imper, l’air malheureux et pitoyable
émanant de ce visage rond au regard triste, pour comprendre que
ce type n’allait sûrement pas le protéger.
Pallini revint à regret vers le jeune gars en face de lui. Son
regard traversa celui de Johnny comme pour voir au loin, l’enfant
qu’il avait été là-bas, dans son île.
— Qu’est-ce que tu es venu faire ici ?
— Pardon ?
— Qu’est-ce que tu fous dans cette ville ?
Un peu surpris, Johnny haussa les épaules. Le policier
soupira.
— Tu ne sais pas dans quoi tu mets les pieds.
— Je mets pas… sais exactement ce que tu vas dire. Comme je sais que
tu es allé chez Sonja Lanska hier matin. Pour faire quoi ? Hein ?
Johnny accusa le coup sans répondre.
— Sais-tu vraiment qui est cette fille ? Sais-tu vraiment qui
est José Ruiz ? Je vais te le dire. Sonja Lanska travaillait comme
danseuse dans un night-club pour lequel travaillait aussi son ami
71
José Ruiz. Ils appartiennent à un autre monde que le tien. Un
monde de prostitution, de trafic de femmes, de films pornos. Je
ne sais pas ce que te racontait José mais son milieu c’est la pègre,
les malfrats. Est-ce que tu veux être mêlé à ça ? Tu veux vraiment
risquer de tout perdre ? Tu veux qu’ils bousillent ta vie comme
ils ont bousillé ta belle petite gueule ?
Johnny ne savait pas quoi dire. Il sentait intuitivement que
Pallini ne lui parlait pas comme un flic mais comme un père. Il
avait l’impression d’entendre un ancien, un grand-père, un oncle.
Quelqu’un qui l’aimait bien et qui connaissait la vie. Alors il
raconta. Il dit à Pallini le peu qu’il savait. Ce qui s’était passé la
nuit de la mort de José et la disparition de Sonja. Il reconnut qu’il
était allé chez Sonja. Davantage pour la revoir que pour la
prévenir. Il avoua qu’il ne connaissait effectivement rien des
activités de José mais il ne parla pas du colis ni de l’existence de
Beril. Il n’en avait pas le droit. Il ne dit rien non plus sur ce qu’il
avait emporté de chez Sonja. Comme s’il ne pouvait se résoudre
à se défaire du seul lien qui l’unissait à elle.
Pallini n’avait jamais douté que Johnny soit à l’écart de ces
histoires de meurtres mais il ne parvenait pas à se défaire du
sentiment que ce jeune gars n’était pas aussi stupide qu’il voulait
bien le laisser croire. Il n’avait par exemple laissé aucun indice
de son passage chez Sonja.
— Que s’est-il passé chez la fille, selon toi ? demanda Shrek.
— Je pense que quelqu’un a été tué là-bas. Et ceux qui ont fait
ça ont pris soin de ne pas toucher au reste.
— À quoi tu penses ?
Johnny cita alors le sac à main, le téléphone mobile, le briquet
en or, les meubles intacts, l’absence de tâches de sang sur le sol.
— C’était la première fois que tu allais chez elle ?
— Oui.
— Décris-moi ce que tu as vu.
Johnny fit ce qu’on lui demandait et le lieutenant écarquilla
les yeux.
— Tu n’es resté chez elle que quelques minutes, comment
peux-tu détailler les tableaux sur les murs, la couleur des
vêtements, l’emplacement des meubles, les flacons dans la salle
de bains et le contenu du sac à main ? Tu te fous de moi ?
Johnny garda le silence. Il en avait trop dit.
— Je vous l’ai dit, j’ai le sens de l’observation.
72
— Tu n’as pourtant pas remarqué la caméra qui signale que
tu es entré à 10:30 et ressorti à 10:35.
— Non. Est-ce que je suis soupçonné ?
— La coagulation du sang marque le meurtre, si meurtre il y
a eu, vers 07:00a.m.
— Il n’y a pas eu meurtre ?
— Sans corps, pas de meurtre. Retourne-toi.
— Pardon ?
— Fais ce que je te dis. Johnny obtempéra.`
— À présent, décris-moi.
— Quoi ?
— Allez !
— Vous portez un imperméable vert sur une chemise jaune
clair et une cravate à rayures jaune foncé et bleu foncé. Un
pantalon bleu marine tenu par une ceinture de cuir noir avec une
boucle argentée. Des chaussures de cuir noir sans lacets.
Il s’arrêta.
— Continue, ordonna Pallini.
Johnny se concentra avant de poursuivre.
— Vous avez un visage rond avec un petit nez et des lèvres
fines. Il vous manque une dent. La prémolaire supérieure gauche.
L’implantation de vos oreilles est haute. Le front droit, crâne
dégarni. Cheveux sur les tempes et la nuque. Un cou large. Vous
avez oublié de raser quelques poils en bas du cou à droite. Vos
mains sont courtes et potelées. Vous portez une alliance en or à
l’annulaire gauche que vous ne pouvez plus retirer. Voila.
— Continue, exigea encore Pallini qui du bout des doigts
vérifiait la présence des poils dans son cou.
Johnny chercha ce qu’il pouvait ajouter.
— Vous portez une montre suisse. Une Tissot en or à simple
cadran argenté et bracelet cuir marron. Votre mobile doit être un
Samsung à clapet. Vous avez des lunettes de vue à montures
d’écaille rouge foncé dans votre poche de chemise.
Johnny chercha encore ce qu’il pouvait ajouter.
— Votre accent indique que vous êtes originaire de la région
de Chicago. Vous avez l’air triste et désenchanté. Je pense que
vous êtes veuf et n’avez pas d’enfants.
Un long silence suivit ces dernières paroles. Johnny se
retourna lentement et fit face au policier muet.
73
Pallini n’en revenait pas. Durant sa carrière il avait croisé un
certain nombre de collègues doués d’un pouvoir d’observation
peu commun mais ce gars-là dépassait tous les autres. Il lui
rappelait un voleur de bijoux qui lui avait donné du fil à retordre
et qu’il n’était pas parvenu à coincer. Encore un peu et Johnny
Dallen lui dirait la marque de son caleçon ou le nom de jeune fille
de sa mère.
— Vous ne voulez pas entrer dans la police ? Johnny sourit
pour la première fois.
— Jamais.
Pallini sourit à son tour avant de réfléchir.
— Avez-vous remarqué quoi que ce soit qui pourrait nous
mettre sur la piste de vos agresseurs ?
— Non, je ne crois pas.
— Réfléchissez. Quelque chose qui dépasse d’une poche, un
mot de trop, une odeur particulière ?
— Je ne suis pas très fort en odorat.
— Hum. Vous, c’est la vue, c’est ça ? Johnny acquiesça d’un
mouvement de tête.

Pallini parti, Johnny se posa sur une chaise et chercha à se
concentrer.
Son amie Jennifer avait emporté le paquet FedEx sur le yacht
où elle travaillait. Johnny avait préféré lui cacher le fond de
l’histoire. Pour elle, il s’agissait d’un cadeau à livrer à sa
grandmère à Antigua. Johnny avait posté un mot pour Mamilie le matin
même qui l’informait de l’arrivée prochaine du paquet. Il lui
demandait de le mettre de côté sans l’ouvrir.
Il avait récupéré le colis durant la nuit en prenant mille
précautions. Il était certain de ne pas avoir été suivi. Il ne se
sentait pas plus soulagé néanmoins. Si c’était bien le contenu de
ce paquet qui faisait courir les gangsters, ils n’allaient pas arrêter
de le chercher. Et peut-être de le poursuivre, lui.
Sally entra. Elle considéra un moment Johnny attablé seul et
pencha la tête de côté.
— Toi mon chou t’as mauvaise mine.
Elle fit quelques pas, se pencha et prit la tête de son ami dans
ses mains. Johnny se laissa faire. Sally fit tourner la tête sur la
gauche puis sur la droite en faisant la moue du médecin qui affine
74
son diagnostic. Ses deux pouces tirèrent sur les paupières
inférieures pendant qu’elle faisait un mmhh… d’appréciation.
— Ouvre la bouche. Johnny s’exécuta.
Sally fit mine de s’approcher pour mieux voir et en profita
pour enfoncer sa langue dans la bouche de Johnny. Surpris,
Johnny voulut reculer mais Sally tint fermement sa tête entre ses
mains. Il abdiqua sans toutefois répondre au baiser.
— Je crois que tu couves quelque chose, déclara Sally très
sérieuse. Aucun type en bonne santé ne résisterait à une pelle
d’enfer d’un canon comme moi.
Elle parvint à le faire rire.
— J’ai juste pas assez dormi.
— T’es pas le seul. On s’est couché à deux heures du mat’
Molly et moi. Tu aurais dû venir avec nous au lieu de tourner
dans ton lit. On a dansé comme jamais. J’te dis pas. Ça en jette
maintenant le New Fun. Ils ont cassé des murs ou j’sais pas quoi,
c’est immense. Y’a des nanas en string qui dansent sur des
podiums, plusieurs pistes de danses et un bar d’un kilomètre.
Mais j’suis resté sérieuse tu sais. J’ai bu deux verres dans toute
la soirée. Et côté mecs, que dalle ! J’ai rien vu. De toute façon je
dansais les yeux fermés.
— Tu veux un café ? demanda Johnny en se redressant.
— Non, j’ai pas le temps. Je suis juste passé pour voir si tu
pourrais pas m’avancer quelques billets. Je vais chez ma gynéco
et je lui dois déjà deux consultations.
— Tu aurais dû me dire ça hier. Là, je n’ai que mon fonds de
caisse.
— Ouais c’est ce que j’ai pensé. Donne-moi ce que tu peux.
Johnny sortit son portefeuille et ajouta quelques billets aux
cent dollars qu’il avait retirés de la caisse.
— T’es un ange. On se voit tout à l’heure.
— Sois pas en retard j’ai plein de trucs à faire cet après-midi.
Sally sortit et Johnny se dirigea vers la cuisine.

Trente minutes plus tard, un type entra et commanda un café
crème. Plutôt jeune, souriant et vif, il engagea la conversation en
disant qu’il cherchait du boulot. Ils bavardèrent un moment de
choses et d’autres puis il quitta son tabouret, régla son café et
tendit la main avant de s’en aller.
75
— Je m’appelle Dan, dit-il, affichant des dents blanches
parfaitement alignées. À la prochaine.
Il y eut peu de clients au déjeuner. Quelques habitués en tenue
d’été. Le printemps s’installait. Sally arriva à l’heure et Johnny
fila aussitôt chez lui. Il ne remarqua rien de suspect ni sur le
chemin, ni dans l’immeuble. Il se doucha, mit des vêtements
propres, puis s’installa sur son canapé avec le paquet de lettres
qu’il avait sorti de sa cachette. Il lut le nom et l’adresse de Sonja
sur les deux enveloppes récupérées dans la boîte à lettres et il
frissonna. Bon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? Pourquoi ça me
met dans des états pareils ? Son cœur avait accéléré. Il ferma les
yeux.
Il s’imagina allongé dans un hamac, une douce brise caresse
sa peau. Les cheveux blonds de Sonja chatouillent son visage. Sa
tête au creux de son épaule, un bras mince et nu enlace sa
poitrine. Une de ses jambes entre les siennes, elle dort en
souriant. Johnny se voit, admirant Half Moon Bay au loin.
Parfaitement heureux. Enivré d’un rare sentiment de paix.
Il ouvrit les yeux. Il devait à tout prix se raisonner. Sonja avait
été assassinée. Il ne la reverrait jamais. Inutile de fuir cette réalité.
Et puis Sonja n’est pas Cathie.
Toutes les enveloppes étaient adressées à Anna Tchenko
hormis les deux trouvées dans la boîte à lettres. Des factures. Un
relevé téléphonique. Il consulta la liste des appels. Ouvrant le
répertoire de son mobile, il compara les numéros. Aucun numéro
ne figurait sur la liste du téléphone. Sonja n’appelait ses amis
qu’avec son mobile. Un numéro vers l’étranger retint son
attention. Indicatif 48. Johnny ouvrit son ordinateur et fit une
recherche. Pologne. Sonja appelait rarement, une fois par mois
apparemment. Peut-être sa mère. Les autorités avaient-elles
averti sa famille ? Au moins le consulat.
Pourquoi n’y avait-il aucune enveloppe au nom de Sonja dans
l’appartement. Il ouvrit la seconde à son nom. Une facture. Cela
concernait une commande de livres. L’en-tête indiquait un site
internet de vente de produits multimédias. Le nom de Sonja
figurait en haut à gauche avec son adresse email et son mot de
passe pour le site.
Devant son ordinateur, Johnny afficha la page en question et
cliqua sur l’espace client. Il écrivit l’adresse email comme
identifiant puis saisit le mot de passe. Une question de sécurité
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s’inscrivit : dans quelle ville avez-vous grandi ? Johnny tapa
Cracovie tel qu’il l’avait lu sur son permis de conduire.
Après avoir cliqué sur vos commandes, Johnny découvrit, un
peu surpris, la liste des livres achetés par Sonja. Tous traitaient
d’économie. Il cliqua sur un titre puis un autre. Les ouvrages
s’adressaient à un public averti. Il fallait avoir au moins une
licence ou un master pour y comprendre quelque chose. Johnny
fit défiler la liste des livres commandés et s’arrêta sur un titre. Il
l’ouvrit et lut le résumé. Le livre s’adressait à des étudiants en
ème 3 cycle de sciences politiques.
Comment une fille diplômée en économie et sciences-po
pouvait-elle se retrouver à danser sur un podium devant des filles
comme Sally et Molly. Mais pourquoi pas après tout ? On peut
faire n’importe quel job pour financer ses études. Quelque chose
clochait pourtant. Si Sonja préparait un doctorat c’est qu’elle
possédait un master. Pourquoi ne pas exercer dans sa profession
dans ce cas ? Un problème de visa peut-être. Était-elle inscrite
dans une université ? Si oui, laquelle ? Il se promit de chercher
une réponse à cette question plus tard. Dans l’immédiat, il devait
se rendre chez Brenda, la vieille dame amie de Sonja. Il quitta
son domicile, et se dirigea vers le métro.
Il prit le journal du matin, tourna les pages à la recherche des
faits divers.
« Selon des sources policières, la mort suspecte d’Emiliano
Del Potro pourrait être rapprochée de divers homicides survenus
ces derniers mois dans la région. Del Potro, soupçonné
d’appartenir à un réseau de trafic de clandestins en provenance
du Mexique… » Johnny parcourut le reste de la page.
« UNE JEUNE POLONAISE ASSASSINÉE ? » « Les traces
de sang trouvées dans l’appartement appartiendraient à Sonja
Lanska. L’enquête des policiers se porte sur son entourage
professionnel. La jeune femme travaillait au New Fun, une boîte
ouverte récemment après des travaux… »
Brenda habitait une petite résidence avec cour intérieure
datant du début du vingtième siècle. Elle accueillit Johnny sans
cérémonie et le mit tout de suite à l’aise. Johnny découvrit une
jolie vieille dame, à la toilette soignée, le visage ensoleillé de
profondes rides, subtilement maquillé, les mains et les poignets
couverts de bijoux.
77
— Tu prendras bien une tasse de thé ? Johnny accepta
volontiers et ne fut pas surpris de se voir proposer des biscuits
faits maison. Élevé par sa grand-mère, il savait et aimait passer
du temps avec les personnes âgées. Mamilie avait toujours
quelque douceur préparée par elle-même, non seulement au cas
où un visiteur se présenterait, mais pour agrémenter une de ses
longues journées solitaires. Brenda paraissait un peu plus âgée
que Mamilie. Johnny réalisa soudain qu’il n’avait pas vue sa
grand-mère depuis presque quatre ans.
— Alors raconte, dit Brenda. Mais avant il faut que je te dise.
J’ai eu la visite d’un inspecteur ce matin. Il m’a posé des tas de
questions sur Sonja sans me dire pourquoi. Enfin, il a prétendu
qu’on était à sa recherche. Sais-tu ce qu’ils lui veulent ?
Johnny, étonné, réalisait que la vieille dame l’avait d’emblée
placé du côté des amis de Sonja, donc de ses propres amis et lui
parlait comme à un confident.
— Sonja a disparu sans laisser de message, dit-il.
— Depuis quand ?
— Hier matin.
— Et toi, quand l’as-tu vue pour la dernière fois ?
— Avant-hier.
— Et que s’est-il passé ?
— Je ne sais pas exactement. Elle n’a rien dit. Elle est allée
chez elle où on a retrouvé toutes ses affaires.
— Tu crois qu’elle est partie ?
— Sans ses papiers ? Sans son sac, son téléphone ?
À cet instant, Johnny réalisa qu’il n’avait vu aucun bagage
dans l’appartement.
— Elle a dû partir précipitamment, conclut Brenda.
Précipitamment, se répéta Johnny. Tout indiquait que son
corps avait été enlevé entre sept heures le matin et dix heures
trente lorsqu’il était arrivé chez elle. Via le parking certainement.
Les meurtriers connaissaient donc le code d’entrée. Qu’est-ce
qui se serait passé si j’étais arrivé un peu plus tôt ?
— Et vous, demanda-t-il, vous ne l’avez pas vue depuis
longtemps, c’est ça ?
— Oh oui. Plusieurs mois, c’est sûr, dit la vieille dame en
reposant délicatement sa tasse. Elle a dû m’appeler une fois ou
deux mais c’est tout. Elle était trop occupée je pense.
— Elle travaillait beaucoup ?
78
Brenda l’observa durant quelques secondes.
— Comment vous êtes-vous rencontrés ? Raconte.
— Elle est venue manger dans le restaurant où je travaille
avec un ami à elle. Son ami a dû partir en vitesse et elle s’est
retrouvée là, toute seule. C’était en fin de soirée. Elle m’a
demandé d’appeler un taxi. Mais lorsque le taxi est arrivé, elle ne
l’a pas pris.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— Vous vous êtes parlé alors ?
— Non.
— Et qu’a-t-elle fait ? Elle est restée là dans ton restaurant et
puis quoi ?
Johnny se souvenait parfaitement de cet instant.
— Je suis tombé amoureux.
Le visage de Brenda s’ouvrit d’un éblouissant sourire.
— Comme ça (elle fit claquer ses doigts.)
— Oui, dit Johnny. Juste comme ça.
— Et elle ?
— Elle a dit emmène-moi chez toi. Brenda fit de nouveau
claquer ses doigts.
— Ha ha !
Johnny sourit à la vieille dame. Mais son sourire était triste et
elle le remarqua.
— N’aie pas peur mon chou. Tu vas la retrouver.
Johnny secoua la tête.
— Je ne crois pas, avoua-t-il.
Brenda servit une seconde tasse de thé et présenta l’assiette
de biscuits à son invité. Il la remercia.
— Parlez-moi d’elle, dit-il.
— J’ai rencontré Sonja par hasard. Elle m’a aidé à porter mes
paquets un jour. Je ne lui avais pas demandé son aide. Elle m’a
vue et m’a accompagnée simplement jusqu’ici. Je crois que je lui
rappelais quelqu’un. Elle avait besoin de compagnie aussi, cela
est certain. Elle était très seule même si elle voyait beaucoup de
monde.
— Vous saviez ce qu’elle faisait ?
— Son travail tu veux dire ? Oui bien sûr. Elle dansait dans
une de ces boîtes de nuit à ce moment-là. Mais elle ne veut plus
79
danser maintenant. Plus jamais. Elle ne supporte plus le regard
des hommes.
— Elle venait vous voir souvent ?
— Au début, toutes les semaines. Elle prenait sur ses heures
de sommeil. Elle ne finissait jamais avant cinq ou six heures du
matin tu sais. Et bien elle passait prendre un thé vers huit heures
et nous bavardions. Plusieurs fois je lui ai proposé de venir
l’après-midi mais elle ne peut pas. Enfin, il ne la laisse pas sortir.
Soudain la vieille dame s’interrompit.
— Tu comprendras que je ne peux évoquer ce dont elle ne t’a
pas encore parlé.
— Elle m’a parlé de lui, mentit Johnny.
Comme Brenda le regardait par en-dessous, il bluffa.
— Boris, dit-il.
— Quel salaud ! Mais tu vas l’aider n’est-ce pas ? Tu vas la
sortir des griffes de ce salaud hein ?
Johnny demeura silencieux.
— Cela fait cinq ans ! Tu te rends compte ? Cinq ans qu’elle
est dans leurs pattes. Il faut la sortir de là. Promets-moi que tu
vas le faire.
Johnny ne répondit pas. Une pensée l’obsédait. Sonja et José
dînent ensemble au Dizzy’s et sont assassinés quelques heures
plus tard. Pourquoi ? Qu’avaient-ils fait ? Étaient-ils associés sur
une affaire ?
— Je me demande ce qui s’est passé ? dit doucement Brenda,
songeuse. Pourquoi elle a disparu ?
Johnny caressa du regard les mains de la vieille dame.
— Je ne sais pas, souffla-t-il. Il s’est passé quelque chose.
— Mais quoi ?
Johnny aurait aimé le savoir. Comment avait-on pu lui faire
du mal ? Quel salaud pouvait toucher un seul cheveu d’une fille
aussi magique.
— Parlez-moi d’elle, dit-il. Dites-moi tout ce que vous savez.
Vous parlait-elle de son pays, de son enfance ?
— De son enfance jamais. Elle parlait parfois de sa mère, de
sa sœur. Son père les avait quittées lorsqu’elle était enfant. Un
homme qui buvait et les frappait. Elle ne l’a jamais regretté. Sa
mère était pauvre mais se démenait pour élever ses deux filles.
Sa sœur se prénomme Magda. Elle a deux ans de moins que
Sonja. Leur mère a réussi à financer leurs études. Sonja est allée
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à l’université. Un jour elle a répondu à une offre de bourses pour
venir étudier ici. Mais cette agence polonaise ne s’occupait pas
vraiment d’études, si tu vois ce que je veux dire. C’est comme ça
qu’elle est tombée entre les mains de ce Boris.
Johnny commençait à comprendre. Brenda évoquait à présent
ses propres souvenirs de jeunesse mais il ne l’écoutait plus. Il
était triste. Triste et dégoûté. Le monde ne méritait pas des gens
comme Brenda, comme Sonja, comme la mère de Sonja. Des
gens sincères qui aiment les autres et qui veulent leur bien. Des
types comme le vieux Joe. Pourtant merde ! Des gens bien il y
en a ! Il y a Max. Et Sally. Et plein d’autres encore. Beaucoup de
ses clients avaient l’air d’être des personnes honnêtes et bonnes,
pensait Johnny. José avait été l’un d’eux. Avait-il été honnête et
bon ? José bon Dieu ! Qu’as-tu fait à Sonja ? Dans quel merdier
vous êtes-vous fourrés ?
José lui avait fait confiance. Beril l’aimait bien aussi. Est-ce
qu’elle est au courant pour José ? Toute la presse en parlait. À
moins qu’elle ne lise pas les journaux. Dans ce cas, il faudrait
attendre mardi prochain. Si elle vient à son rendez-vous.



Johnny marchait d’un pas lent sur le trottoir qui le menait à
son prochain rendez-vous. Laurie. Elle habitait à vingt minutes à
pied de chez Brenda.
Il se présenta. Elle lui ouvrit, tira Johnny par la manche et
referma la porte rapidement.
— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, dit-elle, nerveuse.
— Quoi ? De me rencontrer ?
— Oui.
Johnny se posa sur le sofa sans y être invité. Laurie resta au
contraire debout comme pour signifier que l’entretien allait
tourner court.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Tu es au courant pour Sonja ?
— J’ai lu les journaux. Une copine m’a prévenue.
Les cheveux attachés, elle tenait ses bras croisés sous sa
poitrine. Elle portait un long T-shirt qui lui tombait à mi-cuisse.
— Vous travailliez ensemble Sonja et toi ?
— Comment tu as eu mon numéro ?
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— Il était dans le répertoire de Sonja, dit Johnny sans
s’étendre davantage.
— Qu’est-ce que tu veux ? Je n’ai pas le temps de parler.
Johnny comprit soudain qu’elle avait peur.
— Je suis son ami Laurie. Je suis l’ami de Sonja. Je cherche
seulement à comprendre ce qui lui est arrivé.
— Ce n’est pas une bonne idée si tu veux mon avis.
— Pourquoi ?
Laurie se retourna et ferma la fenêtre derrière elle. Les bruits
de la rue s’estompèrent.
— Il faut que j’y aille et je dois me préparer.
— Que s’est-il passé Laurie ?
— Je n’en sais rien et je ne veux pas savoir. Et tu ferais mieux
de faire comme moi.
Elle quitta la pièce. Johnny se leva et la suivit dans la cuisine.
— Qu’est-ce que ça va changer d’apprendre ce qui s’est
passé ? Tu veux jouer les justiciers ?
Johnny s’appuya au chambranle de la porte et la regarda
ranger les restes d’un repas. Elle posa la vaisselle dans l’évier,
quelques trucs dans un placard, d’autres dans le réfrigérateur.
— Je la connaissais depuis peu tu sais, dit-il.
Laurie leva la tête et croisa un instant son regard.
— Je ne sais pas quoi te dire. C’était une chouette fille. Elle
voulait s’en sortir. Et, franchement, s’il y en a une qui le pouvait
c’était bien elle. Et voilà. Quand on veut voler toute seule on a
vite fait de te couper les ailes.
Laurie frôla Johnny en quittant la cuisine. Il la suivit vers la
salle de bains. Il s’appuya de nouveau dans l’encadrement pour
suivre ses mouvements. Il vit le dentifrice s’étaler sur la brosse
et la brosse disparaître dans la bouche de la fille. Brune, mince,
pas très grande, un profil particulier avec le nez et le menton
pointus qui lui donnaient un petit air Égyptien.
— J’aimerais juste que tu me parles d’elle. C’est allé
tellement vite. On n’a pas eu le temps de véritablement se
connaître.
Laurie rinça sa bouche puis essuya son visage en observant
Johnny. Durant quelques secondes elle se tint immobile, croisant
le regard de ce jeune type en face d’elle. Il avait l’air sincère. Il
était beau et doux. Rien à voir avec les types qu’elle croisait tous
les jours.
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— C’était une chouette fille, dit-elle en se retournant et
reposant sa serviette. Elle approcha son visage du miroir et
commença à se maquiller. On discutait souvent elle et moi. Sonja
parlait avec toutes les filles. Elle essayait de nous aider. Elle
disait qu’on devait penser à demain. Elle disait que dès qu’on
commencerait à vieillir, ils ne voudraient plus de nous. Ils nous
jetteront comme des poubelles, elle disait, et ce jour-là, faudra
bien qu’on s’en sorte. Quand je lui demandais ce qu’elle comptait
faire, elle répondait t’inquiète pas pour moi.
— Qu’est-ce qui t’empêche de changer de vie aujourd’hui ?
Elle se tourna et planta un regard à la fois interrogateur et
désabusé dans ceux de Johnny.
— Tu plaisantes là ? Jamais ils ne nous laisseront partir. Je
pourrais même pas arriver à la gare qu’ils me seront déjà tombé
dessus.
— Tout de même, dit Johnny. Ils ne peuvent pas être partout.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles permet-moi de te dire.
C’est déjà arrivé que des filles décident de tout plaquer. Ils les
ont toujours retrouvées et je te dis pas dans quel état elles étaient.
Les seules filles qui ne sont jamais revenues sont mortes.
Voilà la vérité.
Laurie frôla de nouveau Johnny et se dirigea vers la chambre
où il la suivit. Il faillit repartir en arrière en la voyant ôter son
long T-shirt mais n’en fit rien et continua de la regarder.
— Écoute, dit-elle. Entièrement nue, elle s’approcha d’une
commode où elle prit des sous-vêtements. Sonja est morte et y’a
rien à faire. Si j’avais seulement la moitié de son intelligence,
j’aurais une chance de me faire la malle. Seulement voilà, ce n’est
pas le cas. Dommage pour elle, Boris en avait fait sa protégée. Et
là, tu vois, tu es coincée ! Pas moyen de te tirer nulle part. Elle
enfila son string. Y’a pas un endroit au monde où tu peux te
cacher quand bien même tu parviendrais à filer entre les doigts
des types à Boris. Laurie passa son soutien-gorge. Sonja, n’avait
aucune chance. Elle était constamment surveillée. Elle ne pouvait
jamais aller quelque part sans avoir un type pour l’accompagner
tu vois. Même pour aller faire des courses.
— Mais elle avait un appart’ à elle ?
— Oui mais elle devait en permanence dire à son garde du
corps ce qu’elle comptait faire. Laurie passa une robe légère de
couleur noire qui descendait à peine plus bas que son string.
83
— Lorsque je l’ai rencontrée elle était avec José, dit Johnny.
— C’était un type bien José. Sonja essayait de se faire escorter
par lui aussi souvent que possible. Mais Boris a horreur de la
routine. Il ne la confiait jamais longtemps au même homme.
— José est mort.
— Je sais. Et du coup, il n’y avait plus personne pour protéger
Sonja. Bon, excuse-moi mais là il faut que je sorte.
Johnny recula.
— Tu resteras dans le couloir, dit Laurie, et tu partiras cinq
minutes après moi, ok ?
— On se reverra ?
Laurie se tourna et plongea ses yeux au plus profond qu’elle
pouvait aller dans l’âme de ce type, là devant elle. Johnny pouvait
y lire une telle détresse qu’il sentit un picotement annonciateur
de larmes.
— Si tu savais à quel point j’aimerais, dit-elle.
Elle s’éloigna dans le couloir, puis s’arrêta le temps de
quelques battements de cœur.
— Ne reviens plus, dit-elle avant de prendre l’escalier.

Parvenu sur le trottoir, Johnny regarda au loin et aperçut la
fine silhouette noire se faufiler au milieu des passants. Fragile
comme une ombre. Et il s’interrogea. Comment était-il possible
que certains humains s’arrogent le droit de disposer de leurs
semblables ? Et pourquoi les laisse-t-on faire ? Cela lui rappela
ce sentiment d’indignation lorsqu’il observait les fourmis agir
avec des colonies de pucerons.
Puis il pensa à Shrek-Pallini. Fallait-il attendre que les flics
nettoient le monde de cette vermine ? Y parviendraient-ils
jamais ? Même le plus déterminé d’entre eux n’y changera rien.
Il finira écœuré et deviendra une sorte de zombie. Comme Shrek.
Il était presque dix-huit heures et il ne lui restait pas assez de
temps pour se rendre chez Jack Stegner, le dernier de la liste de
contacts de Sonja ayant répondu au téléphone. Il ne serait jamais
à dix-neuf heures au Dizzy’s. Faudra que je l’appelle. Johnny se
refusait à utiliser son mobile. Il réfléchit un instant et se rappela
avoir vu un cybercafé dans le quartier.
Johnny entra, se connecta et composa le numéro de Stegner
sur Skype. Pas de réponse. Il pianota un moment sur différents
sites de News. Puis il eut l’idée de taper le nom de Sonja Lanska
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sur Google. Plusieurs pages disponibles. Johnny cliqua sur les
premières éditées par des journaux locaux qui reprenaient les
infos qu’il avait déjà lues. Il fit une autre recherche en tapant le
nom de José et survola les premiers sites. Il apprit ainsi que José
Ruiz assassiné dans la nuit de mardi à mercredi était sous
surveillance policière dans l’affaire Del Potro. Il écrivit le nom
de ce dernier et tapa sur entrée. Il ouvrit le site d’une chaîne de
télévision locale et regarda la vidéo du journal.
« Selon le rapport du médecin légiste communiqué par la
police à la presse ce matin, la mort du repris de justice Emiliano
Del Potro pourrait faire partie d’une longue série de meurtres
perpétrés durant les deux dernières années. L’assassin utiliserait
à chaque fois le même procédé tendant à provoquer une embolie
gazeuse chez ses victimes. Afin de mieux comprendre, nous avons
rencontré un médecin des hôpitaux. »
Un homme en blouse blanche apparut à l’écran.
« Il faut bien comprendre que l’injection d’un volume d’air
dans le sang peut être la cause de troubles sévères. Lors d’une
transfusion ou une perfusion au niveau des veines périphériques,
l’introduction de quelques bulles d’air est généralement sans
conséquence. Un volume d’air massif peut au contraire entraîner
la mort.
— Est-ce que le choix de l’artère est décisif ?
— Toute embolie gazeuse massive dont le point de départ se
situe en amont du cœur peut entraîner un désamorçage brusque
de la pompe cardiaque. Injecté dans les carotides, elle empêche
l’irrigation du cerveau et peut provoquer des lésions
irréversibles.
— Combien de temps avant de mourir ?
— La mort peut être quasiment instantanée si le volume d’air
est injecté en quelques secondes. Plus que le volume d’air, c’est
la vitesse avec laquelle celui-ci est embolisé qui est déterminant.
La nature du gaz a également son importance. À volume égal,
moins le gaz est soluble, plus l’embolie est grave.
— Pour procéder à ce type d’injection doit-on posséder des
connaissances médicales ?
— Nécessairement, oui.
— Merci docteur. »
Johnny quitta le cyber et marcha vers le Dizzy’s Café. La nuit
tombait et il y avait encore pas mal de monde dans les rues. La
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douceur du soir invitait à la flânerie. Des couples, bras dessus
bras dessous, souriaient. Deux amoureux, immobiles devant une
vitrine, tendrement enlacés, s’embrassaient. Johnny, plus
solitaire que jamais, interrogeait le ciel. À quoi ressemble ta vie
Laurie ? Quelle a été la tienne Sonja ? Pourquoi es-tu partie ? Il
pouvait espérer que Sonja ait emporté avec elle ces dernières
heures de tendresse passées dans les bras d’un inconnu. Johnny
voulait croire que ces instants de bonheur, ces images volées à la
laideur et à l’ignorance, que leur souvenir avait aidé Sonja à
traverser le voile.

Sally, campée sur un des tabourets, riait en faisant danser ses
cheveux et en tordant son corps. Autant de signaux révélateurs.
Elle était en train d’emballer le type assis à ses côtés. Johnny le
reconnut dès qu’il fit le tour du comptoir. C’était le jeune gars
qui le matin avait demandé s’il y avait du boulot. Beau mec, belle
gueule, cheveux blonds coupés courts, grand, blue-jeans et
Tshirt moulant un corps bien bâti, un sourire à faire fondre toutes
les Sally de la ville. Comment il avait dit qu’il s’appelait ? Ah
oui, Dan.
Johnny comprit qu’il venait d’interrompre quelques
évocations choisies de soirées lycéennes. Il se sentait loin de tout
ça.
Ils bavardèrent un moment tous les trois et fut surpris de ce
que Dan ne propose pas d’accompagner Sally lorsqu’elle partit.
Au lieu de ça, il continua un quasi monologue tandis que Johnny
s’affairait en cuisine. Il avait pris du retard. Dan proposa de
l’aider mais Johnny répéta qu’il n’embauchait pas.
— Je ne demande rien, dit Dan. Je peux dresser les tables, si
tu veux, j’ai déjà fait ça.
Johnny accepta. Il jetait de temps à autre un coup d’œil dans
la salle et constatait que Dan s’en sortait plutôt bien. Tu sais, avait
déclaré Dan un peu plus tôt, je viens d’arriver en ville et je ne
connais personne.
Les premiers clients arrivèrent alors qu’il n’était même pas
huit heures. Johnny les accueillit, leur indiqua l’ardoise avec le
menu du jour et prit la commande des boissons.
Une heure plus tard, la salle était complète et Johnny qui
n’avait pu rattraper son retard dans le travail, dut se résoudre à
accepter l’aide de Dan. Ce dernier, efficace, souriant et détendu,
86
faisait apparemment la conquête des clients, les nouveaux
comme les anciens. La soirée coula sans qu’ils virent passer les
heures.
Un peu avant onze heures, entra Pallini. Après s’être assuré
qu’on servait encore, il s’installa à la première table, proche du
comptoir et sur le passage vers la cuisine.
— C’est bon, dit Johnny à Dan, je m’en occupe. Tu en as
assez fait pour ce soir, je te remercie.
— Ça m’a fait plaisir, dit Dan, en fouillant dans sa poche pour
régler ses consommations. Johnny le stoppa d’un geste. Dan
répondit d’un clin d’œil, salua et sortit discrètement.
— On embauche ? interrogea Pallini.
— C’est un gars qui vient de débarquer. Je crois qu’il se sent
un peu seul. Un menu ?
Pallini consulta l’ardoise et confirma d’un coup de menton.
Une demi-heure plus tard, Johnny avait fini de mettre de
l’ordre dans la salle comme en cuisine et vint donner un dernier
coup de chiffon sur le comptoir.
— Comment ça va ? demanda Pallini qui avait avalé son
assiette dans lever la tête. Johnny passa ses doigts sur son visage.
— Je ne sens presque plus rien.
— Pas d’autre visite ?
Johnny répondit sans regarder le policier.
— Si vous continuez à venir ici, je ne suis pas sûr de rester à
l’abri. Pallini soupira.
— Hélas, dit-il, comme je l’avais deviné, la cuisine est
excellente. Je ne vois pas pourquoi je m’en priverais. Johnny ne
releva pas. Il s’approcha de Shrek et débarrassa sa table.
Pallini se leva, vint s’accouder au comptoir et attendit le
retour de Johnny. Il sortit son paquet de cigarette et en proposa
une à Johnny qui accepta.
— Tu connais Boris Norodine ?
— Non, dit Johnny. Je ne crois pas.
— Tu as peut-être entendu son nom quelque part non ? Je l’ai
interrogé aujourd’hui. Dans l’affaire Sonja Lanska. Elle était sa
maîtresse, ce qui n’est pas répréhensible en soi et justifie les
traces de son passage chez elle.
— Pourquoi vous me parlez de ça ?
87
— Je ne sais pas. Peut-être que ton sens de la déduction pourra
m’aider. Ou alors pour que tu aies quelque chose à dire quand on
te posera de nouveau des questions.
— C’est de l’humour ? Autrement dit, vous vous contrefichez
qu’ils reviennent me tabasser ? Pallini fit la grimace.
— On ne peut pas être derrière chaque citoyen.
— Tous ne sont pas menacés, rétorqua Johnny. Qu’est-ce que
vous allez penser demain si vous apprenez que je me suis fait
descendre ? Le policier souleva son regard blasé.
— On n’en est pas là. Si tu deviens leur informateur, ils
n’auront pas de raison de te faire taire.
— C’est ça que vous cherchez ? Que je devienne leur
informateur ?
— Ce n’est pas ce que je cherche mais ça peut aider à rester
en vie. Johnny le fusilla du regard.
— Et pourquoi vous ne venez pas les cueillir avant qu’ils ne
me cognent dessus ? Pallini tira une bouffée sur sa cigarette et
recracha la fumée en levant les yeux au plafond.
— Cela ne servirait à rien. Ils enverraient deux autres types
aussitôt.
— Vous pourriez au moins les identifier.
Pallini regardait en direction de Johnny mais ne le voyait pas
vraiment. Durant quelques instants, son esprit sembla s’envoler
quelque part. La chanson de Katie Melua se termina et il revint
au présent.
— Je pense que ce sont des hommes à Pedro Delgado.
— Vous pensez ? Pallini écrasa sa cigarette dans le cendrier
devant lui.
— Tu as entendu parler d’un certain Emiliano Del Potro ?
— Je crois avoir lu ce nom quelque part.
— Del Potro a passé sa dernière soirée en compagnie de José
Ruiz. Del Potro était un Mexicain impliqué dans pas mal de
trafics entre le Mexique et les États-Unis. Connu de nos services
depuis longtemps. On a jamais réussi à l’inculper. Il fricotait
notamment avec des hommes à Boris Norodine.
Johnny éteignit sa cigarette en passant le bout incandescent
sous le filet d’eau du robinet.
— Tout le monde semble se connaître, dit Johnny qui enleva
ses fesses du plan de travail et se redressa. Je ne vois pas ce que
je viens faire dans tout ça.
88
— Tu connaissais José et Sonja.
— José était un simple client. Comme vous.
— Sans doute, dit Pallini en quittant son tabouret, mais il t’a
invité dans la famille.
— Pas du tout. C’est vous qui me mettez dans ce merdier. Ils
veulent savoir ce que vous cherchez !
— Double erreur. Primo, ils ne veulent pas savoir ce que je
cherche mais ce que je trouve. Secundo, tu t’es mis dans ce
merdier, comme tu dis, en te rendant chez Sonja Lanska.
— Je n’ai rien fait de mal.
Le policier fit quelques pas vers la porte et regarda au dehors.
— Qu’as-tu remarqué dans cet appartement ?
— Je vous l’ai déjà dit.
— Non pas vraiment. Fais ce que tu sais faire. Ferme les yeux,
replace-toi dans l’appartement et dis-moi ce que tu vois.
— Pourquoi je ferais ça ? Pallini se retourna.
— Mais pour aider la police de ce pays qui t’accueille, bien
sûr ! Allez.
Johnny ferma les yeux. Affluèrent aussitôt des images avec,
dans leur sillage, les émotions provoquées par tout ce qui touchait
à Sonja. La salle de bains allumée avec tous ces flacons lui
rappela son parfum. De son sac à main ouvert il revoyait son
visage sur son permis de conduire. De sa penderie, il retrouvait
ses cheveux caressant ses épaules nues dans sa longue robe bleue
alors qu’elle lui tournait le dos, ici-même, devant ce comptoir.
— La lumière de la salle de bains était allumée. Sur la cuvette
des WC, il y avait son sac à main avec à l’intérieur un étui en cuir
d’où dépassait un permis de conduire. Sur les étagères, des
flacons et des crèmes. Un flacon de parfum Opium et des crèmes
Clarins. Un verre avec deux brosses à dents, l’une bleue, l’autre
rouge. Dans la pièce principale, le lit est défait. Une tâche de sang
sur le drap et sur l’oreiller. Sur la table de chevet, une lampe, pied
et abat-jour blancs, un téléphone mobile, un briquet. Sur le
briquet les initiales BN. Boris Norodine je suppose après ce que
vous m’avez dit. Deux des tiroirs de la commode sont ouverts.
Dans l’un d’eux il y a des sous-vêtements. Près de la porte il y a
un petit meuble blanc avec un téléphone blanc. La cuisine est
parfaitement rangée et propre. Comme si elle ne servait jamais.
Le sol est blanc. Laqué dans la cuisine, moquette dans la
chambre. Sur la moquette des chaussons roses. Sur une chaise
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près du lit, un pyjama rose. La penderie est ouverte. Des
vêtements sont pliés et bien rangés sur les étagères. La penderie
est bien garnie, de robes, tuniques, chemisiers, pantalons et
vestes. Il y a la robe bleue qu’elle portait la veille. Son manteau
bleu marine est là également. Au-dessous de la penderie se
trouvent des chaussures alignées. Les chaussures bleues assorties
à la robe sont là.
Johnny se tut.
— Quoi d’autre ? interrogea Pallini.
— Je ne sais pas.
— Insiste !
— J’ai oublié le tableau. Le tableau sur le mur qui représente
un paysage de montagnes enneigées.
— Quoi d’autre ? répéta le policier.
Johnny quitta l’appartement.
— Il n’y a qu’une porte faisant face à l’appartement de Sonja.
La seule qui permette de voir sa porte d’entrée. Sur le côté de
chaque appartement, un escalier permet de descendre au parking,
je suppose. Certainement des box privés.
Johnny réfléchit un instant.
— Est-ce que la caméra qui m’a vu entrer ce matin-là a filmé
autre chose ?
Pallini, toujours impressionné par le pouvoir de ce gars-là, mit
un temps à réagir.
— Non, dit-il. Rien d’important.
— Vous avez interrogé Mr ou Mme Noris ?
— Noris ?
— La personne qui habite au N°13.
— Le N°13 ?
Johnny regarda Shrek comme s’il voyait un extra-terrestre.
— L’appartement en face. Vous m’écoutez au moins ?
— Bien sûr, répondit Pallini en haussant les épaules. Johnny
fit la moue.
— Je n’en suis pas si sûr, dit-il. Puis, passé quelques secondes
il ajouta : je ne crois pas vous avoir beaucoup aidé de toute façon.
— Détrompe-toi. En réalité, tu as comme moi, vu un
appartement parfaitement entretenu et ordonné. Rien ne dépasse
ou presque. Juste le léger désordre d’une personne qui vient de
rentrer chez elle. Une seule chose tranche avec cette perfection :
le lit ouvert et cette tâche de sang. Le sang de Sonja Lanska. Dans
90
les draps, des cheveux et un préservatif usagé. L’un comme
l’autre appartenant au propriétaire du briquet, Mr Boris
Norodine. Tu ne trouves pas tout cela étrange ?
— Vous pensez qu’on veut lui faire porter le chapeau ?
— C’est aussi ton avis hein ? Norodine a la réputation d’être
violent et terriblement jaloux. Sa maîtresse est flanquée en
permanence d’un homme à lui. Ce soir-là, José Ruiz en était
chargé. Seulement voilà, pour on ne sait quelle raison, José
l’abandonne dans ton restaurant. Et voici que la maîtresse de
Boris Norodine, non seulement se retrouve seule dans la nature,
mais va même jusqu’à découcher toute la nuit. La réaction du
Russe est prévisible : il se rend chez elle, l’interroge, la frappe, la
menace et la tue. Seulement voilà, il laisse derrière lui tous les
indices de sa présence sur les lieux. Son briquet et ses cheveux
auraient pu se trouver là depuis quelques temps, bien sûr. Pas son
sperme qui est assurément du jour même.
Johnny accusa l’information d’un haut-le-cœur. L’idée que
Sonja ait pu être violée et frappée lui était totalement
insupportable. Surtout juste après ces quelques heures de paix
indicibles passées dans ses bras.
— Pourquoi dites-vous la menace et la tue ?
— Il n’y a pas de trace de balle. On peut donc supposer que
le meurtre a été commis à l’arme blanche et que celle-ci ait
d’abord servie à menacer.
— Pourquoi la menacer ?
— Elle passe la soirée avec José Ruiz. Celui-ci est torturé
avant d’être abattu quelques heures plus tard. Peut-être a-t-on
essayé d’obtenir de Sonja ce qu’on n’avait pas réussi à faire
avouer à José.
— Ça ne colle pas avec le scénario d’un Boris fou de jalousie.
Ou alors c’est lui qui a également torturé José.
— Nous pouvons prouver qu’un de ses hommes se trouvait
sur les lieux, en effet. Il se trouve en garde à vue en ce moment.
Johnny demeura songeur durant une minute à la suite de quoi
il fit quelques pas, éteignit la cuisine, puis les lumières du bar et
enfin celles de la salle. Il s’approcha de la porte devant laquelle
se tenait toujours le policier.
— Je te raccompagne ?
— Merci mais je préfère marcher, répondit Johnny.
— Comme tu voudras.
91

Pallini rentra chez lui. Loin derrière sa voiture, une moto qu’il
ne pouvait repérer.
Ron connaissait l’itinéraire et tenait ses distances. Il suivait le
flic simplement pour s’assurer qu’il rentrait chez lui. Il arrêta son
engin à l’angle de Davenport et s’assura que la Ford se trouvait
garée là. Minuit et demi. Un peu tard pour appeler Gianola. Il lui
ferait son rapport demain. Il fit demi-tour et se dirigea vers une
cabine téléphonique deux rues plus loin.
Il composa le numéro et au bout de deux sonneries, elle
décrocha.
— C’est moi, dit-il.
— Je sais.
— Je vais aller me coucher.
— Je suis dans le lit.
— Je sais.
— Tu me manques.
— Plus que cinq jours, dit Ron.
— Et après ?
— On verra.
— C’est ça. On verra.
Un silence les unit l’espace de quelques respirations.
— Je t’aime ma douce.
— Je sais, dit-elle.
Ron raccrocha. Il quitta la cabine, enfourcha son engin et
démarra. En route vers son hôtel, il essaya de ne pas penser à tout
ça. Il avait échangé une semaine de boulot contre des
renseignements et il déciderait à la fin de ce qui suivrait. Une
chose était sûre, ce petit con de Gianola ne s’en tirerait pas avec
une simple excuse.
Le concierge regardait la télé. Il s’en détourna un instant pour
voir quatre-vingt-cinq kilos de muscle qui se dirigeaient vers
l’escalier. Il reconnut les cheveux longs et le blouson de cuir du
biker et retourna à sa télé.
92



Chapitre 3



Vendredi 25 avril
Ron avait mal dormi. Il était six heures lorsqu’il se leva et
passa dans la douche crasseuse de sa chambre.
L’image de la cousine, la petite Maria, s’était mêlée à celle de
Josie dans son rêve. Elle pleurait et appelait silencieusement au
secours. Les extrémités de son corps attachées par des chaînes,
Allongée sur un vieux matelas miteux, jambes écartées. Un type
couché sur elle donnait des coups de reins. Derrière lui, un autre
attendait, suivi d’un autre, dans une file sans fin de types affreux
et sales. Ron, regardait, bouillonnant et impuissant derrière une
grille. Il attendait l’heure d’ouverture de la grille. Sur un mur, il
y avait une horloge dont les aiguilles n’avançaient pas. Et les
types défilaient les uns après les autres. Il devenait fou.

Ron se rendit à pied vers le troquet non loin de son hôtel. Il
prit un solide petit déjeuner avec six œufs et du bacon et en
ressortit trente minutes plus tard. Il se rendit dans la même cabine
que la veille à la même heure et appela Gus Gianola. Ce dernier
décrocha au bout d’une bonne douzaine de sonneries. Il engueula
Ron parce qu’il était trop tôt et qu’il l’avait réveillé. Ron ne dit
rien et attendit pour faire son rapport sur sa soirée et celle du flic.
— À partir de maintenant tu m’appelles au numéro que je vais
te donner. Ron prit note sur un carnet qu’il sortit de son blouson.
— Bon, je vais pas filer ce flic toute la semaine non ?
— Non, justement. J’ai mis un autre mec dessus. Toi tu vas à
l’adresse que je vais te donner et tu vois ce que tu peux tirer
làbas.
— C’est quoi ?
— La Torta. C’est un Tex Mex. Le patron a sûrement quelque
chose à voir avec notre affaire. En tous cas les flics sont passés
le voir hier et l’ont embarqué. Tu t’installes et tu mates. Les
93
bagnoles qui arrivent et partent, les gens, surtout ceux qui passent
derrière le comptoir.
— Putain, je viens juste de manger.
— Eh bien tu remets ça. Ron souffla un grand coup par le nez.
— Bon. Qu’est-ce que t’as pour moi ?
— Justement. Si je ne me trompe pas, ce type du snack a
quelque chose à voir avec nous.
— Comment ça ?
— La fille que tu cherches. Ça se pourrait bien qu’elle soit
avec cette bande de Chicanos.
— Ça se pourrait bien ? Tu l’as localisée ou pas.
— C’est pas si facile mec. Des filles y’en a un paquet.
— Ouais mais des mecs qui s’appellent Nando Xancho il doit
pas y en avoir des milliers, s’énerva Ron. Et c’est lui qui a enlevé
la cousine de ma femme, pas un autre.
— Je sais, je sais. Ce type-là, d’après ce que je sais, bosse
avec Pedro Delgado. Exactement comme le patron de la Torta.
Ron n’ajouta rien, ce qui pour Gus Gianola était signe qu’on
pouvait raccrocher.
Gus, fatigué, énervé, revint dans la chambre et regarda Joyce
qui dormait. Il s’assit sur le lit et hésita à se recoucher. Il posa
une main sur le dos nu de Joyce pour la sortir du sommeil. Il
voulait qu’elle se lève et aille préparer le petit déjeuner. Il la
secoua mais elle ne montra aucun signe de réveil. Gus tira le drap
et découvrit les reins puis les fesses de Joyce. Il passa sa main sur
la peau bronzée, glissa ses doigts dans la raie et descendit vers le
sexe. La fille ne réagissait toujours pas. Gus porta la main à sa
bouche, y plongea son majeur et revint forcer l’entrée de l’anus.
Il était sûr de la réveiller. Joyce en effet ne tarda pas à réagir. Elle
ouvrit les yeux, fit la grimace et éloigna son postérieur.
— Mais… qu’est-ce… qu’est-ce que tu fais ?
Gus bloqua de son autre main le bassin de Joyce et enfonça
son doigt jusqu’à la garde. La fille poussa un cri. Mais il était
déjà trop tard. Gus avait la trique et il n’allait pas changer d’avis.
Il grimpa sur le lit, pesa de tout son poids sur la fille et tordit un
de ses bras dans son dos. Joyce se débattait en gémissant mais
Gus tenait bon. Il cracha dans sa main droite, enveloppa son
gland de salive et le guida. Il s’enfonça brutalement dans l’anus
de Joyce qui poussa un hurlement.

94
Dix minutes plus tard, Gus Gianola sortait tranquillement de
sa douche et allait saisir une serviette, lorsqu’un club de golf N°7
fit éclater son crâne à l’arrière de son oreille gauche. Il n’eut pas
le temps de crier car il perdit connaissance aussitôt. Il s’écroula
sur le carrelage de sa salle de bains comme un gros porc mouillé.
Un peu plus tôt, après l’avoir violée, il avait dû se défendre
contre les coups de griffes de Joyce. Il l’avait stoppée d’un coup
de poing dans la mâchoire. Elle avait basculé en arrière et était
tombée sur une table basse dont le verre de surface, en se brisant,
avait déchiré sa joue d’une profonde entaille.
— Je vais te montrer qui commande ici ! avait gueulé Gus.
File à la cuisine et prépare-moi à manger.
Après quoi il était allé prendre une douche.
Le club de golf à la main, Joyce se tenait la joue en se
regardant dans le miroir. Soudain, la sonnerie d’entrée retentit.
Elle ne se donna pas le temps de réfléchir et alla ouvrir.
Un homme d’une trentaine d’années tenait sa main levée
montrant sa plaque de policier.
— Qu’est-ce qui vous arrive ? demanda-t-il.
Le sang coulait du visage de la jeune femme devant lui.
Enveloppée dans une serviette de bain, les yeux exorbités, elle
avait l’air sonnée.
— Montrez-moi ça, dit le policier en tendant la main pour
écarter celle de la jeune femme. Elle se laissa faire. C’est pas joli,
joli, dit-il. Il faut aller à l’hôpital. Joyce ne réagit pas. Que
s’estil passé ? Il jeta un coup d’œil dans l’appartement. Qu’est-ce qui
se passe ici ? Il s’avança dans le couloir en dégainant son arme.
Il passa la tête dans l’encadrement de la première porte donnant
sur le salon et ne vit personne mais remarqua la table brisée. Il
avança jusqu’à la chambre. Personne là non plus. Il pencha la tête
dans l’ouverture donnant sur la salle de bains et découvrit les
jambes nues d’un homme au sol. Il entra avec précaution, se
pencha et posa deux doigts sur la veine jugulaire. L’homme était
vivant. Le policier revint sur ses pas et retrouva la jeune femme
immobile dans le couloir. D’une main il sortit son mobile, de
l’autre il s’empara doucement du club de golf que la fille tenait
toujours dans sa main. Il composa un numéro.
— Agent Mac Coy. Envoyez-moi des renforts et une
ambulance à cette adresse. Le chef est là ? Passez-le moi.
95
Mac Coy exposa les faits à Pallini qui fit, comme toujours,
peu de commentaires.
— Vous les suivez à l’hôpital. Interrogez Gianola dès que ce
sera possible et voyez ce que vous pouvez apprendre de la fille.
Pallini raccrocha, se renversa dans son fauteuil et soupira.
Pour une fois qu’il arrivait tôt au bureau, ça démarrait sur les
chapeaux de roues. Il se leva péniblement et se dirigea vers la
machine à café. Renoir qui se trouvait là le salua. Pallini hocha
la tête sans rien dire. Renoir hésita à retourner immédiatement
vers son bureau mais décida de rester une minute pensant qu’avec
de la chance il pourrait échanger quelques mots avec son chef.
Mais cela semblait mal engagé. Pallini regardait le gobelet se
remplir. Il le prit dans ses gros doigts puis se tourna vers la
fenêtre. Renoir, adossé au mur, se demandait si le lieutenant avait
seulement conscience de sa présence. Drôle de type, pensait-il.
Ce n’était pas un mauvais flic. Sûrement pas. En tous cas, pas un
type antipathique. Un chef surprenant, pour ça oui. Il donnait des
consignes, pas vraiment des ordres, et demandait son avis à
chacun. À votre avis ? était sa phrase fétiche. Mais le sien d’avis,
on ne l’entendait jamais. Il faisait sa cuisine tout seul avec les
ingrédients que ses inspecteurs lui apportaient.
Renoir termina son café et jeta le gobelet dans la poubelle. Il
s’apprêtait à partir lorsqu’il entendit la voix du lieutenant.
— S’il ne pleut pas d’ici lundi, il fera beau durant une lune.
Renoir ouvrit la bouche, non, pour dire quelque chose, mais par
simple ébahissement. Que pouvait-on répondre à cela ? Il resta
quelques secondes suspendu puis se décida à partir.
Pallini termina son café et parcourut en chaloupant le couloir
qui le menait au bureau de Renoir.
— Jack Stegner, dit-il.
— Oui… répondit l’inspecteur décontenancé.
— On a réussi à le localiser ?
— Non. Apparemment, son mobile est indétectable depuis
deux jours.
— À votre avis ?
— Il semble qu’il ait déconnecté son appareil après le dernier
appel reçu.
— D’où venait cet appel ?
96
— Attendez, fit Renoir en cherchant la page sur son
ordinateur, voilà. Mercredi, 16:16. Un appel qui a duré un peu
plus d’une minute. Le correspondant appelait via Internet.
— On ne peut pas localiser l’appel ?
— Il faut demander l’adresse IP de l’ordinateur. Cela prendra
un peu de temps. Voulez-vous que je le fasse ?
Pallini ne répondit pas mais leva un sourcil.
— L’adresse IP d’un ordinateur, expliqua Renoir, c’est
l’identité attribuée à sa connexion Internet. Autrement dit on peut
retrouver à partir de quel ordinateur a été passé l’appel.
— Je sais ce qu’est une adresse IP, fit le lieutenant. Renoir
s’excusa et se demanda alors ce qu’avait bien pu signifier ce
haussement de sourcil. Il savait qu’on avait interrogé toutes les
personnes figurant sur le répertoire de Sonja Lanska excepté Jack
Stegner. Et ce dernier avait coupé son mobile après ce dernier
appel.
— Très bien, je m’en occupe, dit Renoir (inutile d’attendre un
à votre avis ? de plus.)
Pallini se dirigea vers son bureau et fit une halte devant la
porte de Janice.
— Quoi de neuf ? demanda-t-il.
— Ma fille est en ce moment même dans un avion qui
l’emmène à Bamako.
— Mmhh… fit Pallini. Et que va-t-elle faire là-bas ?
— Elle rejoint une mission humanitaire. Mais je suppose que
ta question concernait le travail… Pallini ne répondit pas. Pas
grand-chose de neuf, ajouta Janice, à part Gus Gianola à l’hôpital.
Au fait, que s’est-il passé ?
— Une bagarre de couple on dirait.
— Ils doivent s’adorer, dit Janice.
Pallini ne releva pas et tourna les talons. Il regagna son bureau
et son fauteuil. Mais, au bout d’une minute, il se leva et fit
quelques pas vers la fenêtre. Il ne voulait pas trop réfléchir. Il
avait toujours préféré la déduction sur le vif que la rumination
des faits. Il se sentait las. Il fallait qu’il quitte au plus vite son
bureau. Il passa devant la porte vitrée de Janice sans voir le geste
de celle-ci.
Janice baissa son bras voyant l’air maussade de son supérieur.
Elle demeura un instant songeuse, se demandant combien de
temps il tiendrait.
97
Son téléphone sonna. C’était Mac Coy qui cherchait le
lieutenant. Janice l’informa de l’absence du chef.
— Gianola est toujours dans le coma. Je ne vais pas passer la
journée là à attendre !
— Et la fille ?
— On lui a recousu la joue mais elle est toujours en état de
choc et doit rester en observation.
— Vous avez pu l’interroger ?
— Plus ou moins. Elle paraît terrifiée et reste très vague sur
ce qui s’est passé.
— Qu’est-ce qui la terrifie selon vous ?
— Je crois qu’elle a peur de ce qui va se passer lorsque Gus
Gianola se réveillera.
— Elle a demandé protection ?
— Vous ne comprenez pas. Elle est choquée. Incapable de
quoi que ce soit. Bon, écoutez, je laisse une consigne pour qu’on
me prévienne dès que Gianola reprendra conscience et je file.
Mac Coy raccrocha. Il sortit de l’hôpital et s’arrêta pour
allumer une cigarette. Le ciel affichait un bleu parfait. Il ferma
un instant les yeux, goûtant la chaleur du soleil sur son visage.
— Un bon jour pour quitter l’hôpital pas vrai ?
Un type aux cheveux longs et blonds en blouse blanche
appuyé à une ambulance fumait lui aussi une cigarette.
— Sûr, confirma Mac Coy. Un bon jour pour se marier.
L’ambulancier sourit.
— J’irai peut-être pas jusque là mais, un jour pour croire que
la vie est divinement belle ça oui.
Mac Coy tira une belle bouffée puis leva sa cigarette pour
saluer le type qui leva la sienne à son tour en souriant. Il
s’éloigna.
Quelques minutes plus tard, il composait le numéro de Samuel
Dietrich.
— C’est Mac Coy. Tu es où ?
— Nec+.
— Mon salaud. Et alors ?
— Alors quoi ? Tu crois que tout le monde ici se ballade à
poil, c’est ça ? Pas de bol. On a une ambiance tendue avec des
claques qui volent et la patronne qui insulte tout le monde.
— Tu joues quel rôle dans tout ça ?
— Je cherche un boulot de photographe.
98
— Je te rejoins.
— Reste dehors. Gare ta voiture dans le secteur. On se
retrouve dans une demi-heure.
Samuel se dirigea vers le bureau de Sarah Mulligan. Dans le
couloir du second étage, il pouvait entendre une musique
provenant d’une pièce à la porte entrouverte. Samuel glissa
d’abord son museau puis écarta le battant. Une jeune fille dansait
en se regardant dans un immense miroir. Elle répétait les mêmes
mouvements semblant travailler une chorégraphie. Samuel entra
et se plaça de manière à ce que la fille le remarque. Sans cesser
de danser, elle croisa le regard de Samuel. Le morceau se termina
et la fille se dirigea sur lui.
— Ça t’a plu ?
— Beaucoup. Tu travaillais ?
La jeune fille sourit. Elle est vraiment très jolie, pensait
Samuel. La fille ne paraissait pas insensible à son charme. Il
décida de pousser plus loin mais Sarah Mulligan entra dans la
pièce. Elle découvrit la jeune danseuse qui discutait avec un type
qu’elle n’avait jamais vu.
— Tu as terminé ?
— Euh, oui.
— Alors tu montes retrouver l’équipe. La jeune fille fila sans
attendre. Et vous, vous êtes… ?
— Billy. Billy Connors. Je suis photographe. Je cherche du
travail.
— Nous n’avons besoin d’aucun photographe. Je vous prie de
quitter les lieux immédiatement.
Sarah Mulligan frôlait la cinquantaine. Belle femme malgré
tout, se disait Samuel en songeant à sa mère qui devait avoir le
même âge. Mais pas tout à fait le même style, il faut le
reconnaître. Samuel n’insista pas et la suivit dans le couloir. À
travers la vitre d’un bureau, il aperçut deux femmes qui
s’entretenaient et la discussion semblait vive. Sarah Mulligan
ouvrit la porte d’un geste sec.
— Anna, raccompagne ce Monsieur jusqu’à la sortie. Elle se
tourna vers Samuel et le considéra quelques secondes en
attendant qu’Anna sorte du bureau. Il espérait que Sarah
Mulligan n’allait pas le reconnaître. Il y avait peu de chances. Il
avait troqué le costume de l’autre soir au Feever contre une
99
saharienne froissée, des blue jeans et un sac de photographe en
bandoulière. Il avait également détaché ses cheveux.
La femme en face de lui avait vingt ans de moins que Sarah.
Un caraco rouge et un jean noir moulaient son corps sexy.
Beaucoup d’agitation et de circulation dans le couloir.
Il suivit Anna Tchenko qui avançait d’un pas vif, faisant, à
l’envers, le chemin qu’il avait parcouru pour venir. Ils
descendirent un étage. Elle se tourna à demi en marchant. Au
palier du premier étage, ils s’arrêtèrent devant le guichet du
concierge qu’Anna interpella.
— Vous avez laissé entrer cette personne ? L’homme se
redressa, nerveux.
— Il a dit qu’il avait rendez-vous avec Madame Mulligan.
— Et vous n’avez pas vérifié ?
— C’est-à-dire…
— C’est-à-dire que je lui ai dit que c’était une surprise,
intervint Samuel.
— Il a dit qu’il était de sa famille et…
— Et vous l’avez cru. Anna se tourna vers Samuel.
Attendezmoi en bas. Il prit l’escalier tranquillement et sortit. Une longue
minute plus tard, il vit sortir Anna de l’immeuble.
— Sachez qu’on n’aime pas beaucoup les journalistes dans la
maison, dit-elle.
— Je ne suis pas journaliste.
— Peu importe ce que vous êtes ou n’êtes pas. Vous avez
forcé l’entrée et…
— Ok, ok, fit Samuel en levant les mains. Vous ne voulez pas
de moi. Ça va j’ai compris.
— Je l’espère. Pour vous, ajouta Anna.
— En revanche peut-être accepterez-vous que je vous offre
un verre, interrogea Samuel tout sourire.
Anna Tchenko n’eut pas le temps de répondre car à cet instant,
on entendit un bruit de verre brisé. Samuel leva la tête. Il eut tout
juste le temps de s’écarter en tirant la jeune femme par le bras.
Après quoi ils levèrent les yeux vers le haut de l’immeuble et ce
qu’ils découvrirent les pétrifia. Une ombre lourde tombait droit
sur eux à une vitesse vertigineuse. Ils se collèrent au mur. Un
corps vint s’aplatir à leurs pieds dans un bruit mat, parmi mille
morceaux de verre.
100
Passé quelques secondes, ils rouvrirent les yeux et eurent tous
deux la même réaction : ils secouèrent les morceaux de verre de
leurs chaussures et bas de pantalon.
Anna leva alors la tête et ne put réprimer un cri.
— Mon dieu ! souffla Samuel.
Un silence implacable s’abattit sur Samuel et Anna.
L’inspecteur, le cœur battant, fixait la jeune fille à ses pieds.
Soudain il leva la tête et regarda là-haut. Un homme se tenait là,
les bras accrochés à l’encadrement de la fenêtre défoncée. Il était
nu. Les deux hommes se regardèrent quelques secondes puis
l’homme disparut. Samuel ramena son regard sur Anna qui fit un
pas en avant, puis un autre. Elle tenait son poing serré devant son
visage défiguré par l’horreur. Samuel regarda à son tour sur le
corps à ses pieds.
La jeune fille, nue, est couchée sur le ventre, les bras écartés.
Le sang fait une flaque autour de sa tête. Il y a aussi du sang à
l’intérieur de ses cuisses. Samuel s’accroupit. Il écarte
doucement les cheveux du visage et pose ses doigts sur la gorge
de la fille. Sans illusion. Il sait qu’elle est morte. Il se redresse
d’un coup en pensant à la jeune danseuse croisée un peu plus tôt
là-haut.
— Mon dieu, chuchote-t-il. Et il est surpris de s’entendre
invoquer Dieu. Le temps s’arrête. Lorsque Samuel se reprend, il
sort son téléphone, et appelle une ambulance. Il précise l’adresse
tout en observant Anna à ses côtés. Elle a perdu toute assurance.
Pétrifiée, raide, presque laide devant le cadavre de la jeune fille.
Elle fait un pas en arrière, puis un deuxième.
Samuel appela le poste et demanda une équipe de toute
urgence. Il se tourna vers Anna.
— Combien de sorties dans cet immeuble ?
— Quoi ? demande la jeune femme hagarde.
— Est-ce qu’il y a des sorties à l’arrière du bâtiment ?
— Mais qu’est-ce que… ?
Samuel la saisit par les bras et la secoua.
— Réveillez-vous. Je vous demande s’il y a plusieurs entrées
dans cet immeuble. Vous comprenez ce que je dis ?
— Oui mais… Il y a la sortie de secours là. Anna indiqua
l’angle de l’immeuble sur sa gauche.
Samuel se mit aussitôt à courir. En moins de temps qu’il ne
faut pour le dire il se retrouva à l’angle du bâtiment. Il leva les
101
yeux sur l’escalier de secours. Personne. Le dernier échelon était
toujours relevé. Il arrêta un piéton et lui montra sa plaque.
— Police. Je veux que vous restiez là. Vous surveillez cet
escalier. Si quelqu’un essaye de descendre vous m’appelez. Vous
avez compris ? L’homme fit oui de la tête. Vous ne bougez sous
aucun prétexte. Samuel courut dans l’autre sens et écarta les bras
en montrant sa plaque aux personnes qui tentaient de quitter
l’immeuble.
— Police ! cria-t-il. Police ! Personne ne sort. Je vous en prie,
reculez. Vous retournez dans le bâtiment. Les secours vont être
là d’une minute à l’autre. Soudain il vit apparaître Mac Coy qui
accourait en dégainant son arme. Au loin, la sirène d’une
ambulance lui parvenait.
Les deux inspecteurs eurent du mal à contenir les personnes
dans l’immeuble. Tous voulaient voir ce qui s’était passé. Mac
Coy les retint à l’intérieur tandis que Samuel écartait les
badauds. L’ambulance se rapprochait. Le son devint vite
assourdissant. Le véhicule s’immobilisa le long du trottoir et le
chauffeur coupa enfin la sirène.
Les deux ambulanciers se baissèrent sur le corps meurtri et se
relevèrent en même temps.
— Trop tard, dit le premier pendant que l’autre se dirigeait
vers la voiture.
Il revint aussitôt tenant dans les mains un drap qu’il déplia et
étendit sur le cadavre nu. Après quoi il se redressa et balaya
lentement du regard les personnes autour de lui. Tous le
regardaient.
Comme s’ils attendaient un mot, une phrase définitive.
L’homme aux longs cheveux blonds leva le visage au ciel et
inspira profondément. L’espace de quelques battements de cœur,
il demeura figé ainsi puis, lorsqu’il bougea de nouveau il vint
croiser le regard d’un type qui l’observait, immobile, devant la
porte de l’immeuble. Il le reconnut. C’était le même homme qu’il
avait vu devant l’hôpital allumer une cigarette.
Mac Coy fit la grimace.
— Pas un bon jour pour mourir, dit-il.



102
Les policiers avaient bouclé le périmètre et une équipe
scientifique était déjà au travail. Samuel interrogeait Sarah
Mulligan quand il vit arriver le lieutenant Pallini. Il le rejoignit
dans le couloir et lui expliqua la situation.
— Il semble que la fille se soit jetée dans le vide. Mais même
s’il elle n’a pas été défenestrée, physiquement parlant, il n’en
reste pas moins qu’elle a certainement été poussée à commettre
ce geste. Elle s’appelait Marie Soler. Elle avait dix-huit ans. Elle
venait d’être engagée pour jouer une scène dans un film.
Seulement voilà, ça a mal tourné. Si je puis dire.
Pallini écoutait sans regarder le jeune inspecteur. Il se devait
d’être présent sur les lieux mais n’en avait aucune envie. Il
devinait déjà la suite de l’histoire.
— Dégagez-moi deux pièces. Une pour moi, l’autre pour Mac
Coy, et faites venir les personnes présentes sur la scène du
tournage. Acteurs, techniciens. Mac Coy interrogera les acteurs.
Envoyez-moi les techniciens et le metteur en scène. Vous, vous
continuez avec Mulligan.
Quelques minutes plus tard, Pallini vit entrer le metteur en
scène. Celui-ci se présenta et raconta comment cela s’était passé.
La fille refuse de jouer la scène demandée, alors qu’elle avait
signé le contrat, elle devient carrément hystérique et soudain se
jette sur la fenêtre !
Le lieutenant assis sur une chaise inconfortable tenait ses
mains croisées sur son ventre et tapotait un pouce contre l’autre.
— Et vous croyez que je vais me contenter de cette
déposition ? demanda-t-il calmement.
— C’est comme ça que ça s’est passé.
Pallini appela l’agent qui se tenait près de la porte.
— Embarquez-le, dit-il. Le metteur en scène protesta avec
véhémence mais Pallini n’ajouta pas un mot.
Durant les quinze minutes suivantes il en apprit davantage des
techniciens qui eux, risquaient beaucoup moins sur cette histoire.
La jeune fille n’avait pas été engagée pour son physique mais
parce qu’elle était vierge. Le moment phare du film étant la scène
du viol. Scène d’autant plus réaliste qu’elle devait se dérouler
réellement sur le plateau. Sous les projecteurs et la caméra, la
jeune Marie se fait violer par trois hommes. Après quoi, elle se
lève, lentement, le regard halluciné. Un homme s’approche d’elle
avec un peignoir pour cacher sa nudité et le sang qui coule encore
103
sur ses cuisses. Elle s’affole. Refuse le peignoir, recule, tandis
que l’homme tente de la rassurer. La jeune fille se retrouve
acculée au mur. Les trois acteurs se dirigent à leur tour dans sa
direction.
Elle est terrifiée. Elle tourne de tous côtés des yeux affolés.
Soudain elle prend son élan et se précipite en avant. Elle se jette
dans les carreaux. Les personnes présentes réagissent
différemment. Les uns crient, d’autres rient. Personne n’a eu le
temps d’intervenir.

Une bonne partie du personnel de la Nec+ prit la direction du
commissariat, soit dans un fourgon de police, soit dans une
voiture. Pallini prit Anna Tchenko à son bord. Comme à son
habitude, il roula durant les premières cinq minutes sans dire un
mot. Selon Samuel, Anna n’avait pu ouvrir la bouche durant
l’interrogatoire qu’il avait essayé de mener. Elle se trouvait en
état de choc.
Pallini appréciait la dignité, la réserve et le regard franc
d’Anna Tchenko. Il lui attribuait certaines qualités alors même
qu’il ne savait rien d’elle ou presque.
— Que va-t-il se passer maintenant ? demanda Anna. Pallini
jeta un coup d’œil de côté avant de hausser imperceptiblement
les épaules.
— Des mises en examen. Viol pour les uns, non-assistance à
personne en danger pour les autres. Sarah Mulligan a intérêt à
avoir un bon avocat.
Anna demeura silencieuse un long moment.
— Et moi ? dit-elle. Qu’est-ce qui va m’arriver à moi ?
Le lieutenant ne répondit pas. Il savait ce à quoi elle faisait
référence. Anna Tchenko avait déjà répondu aux questions de
Mac Coy au sujet de Sonja Lanska. Comme toutes les autres
filles, elle était prisonnière de l’organisation de Boris Norodine.
Sans citer personne, elles répétaient toutes : on ne peut pas leur
échapper.
— Qu’avez-vous fait après avoir arrêté de danser ? Vous avez
tout de suite travaillé pour Mulligan ?
— Non.
Anna ne semblait pas décidée à parler. Pallini dut patienter
avant d’entendre la suite.
— J’étais avec Vadim Suska, dit-elle enfin.
104
Le lieutenant garda le silence à son tour. Il avait, ces derniers
jours, appris la réputation de Suska. Un type intelligent, efficace
et méthodique dans son travail comme dans sa vie privée. Il
s’entourait toujours de très belles femmes. On disait qu’il
organisait chez lui des partouzes auxquelles il ne participait
qu’en spectateur.
— Comment en sort-on ? interrogea Pallini. Anna regardait
droit devant elle, résignée.
— Un jour, une autre vous remplace.
Le lieutenant attendit une bonne minute avant de poser la
question suivante.
— Quel est votre rôle dans cette boîte de production ?
— Mon rôle est de prendre soin des filles. Je les loge, les
habille, les amène chez le gynécologue.
— Vous n’avez rien à voir avec les tournages ?
— Je n’y assiste jamais.
Arrêté à un feu rouge, Pallini tourna la tête pour observer le
profil de la jeune femme et sa réaction à la prochaine question.
— Étiez-vous au courant de ce qui se passait sur ce tournage ?
Anna le regarda droit dans les yeux.
— Tout peut arriver. Et souvent le pire. Avez-vous idée de ce
que cela signifie pour les filles ?
Le défi ainsi que la détresse émanant de son visage et de sa
voix fit baisser son regard à Pallini. Dans sa tête il traduisit les
paroles d’Anna : Qu’est-ce que vous croyez ? Que je ne suis pas
au courant de ce qu’ils font subir aux filles ? Savez-vous
comment ils parviennent à leur faire perdre toute dignité ?
Savez-vous à quoi ressemble un être humain lorsque la peur et
l’avilissement deviennent une seconde peau ?
Le lieutenant avait eu l’occasion de visionner certains
passages de films lors de saisies de cassettes vidéo interdites. On
y voyait des adolescentes subir des viols collectifs, des vierges
déflorées, des filles fouettées, des scènes avec des animaux.
Toutes sortes d’abominations. Et des clients, toujours des
hommes, achetaient ces films. À la recherche d’une nouvelle
excitation, sans doute, sans la moindre compassion pour ces filles
obligées de simuler du plaisir alors qu’elles subissent l’horreur.
Anna et Pallini gardèrent le silence jusqu’à leur arrivée au
commissariat. Il envoya en cellule les acteurs ainsi que la
patronne de la boîte, demanda aux inspecteurs de prendre les
105
dépositions des techniciens et des actrices et fit venir dans son
bureau un scribe pour prendre celle d’Anna Tchenko. Celle-ci
raconta les événements de la matinée tels qu’elle les avait vécus.
Après quoi, elle s’adressa au lieutenant.
— Vous savez que je ne pourrai pas tout dire.
— Je sais, marmonna-t-il. Faites au mieux.

Pallini laissa repartir Anna Tchenko une heure après son
arrivée au commissariat. Anna se retrouva dans la rue et leva la
tête vers l’immeuble avec une pensée pour ce flic pas comme les
autres. Il se tenait là, derrière la vitre et la regardait. Elle ne
distinguait pas ses traits mais reconnaissait sa corpulence.
Anna marcha longtemps sans direction précise. Elle ne savait
où aller. Pas question de retourner aux bureaux de la Nec+ pour
l’instant. Il devait encore y avoir des hommes de la police.
Rentrer chez elle avec le risque de voir débarquer des types à
Vadim, peut-être même Jack Stegner, n’était pas une bonne idée.
Qu’allait-il se passer ? s’interrogeait-elle. Les autorités
allaient certainement faire fermer la boîte. Au moins quelques
temps. Jusqu’à ce que Boris calme le jeu. Tôt ou tard il relancerait
la production. Que ferait-elle en attendant ? Il fallait s’occuper
des filles. La plupart seraient obligées d’aller au tapin.
Elle entra dans un café et s’installa à une table près de la vitre.
Peu à peu les images revinrent. Marie tombe et s’écrase sur les
débris de verre. La peau blanche et lisse. Le sang entre ses
cuisses. La flaque de sang autour de sa tête. Anna ne pouvait se
défaire de cette impression de gâchis. L’innocence de ce corps à
peine formé et la brutalité de cette fin de vie. Elle ne pouvait
s’empêcher de se mettre à la place de Marie. L’atrocité du viol
puis l’épouvante face à ces hommes qui l’entourent. La panique
et enfin ce geste désespéré. Anna s’imaginait à sa place, se
précipitant dans le vide, une issue à l’abomination. Une porte de
sortie qui l’avait souvent tentée. Quelle a été sa dernière pensée ?
La serveuse posa le café sur la table.
— Est-ce que ça va mademoiselle ?
Les larmes coulaient sur les joues d’Anna. Elle ne répondit
pas. Elle pencha sa tête au-dessus de la table. Une larme tomba
dans la tasse de café.
— Est-ce que je peux faire quelque chose ? demanda la
serveuse. Anna leva les yeux. Il devait y avoir une telle détresse
106
dans ces deux cratères de larmes que la serveuse prit peur. Elle
savait qu’elle n’aurait jamais la force de secourir quelqu’un
perdu à une telle profondeur. Elle voulut avaler sa salive mais sa
gorge se serra. Elle fit demi-tour et s’éloigna, les bras le long du
corps.
Deux heures plus tard, Anna Tchenko se tenait toujours assise
à la même place. Le débordement d’émotion avait cédé la place
à un calme résigné. Johnny venait de l’appeler pour confirmer
leur rendez-vous et elle lui avait proposé de l’attendre dans ce
café.
Johnny entra et balaya du regard la salle. Il n’hésita pas une
seconde lorsqu’il aperçut cette femme seule, les yeux rouges. Il
se dirigea vers sa table. Ils échangèrent un regard, puis Johnny
prit place en face d’elle.
Sans prononcer un mot, ils firent connaissance.
Ému par le regard mouillé d’un bleu profond de cette femme,
Johnny sentit un vide au creux de son estomac. Son cœur se mit
à battre au souvenir de Sonja et de la confiance qu’elle lui avait
témoigné en venant se blottir contre lui.
Touchée par le visage lisse et pur de Johnny, par la réserve
dont il faisait preuve, par son regard franc et empathique, Anna
permit à son corps de se détendre un peu.
Au bout de quelques minutes, la serveuse s’approcha et,
immobile, respectant le silence de ces deux êtres, là, devant elle,
attendit. Johnny commanda trois boules de glace au café et
interrogea Anna du regard.
— Rien merci, dit-elle.
Ils restèrent ainsi, silencieux, jusqu’à l’arrivée de la glace.
Anna observait Johnny qui lui, regardait les passants dans la rue.
Anna se disait que Sonja avait eu de la chance de rencontrer
ce garçon. Elle aimait son beau visage et sa manière simple de
s’habiller. Elle appréciait qu’il ne porte aucun bijou et que ses
cheveux soient décoiffés. Elle aimait ce regard bleu qui semblait
se porter vers l’horizon alors qu’il ne voyait que la rue. Un regard
de marin.
Johnny savourait le silence. Il aimait partager ce moment
d’intense présence sans avoir à l’habiller de mots. Comme avec
Sonja.
Anna parla la première.
107
— Dommage qu’elle ne soit plus là, dit-elle. Johnny se mordit
la lèvre inférieure. Il ne répondit pas et ne se retourna que
lorsqu’il entendit le bruit de la coupe de glace posée par la
serveuse.
— Merci, dit-il.
— Tu as l’air très amoureux, dit Anna. Johnny croisa son
regard un court instant puis prit sa cuiller et goûta la glace au
café.
— Sonja a réveillé en moi un sentiment que je croyais à
jamais perdu, déclara-t-il. Anna demeurait songeuse.
— Sonja se montrait toujours froide et distante avec les
hommes. Je ne sais pas comment tu t’y es pris pour l’amadouer.
— Elle semblait plutôt amicale avec José, remarqua Johnny.
— José était différent. Johnny avala quelques cuillerées de
glace.
— Il travaillait avec des salopards, dit Johnny. Anna ne
répondit pas. Je ne comprends pas ce qu’il faisait avec eux.
— Il voulait en sortir.
— En sortir, répéta Johnny. Pourquoi y être entré ?
Anna tourna la tête vers la rue. Quelle réponse pouvait-on
donner à ça ?
— Tu crois que José est pour quelque chose dans la mort de
Sonja, c’est ça ?
— Qu’en penses-tu ? demanda Johnny.
— Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que José faisait de son
mieux pour nous aider.
— Comment ça ?
Anna croisa le regard de Johnny et se demanda ce qu’il savait
exactement.
— José et Sonja travaillaient pour le même homme. Et moi
aussi.
— Boris ?
— Oui. Comme beaucoup d’autres filles. Certaines ont réussi
à s’enfuir. Et à chaque fois, José y était pour quelque chose.
— Pourquoi il n’a pas aidé Sonja ? Pourquoi il ne t’a pas aidée
toi ? Anna réfléchit avant de donner sa réponse.
— Parce qu’on s’en sortait mieux que d’autres.
Johnny faillit répondre que Sonja ne s’en était pas sortie du
tout. Au lieu de cela, il se concentra sur Anna et lui demanda de
parler. D’elle-même. Si elle était d’accord.
108
Elle prit son temps.
Elle avait regardé au-dehors en laissant remonter le passé. Elle
revoyait la jeune fille innocente et naïve qui avait débarqué de sa
Russie natale dix ans plus tôt. Puis, en parallèle, l’image de
Marie, de son sourire innocent, passa devant ses yeux. Marie
avait cru que ça y était, elle allait faire du cinéma ! Commencer
par un film érotique n’avait pas d’importance, disait-elle. Des
actrices célèbres l’avaient fait avant elle.
Le corps nu écrasé sur le trottoir flottait devant les yeux
d’Anna.
— Une fille de dix-huit ans s’est jetée du troisième étage ce
matin. Elle est morte. Elle s’appelait Marie Soler et elle arrivait
du Québec. Comme beaucoup d’entre nous, elle croyait qu’offrir
aux hommes l’image de son corps n’avait pas grande
importance. Une sorte de passage obligé, elle disait. Après quoi,
elle saurait tracer sa route. Mais sa route s’est arrêtée
brusquement ce matin.
— Que s’est-il passé ? demanda Johnny.
Anna lui raconta les détails. Johnny, écouta et dans un premier
temps baissa les yeux. Puis, progressivement, il s’enfonça en
luimême. L’horreur prenait une place grandissante dans son esprit.
Il en avait la nausée.
— Qu’est-ce qu’on peut faire ? dit-il à voix basse.
— Rien, dit Anna. Johnny la regarda droit dans les yeux. Ce
rien semblait tellement définitif. Il ne comprenait pas. Anna le
voyait bien. Tu crois que la police peut faire quelque chose ?
interrogea-t-elle. Tu crois qu’une sorte de justicier va soudain
apparaître et tuer tous les méchants ? Tu crois que José a changé
quoi que ce soit ?
Anna s’interrompit un moment avant de continuer.
— Le mal et la folie sont en l’homme. Supprime un Boris ou
un Vadim et d’autres prendront leurs places. Le problème ce n’est
pas les proxénètes, mais les clients. Le problème c’est qu’il y a
des hommes assez malades pour acheter des films dans lesquels
des enfants ou des jeunes filles vierges se font violer. Qu’est-ce
que cela leur fait, hein ? Que ressent-on devant l’innocence
assassinée ?
Johnny n’avait pas de réponse. Mais il n’y avait pas de place
dans son esprit pour le fatalisme. Il valait mieux se battre pour
sauver une seule personne que se résigner. Comme avait fait José.
109
— Pourquoi ils ont tué José ? demanda-t-il.
— Ils ont retrouvé une des filles qui s’étaient enfuies
récemment. D’après ce qu’on m’a dit, elle aurait parlé.
— Il en a aidé beaucoup ?
— Je ne sais pas. Il y a des années qu’il était dans le milieu.
— Tu le connaissais bien ?
— Assez bien, je crois.
— Parle-moi de lui. Et de Sonja.
Anna observa le visage de Johnny. Pouvait-elle lui faire
confiance ? Cela faisait des années qu’elle se méfiait de tout le
monde. Qu’est-ce que j’ai à perdre ? Je vais de toute façon finir
comme Sonja.
— José est entré dans le milieu pour ça, dit-elle. Pour tenter
d’aider les filles qu’on amenait de force du Mexique. Je crois
qu’il a réussi à en sauver un grand nombre durant toutes ces
années. La première était sa petite sœur, Carlita. C’est pour elle
qu’il a pénétré le milieu. Pour la retrouver et la sauver. Il a réussi.
Mais cela ne lui suffit pas. Quand il a vu toutes ces filles, ces
jeunes garçons aussi, il s’est trouvé incapable de tout quitter et
rentrer chez lui. Il est resté pour en sauver autant qu’il le pouvait.
Sans se faire prendre. Jusqu’à maintenant.
— Est-ce qu’il a de la famille ici ? interrogea Johnny.
— Non, pas à ma connaissance. Je crois qu’ils vivent tous au
Mexique.
Malgré la confiance qu’Anna lui témoignait, Johnny préféra
ne rien dire au sujet de Beril. Même s’il s’en voulait.
— Pour Sonja, dit Anna, je ne comprends pas.
Johnny l’informa de ce qu’il avait appris du lieutenant.
— Tu crois que Boris l’aurait tuée parce qu’elle avait
découché une nuit ? demanda-t-il.
— Boris est un type qui ne se contrôle pas. C’est possible.
— Et il aurait laissé autant de preuves de son passage ?
— Ce n’est pas son genre.
— Il a pu demander à un de ces hommes de nettoyer et cela
n’aurait pas été fait. Qui sait ?
— Tout à fait improbable, dit Anna en pensant à autre chose.
Il s’est passé quelque chose ces derniers jours. Quelque chose
de grave. En tous cas tout le monde est sous tension.
— Tu as une idée de quoi il s’agit ?
110
— D’argent. De quoi veux-tu qu’il s’agisse ? C’est toujours
l’argent.
— Tu connais aussi Del Potro ?
— Je l’ai croisé plusieurs fois. Il travaillait avec Boris.
— Tu crois que sa mort est liée à celle de José ?
— Possible. Mais pourquoi ces questions ? En quoi tout ça
t’intéresse ?
— Je ne sais pas.
Et c’était vrai. Johnny se demanda ce qui le poussait à
chercher à en savoir davantage.
— Je ne sais vraiment pas, avoua-t-il. Qu’est-ce que je peux
faire pour toi ?
— Rien. Mais tu peux faire quelque chose pour toi. Reste
éloigné de tout ça.
Johnny croisa le regard franc de cette fille qui devait avoir son
âge. Il ne pouvait pas tout oublier comme ça. S’en aller sans se
retourner.
— Que vas-tu faire ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. Je ne peux plus rentrer chez moi je suppose.
— Est-ce que tu as… un ami ? Un petit ami je veux dire ?
— Non.
— Et des amis ? Quelqu’un sur qui tu peux compter ? Anna
eut un sourire amer.
— Il y a longtemps que je ne compte plus sur personne.



Anna avait suivi Johnny jusque chez Max. Elle avait accepté
sans trop savoir pourquoi. Simplement parce qu’elle ne savait pas
quoi faire et ni où aller pour l’instant. Ils n’avaient guère parlé
durant le trajet.
Après l’avoir installée dans l’appartement, Johnny était
ressorti. Il avait pris le métro, puis continué son chemin en taxi
jusqu’à l’extérieur de la ville à l’adresse que lui avait
communiqué Jack Stegner deux jours plus tôt. Cela faisait un
sacré bout de chemin surtout sans être certain de le trouver chez
lui. Jack Stegner ne répondait plus au téléphone. Plus tard, il
penserait que bien des choses auraient pu être évitées s’il avait
parlé de son intention à Anna. Elle connaissait bien Jack Stegner.
111
Johnny examina un moment la façade d’une bâtisse modeste
et mal entretenue. Après avoir grimpé quelques marches, il
sonna. Un type entrouvrit la porte.
— Jack Stegner ? interrogea Johnny.
— T’es qui toi ? interrogea l’homme à la mine inquiétante.
Johnny se présenta comme l’ami de Sonja et dit qu’ils s’étaient
parlé au téléphone. Il ajouta qu’il était désolé de n’avoir pu venir
la veille.
— Fais-le entrer, cria quelqu’un à l’intérieur.
Johnny pénétra lentement dans le vestibule en frôlant le type
qui ne s’était pas écarté pour lui faire un passage. Sur sa gauche
une ouverture donnait sur une claire et vaste pièce. Une première
impression de désordre, de saleté, combinée à une forte odeur de
tabac mit Johnny mal à l’aise. Un second type, de petite taille,
était en train de passer de la position allongée à la position assise
sur un canapé qui avait vécu.
— Vérifie, dit ce dernier. Celui qui avait ouvert la porte se
plaça dans le dos de Johnny et lui souleva les bras. Johnny tourna
la tête tandis que les mains du type se baladaient sur ses flancs,
son dos, ses reins, ses jambes puis son entre-jambe.
— Il est clair, dit l’autre qui avança sur la gauche de Johnny
et alla s’enfoncer dans un fauteuil.
— C’est quoi ton nom déjà ? interrogea celui sur le canapé.
Johnny reconnut alors la voix de Jack Stegner. Il lui avait déjà
posé la même question au téléphone.
— Johnny. y quoi ?
— Johnny Dallen. y Dallen, répéta Stegner. Et tu es un ami de Sonja,
c’est ça ? Johnny ne répondit pas. Il se demandait juste comment
il allait se sortir de cette situation. Car une chose était limpide,
eux n’étaient sûrement pas des amis de Sonja.
— Et tu l’as connu où Sonja ?
Johnny, debout, immobile, parcourait la pièce du regard.
Deux fenêtres face à lui, une troisième sur sa gauche qui donnait
sur la rue. Le vestibule derrière lui et la porte d’entrée à quatre
mètres environ. Le type sur le fauteuil sur sa gauche, à moins de
deux mètres, pouvait l’intercepter avant qu’il n’ait le temps
d’ouvrir la porte.
112
— Je travaille dans un restaurant. C’est là que je l’ai
rencontrée. Johnny fixait l’arme posée sur la table basse, sur un
tas de papiers entre deux canettes de bière.
— Ah ouais ? dit Stegner. Dans un restaurant. Et tu peux
m’expliquer d’où tu sors mon numéro ?
— Il se trouve dans le répertoire de Sonja.
— Son répertoire. Quel répertoire ?
— Celui qu’elle a oublié au restaurant.
Jack Stegner le scruta, pas du tout convaincu par les
explications de Johnny. Ce gars-là mentait. Et s’il y avait bien
une chose que Jack savait faire, c’était renifler le mensonge.
— Je peux m’asseoir ? demanda Johnny en avisant un autre
fauteuil près d’une des fenêtres.
— Alors comme ça, elle a oublié son répertoire… Dans ton
restaurant. Et mon nom se trouvait dedans. Et toi tu m’appelles.
Il y avait d’autres noms sur ce répertoire pas vrai ? Pourquoi tu
l’as ouvert à la lettre S ce putain de répertoire ?
Johnny fit un pas vers le fauteuil mais Stegner le stoppa.
— Reste où tu es.
— Écoutez, dit Johnny en reculant, je crois que je me suis
trompé d’adresse. Alors…
— Tu restes où tu es, commanda Stegner. Tu me rends visite
et tu veux partir avant d’avoir causé un peu ? T’es pas bien chez
nous ?
— J’ai appelé d’autres numéros mais personne ne savait où
trouver Sonja. Alors j’ai essayé le vôtre.
— Et tu cherches quoi ? Tu veux gentiment rapporter le
répertoire, c’est ça ? Ok, aboule ! Donne-moi ce putain de
répertoire !
— Je voulais le rendre à Sonja. En personne.
— En personne, ricana Stegner, car bien sûr tu as ce putain de
répertoire sur toi ?
— Non.
— Hé hé ! fit Stegner en frottant ses yeux avec le dos de ses
doigts. Il garda un instant les yeux fermés et ajouta : Pavel, on
descend.
Le type se leva lentement de son fauteuil. Johnny vit sa main
saisir un revolver dans son holster.
— Passe devant, dit Pavel.
113
— Attendez, dit Johnny. Le type, balança son poing et l’arme
vint frapper la tempe de Johnny qui perdit l’équilibre et se
retrouva un genou au sol. Il sentit alors une main accrocher le col
de son blouson et l’arme braquée sur sa nuque.
— Passe devant, on a dit.
Johnny se releva. La douleur sur sa tempe le lançait
terriblement. Pourtant, il se dit qu’il devait réagir. Et vite. L’autre
le poussait en direction d’un escalier qui descendait au sous-sol.
Sur la première marche Johnny s’arrêta et se retourna,
dissimulant ainsi sa main droite. Il dégagea son mobile de son
étui. Pendant que le type le bousculait et le forçait à descendre,
Johnny caressa du pouce les touches du téléphone. Il appuya deux
secondes sur la touche qui mettait l’appareil en mode silence et,
faisant mine de résister au type, glissa le mobile dans la ceinture
de son pantalon.
Arrivé au bas de l’escalier, Pavel le poussa dans une petite
pièce sur sa gauche et alluma le plafonnier. Johnny balaya
rapidement la cave des yeux. Sur sa droite, un établi. Et sur
celuici des outils. Il se jeta sans réfléchir davantage sur une paire de
tenailles. L’autre lui tomba dessus et Johnny fit mine de se battre.
En réalité, il gesticulait pour que le téléphone descende le long
de sa jambe dans son pantalon. Du pied, il poussa en vitesse
l’appareil sous l’établi. Au même instant il recevait un violent
coup sur la tête qui lui fit perdre connaissance.

Ses mains étaient liées entre elles et à une corde fixée au
plafond. Johnny recouvrait ses esprits. Celui qui s’appelait Pavel
se tenait debout face à lui. Jack Stegner, assis sur une chaise deux
mètres plus loin.
Pavel lui balança un violent coup de poing dans l’estomac.
Johnny poussa un cri étouffé. La douleur était telle qu’il ne
pouvait plus respirer. Il aurait voulu se plier en deux mais c’était
impossible. Le second coup de poing l’atteignit aux testicules.
Johnny avala une énorme bouffée d’air puis demeura en apnée
durant une demi-minute. Aucune pensée ne pouvait traverser son
esprit. Il n’était que douleur. Tous ses muscles tendus à
l’extrême. La seconde bouffée d’oxygène, il la recracha aussitôt,
suivi d’une sorte de toux et de râles mêlés.
— Je crois que tu vas moins faire le mariole maintenant, dit
Stegner. À chaque question qui n’aura pas sa juste réponse, Pavel
114
cognera. Dans ton bide ou tes couilles. C’est lui qui choisit. Alors
on commence. Où est-ce que t’as trouvé mon numéro de phone ?
Johnny suffoqua encore un bon moment avant de pouvoir
parler. Puis il répéta ce qu’il avait déjà dit plus tôt, en précisant
cette fois qu’il s’agissait du répertoire sur le mobile que Sonja
avait oublié.
— Je voulais juste la revoir, souffla Johnny.
Stegner scrutait le jeune gars devant lui. Il avait tendance à le
croire cette fois. Et si ce mec disait vrai, c’est que uno, il ne savait
vraiment pas où il mettait les pieds, secundo, il ne savait pas ce
qui était arrivé à Sonja ni qui avait fait le coup.
— Pourquoi tu voulais me voir ?
— Pour la retrouver.
Soit ce mec était le gus le plus con qu’il ait jamais vu, soit le
plus malin. Pour le savoir il n’y avait qu’une façon. Stegner fit
un signe à Pavel qui cogna d’un puissant uppercut dans le bide
du gars. Johnny perdit connaissance.
Vingt minutes plus tard, Johnny se trouvait seul dans la cave,
les mains liées, couché par terre. Il commençait à récupérer. Il
avait été incapable d’ajouter quoi que ce soit aux questions de
Stegner tellement il avait mal. Le type lui avait défoncé l’estomac
et massacré les testicules.
C’était la seconde fois en quelques jours qu’on le tabassait.
En voyant ce genre de scène dans des films, il s’était toujours
demandé comment faisaient les types pour récupérer aussi vite.
Lui n’avait rien de ces héros sur pellicule, il en bavait, il en
bavait salement.
Quelques minutes plus tard pourtant, Johnny était train
d’essayer de dégager ses mains du lien qui enserrait ses poignets
dans son dos. Mais rien à faire. Il parvint à se traîner jusqu’à
l’établi.
Il se mit à genoux puis se redressa. Parmi les outils étalés en
vrac devant lui, il avisa un pied de biche qu’il parvint à saisir. Il
s’allongea sur le sol, se tourna, et fit glisser l’outil sous l’établi.
Il lui fallut plusieurs minutes avant de faire apparaître son
téléphone.
Mais, sa bouche était bâillonnée d’un adhésif. Il fallait qu’il
s’en débarrasse. Il se remit debout et chercha devant lui. Il se
décida pour un ciseau à bois. Il saisit l’outil dans ses mains et vint
le placer en équilibre entre les mâchoires d’un étau fixé à l’établi.
115
Puis, lentement, dans son dos, il fit tourner la manivelle. Par deux
fois, le ciseau à bois tomba par terre et il le remit en place. Il
parvint enfin à le bloquer. Après quoi, il se mit à genoux et
avança son visage près de la lame. Il tenta dans un premier temps
de décoller l’adhésif mais ne fit qu’entailler sa joue. Il décida
alors de fendre l’adhésif entre ses lèvres. Ce fut relativement plus
facile.
Son pouce droit caressa les touches du téléphone. Il tint le 3
enfoncé quelques secondes puis reposa l’appareil au sol. Il
gesticula pour se retourner et amener sa tête au niveau de
l’appareil. La voix de Max se faisait déjà entendre.
La voix prisonnière de ses lèvres, Johnny réussit à expliquer
en quelques mots la situation et donna l’adresse de Stegner.
— Fais gaffe, souffla-t-il, ils sont très dangereux.

Johnny passa les trente minutes suivantes à remettre de l’ordre
dans ses pensées. Tout le monde l’avait averti. Pallini, Anna,
Laurie. Laisse tomber. Ne mets pas les pieds dans ce merdier.
Voilà ce qu’on lui avait dit, répété. Il avait beau se traiter de tout,
il demeurait néanmoins une évidence : il ne pouvait plus rester
indifférent. Ne serait-ce qu’à la mémoire de Sonja, à la mémoire
de José, pour des filles comme Anna. Il ne pouvait pas retourner
à une vie normale et faire l’autruche. Oublier ces filles. Laurie
vivant dans la peur, Anna qui avait perdu tout espoir, Sonja
forcée de coucher avec Boris Norodine puis assassinée.
Mais que pouvait-il faire ? Si je retrouve les types qui ont fait
ça, je fais quoi ? Je les tue ? Je ne suis pas de cette trempe. Je les
donne à Shrek ?
Il n’y avait pas le moindre bruit dans la maison. Étaient-ils
partis ? Si c’était le cas, Max n’aurait pas de problèmes.
Le premier signal d’une présence fut une ombre qui passa
devant le soupirail. Puis, d’interminables minutes de silence.
Enfin, il entendit du bruit dans une pièce voisine au sous-sol.
Soudain, un fracas, quelque chose avait craqué. Puis le silence.
Johnny cessa de respirer. Des bruits de pas, légers, lui
parvenaient. Ce ne pouvait être que Max.
Le visage de son ami apparut en effet quelques secondes plus
tard, penché dans l’encadrement de la porte. Johnny soupira.
— Putain… Max !
116