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Funeste Opéra

De
272 pages

Il n’ira plus à l’opéra : la poitrine déchiquetée par deux coups de calibre 12 tirés à bout portant, le sang coagulé sur son smoking, Monsieur Baldasere Siculisani, pharmacien de son état, gît sans vie.

Une histoire de vendetta ? Probablement. C’est souvent le cas en Sicile.

La très redoutée Madame le Procureur, Erica Muratori, s’empare de l’affaire avec un zèle inhabituel. Dans le même temps, Salvatore, son mari journaliste, qu’elle méprise cordialement, enquête lui aussi de son côté...

Imagination imprévisible, comédiens, tragédiens, les méditerranéens préparent leurs vengeances, savourant sans le moindre état d’âme l’amertume de la rancune mêlée au plaisir de préparer la riposte.

Un roman policier parfaitement orchestré qui se partage entre Narbonne, Montpellier, Paris et la Sicile.


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Table des Matières

Crédits

Page de Titre

Prélude

Agrigento,  ce dimanche 12 mai, 6 heures du mat’

Narbonne, 13 mai

Agrigento, 27 mai

Montpellier, 27 mai

Punta Bianca, 27 mai

Agrigento, 28 mai

Narbonne, 7 juin, le matin

Narbonne, 7 juin, 18 heures 30

Palermo, 7 juin, 18 heures 30

Agrigento, 7 juin, 23 heures

Agrigento, 8 juin

Favara, 8 juin

Catania, 8 juin

9 Juin

10 juin

11 juin

Paris, 12 juin

13 juin

14 juin

Samedi 15 juin

16 juin

17 juin

18 juin

Paris, Catania, 21 juin

Catania, Favara, 22 juin

Favara, Agrigento, 24 juin

Agrigento, Narbonne, 25 Juin

Agrigento, 27 juin

Catania, 12 Juillet

Ragusa, 31 août

Samedi 14 Septembre CARMEN Teatro Massimo Bellini Catania PREMIÈRE

Épilogue

Editions TDO

 

 

Editions TDO

ISBN 9782366522037

Email : infos@tdo-editions.fr

Couverture : Photo-montage TDO Editions, à partir de crédits photographiques Fotolia © Sad halloween mask © sichimsergiu

 

www.tdo-editions.fr

 

FUNESTEOPÉRA
Une vendetta sicilienne

Antoine Vétro

 

 

Tous les personnages de cette histoire sont purement imaginaires et toute ressemblance avec une personne vivante ou décédée (surtout de mort violente) ne serait qu’une fâcheuse coïncidence.

Cependant, si, par le plus grand des hasards, au fil des pages, vous vous reconnaissez dans un de ces personnages, alors cela signifie, j’en conviens, que votre imaginaire est bien supérieur au mien.

 

Antoine VETRO

 

 

« Je croirais assez que le bonheur immoral qu’on trouve à se venger en Italie tient à la force d’imagination de ce peuple ; les gens des autres pays ne pardonnent pas à proprement parler, ils oublient. »

 

La Chartreuse de Parme,

Stendhal

Prélude

Érica Muratori, Madame le Procureur de la République, allume sa première cigarette de la journée. Pas avec un de ces briquets jetables communs et vulgaires ! Non ! Avec son Dupont duotone laque de Chine or jaune, cadeau de Salvatore, son mari, à l’époque où il était avocat d’affaires, avant la vente de ses parts et son salaire minable de journaliste minable !

Tailleur Dior, maquillée, coiffée, bijoutée, elle fume sur sa belle terrasse qui domine le site archéologique d’Agrigento.

Le jour se lève.

En contrebas du temple de Junon, dans sa luxueuse voiture, la poitrine déchiquetée par deux coups de calibre 12 tirés à bout portant, le sang coagulé sur son smoking, Monsieur le pharmacien Baldassare Siculiani.

Il n’ira plus à l’opéra.

Agrigento,
ce dimanche 12 mai, 6 heures du mat’

Salvatore Muratori n’est pas rentré chez lui hier soir, après l’opéra.

Érica Muratori s’en fout. Non, elle ne s’en fout pas. Elle fait croire qu’elle s’en fout. Et que son mari, journaliste à la mords-moi l’nœud, comme elle dit, ne l’intéresse plus.

Luigi Liguori, le directeur du Giornale di Sicilia, lui a prêté un studio au-dessus du journal, Via Cesare Battisti, et Salvatore vit là. Seul.

Son ami d’enfance, Ruggero, est parti. En France. Études supérieures et mariage avec une Française. Quarante-deux ans qu’il vit là-bas, à Narbonne. Quarante-deux ans qu’ils s’écrivent. Plusieurs fois par semaine depuis qu’Érica exige le divorce.

 

 

Mon cher Ruggero,

Je suis d’accord avec toi, La Sonnambula est son plus bel opéra. Je l’ai revu hier soir au Teatro Massimo de Catania. Décors pastels peints sur des tulles, lumières douces et ambrées, déplacements contenus des chanteurs, voix sublimes, tout pour servir la musique incomparable de Bellini.

Une mise en scène semblable aux tiennes, Ruggero, précise, délicate et puissante.

 

J’ai rencontré Teresa en arrivant au théâtre. Soixante ans, elle aussi ! Son lifting tient bon ! Depuis la mort de Francesco, elle n’était pas retournée à l’opéra. Elle m’a demandé de tes nouvelles. Je suis heureux, elle a retrouvé son petit grain et son franc-parler. Elle déploie sur ses épaules un carré Hermès, dernier cadeau de son mari, me demande si je sais qui vient ce soir, relève ses lunettes fumées, me regarde avec ses yeux verts pétillants de malice :

« Salvatore, idiot, tu m’écoutes, tu sais qui vient ce soir ? Mais tu m’écoutes ? Tu sais qui vient ce soir ? »

« Berlusconi ? »

« Mais non mon doux crétin, regarde ! »

 

Salvatore Muratori visse le capuchon de son stylo pour en protéger la plume, le pose sur le papier, passe ses grandes mains dans ses boucles brunes, déploie son mètre quatre-vingt-six, va dans la salle de bain entièrement carrelée de blanc interroger son reflet : alors, tu en penses quoi ? Quelques cheveux blancs sur les tempes, mais pas trop quand même ! Des rides, mais t’as vu l’heure aussi ! La peau du cou un peu relâchée sous le menton, ça sert à quoi les écharpes, dis-moi ? Allez, ça pourrait être pire. Regarde tes belles épaules. Et pas du tout de ventre. Pas mal encore, si, si !

 

J’ai d’abord vu entrer son grand escogriffe de mari, Monsieur le pharmacien Baldassare Siculiani, avec ses amis Cesare Brandini, l’industriel de Parma, et Mario Lanza, le directeur de l’office de tourisme de Catania. Verbe haut, smokings – Siculiani avait dû louer le sien, le pantalon était un peu court – et portes refermées au nez des femmes qui les suivent. Virils les mecs,

« Regardez, mesdames du vestiaire, comme nous sommes encore virils, sportifs, et tout et tout, ah ! Jolies les ouvreuses ! »

Ils reviennent d’un congrès sur l’île de Lampedusa,

« Que du beau monde, hein Cesare, et l’hôtel Baia Turchese, fabuleux, fa-bu-leux ! »

Puis elle est entrée, Ruggero, et Teresa s’est jetée dans ses bras :

« Veronica, oh Veronica, que je suis heureuse ! C’est qui ces deux poufs ? »

« La poupée Barbie du directeur de l’office de tourisme et la playmate de Cesare. »

Veronica ne les aime pas. Elle n’a jamais aimé les maîtresses des amis de son mari. Les amis de son mari non plus d’ailleurs. Elle prend le bras de Teresa et s’avance vers l’entrée du parterre,

« Ah Salvatore ! tu es là ? »

« … oui. »

« Tu es placé où ? »

« Euh … L4… je crois. »

Bientôt trois ans, Ruggero, que je travaille avec Veronica Siculiani au journal. Pro avec elle. Elle les photos, moi les articles. Pro et pro. Rien que pro. On partage une autre passion à part le journalisme : l’opéra. Et puis Paris, et aussi la mode des années folles. Ce soir elle portait des bracelets de chevilles sur des bas à motifs et des chaussures 1925 à talons en cuir et lanières décorées.

J’entre dans la magnifique salle que tu connais, Ruggero. Tout Agrigento est là.

Les trois virils sont devant, rangée A, tout devant, les places les plus chères. Ils parlent, debout, adossés à la fosse d’orchestre, on les voit bien. Siculiani montre discrètement à ses deux amis une jeune femme rousse assise rangée B non loin de sa place. Il me semble la reconnaître.

Teresa et Veronica s’asseyent dans la rangée devant la mienne, mais à l’autre bout. Zut.

Tu sais, Ruggero, à quel point je suis devenu sensible aux odeurs depuis quelques mois et tu n’as pas idée de celle que dégageait la grosse mamma endimanchée qui est venue occuper le fauteuil à ma droite : un mélange de roses fanées, de pelures d’oignon et de naphtaline ! Une horreur. De quoi me gâcher un opéra. Impossible de rester là. Pendant l’extinction de la salle, je me lève et dérange toute la rangée pour parvenir à une place restée libre juste derrière Veronica. Grazie la mamma.

Ah ! Mon cher Ruggero, son Euphoria de Calvin Klein ! Ses cheveux sombres déliés ! Jamais l’ouverture de La Sonnambula n’a été aussi belle. Deux actes, trois heures et dix minutes de pur bonheur. Comme si sa seule présence, là devant moi, m’ouvrait les yeux, les oreilles, l’âme.

Je le lui dirai demain, au bureau.

Je le lui dirai ?

Je t’embrasse.

Ton ami fidèle,

Salvatore.

 

PS : Dis, c’est quoi ces théories fumeuses dans ta dernière lettre sur « ton instinct animal des réalités grecques » et les « hautes formes de volupté spirituelle desquelles n’est pas exclu le désir » ? C’est pas du Tomasi Di Lampedusa ça ? Je croyais que tu terminais ton adaptation de la Carmen de Bizet pour l’opéra de Montpellier !

Je posterai ma lettre à Ruggero avant midi, après un café au Caffè Nero. Federico y sera. Il a dû rentrer de Lampedusa. Je lui dirai que j’ai vu Veronica à Catania. On parlera d’elle. J’aime entendre Federico me dire qu’il n’a jamais compris pourquoi sa sœur a épousé cet apothicaire faux cul, si, si, un momento, où est mon téléphone ?

— Pronto, pronto ! Luigi t’as vu l’heure ? … Oui … Oui, à Catania … Oui, elle était là … Oui, il était là aussi … Non, avec Cesare Brandini et Mario Lanza … Non, elle est repartie avec Teresa … J’en sais rien, t’es devenu flic ? … J’en ai rien à foutre de Siculiani, il peut rentrer chez lui seul ou avec Sainte Agathe qu’est-ce que tu veux que ça me fasse surtout un dimanche à six heures du mat’ ? Je vais dormir toute la journée, direttore, à demain.

Je raccroche. Le numéro de Luigi s’affiche aussitôt. Mon vieux Salvatore, si le patron insiste tu peux dire adieu à ton dimanche,

— Pronto Luigi, la Cicciolina a couché avec le Pape et tu m’envoies à Rome c’est ça ? … Ah, merde … Il est mort ? … Deux coups de lupara{1} dans le cœur ça se soigne pas avec de l’aspirine … Tu es sûr que c’est lui ? … Dans sa voiture ? Et où ? … J’y vais … Tu me prends pour un con, pas elle, j’appelle Luca pour les photos. J’y vais. Je te tiens au courant.

 

Le soleil se lève sur le site archéologique d’Agrigento. Le petit quatre-quatre Suzuki rouge de Salvatore s’engage à vive allure sur la Strada Provinciale 4. Via Panoramica, dans le virage, en contrebas du temple de Junon, il se gare devant une Mercedes SL, portière conducteur ouverte, phares allumés.

Renversé sur son siège devant le volant cuir et bois de la luxueuse voiture, la poitrine déchiquetée par deux coups de calibre 12 tirés à bout portant, le sang coagulé sur son smoking, Baldassare Siculiani gît sans vie. Prends des photos Luca, ne touche à rien, presto. Mais comment fait Luigi pour être toujours informé avant la police ? T’as fini ? On file au journal.

Piazza Guglielmo Marconi, crissement de pneus et hurlements de sirènes. Police et Justice foncent vers le temple de Junon. À l’arrière de sa voiture blindée, entre ses gardes du corps, Erica Muratori range son poudrier Yves Saint-Laurent dans son sac Lancel.

Narbonne, 13 mai

Camille Calella a un QI de 145 dans l’échelle d’intelligence de Weschler. Le rapport de son évaluation psychométrique, un vrai bijou, reçu à l’instant sur sa boîte mail, lui ouvre les portes de l’association Menta-Select. QI de 135 minimum pour être admis, l’intelligence supérieure au service de l’humanité et non l’humanité au service de l’intelligence supérieure,ou l’inverse, je m’en souviens plus, de toute façon c’est pareil, y a les autres et nous.

Deux pour cent de la population mondiale ! La crème, la rolls, le caviar de l’humanité, j’envoie tout de suite un mail à Érica. Fais-le ce test, elle me disait du haut de sa fonction de procureur de la République, avec tes maths tu ne dois pas être loin de 135. 145, Erica, 145, cinq points de plus que toi, ça va t’en boucher un coin ! Elle va être furieuse, c’est délicieux.

Dans sa grande maison, deux cent cinquante mètres carrés habitables, grande terrasse, grand jardin, vue imprenable sur la mer, la plus belle de son village proche de Narbonne, Camille Calella est seule depuis que Ruggero est parti vivre sa vie de saltimbanque. Un instable, Ruggero. Un rêveur amoureux de ses divas. Un adolescent de soixante ans qui ne parlait plus que d’opéra et de sa Sicile natale. Enfin qui parlait, qui ne parlait pas. Chambre à part depuis deux ans. Colocs. Marre de Pavaroti, marre de Natalie Dessay, marre de Placido Domingo, marre de Calas et de la casta diva, marre de Bellini et des effusions lyriquesinutiles. Et depuis six mois Carmen Carmen et Carmen. Bon débarras.

Elle a aménagé l’une des chambres, celle qui ouvre sur son beau jardin méditerranéen, en bureau qu’elle a meublé, sur les conseils d’Erica, après le coup de fil où elle lui annonçait son intention de divorcer : que des meubles de famille, bureau en noyer massif, chaise directoire cannée, console Louis XV, lampe art déco, grand miroir en bois doré au mur, rideaux Renaissance avec embrasses en bronze, livres et dossiers à même le parquet dans un exquis désordre arithmétique.

La pièce d’à côté, c’était le bureau de Ruggero. Il est vide. Il a tout emporté. Son piano, son accordéon, ses partitions, ses disques, ses livres, ses films et toute sa documentation sur la Sicile et les artistes siciliens. Je suis sûre qu’il s’est installé chez son assistante. Comment elle s’appelle déjà cette traînée ? Margherita. Pas Marguerite, c’est trop commun, vulgaire. Margherita, ça fait plus mezzo-soprano, plus italien. Il est chez elle, sûr. À moins qu’il ne soit devenu pédé. Tiens, à propos, il faut que je complète mon intervention sur le mariage homo pour demain soir.

Le droit canonique est le socle de leur amitié. Ruggero avait placé Camille face à Erica au restaurant Spizzulio à Agrigento. Mon premier séjour en Sicile, mon Dieu trente ans, comme si c’était hier !

Erica, déjà docteur en droit privé et sciences criminelles, terminait sa thèse de droit canonique. Pendant que Salvatore et Ruggero se racontaient les mauvais souvenirs de leur enfance sicilienne, leurs premiers ras-le-bol professionnels et des projets plus utopiques les uns que les autres, Erica l’avait convaincue du bien-fondé du droit canon, et encouragée à suivre une formation lui permettant d’intégrer un tribunal interdiocésain, ce que Camille avait fait tout en poursuivant, sans démériter, sa carrière de professeur de mathématiques à la faculté des sciences de Montpellier. Défenseur du lien du mariage au sein de la justice de l’église, reconnue pour ses connaissances et sa rigueur, ses conférences farouchement hostiles au mariage entre homosexuels sont demandées jusqu’à Rome, il ne lui manquerait plus que ça, pédé, ce pauvre Ruggero.

 

Ruggero loge à Narbonne, à quelques rues de l’appartement de Margherita, de l’autre côté du canal de la Robine, dans un meublé du quartier gitan, à l’angle de la rue des Tanneurs et d’une petite place où se retrouvent les enfants après l’école. Le jeune homme qui répare sa voiture depuis quinze jours devant sa porte l’interpelle chaque fois qu’il le voit, « Hé monsieur, elle est belle ta veste noire, tu vas à un mariage ? » Dans la journée toutes sortes d’objets et de meubles entrent et sortent des garages, passent d’un fourgon à un autre. Le soir, dehors, fenêtres et portes ouvertes, les gitans crient, s’interpellent, jouent de la guitare, chantent.

Le piano a failli rester bloqué dans l’escalier trop étroit. Il est contre le mur entre un canapé flou et la table sur laquelle il mange et travaille. Quatre chaises dépareillées, une étagère en bois blanc, il rangera ses livres un de ces jours, un coin cuisine, une chambre avec un grand lit recouvert d’un duvet, il n’a pas encore eu le temps d’acheter des draps, et un lit en quatre-vingt-dix qui lui sert de penderie.

Les halles sont à deux pas, toujours pleines de vie. Il s’y rend chaque matin, on y trouve un délicieux pecorinopepato{2} et des olives cassées amères. Camille détestait le pecorino pepato et les olives cassées amères.

Agrigento, 27 mai

— Nom ?

— Zapponi.

— Prénom ?

— Armando.

— Date de naissance ?

— 25 janvier 1972.

— Lieu de naissance ?

— Favara, Erica, Favara, tu le sais bien !

— Madame le Procureur, monsieur Zapponi. Marié ?

— Oui.

— Nom et prénom de votre épouse.

— Pippinedda{3} ! Erica, tu étais son témoin !

— Nom et prénom de votre épouse monsieur Zapponi, et je vous prie de ne plus me tutoyer.

— Giuseppina Zapponi née Buccella, Ma … Madame le Procureur.

Madame le Procureur de la République Erica Muratori exerce ses fonctions au Tribunal d’Agrigento depuis vingt-quatre ans. Sa réputation de magistrat répressif, diligent, intègre, mais n’hésitant pas à classer sans suite certains dossiers au bon moment, a largement dépassé le ressort de sa juridiction. Elle est respectée par ses collègues, l’ensemble du personnel, et redoutée par Maître De Micheli, qui assiste Zapponi, et tous les avocats, pour sa mémoire sans faille et son maillage d’informateurs dévoués, judas répartis sur toute l’île, y compris dans l’Église catholique grâce à son doctorat en droit canon. Elle a sous ses ordres un véritable bataillon d’Officiers de Police Judicaire. Erica Muratori, incontournable. Inamovible.

— Taille ?

— Pardon ?

— Taille, votre taille, combien mesurez-vous ?

— Un mètre soixante-cinq !

Un mètre soixante-cinq, Armando Zapponi, rondouillard, un costume en velours ocre toute l’année, soit il en a une collection soit il le lave parfois la nuit, des chaussures indignes d’un italien, une chemise blanche pas nette, des petites mains aux doigts boudinés, brun, très brun, les cheveux gras plantés bas sur le front juste au-dessus d’une profonde et unique ride, des petits yeux de rat. Tout Agrigento se demande ce que Pippinedda, la belle rousse, la fille de l’avvocato Buccella de la Piazza Pirandello, peut bien lui trouver.

Erica Muratori se tait. Le greffier attend. Il a l’habitude des longs silences de sa chef pendant les interrogatoires. Camille 145 de QI ? c’est pas possible ! une erreur dans son rapport ! Elle observe Zapponi, le dévisage, elle allume une Dunhill International avec son Dupont duotone laque de Chine or jaune, cadeau de Salvatore à l’époque où il était avocat d’affaires, avant la vente de ses parts et son salaire minable de journaliste minable. Elle se cale dans son fauteuil en cuir noir, sur son grand bureau aucun dossier, aucune note, elle a une face d’aigle, elle ne cille jamais. Elle fume. Qui se permettrait de lui rappeler l’interdiction de fumer dans le palais de justice ? Personne.

Armando Zapponi la regarde et calcule : tailleur et escarpins Chanel, trois mille euros, neuf joncs en or massif au poignet, neuf mille euros, saphir cerclé de diamants au doigt cinq mille, perles sauvages au cou au moins quatre mille, briquet Dupont, ça doit faire vingt, vingt-cinq mille euros, sans compter la montre baignoire Cartier, ça vaudrait le coup de la kidnapper !

— Profession ? … connue monsieur Zapponi.

— Patron pêcheur.

— Port d’attache ?

— Porto Empedocle.

— Chiffre d’affaires, bénéfice ?

— … !

— Combien de kilos de poissons votre dernier Land Rover et l’Audi TT de votre épouse achetés neufs et payés cash le 28 septembre 2012 ?

— … ! ça c’est l’espadon, la saison a été miraculeuse cette année à l’espadon, hein Maître De Micheli, dites-lui que la saison a été miraculeuse.

Un dossier ouvert vendredi soir lors du premier rendez-vous avec Zapponi en fin de cabinet après une grosse journée d’audiences, elle qui connaît forcément la vie de son client dans les moindres détails, l’avocat se garde bien de prendre la parole. Les yeux bleus d’Erica Muratori se vissent dans les petits yeux de rat de Zapponi,

— Hobby ?

— Comment ?

— Hobby, violon d’Ingres, loisirs.

— Les chiens.

— …

— Les chiens de chasse.

— …

— Et la chasse.

— Vous avez dix-sept fusils, n’est-ce pas.

— Oui.

— Où étiez-vous du 8 au 11 mai ?

— Au congrès du Rotary organisé par le Rotary Club de Catania à Lampedusa, je suis membre du Rotary, le Rotary Club de Catania est l’un des plus anciens d’Italie fondé le 13 avril 1930 et le Rotary d’Agrigento a été fondé le …

Erica Muratori l’interrompt sèchement,

— À l’hôtel Baia Turchese ?

— Oui.

— Avec votre épouse ?

— Oui, les femmes étaient invitées.

— Que faisiez-vous la nuit du 11 au 12 mai ?

— Ben très exactement je suis rentré chez moi à dix-neuf heures trente, j’ai nourri mes chiens, j’ai pris une douche, j’ai réchauffé un reste de pastasciutta à vingt heures trente, j’ai appelé Riccardo Lumia pour qu’il vienne regarder le match de foot, j’ai allumé la télévision et une cigarette, on a regardé le match, on a joué à scopa jusqu’à deux heures du matin et je me suis couché.

— Votre femme était avec vous ?

— Non.

— Où était-elle ?

— À l’opéra.

— Où ?

— À Catania.

— Seule ?

— Oui.

— Que faisiez-vous la nuit du 11 au 12 mai ?

— Je te … je vous l’ai dit … très exactement, je suis rentré chez moi à dix-neuf heures trente, j’ai nourri mes chiens, j’ai pris une douche, j’ai réchauffé un reste de pastasciutta à vingt heures trente, j’ai appelé Riccardo Lumia pour qu’il vienne regarder le match de foot, j’ai allumé la télévision et une cigarette, on a regardé le match, on a joué à scopa jusqu’à deux heures du matin et je me suis couché.

— C’est tout pour aujourd’hui. Imprimez Leonardo.

— Signez ici, là et là. Vous pouvez disposer.

— Au revoir Madame le Procureur.

— Au revoir Maître.

— Au revoir Eri … Madame le Procureur.

Le greffier les raccompagne. Erica Muratori sort son poudrier Yves Saint-Laurent de son sac Lancel.

Montpellier, 27 mai

Berthe aux Grands Pieds est aussi une griffe, enfin, une marque. Une marque de collants ! Élégants, sensuels, avec des motifs multicolores, ramages, lignes sinueuses, ils affinent les chevilles, soulignent le galbe des mollets, dissimulent les genoux, enveloppent les cuisses de mystère. Celui que porte Margherita, au volant de sa Mini Cooper, sous sa petite jupe, tourmente les mains de Ruggero. Une heure et quart de route ! Direction Montpellier.

Les travaux de restauration de l’opéra sont terminés, aujourd’hui on l’inaugure. Ils sont invités. Et après les discours et le champagne, rendez-vous avec le directeur artistique pour leur adaptation de la Carmen de Bizet.

Dernières marches du parking souterrain du Corum, le soleil est haut, la lumière de fin mai n’écrase pas encore les lignes, n’oppose pas encore les couleurs. Margherita glisse son bras sous celui de Ruggero. Ils marchent vers l’opéra, leurs pas s’accordent.

— Ruggero, j’aime quand ça grouille !

La place de la Comédie est le lieu de rencontre des étudiants. Les examens pratiquement terminés, ils sont nombreux, par groupes, autour des Trois Grâces, aux terrasses des cafés, ils parlent, rient, fument, boivent. Trois musiciens, guitare violon contrebasse, jouent du jazz manouche. Après le lycée d’Agrigento et l’Institut Français de Palermo, Ruggero a étudié l’histoire de l’art et la mise en scène à Montpellier. Il a rencontré Camille au restaurant universitaire de Boutonnet en 1972… en 1972, il avait dix-neuf ans…

—  Oh ! regarde qui est là !

Elles sont attablées au soleil devant des smoothies, Estelle, la coiffeuse, avec son estrambord{4} de femme du sud et son accent, et Coraline, la maquilleuse. Margherita court les rejoindre les embrasse.

— Waouh t’as vu son collant Cora ? tu trouves Berthe à Narbonne ?

— C’est un cadeau de Ruggero.

— T’as de la chance, vous savez ce que mon dernier type voulait m’offrir pour mes cinquante ans ? Un aller-retour Montpellier-Paris dans la cabine du conducteur du TGV. Je vous assure, il me dit que les trains ça le fait bander. Pas les wagons, les locomotives !

— Tu vas y aller ?

— T’es folle ou quoi ? tu me connais j’ai fait ni une ni deux, j’ai mis ses affaires dans sa valise, sa valise sur le palier, et ciao plus d’homme à la maison. J’en veux plus, ça fout du bordel partout, ça pue des pieds, ça ronfle, et à partir de soixante ans ça a mal partout. Non, non, à la rigueur un jeune riche, mais chacun chez soi. Cora t’as des nouvelles de l’opéra Garnier ?

— Ils me prennent, je commence en décembre, je m’installe à Paris après Carmen.

— Génial ! j’ai bien fait d’insister. Vous vous rendez compte, elle est chassée par l’un des plus prestigieux opéras au monde, et elle hésitait. Elle a failli refuser, je suis vieille, tu parles quarante-sept ans, je suis pas bonne… la maquilleuse la plus douée de France !

— Dites les filles, si on allait faire quelques boutiques, on a une heure, Ruggero c’est bien à cinq heures l’inauguration ?

— Oui, je vous attends là.

— Salut Ruggero.

— Ah, Gauthier, bonjour, tu vas à l’inauguration ? T’as le temps de prendre un verre ? Assieds-toi. Qu’est-ce que tu fais avec ces tracts ?

— On va les distribuer à l’entrée tout à l’heure, t’es pas au courant ? Un Perrier tranche s’il vous plaît sans glaçons.

— Non, montre. Le personnel va se mettre en grève ? Les cadres aussi ? Toi aussi ?

— On a voté mercredi en assemblée générale, tout le monde en a assez. Il a été nommé à la direction de l’opéra depuis même pas deux ans et c’est le bordel, ordres, contre-ordres, modification des maquettes sans prévenir, humiliations, conflit permanent avec le chef d’orchestre qui menace de démissionner, je peux t’en parler pendant des heures, et la dernière, ça date de ce matin, pour La Traviata il veut mettre le chœur dans la fosse parce que les femmes sont moches, et des figurants sur scène ! Je vous avais demandé sans glaçons, non non laissez, je les enlève, merci.

— Mais la première c’est samedi prochain !

— On a décidé de se mettre en grève le lendemain, la presse va se régaler, ça va le faire chier. J’en ai ras le projo, Ruggero, je vais me casser, y a un théâtre à Paris qui cherche un régisseur général, j’ai envoyé mon CV. Voilà le directeur artistique, lui, je me demande comment il tient le coup !

— Salut Gauthier, moi aussi je me le demande ! Bonjour monsieur Calella, on se retrouve tout à l’heure dans mon bureau. J’ai lu tout votre dossier, j’adore, mais ça va pas être facile dans le contexte actuel.

Punta Bianca, 27 mai

Punta Bianca. Au bout d’un chemin rocailleux, étroit, défoncé, hostile, sournois au crépuscule, dangereux la nuit. À vingt minutes d’Agrigento, quatre kilomètres de plateau aride et désert la séparent de Zingarello, le village le plus proche. Une fin de lune éclaire à peine les éperons de rochers blancs et la bâtisse en ruine. On ne sait qui du ciel sans voile ou de la mer immobile réunit les étoiles. Les derniers lacets abrupts qui aboutissent à la crique sont périlleux. Salvatore en connaît chaque pierre, il y engage son Suzuki tous feux éteints.

La plage de Punta Bianca, protégée des touristes et des familles siciliennes nombreuses et bruyantes par son accès malaisé, tient son nom du calcaire des falaises qui l’entourent. Le jour, le sable blanc donne au site la douceur d’un lagon, la nuit, des couples illicites s’y retrouvent, de puissants hors-bord y débarquent drogues et cigarettes de contrebande.

Adolescents, ils venaient souvent se baigner là. Salvatore pêchait, à mains nues dans les rochers, des poulpes qu’il retournait rapidement comme un gant pour relâcher la pression des tentacules autour de son bras. Ruggero ne pêchait pas, le contact de ces bestioles le révulsait, il les aimait seulement en salade avec du céleri, des câpres, du citron vert et de l’huile d’olive.

Quand ça va pas fort, Salvatore vient ici. Ce lieu est son antidépresseur, son Prozac, et ce soir ça va pas fort du tout. Un coup de fil d’Erica en fin d’après-midi, tu peux prendre un avocat, tu vas recevoir l’assignation en divorce, je vais te plumer, t’es qu’un pauvre type, un impuissant aussi instable que ton Ruggero, dix-huit mois que tu m’as pas baisée, tu crois que la voie est libre à présent avec Veronica Siculiani, tu te trompes mon vieux, tu te trompes, viens prendre tes affaires, demain à midi je fais changer toutes les serrures.

Le numéro de portable de Ruggero s’affiche, il active le haut-parleur, ça va être bon d’entendre sa voix ici :

— Oui pronto Ruggero, bonsoir.

— Ça va pas ?

— Pas trop, Erica m’assigne en divorce.

— Tu n’arrivais pas à la quitter, y a plus rien entre vous, ça devrait te faire plaisir. Tu es où ? J’entends la mer.

— À Punta Bianca.

— Ça va pas à ce point !

— Elle m’a appelé tout à l’heure, je vais te plumer, encore des insultes, pauvre type, impuissant, instable comme Ruggero…

— Et maudits Siciliens, et deux ans que tu m’as pas baisée. Camille termine toujours son chapelet d’injures par deux ans que tu m’as pas baisée. Et chaque fois je lui réponds, t’aurais dû épouser un notaire, t’es encore à temps remarque, c’est stable un notaire, ça baise tous les samedis à vingt-deux heures trente-cinq en chaussettes et tricot de peau dans la même position, ça la rend folle.

— Ruggero, une voiture descend vers la plage, je te rappelle.

Salvatore ouvre la boîte à gants, en sort un révolver à barillet, vérifie qu’il est bien chargé, le glisse dans la poche de sa veste, sort, avance accroupi, masqué par la portière ouverte, disparaît derrière un rocher. Les roues d’un gros 4X4, phares éteints, écrasent le sable. Il roule lentement, s’arrête près du Suzuki, hésite, la passagère fait signe à l’homme au volant de repartir.

— Pronto ? Ruggero ?

— De la cocaïne cachée dans la ruine ?

Il range son arme,

— Non, la femme du brigadiere Peloso avec le mari de la directrice de l’Instituto Bosco. Ils ont reconnu ma voiture. Ils sont partis baiser ailleurs.

— Salvatore, tu trompes Erica ?

— Tu sais bien que non, et toi, tu ne fais plus l’amour depuis deux ans ?

— Ceinture, comme toi mon frère et ça ne me manque pas. Camille est persuadée que je couche avec Margherita, tous les hommes ont deux cerveaux un dans la tête et un entre les jambes, qu’elle dit. La volupté spirituelle, elle connaît pas. Tu as revu Veronica depuis l’opéra ?

— Pas au bureau, Luigi l’a arrêtée quinze jours sans perte de salaire. Va voir Teresa ça te fera du bien, il lui a dit. Il est amoureux de Teresa, le direttore. Je les croisetoutes les deux en ville, elles ne se quittent plus. Aux obsèques du pharmacien, elle ne semblait pas très affectée. Les Siculiani ne l’ont pas saluée, la mère Claudia, tu te souviens de Claudia, hurlait, mon mari tué, mon Baldassare tué, le plus beau de mes trois fils, le plus intelligent, la chair de ma chair, mon sang ! Vengeance ! Vengeance !

— Tout le Rotary était là ?

— Bien sûr, même...